DE LA MONNAIE
On a souvent fait le reproche aux économistes d'annoncer des vérités évidentes et de passer un temps précieux à la recherche de lois que chacun connaît et observe sans avoir jamais lu d'ouvrage sur l'économie pohtique. Cette observation, alors même qu'elle serait fondée dans le présent, serait bien loin de l'être dans le passé ; car, les erreurs que la science a dissipées étaient fort nombreuses, et la meilleure preuve de ses progrès se trouve précisément dans la certitude de ses résultats. L'erreur est, du reste, si ingénieuse dans ses déguisements, qu'on ne saurait trop enseigner les principes pour la déjouer, et l'esprit humain est si facile à tromper, à éloigner de la vérité au moyen de détours, qu'on ne saurait trop prendre de précautions pour l'alTermir.
L'histoire du papier-monnaie en offre de frappants et instructifs exemples. Il semble, au premier
abord, qu'il soit inutile de démontrer que, dans tout éciiange, les deux objets sont d'une \aleur égale et se mesurent réciproquement. « Voilà, disait Turgot, une vérité bien simple, mais bien fondamentale dans la théorie des valeurs, des monnaies et du commerce. Toute palpable qu'elle est, elle est encore souvent méconnue par de très-bons esprits, et l'ignorance de ses conséquences les plus immédiates a souvent jeté l'administration dans les erreurs les plus funestes. Il suffit de citer le fameux système de Law (1). » Les bons esprits auxquels il est fait allusion, dans ce passage, étaient Melon et Terrasson qui avaient soutenu que la monnaie, simple intermédiaire entre des produits, n'était en réalité qu'un signe. Il importait donc peu, selon ces publicistes, qu'elle fût en métal ou en papier ; car ce n'est pas, disaient-ils, avec des métaux que l'on satisfait ces besoins, mais avec des produits (2). La monnaie n'est qu'un signe, puisque s'il n'y avait pas de produits à échanger, elle n'aurait plus aucune valeur comme numéraire. L'abbé Terrasson allait jusqu'à dire que, dans l'émission de ses billets, « le roi pouvait passer de beaucoup la proportion du décuple à laquelle les négociants, les particuliers
(1) Article Valeurs et monnaies, in fine.
(2) C'est ceUe vieillerie que M. Proudhon a pu remettre en vogue, pendant quelque temps, grâce à l'ignorance générale des matières économiques.
sont fixés. On ne voit môme pas pourquoi ccl économiste fixait line limite quelconque, puisque, d'après lui, tout le monde était obligé d'accepter la promesse du roi et que celui-ci avait le droit, par conséquent, de payer avec sa promesse même ; en d'autres termes, les bons royaux ayant cours forcé, leur émission pouvait être illimitée et le gouvernement battre monnaie, sans qu'il en résultat aucun inconvénient pour les finances du roi.
On ne comprend pas qu'après avoir posé la question en ces termes, l'abbé Terrasson, arrive si près de l'objection capitale qui s'élève contre le papier-monnaie, n'ait pasrenoncé à son système. Ce qui fait précisément que le papier est dangereuse , c'est que le gouvernement peut en augmenter la quantité avec la plus grande facilité. La restriction qu'on y apporte ordinairement, en fixant un gage mobilier ou immobilier qu'elle ne doit pas dépasser, a toujours été vaine. Comment espérer, au moindre embarras, que le gouvernement résiste à la tentation d'employer un moyen aussi simple de sortir d'affaires ? Comment avec un frein aussi léger, pourra-t-on rassurer le public contre la menace, toujours prête à se réaliser, d'une dépréciation de valeur ? La monnaie n'est pas, à la vérité, à l'abri de ces variations ; mais au moins sa mobilité a pour limite naturelle la production des mines, et il faut des événements considérables comme
la découverte du nouveau monde ou des richesses de Californie et d'Australie, pour influer sur sa (|uantilé. « Si le billet vaut de l'arcifeni. disait ïiirçrot, pourquoi promettre de payer? si le billet tient lieu de monnaie, ce n'est plus uu crédit. Law l'a bien senti et il déclare que son papier circulant est véritablement une monnaie; il prétend qu'elle est aussi bonne que celle d'or et d'argent. » u Les billets de banque, ajoutait-il plus bas, énonçaient leur valeur en argent; ils étaient, de leur nature, exigibles ; et tout crédit l'est parce qu'il répugne que les peuples donnent de l'argent pour du papier. Ce serait mettre sa fortune à lamerci du prince. » Et encore : « Mais, dit l'abbé Terrasson, le roi pour conserver son crédit est intéressé à renfermer le papier dans de justes bornes. Quelles seront ces justes bornes et comment les déterminer (1)? »
Il est certain qu'on les a souvent dépassées et que la plupart des tentatives ont été suivies des plus déplorables désastres. A la vérité, en 1848, le cours forcé des billets de banque a eu Theureux effet d'habituer les populations à ce moyen de crédit et n'a produit aucune catastrophe ; mais il faut remarquer que cette mesure a été de courte durée et que l'émission appartenait à une compagnie indépendante. Si elle avait duré et que l'État eut été placé sous l'empire
(1) Lettre sur le papier-monnaie. Œuvres, t. I, p. ^^.
de circonstances périlleuses, ou gouverné par des hommes sans scrupule, la violence aurait fait place à la modération. Sous le régime du papier-monnaie, la fortune des citoyens n'a pas d'autre garantie que la volonté des hommes qui gouvernent, et celte volonté est sujette aux changements d'administration ; sous le régime de la monnaie de métal, au contraire, la fortune des citoyens est protégée par la nature des choses qui a rais des limites à la production métallique.
Dans la dernière partie de sa lettre, malheureusement perdue, Turgot traitait probablement du papier limité par la valeur d'un gage immobilier. Le système de Law le conduisait naturellement à l'examen de cette question.
En admettant que le gouvernement observe la loi de la création des billets et respecte la limite qu'il s'est imposée, le papier-monnaie malgré la solidité du gage, ne remplace pas le numéraire. Il ne suffît pas en effet que le gage soit solide ; il faut encore qu'il soit facilement réalisable. Le porteur des billets désire non-seulement que son intérêt ne périclite pas ; il veut encore qu'à la moindre panique, il puisse le changer contre de l'argent et sortir du territoire avec des valeurs ayant, dans tous les pays, le même crédit (jue dans le sien. Que ferait-il à l'étranger de billets dépréciés en France? sans doute, rinimeulile
reste ; mais, en attendant que la vente soit accomplie, à quelles inquiétudes ne serait-il pas condamné ? son activité sera enchaînée, et, s'il manque d'autres ressources, avec quoi vivra-t-il?
C'est pour cela que, dans tous les pays oii le crédit foncier a été organisé, on a substitué à la procédure ordinaire d'exécution, des formalités plus rapides. Mais cette innovation, en créant des saisies trop brèves pour le propriétaire, ne répond pas complètement au désir du créancier; qu'une crise éclate, le gage immobilier sera vendu à des conditions détestables parceque, tout le monde ayant besoin d'argent, personne ne se présentera pour acheter, et, lorsque l'argent sera disponible, le besoin aura cessé. Cette observation ne tend pas à nier les services que le crédit foncier peut rendre en temps normal ; mais elles prouvent jusqu'à l'évidence que le papier^ môme en le supposant émis dans les meilleures conditions, ne présente pas tous les avantages du numéraire et, par conséquent, ne peut pas le remplacer.
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