III
Il nous reate de Turgot plusieurs écrits qui datent ses premiers de son séjour au séminaire do Saint-Sulpice, et qui témoignent de l'activité do son esprit et de la puissance de sa pensée.
Le premier remonte à l'année 1748. Turgot était s» '•'«'■e à âgé de vingt et un ans; il avait eu connaissance de la théorie que Buffon avait exposée à l'Académie et soutenue devant quelques amis sur l'origine des planètes et l'arrangement des parties qui composent le globe terrestre. D'après lui, l'arrangement du globe était dû au llux et au rcHux do la mer combinés avec le mouvement diurne de la mer sur son centre. Par la force même de ce double mouvement, la mer devait toujours, suivant lui, déposer sur ses rivages, du côté de l'Orient, les terres qu'elle enlève du côté de l'Occident. C'est ainsi qu'elle a pu élever l('s plus hautes montagnes. Turgot fut frappé de la faiblesse de ces explications qui étaient en complète contradiction avec les théories de Newton : il ci'rivit à Buffon une lettre anonyme dans huiuelle on retrouve les principales objections fjui devaient détruire plus tard le système du célèbre naturaliste.
raïbé'^de^cfcé L'aiinéc suivante, en 17-49, il adressait à un de ses papier-monnaie, condisciples, l'abbé dc Cicé, une lettre sur un sujet tout différent, le papier-monnaie. Dans cet écrit, dont il ne nous reste malbeureusement que quelques fragments, le jeune séminariste de Saint-Sulpice se montre, à vingt-deux ans, l'homme complet de toute sa vie : .ses idées sont empreintes d'une puissance telle que, de. nos jours encore, elles n'ont rien perdu ni de leur force, ni de leur exactitude. Dans la lettre sur le papier-monnaie sont développées avec une rigueur scientifique, mathématique, les véritables lois du crédit et de la monnaie, presque au moment où ces lois avaient été bouleversées par les aventureuses théories de Law, quelques années avant (juc la science économique eût reconnu les doctrines de l'un de ses principaux fondateurs, Quesnay.
Le rôle du Eu quclqucs pagcs, Turgot explique le véritable
papier-monnaie. . i i • • i i
lulc (lu papicr-monnaie dans les transactions : à ses yeux, les billets pouvaient être des auxiliaires de la monnaie, mais ne pouvaient suppléer cette dernière. Il fait remarquer que, si la monnaie sert d'intermédiaire à l'échange des produits, c'est parce qu'elle est une valeur ;i laquelle les autres peuvent être comparées; le papier, à son tour, ne remplace l'or et l'argent que parce qu'il est réalisable, échangeable contre de la monnaie. S'il n'en était pas ainsi, tout le moniK; le repousserait cinnuie u\\ objet insignitiaut.
C'était la réfutation et la condanmaiion définitive du système de Law, malgré les appuis que Terrasson,
LES PREMlÈnES ANNÉES DE TURGOT '11
Dutot et Melon (1) donnaient encore à ces fausses doctrines (2).
Cette lettre que, trente ans plus tard, Adam Smith L'économie poii-
^ ' ^ ' . tique a
n'eût pas désavouée, marque une date dans l'his- roDfirmé l'opi-
i ' ^ mon de Turgot.
loire de l'économie politique. Turgot eut d'autant plus de mérite à l'écrire que la doctrine de l'abbé Terrasson était généralement acceptée à l'époque où il la réfutait. Montesquieu lui-même, ce grand esprit, ce puissant penseur, ne détînissait-il pas la monnaie (3), « un signe qui représente la valeur de toutes les marchandises ». En expliquant comment i,a monnaie.
instrument nè-
la monnaie n'était qu'un mstrument auquel les cessaire
^ ^ ^ ^ aux échanges.
hommes ont eu recours pour faciliter les échanges, Turgot a le premier affirmé une vérité devant laquelle s'inclineront les maîtres de la science économique.
Peu de temps avant d'avoir publié cette lettre. Les causes de la
^ ^ décadence
Turgot avait terminé un ouvrage important sur la ''"|f!""!^'rt3''"'' question suivante : Quelles peuvent être dans tous les temps les causes de la décadence du goût dans les arts et des lumières dans les sciences'^ L'Académie de Soissons avait mis ce sujet philosophique au concours, et le jeune théologien voulait y prendre part. Le plan de son discours et plusieurs fragments sub-
it) Viitot r-lail l'im des caissiers de la Compagnie des Indes du temps lie Law.
Melon avait été secrétaire de Law et du Rcgcnl.
(2) Voir les lettres de l'abbé Terrasson, Sur les rentes constituées, la monnaie et les crMits, dans la Collection des principaux économistes, t. I.
(3) Esprit (les lois, liv. XXII, ch. ii.
sistent encore; mais l'abbé Bon ayant manifesté le désir de concourir, Turgot y renonça, préférant communiquer à son maître et son ami la théorie qu'il se proposait de développer.
oci-upations Ccs travaux, ces études n'étaient pas les seules
quotidiennes de . ,. , , .
Turgot. occupations quotidiennes de Turgot. 11 lisait assidûment les écrits des économistes; les œuvres de Buffon sur l'histoire naturelle et la philosophie de l'homme; les ouvrages les plus répandus de la métaphysique avaient pour lui un puissant attrait. Il ne négligeait aucune branche des connaissances humaines, et son esprit s était déjà doué de la sagacité « ((ui distingue nettement les faits de l'étendue qui « les coordonne, de la méditation qui en saisit le « sens et en déduit les conséquences (1) ».
Son entrée à la Lorsquo Turgot cnti'a l'année suivante à la Sor-
Sorbonne. i i i- ■
bonne pour prendre son grade do licencie, sa renommée l'avait précédé dans ce grand collège uniquement consacré à l'étude. La Sorbonne était le centre d'une société théologique qui, fondée sous le règne de saint Louis, avait été relevée et dotée par le" cardinal do Richelieu. Elle avait alors pour chef le cardinal do La Rochefoucauld; do nombreux évêqucs, vicair(\'^, cbamiines, curés do Paris et de [)rovinco eu t'iiisaioiit partie, mais no résidaient pas
(1) Monjean, liiiiiiriijihir dr Tiirunt (DitUioitiiuire d'i'coiiomic poliliquc, p. 777).
dans la maison. Il y demeurait habituellement vingtquatre docteurs, dont six professeurs des écoles de Sorbonne, un j^rocureur, un jjibliothécaire et dix à douze bacheliers qui se préparaient à leur licence (1). L'influence que Turgot exerçait sur ses camarades n est éiuPrieur était considérable ; professeurs et élèves l'avaient distingué en le nommant, à l'unanimité des suffrages, quelques mois après son entrée en Sorbonne, Prieur de la faculté, en décembre 1749.
Ce fut en cette qualité qu'il prononça deux discours (2), l'un le 13 juillet 1750 et l'autre le 11 décembre de la même année, tous deux remarquables par la nouveauté du sujet, l'étendue et la profondeur des vues, la pureté du langage. Turgot s'était déjà révélé comme économiste : la Sorbonne nous montre l'historien et le philosophe.
Le pi^emicr discours fut consacré à faire ressortir son premier les avantaqes que la Reliqion chrétienne a procurés bonne sur la
"^ ^ . '^ , .... nelipion chré-
au genre humain. « Je ne m'appuierai, dit-il, que tienne. sur les. faits, et la comparaison du monde chrétien avec le monde idolâtre sera la démonstration des avantages que l'univers a reçus du christianisme. » C'était, en réalité, le développement de cette phrase célèbre de V Esprit des lois qui venait de paraître : <s Chose admirable, disait Montesquieu, la religion
(1) Mémoires de Morellet, t. I.
(2) Ces deu-K discours furent prononcés en latin. Dupont de Nemours, dans la collection des œuvres de Turgot, dit « qu'il parlait la langue des anciens Romains avec noblesse, élégance et correction »... Kl il ajoute en reproduisant les deu.'c discours : ■< Comme il est vraiscniljlnble que c'est en français qu'ils ont été premièrement composés, nous avons cru être plus fidèle à l'auteur, plus près de sa [lensée, un nous décidant pour la version française. » T. II, p. 17.
chrétienne, qui semble n'avoir d'autre but que la félicité do l'autre vie, fait encore noti*e bonheur dans celle-ci. » Ou sent dans ce discours, à travers la forme un peu emphatique qui tient aux habitudes littéraires de l'époque, que Turgot voulait moins apprécier par les dogmes qui la constituent que par l'histoire et la succession des faits, cette religion chrétienne « faite pour éclairer l'esprit, pour adoucir les mœurs », pour procurer « la perfection des sociétés politiques et le plus ferme appui de leur féliphiiosophie cité » (1). La roligiou devait donc tout à la fois exercer
tie la religion. ^ ' ^
une influence considérable sur le perfectionnement de l'individu, sur le progrès des institutions politiques, sur les mœurs de tous les pays: « En mettant l'homme sous les yeux d'un Dieu qui voit tout, elle a donné aux passions le seul frein qui pût les retenir. Elle a donné des mœurs, c'est-à-dire des lois intérieures plus fortes que tous les liens extérieurs des lois civiles. Les lois captivent : elles commandent. Les mœurs font mieux : elles persuadent, elles engagent et rendent le commandement inutile... (2) »
Ces pages remarquables, écrites par un étudiant de vingt-trois ans, sont, à vrai dire, la pliilosophic de la religion.
Son second dis- Daus SOU second discours : Sur les progrès suc-
cours sur les ^ ^
progrès de cesst'fs de l'csprit humain, c'est la philo.sophie de
1 esprit humain. j i ' ri
l'histoire que Turgot nous dévoile. Il nous montre les progrès de l'humanité et de la civilisation qui ne cessent de se développer, depuis les temps les plus
(1) Dupont do Nemours, Œuvres de Turgot, t. H, p. 3G.
(ïi) Dupont de Nemours, Œurres de Turgot, t. U, p. 47 et 48.
reculés, malgré toutes les défaillances et toutes les vicissitudes. On est saisi par l'érudition solide, les vues originales et vraies de ce discours.
C'est l'histoire du premier état de l'homme jusqu'à ''''i!jJ^°P^,'| ""^ nos joui's ; c'est l'histoire de l'humanité toujours changeante, toujours agitée, tantôt tranquille, tantôt bouleversée, mais s'avançant quand même et malgré tous les obstacles vers une perfection plus grande, vers un sort meilleur. « Dans cette progression lente d'opinions et d'erreurs qui se chassent les unes les autres, je crois voir, disait-il, ces premières feuilles, ces enveloppes que la nature a données, à la tige naissante des plantes, sortir avant elles de la terre, se flétrir successivement à la naissance d'autres enveloppes, jusqu'à ce qu'enfin cette tige paraisse et se couronne de fleurs et de fruits, image de la tardive vérité (1). »
Cette grande et consolante idée du progrès des Bacon et pascai. sociétés, de « la masse totale du genre humain qui, par des alternatives de calme et d'agitation, de biens et de maux, marche toujours, quoique à pas lents, à une perfection plus grande (2), » entrevue par Bacon et Pascal, fut établie par Turgot sur une base inébranlable; elle est devenue la croyance intellectuelle de notre siècle.
Condorcet ne dira pas mieux dans son Esquisse ce que pensera
CoQdorcet.
d'un tableau historique de V esprit humain; cent ans
(1) Dui)ont (le Nemours, Œuvres de Titrijut, t. II, p. 04.
(2) DupoQt de Nemours, Œuvres de Turgot, t. Il, p. fj^ et 54.
plus tard, pour combattre « de faux philosophes Tuipot coalisés avec une multitude égarée (1) », M. Thiers s'inspirera, dans son livre De la Propriété, des idées de Turgot. A côté du mal dans le monde, il montrera le bien qui a été accompli, celui qui reste à faire; à côté des douleurs du pauvre, il monti^era les angoisses poignantes du riche, et il terminera par cette pensée profonde qui se rapproche étonnamment de celles que nous citons plus haut de Turgot : une pensée de » Dieu mit daus tous cc même ressort de l'âme humaine, qui, pressé par le monde, résiste, plie, se relève, plie encore, ne cesse de gémir dans ces mouvements divers, mais agit toujours, et fait avancer l'humanité à travers une épreuve visible, vers un but invisible (2). »
Tliier?
Prévisions Daus cc même discours, Turgot devinait, pré-
î'Ammque!"^ voyait la révolution qui a formé les États-Unis, qui les a détachés de la puissance européenne en apparence la plus capable de retenir ses colonies sous sa domination.
• « Les colonies, disait-il, sont les fruits qui netien-
« nent à l'arbre que jusqu'à leur maturité; devenues « suffisantes à elles-mêmes, elles firent ce que fit « depuis Carthage, ce que fera unjour l'Amérique. » Un quart de siècle après, cette prophétie se réalisait pleinement grâce à l'épée de Washington et à la raison de Franklin.
Travaux philo- Turgot occupait Ics loisirs que lui donnaient ses
sophiques et littéraires.
(1) Thiers, De la Pro/j/iiSté. Avant-propoi, p. 5. L'Heureux et G'°,
éditeurs.
(2) Thiers, De la Pi-oprMd, p. 371.
études en Sorbonne à des travaux philosophiques et Httéraires d'une haute portée. On a trouvé dans ses papiers trois fragments précieux d'un Traite sur l'existence de Dieu qu'il avait composé en 1748, à l'âge de vingt et un ans. En 1750, dans la correspondance qu'il tenait avec ses condisciples, il combattait le système de l'évêque de Cloyne, Berkeley, qui, dans un ouvrage d'une philosophie plus ingénieuse que solide, cherchait à établir que les faits qui nous paraissent le mieux constatés sont, ou du moins peuvent être des illusions; que la réalité des corps est très incertaine et ([u'il n'est pas sûr que l'univers existe. Dans deux lettres adressées à M. l'abbé de Cicé, son condisciple et ami, Turgot réfute ces étranges théories, contre lesquelles il s'élèvera plus énergiquement encore lorsque plus tard, collaborateur assidu de ÏE/icr/clopcclie, il écrirsi dans ce grand ouvrage l'article Existence.
Traité
sur l'existence
de Dieu.
Rérutation de Berkeley.
Le second métaphysicien que Turgot réfuta fut Maupertuis, qui, dans ses réflexions philosophiques sur l'origine des langues, croyait pouvoir réduire leurs principes à la précision de formules algébriques.
Aux trente-deux réflexions de Maupertuis, Turgot répondit par trente-deux observations pleines de bon sens, d'esprit et parfois de vivacité (1).
liffulation de Maupertuis.
En même temps, il travaillait à un traité de céoRraphie politique et
histoire uDîver- (1) Voir la remarque n° 7 de Turgot en réponse à celle de Mau- ^^ ^'
perluis : « Cette supposition, dit-il, est ridicule. » [CEuvres Je Turgot, t. n, p. 113)
géographie politique et à une suite de Discours sur l'histoire universelle. De ces deux ouvrages il ne nous reste plus que le plan détaillé et quelques fragments. Si incomplets qu'ils soient, ils nous montrent le sérieux de ses idées et la fermeté de son jugement, des vues neuves et profondes.
Turgotaterminù Au Commencement de 1751, Turgot a terminé ses
S6S éludes
éludes théologiques : il va quitter la Sorbonne, mais ce ne sera pas pour entrer dans l'Église. « Cette résolution, dit Dupont de Nemours, ne fut point approuvée par l'amitié quelui portaient ses condisciples de Cicé, de Brienne, de Véry, de Boisgelin (1). »
Il refuse d'entrer En vain ses amis lui firent-ils entrevoir que, grâce
dans . T 1 (• -11
les ordres, aux rclatious ct au crédit de sa tamilie, « a la renommée dont son père a joui d, il pouvait arriver à un siège épiscopal dans les pays d'État cl que là, devenu président d'une grande assemblée provinciale, il pourrait réaliser ses beaux rêves d'administration et, « sans cesser d'être homme d'église, être homme « d'État, à son loisir (^2) ». Turgot ne voulut rien
un>c masque cntendrc. A ses amis, il répond « qu'il est extrême-
e visage r. ^^^^^ touclié du zèlc qui lui est témoigné et plus ému
qu'il ne peut l'exprimer du sentiment qui le dicte. »
Dupont de Nemour.s, qui nous donne ces détails,
ajoute que Turgot termina sa petite harangue, en
(1) Diiponl lie Ni'inours, Œiti'rcx tle Tmijot, l. I, p. 27.
(2) Dupont do Nciiiuurs, Œuvres de Titnjul, t. 1, p. 2U.
disant : « Mes chers amis, prenez pour vous le conseil que vous me donnez, puisque vous pouvez le suivre. — Quoique je vous aime, je ne conçois pas entièrement comment vous êtes faits, d « Quant à « moi, il m est impossible de me dévouer à porter « toute ma vie un masque sur le visage. »
On aura peine à croire que ces paroles, devenues La version aujourd'liui historiques en quelque sorte, aient été Nemours. " réellement prononcées. Le jeune homme qui, quelques mois auparavant, parlait avec une ardeur enthousiaste des bienfaits de la religion, du zèle de ses « hommes apostoliques » n'a pu s'exprimer ainsi. « 0 religion sainte, disait Turgot, on jouit de vos « bienfaits et l'on cherche à se cacher quon les tient « de vous! (1) » Et c'est le même homme qui, à peine un an plus tard, tiendrait le langage que lui prête Dupont de Nemours? • -
Sur ce point, on préférera sans doute la version que donne Condorcet. II est certain, dit-il, que le goût de Turgot pour l'étude, la modestie et la simplicité de ses manières, son caractère réfléchi, « tout sem- « blait le rendre propre à l'état ecclésiastique... Mais « il sentait combien tout engagement pour la vie « est imprudent... 11 voyait dans l'état ecclésiastique « l'engagement, plus imprudent encore, d'avoir tou- « jours les mêmes opinions publiques, de prêcher « ce qu'on cessera peut-être bientôt de croire, d'en- « soigner aux autres comme des vérités ce qu'on « regarde comme des erreurs, et de se mettre dans
(1) Premier discours en Sorbonne.
do Condorcet.
« la nécessité, si jamais on adopte des sentiments
<! différents de ceux de l'Église, ou de mentir à
« chaque instant de sa vie ou de renoncer, et peut-
« être de s'exposer à tout... (1) »
La vériiè. La Vérité sur cette circonstance décisive de la vie
de Turgot se trouve très probablement dans l'éloge que fit de lui, après sa mort, Dupuy, son collègue, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Dupuy, qui avait pu interroger la famille, écrivait sur des renseignements de première main, et, sur le fait qui nous occupe, il apporte une grande i^récision.
D'après lui, la répugnance de Turgot pour la carrière ecclésiastique s'était manifestée beaucoup plus tôt. C'est en 1744, c'est-à-dire sept ans avant sa sortie de la Sorbonne, qu'il s'en ouvrit à son père; il lui écrivit une lettre dans laquelle sa résolution était fortement motivée ; il sut toucher et convaincre. Etienne Turgot se rendit aux instantes prières de son lils ; il fut seulement convenu que le jeune homme poursuivrait ses études comme s'il se destinait toujours à entrer dans les ordres, selon le vœu formel et la volonté opiniâtre de sa mère, moins facile à fléchir. On devait laisser ignorer à celle-ci, le plus longtemps possible, un accord qui contrariait ses plus fermes désirs; puis, le moment venu, la préparer peu à peu à l'aveu pénible qu'il faudrait bien se l'ésigner à lui faire.
Pendant les sept années qui s'écoulèrent, de 1744 à 1751, Turgot avait donc travaillé en pleine tran-
(1) Goudorcol, Vie de M. Tiinjol, p. i. Londres, 1786.
quillitâ avec la certitude de n'être point violenté dans ses goûts et dans sa vocation.
Le n'cit de Dupuy (1), très vraisemblable et, nous le répétons, très digne de foi, autorise donc à écarter la version de Dupont de Nemours, d'ailleurs moins bien placé pour être exactement informé.
Turgot comprenait qu'il pouvait, dans la carrière Pourquoi Turuot administrative, rendre des services plus grands à la.carriere
' i o administrative.
son pays, et ce fut là, certainement, la cause principale du refus qu'il opposa d'entrer dans les ordres.
Sa famille s'occupa de lui trouver une des charges de magistrature par lesquelles il fallait passer pour devenir maître des requêtes au Parlement, et ensuite intendant d'une province. Turgot désirait la charge d'avocat du Roi au Châtelet, situation qui lui aurait permis de parler en public, de s'accoutumer ainsi à vaincre cette timidité naturelle qui n'était qu'un excès de modestie.
Turgot parlait avec pureté, mais ses discours, quoique très naturels, n'étaient pas très faciles. Il aimait mieux écrire, parce qu'il était sûr de pouvoir ainsi rendre plus fidèlement sa pensée, en châtier l'expres-sion. Quand il parlait en public, il craignait toujours de ne pouvoir donner tout le développement et toute l'ampleur nécessaires à son argumentation.
Aucun des avocats du Roi n'ayant voulu se dé- Turgot entre au
, . 1 m p 1 11 1 Parlement.
taire de sa charge, Turgot tut pourvu de celle de
(1) Dupuy, Éloije de Turgot {Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XLV, p. 121 et suiv.).
conseiller-substitut du procureur général, le 5 janvier 1752. A la fin de cette môme année, le 30 décembre 1752, il fut reçu conseiller au Parlement; le Il est noiiim6 28 mai 1753, il était nommé maître des requêtes. Il
maître i i ■ ta
des requêtes, occupa Cette Charge pendant huit ans. Les travaux du magistrat , les études du philosophe vont préparer l'administration de l'intendant et de l'homme d'État.