CHAPITRE ni
g !"■■. — La famine de 1770-1771. — Le prix du blo. — Mesures édictées par le Parlement de Bordeaux. — Imposition forcée. — Ce que fait Turgut. — Imposition volontnire. — Défense est faite aux propriétaires de renvoyer leurs colons et métayers. — Raisons de cette mesure. — Le Parlement de Bordeaux et le commerce des grains. — Turgot l'ait casser l'arrêt par leHonseil d'État. — Il fait casser une ordonnance du lieutenant de police d'Angouléme. — Le peuple murmure. — Activité bienfaisante et énergie de Tui'gol. — Il édicté des peines sévères contre tous ceux qui interceptent les approvisionnements, empêchent le libre commerce des grains. — Bliîme infligé aux échevins do la ville de Turenno. — Turgot fidèle à ses principes et à ses doctrines. =: § II. — Les ateliers et bureaux de charité. — Comment distribuer les secours. — Comment composer les bureanx de charité. — Les pauvres honteux. — 11 faut ménager leur juste délicatesse. — Intervention des curés. — La pauvreté et l'oisiveté. — Secours gratuits ou travail. — Secourir, avant tout, la misère. — Les propriétaires aisés sont engagés à faire travailler. — Travaux publics recommandés. = § III. — Il Le soulagement des liommes qui souffrent est le devoir de tous et l'affaire de tous. » — Bienfaisance de Turgot. — ■ Le papillon du blé. — Expériences tentées pour le détruire. — Recommandalions du Turgot. — La cherté du pain et le riz. — Usage de la pomme de terre. — La culture des prah'ies artificielles. — «Il n'est point d'éloges que no mérite ki conduile de Turgot. » — Dépenses et recettes de 1770 à 1771.
Ce fat surtout dans les terribles années de 1770- La ramino
do n70-mi.
1/71 que lurgut rencontra près des cures un cou-
102 LV F.VMIN'E
cours puissant cl efficace. Le plus terrible iléau dont un peuple ])uisse être frappe — la famine — avait atteint sa généralité.
La récolte do 17G9, au dire de Turgot, avait été en tout genre une des plus mauvaises que, de mômoiro d'homme, on eût vue; les disettes de 1700 et de 1709 avaient été incomparablement moins cruelles. Dans le Limousin, la jilus grande partie des seigles était perdue. La récolte des blés noirs, des blés d'Espagne, denrées d'une valeur modique, mais dont le paysan se nourrissait toute l'année, avait été absolument nulle; il n'était pas possible d'attendre des secours des contrées voisines: la disette était générale.
i.c prix du 1,1.;. Dans les endroits où le ])rix des grains était le plus bas, le setier de froment s'éleva au j^rix exoi'bilant de 45 livres le setier de Paris; le .setier de seigle valut 42 livres (1). Quand on se rappelle que Turgot se trouvait au milieu de pays pauvres qui, même dans les années de récolte moyemic, pouvaient difficilement payer le seigle 9 francs le setier et .se contentaient « de vivre une grande partie de l'année avec des châtaignes ou de la bouillie de blé noir (2) », que, dans cette province montagneuse, où presque tous les transports se faisaient à dos de mulet, les frais de voilure doublaient souvent le prix du premier achat, on appréciera mieux toute l'étendue du mal (juc Turgot eut à combattre.
(1) I.o .relier conluntiil 15G lili'os cl domiail, cji fromciil do Ijoiiiie qualitc, un poids de liO UilOL'roiiiinrs.
(d) Diipoiil de NciiHiiii's, Œuvres de Turgot : Avis sur rimpiisilioii (Ir lu taille (le 1771, t. \'l, p. T'i.
LA FAMINR 103
Dès le commencement du fléau, le Parlement de Mariâtes M\cti-e^ Bordeaux avait rendu (1) un arrêt i>our autoriser et parlement même ordonner dans chaque paroisse des assemblées qui se tiendraient les dimanches, de ((uiii/.aine en quinzaine, et où seraient appelés les ecclésiastiques, les seigneurs, les principaux bourgeois, afin d'aviser aux moyens do soulager les pauvres, do leur procurer du travail, de les nourrir jusqu'à la récolte; l'arrêt décidait que les dépenses nécessitées imposiiions ro.-par l'application de ces mesures, seraient couvertes au moyen d'une imposition dont aucun ordre de citoyens ne serait exempt; il ordonnait aussi que la contribution des absents serait payée par leurs fermiers ou régisseurs.
Turgot so concerta avec l'évèque de Limoges et r.o qno raii
■|urt;ut.
écrivit aux curés pour leur mdiquer comment il convenait d'organiser ces assemblées : mais, au lieu de recourir à une imposition forcée, comme l'ordonnait le Parlement de Bordeaux, il eût préféré, « une contribution volontaire en faveur des pauvres de chaque paroisse. Je suis assuré, écrit-il, par la imposiiina vo-
* 1 , loiiiaire.
correspondance que j'ai eue à ce sujet avec M. le procureur général et par les instructions qu'il a données à MM. les officiers des sénéchaussées, que cette voie de contribution volontaire, lorsqu'elle sera suffisante, remplira entièrement les intentions du Parlement. »
Dans l'instruction qu'il joignait à la lettre qu'il adressait aux curés, il recommandait tout d'abiird
(1) \'oii' plus loin au i-hipili'c QiicsUliiis sociuU'ii, iiouiT[iioi et coiniucnt cet arrêt fut provofiuc.
104 L\ FAMIN'E
de tenir l'assemblée prescrite par le Parlement de Bordeaux. Dans les villes où se trouvaient des officiers de justice ou de police^ c'étaient eux qui devaient faire les convocations, et^ partout ailleurs, les curés. 11 indiquait les règles à suivre pour la formation des rôles de contribution dans les campagnes, celles qu'il fallait observer dans les paroisses; comment les secours devaient être distribués; comment on devait établir les états des familles pauvres.
Par toutes les mesures qu'il décidait et appliquait,, il avait pourvu, dans chaque paroisse, à la subsistance des malheureux; aussi voulut-il supi^rimer la mendicité, et il ordonna de renvoyer dans leurs paroisses originaires les mendiants étrangers au pays.
En même temps^ il écrivait à ses subdélégués et leur envoyait un ■ copie do la lettre et des instructions qu'il avait faites i)0ur les curés en les priant de s'y conformer (1).
u.'fense est faite Pour cmpêclier Ics propriétaires de domaines de propiirtaiics renvoyer leurs colons et de les mettre à la charge
de renvoyer ^ *-"
''"metav'er"! ""' ^'^^ paroisscs , il rcud ime ordonnance qui les obligeait « de quelque qualité ou condition qu'ils soient, privilégiés ou non privilégiés, de garder et nourri)- jusqu'à la récolte pi'ochaine les métayers et colons qu'ils avaient au l" octobre dernier, ainsi que leurs familles, hommes, femmes et enfants (2). »
(1) Lollros des 10 et IG février 1770.
(2j Œuvres de Turgol, l. IV, p. 10. OrdonnaDCû du 28 février 1770, datée de Limoges.
lA FAMINE 105
Il ordonne, en outre, à ceux r|ui en auraient déjà renvoyé, de les reprendre, ou d'autres en même nombre, « à peine d'être contraints à fournir ou en argent ou en nature, à la décharge des autres contribual.)les de la paroisse, la sul)sistanc(> de quatre pauvres ])ar chacun de leurs métayers ou colons qu'ils auraient congédiés et non remplacés ».
Les principes qui ont réglé la conduite de Turgot, r.aisons
i i 1^ •-' •- ' (lo celle mesure
dans cette circonstance, se trouvent rendus dans ces belles i^aroles de son ordonnance :
« Lesdits jiropriétaires de biens-fonds partageant avec tous les citoyens aisés l'obligation qu'imposent la religion et l'humanité de soulager les pauvres, cette obligation devient jilus stricte encore, et semble appartenir plutôt à la justice qu'à la charité, lorsqu'il s'agit d'un genre de pauvres avec lesquels ils sont liés par des rapports plus particuliers fondés sur les services mêmes qu'ils sont dans l'habitude d'en recevoir. »
Quels que fussent les principes libéraux, qui avaient guidé Turgot, lorsqu'il avait voulu éviter, grâce à des sousci'iptions volontaires, le mode d'imposition forcée que le Parlement de Bordeaux avait décrété, il n'hésitait pas, on le voit, à s'en départir et à recourir aux mesures coercitives, quand la nécessité faisait loi.
Il n'hésita pas davantage à combattre un arrêt de ce même Parlement de Bordeaux qui, croyant, sans doute, faire acte de patriotisme et de sage administration, avait ordonné (1) à tous les mar-
(1) Arrêt du 17 janvier 1770.
Le l'aiiemenL Je
Bordeaux
Gl le roinmerce
(les grains.
d'F.lat
lOG L.V FAMINK
chauds do blô, fermiers, régisseurs, propriétaires, sans exception d'état, qualité ou condition « de garnir les marchés d'une quantité suffisante de blés de toute espèce pour l'approvisionnement du public, déduction faite seulement de la provision nécessaire à leur propre consommation et à celle de leur famille et de leur maison ». Le même arrêt faisait défense expresse de vendre en gros ou en détail lesdits grains ailleurs que dans les marchés publics.
Turgot fait cas- Turgot sc iioui'vut immédiatement au Conseil
ser l'arrêt , ^
par le Conseil d'Etat coutrc cct arrêt. Le Conseil en prononça la cassation reconnaissant « que les moyens pris par le Parlement de Bordeaux pour soulager le peuple et lui procurer l'abondance nécessaire, étaient contraires aux vues du bien public dont ce Parlement est animé...; que de telles mesures, en répandant l'alarme et la terreur détermineraient les proi)rictaires de grains à employer tous les moyens et détours possibles pour cacher leurs grains et éluder l'exécution de l'arrêt, et produiraient nécessairement le resserrement que cette cour a voulu prévenir (1). »
Presque en même temps, Turgot faisait casser une ordonnance du lieutenant de police de la ville d'Angoulêmc (pii, suivant l'exemple du Parlement de Bordeaux, avait fait défense « à toutes personnes ayant des grains dans leurs maisons, en magasin
(1) Arrûl du Conseil d'iilal du l'J fùvrier 1770.
Il fait casser
une onlonnance
.lu lieutenant
(le pnliee dWn-
;,'ûulùme.
OU auti-emeiit^ d'en retenir au delà de ce qui leur est absolument nécessaire pour leur subsistance et celle de leur famille », et leur ordonnait « d'en faire conduire au marché la plus grande quantité possible, à iieiiie contre ceux qui retiendraient des grains au delà de leur provision, de mille livres d'amende... Il faisait défense en outre aux meuniers d'acheter aucune espèce de grains, soit sur les chemins, soit sur le marché, sans la permission dudit sieur lieutenant de police (1) ».
Le peuple, cependant, murmurait contre toutes 'e pç^jj^pi^^ """■ les mesures prises par Turgot.
Ne voyant que le mal dont elle souffrait, ne comprenant rien à ces idées libérales de l'intendant, la population des villes et des campagnes restait attachée à ses j>ré jugés et était égarée par les excitations et l'imprévoyance de quelques ofliciers municipaux.
Comme l'a fait remarquer Dupont de Nemours, '^'^''^']^„^^J'"''"'dans ces moments de crise, l'intendant ne pouvait '' "',"'^^1. ''" se borner à éclairer les esprits, à instruire sur le bien et à l'ordonner : il fallait aussi prohiber le mal et se défendre contre lui.
Des attroupements avaient lieu ; le peuple intcr- ".'■''''^'?'i''f,
1 111 peines sévères
captait les ai)provisionnements. Par ordonnance du conLie^j^usceu>c 1" mars 1770, Turgot fait défense « à toutes per- '"i'^;;;S,l-' sonnes de qucuiue aiialite et comliiiuit quelles en.pûci.entie
libre commerce des grains.
(1) Arri'lé de Turgot ilu .S nvril 1770. L'ordonnance du lieutenanl
de police ctall du tiO mars 1770.
soient » d'apporter aucun trouble ni empêchement au commerce de grains, de s'oi>poser à ce qu'on puisse les « vendre, acheter ou voiturer » avec une entière liberté; de s'attrouper à la porte des greniers, ni d'entreprendre, sous aucun prétexte, de forcer les propriétaires à vendre leurs grains, « à peine contre les contrevenants, d'être arrêtés et mis. en prison, pour être ensuite poursuivis, suivant la rigueur des ordonnances^ comme perturbateurs du repos public, et auteurs d'atti'oupements séditieux».
Buime innigi; Une autrc fois, ce sont des échevins de la ville de
auxéclievins de . i t <> i i
1.1 ville 1 urenne qui « assument sur eux » de défendre la sortie des grains de leur ville et qui obligent les propriétaires à les délaisser ou à les vendre << au cours du marché ».
Turgot intervient aussitôt; il brise immédiatement cet arrêté et le dénonce « comme une atteinte aux droits de la propriété et à la, lilx'rté dont doit jouir le commerce des grains ». Si cet attentai, écrit Turgot, était toléré, « les habitants de tous les lieux où les subsistances manquent seraient réduits à mourir exactement de faim (1) ». Et il termine sa vigoureuse ordonnance par l'intlrc de la publier et de l'afficher « partout où besoin sera, notamment dans la ville de Tureinie, à ce que personne n'en prétende cause d'ignorance. »
lie Tiiienne.
Tuvgot fidèle On pcut dire que toutes les mesures que prit Turgot pour lutter contre la disette qui affligeait le pays, furent dicté(>s jiarle seiiliiinMit h; plus pui' de
a ses i)rincipes
et à
ses doctrines
(1) Ori-lonnance de 'riiryot du 22 mars 1771.
la justice et de l'humanité, par les plus larges et les plus saines doctrines économiques.
11 était convaincu que les entraves étaient contraires à l'abondance des approvisionnements, que la liberté était le seul préservatif des disettes, le seul moyen de conserver enti^e les prix des différents lieux et des différents temps « le juste niveau sans cesse troublé par l'inconstance des saisons et l'inégalité des récoltes».
Pour maintenir énergiquement ces idées et ces principes libéraux et vrais, il fut constamment sur la brèche, luttant conti^e les Parlements, contre les officiers de police, contre les officiers municipaux qui attaquaient ses réformes « les uns jtar aveuglement, les autres par intérêt, tous avec une égale et invincible animosité (1) ».
En même temps qu'il assurait la liberté du com- u-s ateuers ei
'■ '■ . bureaux
merce, Turgot organisait la charité publique, en de charité, faisant établir, dans chaque province,des ateliers et des bureaux de charité. Les premiers donnaient du travail aux pauvres valides ; les seconds fournissaient des secours aux infirmes, aux vieillards, aux incapables.
Dans l'instruction qu'il adresse à ses subdélégués comment distri-
i buer
et aux curés, pour indiquer « les moyens les plus '«s secours.
(1) D'Hugues, p. 230.
«jinimenl composer
convenables de soulager les pauvres », il t'ait remarquer « qu'il importe que les secours ne soient pas distribués au hasard et sans précaution ; que tous les vrais besoins soient soulagés et que la fainéantise ou l'avidité de ceux qui auraient d'ailleurs des ressources, n'usurpent pas des dons qui doivent être d'autant plus soigneusement réservés à la misère et au défaut absolu de ressources, qu'ils suffiront peut-être à peine à l'étendue des maux à soulager ».
Il indique ensuite la manière de composer ces lus iiuruaus de hurcaux et la fomiê qu'il convient de doinier à leur
charité. , . . ..... , , ,
admmistration; il msiste sur les mesures a prendre pour connaître exactement les besoins des pauvres, atin d'ai)pliquer à propos les secours qui leur sont destinés, en sachant ménager ces pauvres honteux Les pauvres « qui u'out (jUB des bcsoinsmomentanés, occasionnés par des circonstances extraordinaires, dont la iniscre IL est point connue. Des charités publiques les dégraderaient en quelque sorte au-dessous de l'état dont ils jouissent; la plupart d'entre eux aimeraient mieux souffrir la plus affreuse misère que d'être
Il faut ménager soulagés par cctte voic... Lcur justc délicatesse doit être ménagée. ï Turgot recommandait de confier le soin de porter des soulagements à ces pauvres honteux à messieurs les curés, ou à un ou deux membres du bureau, et engagés au même secret
iiiiervention des qu'cux. Pour Turgot, les curés étaient « les personnes les plus éclairées sur l'emploi qu'on peut faire des charités, parce que leur expérience et la confiance de leurs paroissiens leur donnent l'in-
honteux.
: leur juste (lelicatesï^e »
cures.
TA FAIIINE 111
dication des vrais besoins de cliacun d'eux ».
Mais il ne i'aut jias que les bureaux de cliarité pcr- i.a i.:nu r.a.' ui dent de vue que les seeours destinés a la })auvretc réelle ne doivent jamais être un encouragement à l'oisiveté. Les pauvres, dit Turgot, peuvent être divisés en deux classes : ceux que leur âge et la maladie mettent dans l'impossibilité de « gagner leur vie iiar eux-mêmes »; ceux à (lui leurs forces secours graïuns
^ ^ ou Uavail.
permettent de travailler. Aux premiers seuls, on distribuera des secours gratuits; les autres ont besoin de salaires et l'aumône la mieux placée et la. plus utile consiste à leui' pjrocuj'cr les moyens d'en gagner {{).
.Scniurir, iiviilll |{Mll.,
Telle est l'idée qui a présidé à l'établissement des ateliers de cbarité, établissements destinés à iouniir de l'ouvrage à ceux qui n'en avaient pas. On a vu, non sans raison, dans cette mesure de Turgot, un précédent en faveur de l'intervention de l'État dans les affaires privées, dans l'industrie, comme une sorte de socialisme d'État. Turgot n'entrevoyait certes pas alors de telles conséquences.
Dans sa pensée, la création de ces ateliers n'était encore qu'un expédient, le dernier de tous, expédient auquel il n'eut recours qu'api'ès avoir reconnu l'inefficacité ou rinsuffi.sance des autres. Ne conseillait-il Les propriétaires
ai-^f^s Puni
pas « aux propriétaires aisés » d'exercer une charité '^"f,:.',';4uïer'''° fort utile, disait-il, « en prenant ce moment de calamité pour entreprendre dans leurs biens tous les travaux d'amélioration ou même d'embellissement
(1) Instruction sur les bureaux de charilc', Préface de Tarlicle UI'.
dont ils sont susceptibles »? Alors seulement, dans Tiavaux iiuhiics le ciis d'insuflisaiicc de ces travaux, Turgot recom-
recominajules. i • i i i i ,•
mandait « de chercher quelques ouvrages publics où l'on puisse employer beaucoup de bras ». Il eut soin, du reste, de prendre des mesures pour empêcher que ces ateliers de charité ne fissent concurrence aux travaux des particuliers.
Il pensait que les malheureux que l'on ferait travailler pouvaient être occupés à faire quelques ouvrages utiles, tels que l'arrangement de quelques places publiques, la réparation de chemins « qui facilitent le commerce des habitants s. Le travail devait se faire à la tâche et non à la journée : les ouvriers devaient être de préférence payés en nature oi non en espèces. Nous verrons plus loin (l) comment il fut amené par degré et pour ainsi dire insensiblement à rendre permanent ce qu'il n'avait considéré d'abord que comme exceptionnel et absolument passager.
• ''''„f^°|\'^s'^' Il ffiid lii'G les instructions que Turgot appelait
''''^souff'■en^'''' 1''"'^ '''^'''^^ '* ^^^ Œuvres Limousines », pour se
d.r'où's ''e ri'at- l'éndre compte de tous les efforts qu'il apportait au
lairedetous.. soulagemeut des misères qu'il avait sous les yeux.
« Le soulagement des hommes qui souffrent est le
decoir de tous et l'a (faire de tous. » Cette maxime se
trouve en tète de ses avis pour la formation des
bureaux de charité : il donna^ le premier, l'exemple
(1) Voir, Deuxiùme parlic, livre I, rh. ii, Questions sociales.
de cette vertu qu'il recommandait à ses administrés. Turgot n'était pas riche; il consacra ses revenus "à Bienfaisance de des œuvres de bienfaisance; ces ressources épuisées, il oini)i'unta 20,000 livres pour les consacrer au même usage.
Une des causes particulières de la disette fini avait Le papiuon
^ ^ du blé.
sévi dans l'Angoumois avait été l'invasion d'un fléau, «le papillon du blé», qui s'attaquait aux grains et les détruisait. Les habitants effrayés vendaient leurs blés et répandaient ainsi le terrible insecte destructeur dans les autres provinces. Turgot lit Expériences
tentées pour le
des expériences scientifiques pour combattre ce mal. détruire. Il fit construire des étuves en plusieurs endroits : il-remarqua que lorsque ces étuves étaient chauffées à 60 degrés, le blé était immédiatement délivré de l'insecte, mais qu'à 70 degrés la chaleur était trop grande, et que le blé ne pouvait plus germer.
Il écrivit, à plusieurs reijrises, aux curés pour nécommanda-
' ^ ^ ' ^ lions de furgot.
leur recommander d'engager les paysans à porter leurs grains aux étuves qu'il avait fait construire : Iti peuple était découragé et chacun disait : « A quoi bon tirer les papillons de mon blé. Il sera dévoré l'année prochaine par ceux que produiront les œufs des papillons de mes voisins (1). » Et Turgot répondait : U y aura d'abord de moins vos papillons (jui ne feront plus d'œujs ; Vannée prochaine cous déùruire^ les œujs des papjiLlons de dos ooisins ; vos voisins vous imiteront et vous parviendrez à détruire la race.
(1) Dupont de Nemours, Œuvres de Tarijot, \i. 115
La cherti du Oii Comprend que pendant ces mallieureuses et "le riz. aiinées le pain soit devenu liors de prix. 'J'urgot désirait ](rocurer aux pauvres d'autres subsistances aussi saines et moins dispendieuses, car le pain était une chose de luxe ! Il essaya de le remplacer au moyen de riz (|u'il avait fait acheter à Bordeaux. Il recommandait de ne distribuer ce riz qu'après l'avoii" fait préparer, carie peujile n'aurait pas su en tirer parti. On a vu, disait Turgot, des paysans donner une livre de riz pour une livre de pain, et cependant « une livre de riz nourrit au moins quatre à cinq fois autant qu'une livre de pain, parce qu'il se renfle prodigieusement à la cuisson ». Malgré tous ses efforts et tout son désir devoir le peuple s'accoutumer à ce nouveau régime, ses espérances furent trompées.
Son instruction sur les bureaux de chai'ité était accompagnée d'instructions pratiques sur les différentes manières j)cu coûteuses de préparer le riz. W indiquait, d'une façon générale, comment il fallait le laver, le faire cuire; comment on pouvait l'employer, au lait, au beurre, à la graisse, au bouillon. On pouvait faire aussi de la crème de riz pour les malades; du riz à la viande; de la soui>e au riz et au pain; on i)ouvait le préparer pour les petits enfants, en bouillie, etc.
Usage de la Daus ccttc même instruction, il recommandait
pomme de terre. , . , ., i* -j
1 usage de lu ponnne de terre ; n expliquait comment elle devait être cultivée et indiquait les dépôts où l'on en trouverait, tant pour la consommation que pour la plantation.
Joignant le précepte à l'exemple, Turgot se faisait servir tous les jours des pommes déterre. Lorsqu'il visitait quelques pays de sa généralité, il al'feclait mém(î d'eu manger à chacun de ses repas. Il en distribuait aux curés, à ses amis, à tous ceux qui pouvaient exercer une influence sur le peuple, et recommandait à tous d'en manger et d'en cul
liver.
Dans les communautés et les hameaux (pi'il visitait, il venait s'asseoir à la table des paysans, mangeait, en leur présence, do ce tubercule qu'ils repoussaient et les engageait à suivre son exemple.
Les paysans étaient très touchés des bonnes intentions do l'intendant et, nous raconte Dupont do Nemours, donnaient la pommo do terre... à leurs bestiaux. Les enfants eurent moins de répulsion que leurs parents. Ils s'aperçurent bientôt (pie les pommes de terre, pour la i>àte et le goût^ étaient au moins aussi bonnes que les châtaignes. Turgot avait gagné .sa cause. Dès 1700, dans son aois sur l'iinposilioa des tailles, il avait pu annoncer, pour la première fois, au ministère que la culture de la pomme de terre avait produit de bons résultats dans sa généralité. « La culture, disait-il, commence à s'étendre dans les élections de Limoges et d'Angoulême avec succès et a été essayée cette année dans celle de Tulle. »
Dupont de Nemours nous apprend aussi que La culture des
' ' -^ prairies
Turgot introduisit dans le Limousin la culture des a>iificieiies. prairies artificielles en luzernes, trèfles et sainfoin. Il fit venir des quantités considérables de graines de ces plantes et les fit distribuer aux cultivateurs
116 LA. KAMIME
les plus intelligents. On n'employait alors pour le nourrissage des bestiaux que de grosses raves, « des turneps » et les prairies naturelles. Cette nouvelle culture releva le nourrissage des bestiaux (1).
u u n'esi point « 11 u'cst ^lolut d'éloges que ne mérite la conduite que ne meriie éclairée, Sage et prévoyante de M. Turgot, com-
la conduite . . . *' ,. ^ ^ .
de Turgot. » missau'e départi dans la générante de Lmioges, au zèle et à l'activité duquel cette province doit les secours qu'elle a déjà reçus de la bonté du roi. » Ainsi s'exprimait le i)rocureur général du Parlement de Bordeaux, M. Dudon; et certes quel éloge était plus mérité f
Le détail même des recettes et des dépenses
de l'intendant iiuur la disette 1770 et 1771, est le
commentaire éloquent de son administration iiitclli-
Dipenses et re- gente, dc SOU dévouemeut sans bornes. Il établissait
denToàmi. lui-même, ainsi qu'il suit, le bilan de ces deux
années :
RECAPITULATION GENERALE. RECETTE :
Les sommes que j'ai eues à ma disposition dans le courant des deux années montent au total de 380,000 livres, savoir :
(1) Dii|iûnl de Nemours, Couvres de Tiirt/ol, p. 110 el 117.
r.A F\Mi;vE 1 17
200,000 livres destinées à des achats i,v. s ,1.
do grains, ci 2Ùl),00lJ » .>
20,000 livres pour être employées en achats de riz et distributions gratuites, ci 20,000
Pour les travaux publics en 1770, ci. 80,000
— — 1771, ci. 80,000
Plus, de M. le prince de Soubise pour
le même objet, ci 6,000 »
Somme pareille. . . . 386,000 » »
Voici maintenant la totalité de la dépense :