VII
Quand on lit les lettres de Turgot aux ministres, Dire la vérité
1) 1- * tous.
on est frappe de leur ton de liberté. Comme 1 a dit M. de Lavergne, « on souffrirait difficilement un pareil langage de la part d'un préfet ». Mais s'il parle haut et ferme aux puissants du jour, il sait aussi, à l'occasion, dire au peuple des paroles énergiques. Quand il voit ses idées, ses principes économiques blessés, quand il se trouve en présence de théories qu'il juge fausses ou dangereuses, il ne s'inquiète nullement de la qualité de celui à (|ui il s'adresse : l'énergie de son langage atteste l'énergie de ses convictions.
Dans une circulaire du mois de décembre 1773, le La marque
' des feis.
Contrôleur général avait demandé aux intendants un rapport sur l'état des forges dans leurs généralités et sur le moyen de donner plus d'activité à cette industrie. Cette sollicitude était mal déguisée l)ar rinteulion ({u'on prêtait à l'aljbé Terray de mettre de jilus fortes entraves à rinqiurtation des
Ibi NOUVELLES ŒUVRES ECONOMIQUES
fers étrangers sous le prétexte d'encom-ager l'industrie métallurgique dans le royaume. On disait aussi quu les rL'cliL'rclies du gouvernement n'avaient pour liul (juc (' de trouver les moyens de tirer des }icupîes lilus d'argent , soit en établissant di' nouveaux droits, soit en étendant les anciens ».
Lpuie.ieTuiRot <. Si jc peusals, écrit 'l'in-got au ministre', que r,ihi.é Tfn:iy. votre intention soit d'imposer de nouvelles charges sur un commerce que vous annoncez au contraire vouloir favoriser, je vous avoue que je m'applaudirais du i-ctard iiu-uluntuii-e que j'ai mis à l'envoi des éclaircissements que vous m'avez demandés, et que je l'cgretterais de n'acoir pu en prolonger davantage le délai
La liberté « Je lie connuis de moyen d'animer un commerce
et le commerce. 77 •/ u •
quelconque que la jdus grande liberté et Lajjranchissement de tous les di'oits que l'intérêt mal entendu du lise a multipliés à l'excès sur toutes les espèces de marchandises, et en parlicuHer sur la fabrication des fers...
« ^'^ous annoncez que vous avez reçu de différentes provinces des représentations nmltipliées sur la faveur que ces fers étrangers obtiennent au préjudice du cunuuercc et de la fabrication des fers nationaux.
Il nvsi pniiu Je n J(j couçols, OU elTct, quc dcs maîtres de forges,
inarch.iiiil ipii
iir vi-iiiiio lire inii ne connaissent (i ne leurs fers, imaginent (lu'ils de sj djurec. gagucruieiit davantage s'ils avaient moins de concurrents. // n'est /joint de maixhand qui ne voulût
NOUVKIJ.ES ŒUVRES ÉnONOMIQUES 165
être seul vendeur de sa denrée... Si on les écoute, et on ne les a que trop écoutés, toutes les branches du conmnerce seront infectées de ce genre de monopole. Ces imbéciles ne voient pas que ce même monopolo qu'ils exercent, non pas c^mme ils le font accroire au gouvernement contre les étrangers, mais contre leurs concitoyens, consommateurs de la denrée, leur est rendu par ces mêmes concitoyens vendeurs à leur tour dans toutes les autres branches de commerce, où les premiers deviennent à leur tour acheteurs.
« Ils ne voient pas que toutes ces associations de Les marchands
, . .,. , 1 ' 1 oppriment
gens du inniic métier ne man(|uent i)as de s auto- comme vendeurs
^ ' ^ et snnt
riscr des rnérnes prétextes, pour obtenir du gou- opprimés comme
i ' ^ *-" acheteurs.
. vernement séduit la même exclusion des étrangers; ils no voient pas que dans cet équilibre de vexation et d'injustice entre tous les genres d'industrie où les artisans et les marchands de ciiaque espèce oppriment comme vendeurs et sont opprimés comme acheteurs, il n'y a de profit pour aucune partie; mais qu'il y a une perte réelle pour la totalité du commerce national ou plutôt pour l'Etat qui, (tcltctant moins à l'étrainjei' lui vend moins aussi. «
l VIII.
Nous touchons à l'époque où Turgot a été « le nésumé
I 11 • 1 i\ Ti -jj 1 des travaux de
plus grand et le monis heureux (1) ». 11 quittera, dans Turgot dans
^ ° son intendance.
(1) Condorcet, Œin'rrx.
166 NOUVELLES ŒUVUES ÉCONOMIQUES
quelques mois, un pays à la prospérité duquel il s'était si ardemment dévoué, et sa laborieuse administration, dans le Limousin, aura bientôt pris fin. Nous pouvons, dès à présent, embrasser d'un coup d'œil l'ensemble des travaux accomplis par lui dans la généralité de Limoges.
coniribuuons 11 avait réparti plus cquitablement les contributions en argent, modifié ou supprimé les contributions en nature, comme la milice, les transports militaires, la corvée.
Voies de II avait achcvé Jes principales voies de communi-
coinmunicatiun. . . . . i i •
calions qui manquaient a ce jiays déshérité. Défense L'agriculturo, le commerce et l'industrie avaient
lit' I '3 K r i c u 1 1 11 r G
du rommerie ' trouvé cn lul uu fcrvcut dcfonscur.
et de l'industrio,
11 avait api)liqué, défendu les principes de liberté
qu'il exjiûsait, jeune encore, dans ses discours à la
Sorbonne, dans ses lettres sur le pa})ier-iiioniiaie.
Principes daus ses écrits sur la tolérance, ou dans son
de libelle.
éloge de Gournay.
Il veut la liberté de conscience, il est l'apôtre fervent de la liberté du coininercc, de la liberté individuelle de l'homme aussi bien que de la liberté du travail; le droit de propriété n'a ])as de défenseur plus énergique, plus convaincu.
11 veut la liberté du commerce des grains, des métaux précieux, de l'argent. 11 cherche, par tous les moyens dont il dispose, à créer de nouvelles branches d'industrie, à encourager l'agriculture.
Bienfaisance; Le soulaocment (le cciix (lui souflvcnt est sa
charité. ^ ^ ^
NOUVELLES lEUVRES ÉCONO.MIQUES 167
constante préoccupation; les ateliers de charité conçus et niéthodiquenient organisés préservent toute une population de la famine.
Il consacre ses ressources personnelles à des œuvres de bienfaisance et s'endette pour pouvoir venir en aide à ceux qui s'adressent à lui.
Et, au milieu des soucis d'une adminislratiim Travaux
econoniiques
aussi compliquée, il trouve encore le temps de '=' '''^'ira"<;s. s'occuper de questions plus spéciales qui, sous sa plume, prennent immédiatement un caractère général.
Ses mémoires sur l'inrijalitc de la taille, les impositions, la créatio/t des ateliers de c/ia/'ité ; siu' la milice, la liberté de l'intéi'èt, la propriété des mines et earriàvs, le commerce des grains, la marque des fers, et au-dessus de tout, sou admirable écrit sur la formation et la distribution des richesses, suffiraient à laisser, de cette période de la vie de Turgot, un souvenir ineffaçable.
Tout le bien qu'il lui fut [tossible de faire, dans les limites du pouvoir borné d'un intendant, il le fit ou le tenta. S'il n'a pu réaliser toutes les améliorations qu'il souhaitait, s'il n'a pu obtenir toutes les réductions d'impôts dont il voulait alléger sa province, ce n'est pas lui ([u'il faut en accuser.
Pendant les treize années de son intendance, il uéciamaiions
. . contre le puids
ne cessa de réclamer contre les abus et le poids et, les ai.us
des iiiiposiUuns.
exagéré de ces impositions. Dans son avis sur la taille de l'année 177 i, il insiste encore sur ces « surcharges sous lesquelles gémit cette province depuis
16S KOUVKl.LES ŒUVniiS ÉCOiNO.MIQUKS
si longtemps. Nous n'avons cessé de mettre chaque année les preuves sous les yeux du conseil. Nous les avons développées tant de fois, avec tant de force, avec tant d'étendue, que nous sommes réduits à l'impuissance de rien dire sur cette matière éjniisée : mais n'est-ce pas notre devoir de nous répHer, jusqu'à ce que le conseil nous écoute (1)? »
Dans une autre lettre datée de Limoges le 2tj novembre 1773, il écrit à M. d'Ormesson que la province, au lieu d'être soulagée, était surchargée et qu'elle succombait non seulement sous le poids des malheurs de toute nature qui l'avaient accablée, niais encore sous l'énormité des arrérages accumulés sur les imi)Ositions anciennes, qui ont leur source dans « l'impossibilité de payer. Ce sont des « choses que j'ai tant répétées, que j'ai présentées « sous tant de fai'cs, que j'avoue sans peine mon « impuissance à rien dire de nouveau sur cette « matière. Je serais le /dus éloquent des hommes « que toutes mes ressources seraient épuisées (2). »
Les relations Tel était Turgot en 1774. Son administration sage
d» Turgot. ° . °
sa modustie, son et iirudentc, SCS connaissances étendues, ses tra-
ainnur ^
du bien public. yau.K philosopliiqucs ct économiqucs semblaient le désigner pour les premiers rangs. Il était lié avec les hommes de lettres les plus célèbres, mais son mérite, « unanimement reconnu dans un petit cercle d'amis, philosophes, gens de lettres ct administrateurs » (3) n'en avait guère dépassé les bornes.
(1) Avis sur la taille do 1774. Paris, 8 oclobre 1773.
(2) Lettre à M. d'Ormesson. Limoges, 2G novembre 1773.
(3) Koiicin, Essai sur le iiiiiiislèrf de Turbot, p. 31.
PE l'intendance au ministère 169
Dégagé de toute ambition personnelle, n'ayant au cœur que l'amour du bien public, « il ambitionnait « les grandes places, mais ne rechercbait la puis- « sance que comme instrument de bienfaisance... « Il bornait ses vœux à la réalité du succès, sans « que la gloire de l'avoir opéré fût pour lui une « récompense nécessaire (i) ». Quoiiju'il se fût montré rarement à la cour, son nom y était estimé; le bi'uit de ses succès dans le Limousin y avait pénétré. Cependant ce fut moins encore à ses talents qu'à un heureux hasard qu'il dut d'être a|)pclé dans les conseils du roi, au ministère de la marine, en remplacement de M. de Boynes.
Les circonstances qui accompagnèrent sa nomination sont racontées diversement.
Louis XV était mort le 10 mai 111 \. Le vieux comte de Maurepas, exilé pendant vingt-cinq ans pour avoir cliansonné M"'" de Pomjiadour, avait été rappelé par Louis XVL Le roi lui avait éci-it une lettre des plus affectueuses et des plus pressantes. « Je suis Roi, écrivait-il, et ce nom renferme toutes Retire
. . . , . . de Louis XVI à
mes obligations; mais je n ai que vingt ans, et je m. de Maurepas. n'ai pas toutes les connaissances qui me sont nécessaires. De plus, je ne puis voir aucun ministre, tous ayant vu le Roi dans sa dernière maladie. La certitude que j'ai de votre probité et de votre connaissance profonde des affaires m'engage à vous prier de m'aider de vos conseils. A^'iiez donc le
(1) Monljori, l'urliCKlariti's sur rjiielijiics iniiiislrcs dfs finances, p. 177.
Comment il fut
appelé
au minislure.
170 DE r/lNTENDANCE AU MINISTÈRE
plus tôt qu'il VOUS sera possible et vous me ferez grand plaisir (1). »
M. lie Maiircpas M. clc Maurcuas avait toujoui-s montré beaucoup
cl 1 ./ 1
labbe de véiy. cIo bien veillaucB et d'estime pour Turgot, qui le voyait assez souvent. I/abbé de Véry, ancien condisciple de Turgot à la Sorbonne, ami intime et familier de M""' deMaurepas, parla de lui au nouveau ministre qui le lit nommer à la marine, « se tenant bien sûr de l'arrêter quand il le voudrait (2)».
Que pouvait-il craindre, en effet, d'un collègue qui n'avait aucune relation, aucun appui à la Cour? Il pensait en faire sa créature.
D'après une autre version, Turgot ayant été rendre visite à l'abbé Terray, au moment où il retournait dans sa province, fut introduit, suivant l'usage, dans le conseil, pour recevoir ses instructions. Là, il aurait reçu l'ordre du Contrôleur général d'imposer de nouvelles cliarges dans le Limousin. Turgot s'y serait opposé avec fermeté et aurait supplié le Roi de recevoir sa démission plutôt que de l'obliger à écraser un iieu[ilc mallieuroux. « Le Roi ne dit mot, et, peu de temps après, il le nommait ministre de la marine, en lui faisant dire que ce n'était que pour le moment, et qu'il le destinait à une place plus analogue à ses lumières (3). »
La duchessG D'après Moiityou « M™" la duchesse d'Anville,
(l'Anville.
(1) Journal li is t u r iij uc ilu cliaucelicr do Maupeou, l. VI, p. 10. Londres 1770.
(2) Morcllut, Milmoircs, t. I, p. 22'j et 225.
(3) Métra, Correspondance, t. I, p. G7 et US.
DE l'intendance AU MINISTÈHE 171
admiratrice enthousiaste de Targot, en avait parlé avec ce sentiment à M. de Maurepas qui avait pris l'opinion de cette duchesse et de sa société pour une opinion générale et nationale (1) ».
Turgot avait donc des amis puissants qui s'occupaient de lui; mais les ennemis ne lui manquaient pas. Même avant qu'il fût nommé ministre, on essayait de le combattre. « Les Fripons de Cour qui li-s « Fripons
■' ' ' du Cuur ».
craignent le Turgot^ écrivait l'ahbé Bandeau, lui ont jeté bien des chats aux jambes. Entre autres, on l'accuse d'être dissimulé et jésuite, et l'on fait savoir qu'il est haï dans sa province. Le fait est Les ennemis
'■ , '■ de Turgot.
vrai; mais c'est qu'il est juste, exact, de mœurs sévères et sans faste. La noblesse limousine était accoutumée aux plus grandes injustices; sous le titre de faveurs, les gentilshommes un peu titrés, ou parents des titrés, faisaient modérer les tailles et capitation de leurs i)rotégés, ainsi que leurs propres vingtièmes, et la chai'ge retombait sur le malheureux sans protection. D'ailleurs, l'intendance était une bonne auberge pour eux, quand ils trouvaient une table somptueuse, des femmes et des tables de jeux. M. Turgot, garçon laborieux, qui dîne presque seul et sobrement, et ne joue jamais, n'est pas leur homme. D'ailleurs, il ne fait jamais grâce aux protégés pour ne pas faire injustice aux autres. Voilà toute la source de cette haine qu'on lui reproche C^). »
(1) Montyon, Particularitt's sur quiiijucs iiiiiiistifs des finances, g 15, note.
(2) L'ablié Baudcau, Clironiiiae secrète, lieuac rétrospective, l^secl., t. III, p. 273.
1j2 de l i.nte\da>ce au mimsteue
Turgot est ]\£. (Je Maui'cijas ne se laissa lias influencer par
nommé ministre. ^
toutes ces critiques. Le 19 juillet 1714, Turgot fut présenté au roi et à la ftimille royale comme secrétaire d'État de la marine; le 2:2, il prêtait le serment d'usase. Il était ministre.
Ce qu-en pense Les courtisaus accueiUireut avec défiance le nouveau venu (1) ; mais l'entourage immédiat du roi le vit arriver sans déplaisir. !M. Turgot, disait-on, « a toujours été un partisan de l'autorité royale; même étant membre du Parlement, il regardait déjà avec vénération un arrêt du Conseil (2).
ses anus.
Joie de Condorcet
Ce qu-en pensent L© pubHc d'éUtc qui conuaissait Turgot salua sa nomination avec joie : ses amis ne tarissaient pas d'éloges sur son compte. « Jamais, écrit Condorcet à Voltaire^ il n'est entré dans aucun conseil du monarque, d'homme qui réunit à ce point la vertu, le courage, le désintéressement, l'amour du bien public, les lumières et le zèle pour les répandre. Depuis cet événement, je dors et je me réveille aussi tranquillement que si j'étais sous la protection de toutes les lois de l'Angleterre (3). »
Leiire Voltaire avait déjà écrit à Turgot pour le féliciter.
de félicitations Ari/-^i . i ^-i 'l i
de Voltaire. « M. de Condorcet me mande qu il ne se croit heureux que du jour où M. Turgot a été nommé secrétaire d'État.
(i) Foncin, ]i. il.
(2) Journal historique ilu chancelier de Maupeou, î"> juillet 177i, t. VI, p. 113.
(3) Condorcet, Œuvres. Éd. .Ai-ago, t. I, p. 315 cl 37.