CHAPITRE PREMIER
I". — ■ Naissance de Turgot. — Sa famille. — Son grand-père. — Son përe. — Sa raùre. — Caractère de Turgot. = g II. — Ses études à Louis-le-Grand. — Son bon cœur. — Sa réserve et sa gaieté. — Sa timidité. — Turgot au collège du Plessis. — Ses maîtres. — Turgot à Saint-Sulpicc. =: g III. — Ses premiers écrits. — Sa lettre à Buffon. — Sa lettre à l'abbé de Cicé sur le papier-monnaie. — Le rôle du papier-monnaie. — L'économie politique a confirmé l'opinion de Turgot. — La monnaie, instrument nécessaire aux échanges. — ■ Les causes de la décadence du goût dans les arts. = §IV. — Occupations quotidiennes de Turgot. — Son entrée à la Sorbonne. — ■ Il est élu pru'ur de la faculté. — Son premier discours en Sorbonne sur la Religion chrétienne. — Philosophie de la religion. — Son second discours sur les progrès de l'esprit humain. — Philosophie de l'histoire. — Bacon et Pascal. — Ce que pensera Condoroet. — Turgot et Thiers. — Une pensée de Thiers. — Prévision do Turgot sur l'Amérique. — Travaux philosophiques et littéraires. — Traité sur Vexislencc de Dieu. — Réfutation de Berkeley. — Réfutation do Maupertuis. — Géographie politique et histoire universelle. =
§ V. — Tui'gol a lermine ses études. — Il refuse d'entrer dans les ordres. — Un masque sur le visage. — La version de Dupont de Nemours. — La version de Condoroet. — La vérité. — Pourquoi Turgot préfère la carrière administrative. — Turgot entre au Parlement. — Il esl nommé maître des requêtes.
Naissance de Anne-Roberl-Jacques Turgot, marquis de l'Aulne,
Turgot.
est né le 10 mai 17:27, à Paris, de Michel-Etienne Turgot, alors président à la seconde chambre des requêtes du Palais et depuis prévôt des marchands, conseiller d'État, premier président du Grand Conseil, et de Maffdeleinc-Francoise Martineau.
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sa famille. La famlUc de son père était de bonne et vieille no-
blesse. Dès le XI' siècle, le nom de Turgot était illustre en Angleterre; une des branches de cette famille vint s'établir en Normandie; son nom se trouve dans les premières listes que l'on connaît des gentilshommes qui devaient service au Roi.
Parmi ses ancêtres, celui-ci fonde, en 1281, un hôpital à Condé-sur-Noireau; celui-là, Jacques Turgot, fut l'un des présidents de la Noblesse de Normandie aux États de 1614, et s'opposa à la concession que le gouvernement voulait faire au comte de Soissons sur toutes les terres vagues de la province; un autre, Claude Turgot des Tourailles, cousin germain du précédent (1), arrêta, en IG'21, par son énergie, une levée de gens de guerre que Montchrestien de Vasteville faisait en Normandie contre
(1) Mercure français, t. \'ll.
le Roi; un autre fut proviseur du collège d'Harcourt; plusieurs s'occupèrent do littérature et furent liés d'amitié avec des gens de lettres (I).
Son grand-père avait été intendant dans la Génc- son grand-père. ralité de Metz et dans celle de Tours; partout il avait laissé des souvenirs profonds de la sagesse de son administration, de la fermeté avec laquelle il défendait à la Cour les intérêts des provinces confiées à ses soins.
Son père, après avoir occupé la présidence de la son ptre. seconde chambre des requêtes du Palais, fut nommé prévôt (les marchands do la capitale, en 17^29. Dans cette charge nouvelle, il se montra le digne héritier du nom qu'il portait. Administrateur habile et économe, il sut, tout en ménageant les intérêts dont il avait la garde, exécuter de grands travaux d'utilité publique. On louait la somptuosité des fêtes qu'il donnait au nom de la ville, mais on n'oubliait pas les soins qu'il prenait pour l'assainir, l'embellir; on se rappelait surtout, par les temps de disette malheureusement trop fréquents, 'le souci qu'il montrait pour assurer la subsistance des classes pauvres.
Son courage civique était à la hauteur de ses qualités privées. On le prévient un jour qu'une collision sanglante a éclaté entre les Gardes Françaises et les Gardes Suisses : le prévôt des marchands accourt, se jette seul au milieu de la mêlée, désarme un des plus furieux assaillants, contient les autres par sa froide énergie et rétablit l'ordre.
(1) Pour plus amples détails sur les anoêlres de Turgot, noir plus loin, I. II, Iroisiénic partie, liv. 11, ch. ii.
b LES PREMIERES ANNEES DE TURGOT
Pendant onze années consécutives , c'est-à-dire beaucoup plus longtemps qu'aucun de ses prédécesseurs, le père de Turgot conserva cette charge si haute et si difficile de la prévôté des marchands. C'était un modèle d'intégrité, de douceur et de mo- Sa mère. dcstie. Sa femme n'avait pas de moindres qualités; elle savait conserver toute la dignité de son rangdans le monde et dans sa maison; elle dirigeait ellemême l'instruction première de ses enfants et leur inculquait les principes de la piété et de la bonté.
Caractère de TcUc était Cette famiUo ; tels étaient les exemples " ' que le jeune Turgot avait sous les yeux. Il ne pouvait suivre de meilleurs guides; il conservera toujours quelques traits du caractère de ses parents : extrême bonté, simplicité de maintien, vie modeste, timidité poussée à l'excès, qui, plus tard, sera considérée comme du dédain, comme de l'orgueil ; il aura l'énergie calme et froide de son père, la persistance dans les projets, la fixité dans les idées, la précision de l'esprit; il lui manquera quelque peu de cette sévérité tant reprochée à sa mère.
?. II
Ses 6tU(-ies à Louis le-Grand,
Turgot commença ses études au collège Louis-lo- Grand. Toutes ses heures étaient prises. Les belleslettres, la poésie exerçaient sur lui une vive séduction; mais son père le guidait dans une voie plus sévère. Il lui fit apprendre sérieusement la grammaire qui alors formait, pour ainsi dire, une
science; puis il l'appliqua à l'étude des langues, qu'une merveilleuse puissance de mémoire lui rendait faciles, à ce point qu'il récitait près de deux cents vers après les avoir entendus deux fois. C'est ainsi que Turgot apprit le latin, le grec, l'allemand, ritalien, l'anglais, l'espagnol, l'hébreu.
Cette forte instruction, qui devait se développer son bon cœur. encore et se perfectionner , était animée par un esprit de modestie et de charité, exemple et tradition de famille. Il consacrait en cachette l'argent destiné à ses menus plaisirs à l'achat de livres pour ses camarades externes et pauvres. Il avait « une réserve pour ainsi dire virginale qui ne l'empêchait sa réserve et sa pas d'avoir la gaieté franche et naïve d'un enfant, ^'"'''^' une sorte de dignité naturelle, respectée do ses camarades et même de ses compagnons plus âgés, et déjà, pour traits dominants d'esprit, la pénétration et l'étendue ; tel se montrait Turgot aux yeux de ses condisciples (1) ».
Cette timidité déplaisait à sa mère, qui le rudoyait sa umidit;. et le K regardait presque comme un idiot (2) », parce qu'il paraissait gauche dans un monde dont il n'avait pas l'habitude;
L'abbé Morellot, qui nous a laissé sur l'adolescence de Turgot de si curieux détails, raconte que le jeune homme « fuyait la compagnie des gens qui venaient chez sa mère, et se cachait quelquefois
(1) Baudrillart, Éludes (le philosophie morale et d't'conomie politique, t. I.
(2) Œuvres de Turgot, édition Uaire.
8 LES PREMIÈRES ANNEES DE TUfiGOT
SOUS un canapé ou derrière un paravent d'où on était obligé de le tirer pour le produire (1) ». Ce fut sans doute cette timidité excessive qui engagea ses parents à le destiner à l'état ecclésiastique, tandis que l'un de ses frères devait entrer dans la magistrature, l'autre suivre la carrière des armes. Aussi, dès qu'il eut achevé ses études à Louis-le-Grand, on lui fit suivre les classes supérieures du collège du Plessis, qui était, pour ainsi dire, l'école préparatoire du séminaire de Saint-Sulpice.
Turgntau col- Au collègc du Plcssis, Turgot compléta les études brillantes qu'il avait commencées à Louis-le-Grand.
Ses maiires. Il y fit la couiiaissance de trois maîtres de talent : l'abbé Gucriii , professeur de rhétorique ; l'abbé Sigorgne, qui, le premier dans l'Université, enseigna la physique de Newton et substitua dans ses leçons l'enseignement du système du célèbre physicien aux hypothèses de Descartes sur les tourbillons; l'abbé Bon, homme énergique et d'un patriotisme à toute épreuve, admirateur aussi passionné de Fénelon que de Voltaire , de Vauvenargucs que de J.-J. Rousseau.
Turgot à Au séminaire do Saint-Sulpice, Turgot augmenta
u pice. pj^gQj.p gpj^ connaissances. Il partagea son temps entre la lecture des livres sur les finances, le commerce, la philosophie et l'étude de la théologie. Cette association de la philosophie et de la religion devait exercer une iiillucnce considérable sur le caractère
^1) Mémoires de. Slurellel, i. I.
du jeune homme et affermir encore son esprit dans des convictions qui ne se démentirent jamais. Toute sa vie, Turgot se montra respectueux de la religion chrétienne, mais défenseur convaincu de la liberté de conscience, de la liberté des autres cultes.