THÉORIE DE LA VALEUR
Qu'est-ce que la valeur d'une chose? quelle en est la mesure et existe-t-il un étalon fixe et invariable auquel il soit possible de la rapporter? (Plusieurs écrivains ont pris pour commune mesure le blé ou le travail de l'homme. Mais leur erreur a été
démontrée, et on a reconnu que les produits s'échangeanl contre des produits soit directement, soit par l'intermédiaire de la monnaie, la valeur de chacun des objets était relative à celle de l'autre. Quand l'une domine, il faut de toute nécessité que l'autre s'élève, et la denrée qui gagne d'un côté, peut, à son tour, perdre par rapport à une troisième. 11 résulte de là que la baisse de toutes les valeurs à la fois est impossible; lorsque, dans le langage vulgaire, on s'exprime ainsi, cela veut dire que toutes les denrées ont une valeur moindre par rapport à l'argent, qui est aussi une valeur. C'est parce que la monnaie est d'un usage général et achète tous les produits que cette locution, quoique inexacte en réalité, est souvent employée ; elle serait juste, si on la restreignait ainsi : « Tous les produits ont baissé, par rapport à Vargenl. » L'argent lui-même a une force qui varie suivant les temps et les lieux, et dernièrement un économiste a prouvé que l'on pouvait compter quatorze périodes principales dans l'histoire de sesvarialions (1). Comment en serait-il autrement? puisqu'il est une valeur, sa force doit dépendre des quantités ofîerte et demandée. Quant au blé, la mobilité de ses prix est un inconvénient dont on s'est plaint plus d'une fois à tel point, comme nous l'avons déjà dit, que des publicistes avaient proposé d'établir un (i; M. Levasscur, Quaiion de Ivr.
prix fixe, pai* ordonnance. Le travail humain, de son côté, n'est pas moins soumis aux variations de salaires; tantôt, on a besoin de bras, tantôt l'ouvrage chôme et la main-d'œuvre est au rabais. La valeur type est donc un problème chimérique, aussi insoluble que la quadrature du cercle.
Les économistes distinguent deux espèces de valeur: \° la valeur en usage, c'est-à-dire la propriété d'une chose à satisfaire le désir ou le besoin du consommateur. L'air et l'eau, par exemple, ont une grande valeur en usage parce qu'ils sont indispensables à tout le monde. Quant aux choses qui ne sont pas nécessaires à la vie, leur valeur en usage varie suivant les goûts personnels de chacun. 2° La valeur en échange, qui dépend de la quantité de produits qu'on peut se procurer, avec un autre produit. Celte valeur existe pour tout possesseur, quel que soit son goût; car, s'il n'aime pas ladenrée, il peut, en l'échangeant, se procurer d'autres objets qui lui plaisent. Ces deux espèces de valeur sont donc sinon indépendantes, du moins fort différentes ; une chose peut avoir une valeur en usage, sans avoir de valeur en échange. Réciproquement, s'il faut que, pour èlre échangeable, un produit ail, par rapporta certains consommateurs, une valeur en usage, elle peut n'en avoir aucune relativement à celui qui en est propriétaire.
Tous les économisles reconnaissent que la valeur
en échange dépend de V offre et de la demande, et avant que les écrivains n'eussent exprimé celte règle, les commerçants la connaissaient bien ; l'instinct est antérieur à la réflexion ; en d'autres termes, la nature précède la science. Il y a cependant des circonstances fpii modifient cette loi, et. plus d'une fois, le prix de certaines marchandises s"est élevé dans une roportion dont la diminution de l'offre ne rendait pas compte. Ainsi pendant les années 1854, 1855 et 1856, pour une diminution de blé qui peut être évaluée au quinzième de la consommation, le prix moyen du blé a augmenté de sept douzièmes (t).
(1) Voici l'expose de ce fait par M. Casablanca, rapporteur au sénat de la propo.sition pour un projet de code rural : « On évalue approximativement à 80 millions d'hectolitres notre consommation annuelle, en blé-froment, ^'ous avons acheté à Tétranger, les quantités exportées déduites :
En 1853 3,720,000 hectolitre^.
En 1854 5,173,000 —
En 18.30 3,7oG,000 —
En 1856 9,130,000 —
Moyenne par an ;j,44.),000 —
Avant i8o3, le prix moyen du blé calculé sur le^ vingt années précédentes n'a pas excédé, par hectolitre, 18 fr. 88. Il s est élevé, dans les trois dernières années qui viennent de s'écouler à 29 fr. 63. a II a donc suffi d'un déficit sur la récolte d'environ un quinzième par an pour augmenter le prix de sept douzièmes, et par conséquent de plus de 800 millions la dépense annuelle du blé-froment de l'alimentation publique.» A la même cause se rattache un fait plus ancien. En 1817, la France a produit 48 millions d'hectolitres de blé qui furent estimés 2 milliards 46 millions; en 1820,1a récolte s'éleva au chiflre presque égal de 44 millions ((ui ne furent cependant estimés que
Ce fait s'explique très-naturellement par l'ardeur avec laquelle la demande est faite, à la première nouvelle du déficit ; on craint tellement d'être au nombre de ceux qui ne seront pas pourvus des choses indispensables à la vie. que chacun se hâte de faire des sacrifices, pour assurer sa provision.
Les notions qui viennent d'être exposées se trouvent dans l'article l'aleiir et monnaies; sur ce point, Turgot atteignit aux limites qui n'ont pas été dépassées, et l'inventeur de la science économique eut l'honneur de la fixer. « Le mot valeur, disait-il, exprime cette bonté relative à nos besoins par laquelle les dons et les biens de la nature sont regardés comme propres à nos jouissances, à la satisfaction de nos désirs. On dit qu'un ragoût ne vaut rien (origine du mot valeur) quand il est mauvais au goût;
qu'une étoffe \aut mieux qu'une autre étoffe
Les adjectifs mauvais, médiocre, bon, excellent, caractérisent les divers degrés de cette espèce de valeur... Ce sens du mot valeur aurait lieu pour un homme isolé, sans communication avec les autres hommes. »
On ne peut pas mieux caractériser la valeur en
usage. Turgot analyse ensuite comment l'échange
des produits se prépare et s'accomplit. Quiconque
x'Xi millions. La différence tenait à ce que en 1817 on sortait d'une année de disette et que les esprits étaient lrè~-inquiets sur la question d'approvisionnement.
possède une denrée, en quantité plus grande qu'il n'en faut pour sa consommation, est disposé à changer son excédant contre une certaine quantité d'autres produits qui lui manquent; mais naturellement il est porté à exagérer l'estimation de sa denrée et à déprécier celle qu'il désire. Comme chacun des coéchangisles est animé de la même pensée, ils ne s'entendraient jamais, si chacun s'en tenait à sa propre évaluation; il faut donc qu'ils s'accordent et que des deux côtés on se relâche un peu. Turgot appelait valeur estimative, celle que les parties donnaient à leur denrée, en quelque sorte unilatéralement, et valeur commerçahle, celle qui était fixée par le consentement des deux contractants. « La valeur échangeable, dit-il, n'est pas précisément la valeur estimative ou, en d'autres termes, l'intérêt que chacun
attachait séparément aux deux objets La valeur
à laquelle nous avons donné le nom de valeur estimative, s'établit par la comparaison que chacun fait de son côté entre les. deux intérêts qui se combattent chez lui ; elle n'a d'existence que dans l'intérêt de chacun d'eux pris séparément. Lavaleur échangeable, au contraire, est adoptée par les deux contractants qui en reconnaissent l'égalité et qui en font la condition de l'échange (1). »
Celte analyse est très-juste et très-fine; mais ce
(I) Valeurs et monnaies, Œuvres, t. \, p. 87.
talent d'analyse a conduit Tiirgot à donner une importance trop grande à la valeur estimative. Il est vrai rpie chacun estime ce qui lui appartient plus haut que pas un autre; mais qu'importe cette croyance isolée? n'est-ce pas simplement un préliminaire de la convention qui fixe la valeur, non une véritable vfl/eitî"? Lorsque le vendeur dit à l'acheteur : «. Pour moi, elle vaut tant, que vaut-elle pour vous? » c'est comme s'il disait : « J'en demande tant, que m'offrez-vous? » — Il faudrait donc dire que chaque fois que les parties modifient l'offre ou la demande, il se forme une valeur estimative nouvelle? La science n'a pas adopté cette dénomination, et des trois espèces de valeur que distinguait Turgot, la première et la troisième sont les seules qui soient passées dans les traités d'économie politique. Notre observation ne tend pas à établir que Turgot a commis une erreur; nous voulons dire seulement que son analyse, poussée trop loin, l'a conduit à une division vicieuse, parce qu'elle est trop fractionnée (1). Ces distinctions posées, Turgot se demande en quoi consiste la valeur échanrieable ? La réponse serait
(1) Turgot condamne lui-même sa distinction : « Cette valeur, dit-il en parlant de la valeur échangeable qu'il appelle aussi appréciative, est essentiellement de la même nature que la valeur estimative; elle n'en diflere (jue parce qu'elle est une valeur estimative moyenne. » Si elle est de la mèmenature, pourquoi faire une division fondée sur les tâtonnements qui précèdent l'échange?
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facile s'il s'agissait de la valeur en usage-, elle a pour mesure nos besoins, et c'est en ce sens que Galiani a pu dire avec autant de justesse que de bonheur dans le tour : « La commune mesure de la valeur des choses est l'homme. » En est-il de même de la valeur commerçable? Turgot lui donne la même mesure ; chacun examine ce qu'il lui faudrait consacrer de temps et de facultés, pour se procurer le produit qu'il désire avoir et ce qu'il pourrait créer, avec les mêmes moyens, du produit qu'il fabrique ordinairement. C'est dans ce rapport des produits avec les facultés des coéchangistes, que se trouve la source de la valeur corn mercable. « Nous avons prouvé, dit-il, que la valeur eslimalive d'un objet pour l'homme isolé, n'est autre chose que le rapport entre la portion de ses facultés qu'un homme peut consacrer à la recherche de cet objet et la totalité de ses facultés ; donc la valeur appréciative ou échangeable entre deux hommes est le rapport entre la somme des portions de leurs facultés qu'ils seraient disposés à consacrer à la recherche de chacun des objets échangés et la somme des facultés de ces deux hommes. » Ce langage est fort abstrait, mais juste. L'observation dont Turgot fait suivre ce passage de compréhension difficile, est plus frappante; elle montre, en quelques lignes, tous les avantages de la division du travail.
« Il est bon d'observer ici, dit-il, que Tinlroduc-
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lion de l'échange, entre nos deux lioinuics, augmente la richesse de l'un et de l'autre, c'est-à-dire leur donne une plus grande somme de jouissance» avec les mêmes facultés. Je suppose, dans l'exemple de nos deux sauvages, que ia plage qui produit le maïs et celle qui produit le bois, soient très-éloignées l'une de l'autre : un sauvage serait obligé de faire deux voyages pour avoir sa provision de mais et celle de bois. Il perdrait, par conséquent, beaucoup de temps et de peine à naviguer. Si, au contraire, ils sont deux, ils emploieront l'un à couper du bois, l'autre à se procurer du mais, le temps et le travail qu'ils auraient mis à faire le second voyage (1). »
La valeur et le prix sont deux notions différentes; car, la valeur d'une denrée par rapport à une autre est représentée par la quantité de la seconde qu'obtient la première; c'est un terme générique qui désigne la force d'écliange entre des produits d'une nature quelconque. Le prix, c'est, si l'on veut, la valeur, mais avec cette circonstance particulière qu'elle esi exprimée en monnaie. Aussi n'y a-t-il de prix que dans la vente, tandis qu'il y a des valeurs dans toutes les conventions. Turgot se demande pourquoi l'on prend constamment ces deux mots i'un pour l'autre ? Il est facile de voir que cela vient de ce que, les valeurs étant relatives les unes aux autres, il
(1; ic/., ibid., p. 83.
est impossible de se faire une idée de la valeur d'une chose relativement à des produits de toute espèce. Qui pourrait, d'un seul regard de l'esprit, embrasser un aussi grand nombre de rapports? 11 est donc plus simple de s'arrêter à la relation de chaque objet avec l'intermédiaire employé ordinairement dans l'échange des produits. Sans doute, cette mesure est variable elle-même ; mais la généralité de son usage fait que l'esprit n'a pas de peine à saisir un rapport unique, tandis qu'il lui serait impossible d'en apercevoir un grand nombre. « Il est impossible, disait Turgot, d'exprimer la valeur en elle-même; et tout ce que peut énoncer, à cet égard, le langage humain, c'est que la valeur d'une chose égale la valeur d'une autre. » Rien n'est plus clair; mais ce qui suit est tout ce que l'on peut imaginer de plus confus. « Supposons qu'un des deux contractants de l'échange veuille énoncer la valeur de la chose qu'il obtient, il prendra pour unité de son échelle des valeurs une partie constante de ce qu'il donne, et il exprimera en nombres et fractions de cette unité la quantité qu'il en donne pour une quantité fixe de la chose qu'il reçoit, d'où l'on voit que le prix est toujours renonciation de la valeur et qu'ainsi pour l'acquéreur, énoncer la valeur, c'est dire le prix de la chose acquise (I). »
(1) 7(/., ihid.,^. 90.
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Quand on a lu ce passage, on doit se demander s'il existe réellement une différence entre la valeur et le prix; j'ai longtemps cherché sans en trouver aucune. A mon sens, ïurgot a dénaturé dans sa solution, le problème qu'il avait posé. Le prixy c'est la valeur en numéraire et il est spécial à la vente ; l'acheteur seul en doit un et on ne dit pas que le vendeur doive un prix à l'acheteur. Turgot l'avait reconnu lui-même lorsque dans ses Réflexions sur la formation des richesses il disait: « L' usage des paiements en argent a donné lieu à la distinction entre le vendeur et l'acheteur (1). » Il s'agit donc de savoir pourquoi le mot valeur qui est général est employé pour le mot prix qui est spécial, et réciproquement. Nous avons dit que cela tenait à l'usage général du numéraire et à la facilité que l'esprit trouve à comparer tous les produits avec cette commune mesure. Il n'y a pas autre chose, et ce qui prouve que Turgot était dans le faux, c'est l'obscurité de son exposition ordinairement si nette. Sans doute^ il aurait fait disparaître cette imperfection, s'il avait eu le temps de revoir son article. Malheureusement, son travail est resté inachevé; mais tout incomplet qu'il puisse être, il contient des vérités qui sont restées le dernier mot de la science économique. On voit par les dernières pages qu'il allait donner sur le rôle de
(1) Œuvres, t. I, p. 31, — rubrique du § 40.
i^84 TURGOT.
la monnaie des explications aussi lucides que celles que nous venons d'examiner sur la valeur; mais, dans sa lettre à l'abbé de Cicé et dans ses Réflexions sur la formation des richesses, il y a des éléments suftisants pour rétablir sa pensée et réparer l'interruption de l'article Valeurs et monnaies.