CONCLUSION
Si la révolution s'était faite pacifiquement et conformément au programme de Turgot, la France vivrait probablement encore sous le gouvernement des héritiers de Hugues Capet; la noblesse aurait perdu ses privilèges, 'mais elle serait devenue une aristocratie politique avec une grande influence sur la marclie des affaires publiques; n'élait-elle pas encore puissante par la propriété territoriale, et Turgot ne faisait-il pas découler le Pouvoir du suffrage confié aux propriétaires fonciers? La participation au gouvernement aurait bientôt été préférée par la noblesse aux charges de cour, et nous aurions vu s'établir dans ce pays des institutions analogues à celles de l'Angleterre, institutions que le dix-huitième siècle était si disposé à accepter depuis que Montesquieu les avait fait connaître. Lorsque les gentilshommes se réjouirent si bruyamment de la chute de Turgot, ils applaudirent donc aveuglément et sans s'apercevoir des conséquences que la disgrâce du contrôleur général renfermait; car, ce jour-là. fut perdue d'une
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manière irréparable, l'occasion rjiii leur était offerte de renaître à la vie politique et de changer le bougeoir de la domesticité royale contre l'influence d'une classe prépondérante. La noblesse vaincue sur le terrain de la féodalité se serait relevée par l'influence d'une assemblée où elle aurait dominé; en défendant les intérêts de tous, en devenant à son tour l'alliée du tiers étal, qui avait jusqu'alors combattu avec les rois, elle aurait réparé les défaites qu'elle avait constamment éprouvées depuis Louis le Gros.
Faut-il regretter que les choses aient pris une autre direction? Quand on ne considère que les sacrifices, les déchirements que la révolution nous a coûtés, de semblables regrets sont naturels. Mais si j'examine les résultats, l'état social dans lequel nous, vivons, les mœurs publiques de notre époque, je ne saurais trouver assez d'énergie pour proclamer que je me réjouis d'être de ce temps, et que, en comparant notre situation avec celle des autres peuples, je ne voudrais pas, tout sentiment de patriotisme demeurant réservé, changer ma qualité de citoyen français " pour la qualité de citoyen dans un autre pays.
En France , la cause des aristocraties est définitivement perdue, et il semble que leur puissance soit incompatible avec nos mœurs. Les aristocraties qui se sont succédé au pouvoir s'annulent récipro-
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quemeiit, et par des coalilions diverses elles s'opposeraient au triomphe ou amèneraient la chute de celle qui serait momentanément la plus forte. Le règne des classes ou des ordres est terminé, et la puissance appartient désormais à tous, à l'opinion publique d'abord et. en second lieu, aux influences individuelles.
Ces chutes successives qui ont renversé Tancienne noblesse féodale, la noblesse impériale, l'aristocratie bourgeoise, ont produit de grands désastres, des malheurs individuels et des souffrances publiques. Mais les lois de l'histoire veulent que le bien sorte du mal.
En se succédant au pouvoir et dans l'opposition, les aristocraties ont, les unes après les autres, invoqué la liberté et l'égalité devant la loi, c'est-à-dire les principes de la saine démocratie. Chose digne de remarque! Les circonstances ont forcé les partis aristocratiques à défendre, chacun à son tour, des.idées qui sont pour eux un arrêt de mort. En s'attaquant réciproquement, ils ont tous contribué à démontrer que le mérite personnel était la seule base légitime des distinctions et qu'il n'y avait de possible que l'aristocratie personnelle, c'esl-à-dire la démocratie. Les gouvernements comprennent et conq)rendi'ont mieux, chaque jour, que là est la for«e, le véritable appui du pouvoir; car, cette force se renouvelle sans cesse
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et se retrempe à cliatjut' génération aux sources vives de la nation. Qu'importe que l'esprit de corps manque à ces hommes nés d'hier? C'est un préjugé de moins et, par conséquent, une force de plus. L'esprit de corps a perdu toutes les compagnies puissantes, parce que c'est sous l'empire de ce sentiment qu'elles ont voulu vivre et se renouveler par ellesmêmes, au lieu de chercher à se fortifier par les influences qui s'étaient formées en dehors. Les hommes exclus par l'esprit de corps ont sapé les institutions auxquelles ils ne participaient point, et on ne s'est pas aperçu que le même esprit qui donnait aux aristocraties quelque force de résistance développait autour d'elles l'attaque qui devait entrahier leur chute.
Il faudrait avoir bien peu observé les besoins de notre époque pour ne pas s'apercevoir que la tendance la plus marquée nous conduit à la réalisation de la justice, c'est-à-dire à l'absence du privilège. Ce n'est pas qu'en France chacun n'aspire à primer son voisin et ne se réjouisse d'une faveur arbitraire tout autant que d'une récompense méritée. Mais précisément parce que nous détestons les avantages dont d'autres sont appelés à profiter, nous parlons tous d'égalité et nous en parlons sincèrement. Ces tendances ne viennent» peut-être pas des plus nobles instincts de notre âme, puisqu'en somme la jalousie