‹ Turgot et ses doctrinesChapitre 24 sur 56 · IV · texte numérisé non relu

IV

Turgot écrivit vers le même temps son mémoires Mt-moiie

^ i sur les mines et

sur les Mines et carrières. Une compagnie s'était carrières. présentée pour l'exploitation des mines de plomb recimnues dans la jiaroissc de Glanges. L'intendant jugea utile de motiver l'avis cju'il avait à donner au Conseil d'État par un examen ai>profondi des principes qui doivent diriger le gouvei-nemcnt dans la législation relative aux mines et aux cai'rières.

La thèse qu'il dévelopi^e est celle-ci : tout pro- i.c .iroit

du iiropriétaire.

priétan-e d'un champ a le droit d'y fouiller; ce droit « est une suite inséparable de la propriété », et la conséquence immédiate de cette propriété, c'est en-

(1) En rendant compte à la Société d'économie politique de Paris (séance do novomjjre 1S8;J) de l'organisation des bamiues populaires en Ualie, le président de notre société, M. Léon Say, avec toute l'autorité qui s'atlaclie à l'économiste et à l'homme d'Etat, disait \we c'était on voyant cette organisation si forte, si solide, qu'on pouvait comprendre comment la liberté du taux de iintt'rét avait lue l'usure !

i45 NOUVELLES ŒUVRES ÉCONOMIQUES

core le droit d'empêclier les autres d'ouvrir des fouilles sur son terrain. L'exploitateur doit avoir, comme premier occupant, le di'oit de iirolonger ses fouilles sous le terrain d'aiitrui, à condition de ne causer aucun dégât à la sui'face et « qu'on n'ouvre que sous son pr(i])re terrain t.

Celui de rÉiai. Après avoir développé tout son système et réfuté des objections qu'il prévoyait, Turgot concluait en disant que « tout ce que les lois positives ont à faire sur la matière de l'exploitation des mines, pour assurer le iilus grand avantage possible de l'État, se l'éduit à ne rien retrancher et à ne rien ajouter à ce qu'établit la seule équité naturelle ». Turgot niait absolument la nécessité des concessions exclusives, et l'utilité de réglementer les gîtes minéraux de manière à assurer une exploitation durable et régulière. La crainte qu'un propriètaii'e de mauvaise humeur n'arrêtât, par un refus capricieux, l'exploitation d'une mine, était, disait-il, une crainte chimérique : l'intérêt réciproque des deux parties est un garant sûr (ju'elles s'accorderont.

'"in'erveiuLn.°" ^' '^'''^'^ inutilc aussi, sulvaut lui, de faire des règlements pour préserver les travailleurs des dangers d'une exploitation irrégulière.

« Chaque homme, dit-il, est assez intéressé à conserver sa vie, pour qu'on puisse s'en rapporter à lui sur les précautions nécessaires dans des travaux souterrains. »

Le système de Turgot était donc l'exclusion absolue de tout droit de l'i-Uat siu' la projiriétè et la réglementation des mines.

NOUVELLES (TÎUVRES ÉCOXOMIQUES 147

Plus tard, l'Assemblée constituante repoussa ces principes.

Dans la discussion, la théoi-ie de Turgot, le droit du premier occupant ne rencontra qu'un unique défenseur. Mirabeau soutint que la nation seule avait le droit de concéder l'exploitation des mines et carrières, d'après des règles particulières, et que le système de Turgot « ferait de nos mines un labyrinthe inextricable. On n'aurait bientôt plus, disait- nés mines

•I r -i 7 ■ 1 ■ 1 ■ T 1 • " de procès...

il, enjait de mines, que des mines de procès. » La loi du 12 juillet 179! adopta la proposition de Mirabeau, mais elle ne satisfit personne. La loi de 1810, qui forme encore aujourd'hui le code des mines, a fait prévaloir la tradition du droit romain, les droits de l'État et sa réglementation. Si l'opinion de Turgot a été trop absolue, la loi de 1810 a peut-être aussi été trop loin dans un sens opposé.

Ce fut encore pendant son intendance que Turgot Leitres

■ -, . 1) 1 1 . rr> . T 1. à l'abhé Terray

écrivit a labbe lerray « trop peu digne dune pa- sur le reille correspondance » (1), des lettres qui donnent grains. la démonstration la plus remarquable des avantages, de l'utilité, de la liberté du commerce des grains pour en accroître la reproduction en augmentant l'intérêt et les moyens d'étendre et de perfectionner la culture.

(1) Baiidi'illarl, t'(H(/f.s de philosophie morale et d'i^conomie politique, p. 35.

148 NOUVELI.KS rEL'VnES ÉCONOMlQUliS

AvanuRes H démoiitre que la liberté est le seul moyen soit

de la liberté. t n ■ -, j i • •

de faire naître un commerce constant « qui repare les disettes locales et prépare des ressources dans les années malheureuses, soit de faire baisser le prix moyen du blé et d'en diniinnei' Irs variations, objet plus important encore (1) ». Il démonlre que les pro})riétaires, les consommateurs, les salariés, les cultivateurs ont le plus grand intérêt à cette liberté absolue, liberté qui ddit être d'autant plus étendue que la denrée est plus nécessaire.

Turgot soutint énergiquement dans ses écrits les principes qu'il avait appliqués au commencement de l'affreuse disette qui avait affligé sa généralité. Cette (Tirrespondance fut écrite en trois semaines pendant une tournée qu'il fit dans son intendance, « en hiver, dans un ])ays très pauvre, où il n'y a pas bon gîte, au milieu des neiges, en faisant le département, c'est-à-diré la ré])artition de l'inqtot entre les subdélégations et les communes (2) ».

Ces lettres étaient au .nombre de sept. Nous n'en possédons que quatre : les copies des trois autres, dont Dupont de Nemours nous donne des extraits, auraient été plus tard communiquées par Turgot lui-même au roi Louis XVI pour le décider à rétablir la liberté du commerce des grains, et auraient été malheureusement perdues (3).

(1) Baudrill.irl. Ihidnii.

(2) Dupont (le Nemours, nhhnoircu.

(3) A. de Lavergnc, l.es économistes fraiiçttis, p. 2il.

D'après Dupont de Nemours, ces sept lettres portent les dates suivantes : 2!i octohre 1770 ; Tulle, 8 novembre 1770 ; Eglelons, 10 novenilire 1770", Hort, l.'i novembri' 1770; Sainl-Angel, 14 novembre 1770; Angoulême, 27 novembre 1770; Limoges, 2 décembre

NOUVELLES lEUVRES ÉCONOMIQUES 149

Si, comme le dit M. Baudrillart, ces lettres, parmi les ouvrages qu'il a laissés, sont un de ceux où l'on peut observer le mieux la netteté de ses idées, la facilité et la profondeur de son esprit, il faut aussi les admirer comme un acte de courage. 11 expose au Contrôleur général ses idées avec un ton d'autorité, une vigueur, une rudesse même qui ne lui sont pas habituelles. Peu lui importe de déplaire.

Il sait que l'abbé Terray, sous prétexte de dimi- «Dis-huit ans ^ . dï-iuaus...

nuer les souffrances causées par la disette de '1710,

voulait révoquer les franchises, si restreintes pourtant, de l'édit de 17Gi : mais il sait aussi qu'il y a près de dix-huit ans que l'étude de ces inatirres a fait sa principale occupation, et son devoir est de faire entendre le langage qu'il croit être celui de la raison et de la vérité.

Voici son attitude et son langage devant le ministre, dans la première lettre qu'il lui adresse :

« Je vous ai promis, lui écrit-il (1), de vous déve- Fenneié

^ . ' ^ " de langage de

lopper les motifs qui me font regarder toute atteinte rurgut. à la liberté entière du commerce des grains, comme le plus grand des obstacles à la prospérité de l'agriculture, par conséquent à l'accroissement, môme à la conservation de la richesse particulière et publique; et en môme temps comme la cause la plus assurée d'un extrême variation dans les prix, également nuisible aux cultivateurs et aux consomma-

(1) De Linioc;es le iiO oclobrc 1770.

teurs... Je me proposais de faire un livre qui méritât de fixer votre attention, qui put vous convaincre et dissiper les nuages qui obscurcissent encore cette question pour une i>artie du public...

Ce qu',1 fjut en- « \\ faut ouc ics véritôs fondamentales de cette

seif;tier ^

au peuple, matière deviennent communes et triviales, afin que les peuples sachent, et i)ar eux-mêmes, et pur le témoignage unanime des gens éclairés, que le régime sous lequel ils ont à vivre est le seul bon, le seul qui pourvoie efficacement à leur subsistance; afin qu'ils ne se privent i)as eux-mêmes des secours du commerce, en le flétrissant du nom odieux de monopole, et en le menaçant continuellement de piller ses magasins; afin qu'ils ne se croient pas autorisés à faire un crime à l'administration de la variété des saisons, à exiger d'elle des nnracles, à la calomnier et à se révolter contre elle, (juand elle les sert avec plus d'efficacité.

Le InbuncLl du [lubiic.

« Je sais. Monsieur, que vous n'adoptez pas mes

idées sur la nécessité de discuter cette matière au tribunal du public ; mais c'est encore là un point sur lequel je suis t/'O/) fortement co/icaincu puu/' ne pas tenir à mon opinion, et ce sera aussi l'objet d'une de mes observations.

Plus dj temps et « n auriiil, failli pliis (k; leiups et surtcuit moins do

de loisir ' i

'"'"■ '■'^i"j"dre- distractions forcées que je n'en ai eu pendant mon séjour à Paris et dtqiiiis mon retour dans la province, pour remplir un i)lan aussi étendu et surtout polir y mettre l'ordre cl rencliainement d'idées désirables.

« Je ne puis m'empècher, à ce sujet, de vous faire sentir l'inconvénient de l'excessive brièveté du délai que vous donnez aux intendants pour vous envoyer leurs observations sur le projet de règlement que vous leur avez communiqué...; si vous ne voulez que savoir leur opinion sans les motifs sur lesquels ils l'appuient, ils peuvent vous répondre courrier par courrier, mais si vous attendez d'eux des éclaircissements vraiment utiles et qui puissent servir à fixer vos doutes, j'ose dire que vous leur demandez l'impossible et que vous no leur donnez pas assez de temps.

« Ce n'est pas ici, à beaucoup iirès, an nroccs à mi/rot et devoir juger par défaut, et ceux que vous consultez ont beaucoup moins d'intérêt que vous à ce que vous décidiez en connaissance de cause.

« Vous n'aurez certainement dans tout votre ministère aucune affaire dont les suites puissent être aussi intéressantes et pour vous et pour l'État, et sur laquelle vous deviez plus craindre de vous tromper. Vous avez votre réputation d'homme éclairé et de ministre sage à conserver, mais surtout vous avez à répondre au public, au roi et à vous-même du sort de la nation entière, du dépérissement de la cultun^ de la dégradation du revenu des terres, et par contre-coup de toutes les branches d'industrie ; de la diminution des salaires, de l'inaction d'une foule de bras, de la non-valeur dans les revenus du roi, par l'excessive difticulté de lever les impôts qu'on ne i)Ourra plus extorquer du laboureur appauvri qu'en l'accablant de frais d'exécution, en -

lui faisant vendre à vil prix ses denrées, ses meubles, ses bestiaux et cii adievant de dégrader la culture déjà trop affaiblie par le défaut de débit. « Vous arc:; à réjjondre du trouble qu'apportera nécessairement à la tranquillité publique l'autorisation donnée à toutes les clameurs populaires contre le prétendu monopole, des vexations et des injustices (jue commettent les officiers subalternes à qui vous confierez une œuvre aussi dangereuse que l'exécution d'un règlement sur cette nature; vous avez à répondre aussi de la subsistance des peuples

. L'air de secte. « Je sais blcu que ceux qui, depuis quelque

de quelques ^ ^

écunomisies. temps, parlent ou écrivent contre la liberté du commerce des grains, affectent de ne regarder cette opinion que comme celle de quelques écrivains qui se sont dutinés le nom d'économistes et qui ont pu prévenir contre eux une partie du public, par l'air de secte qu'ils ont pris assez maladroitement et par un ton d'enthousiasme qui déplait toujours à ceux qui ne le partagent pas, quoiqu'il soit en lui-même excusable et ipril parte d'un motif honnête... Mais vous êtes trop instruit jjour ne pas savoir que cette opinion a été adoptée longtemps avant eux et avec beaucoup de réflexion par des gens fort éclairés. Ce n'est certainement pas sans y avoii' beaucoup pensé que la loi qui va jusqu'à provoquer et récompenser l'exportation a été adoptée par le Parlement d'Angleterre en l(i8'J...

oier les en- « Eli! Mousieur, si <|iiel(|iie chose presse, ce n'est pas de mettre de nouvelles entraves au commerce

traves au coiiiuiurco

le plus nécessaire clo tous; c'est d'ôter celles qu'on a si malheureusement laissées subsister... C'est de casser l'arrêt si imprudemment rendu, il y a deux mois, par le Parlement de Paris, par lequel il anéantit l'effet de la déclaration du 25 mai 1763... Prenez du temps, Monsieur, prenez-en beaucoup. La force do ma conviction mo fait compter sur la force de mes raisons... Aucune affaire n'a \>\n^ de droit à votre tenais que l'examen de la question du conmierce des grains. »

Toute cette lettre, dont nous venons de donner vivacué de les principaux extraits, est écrite de ce ton violent, cunesiwndaace. hardi, sérieux : il semble que cette question ait eu le don de changer le caractère doux et patient de Turgot, tel que nous le montrent ses correspondances habituelles. La suite de sa co)Tes[)ondance avec l'abbé Terray est pkis calme. Sa colère semble passée, et c'est à force d'arguments qu'il veut convaincre.

Combien cette cori'i'spondance est supérieure, en argumentation et force de raisonnement aux célèbres Dialogues sur le cninmerce des blés de Galiani, qui avaient paru quelques mois avant, ce livre plus amusant qu'un roman, disait Voltaire, et qui i)étille d'esprit! Personne mieux (pic 'l'urgut n'a démontré que le moyen le plus efficace d'api)rovisionner les marchés consiste à laisser faire le commerce; que les mesures administratives sont impuissantes à prévenir le mal; qu'elles peuvent, au contraire, l'aggraver en effrayant les négociants honnêtes.

15 i NOUVELLES ŒUVnES ÉCONOJIinUES

ho'i-sdMaUherté. P^s de salut hoi's de la liberté. Sur cette question des subsistances, tel est le premier et le dernier mot de Turgot et cette liberté, ce n'est pas seulement de ville à ville, de province à province qu'il la réclame : c'est aussi de peuple à peuple. « Cette liberté, dit-il, doit un jour assurer la subsistance des peuples, malgré les inégalités du sol et des saisons : mais c'est une dette qu'il no faut exiger d'elle qu'à l'échéance (1). »

Suppression du Pour le momcut, ce qu'il demande comme un

droit de ^

minage et de progrès uotable pour l'avénementde la liberté, aussi

péiige. loi >

bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, c'est la suppression de tous les droits de minage et de péage existant sur les grains ; la suppression de la défense de vendre des grains hors du marché.

Suppression La supprcssiou de la maîtrise des boulangers, qui,

de la maîtrise ^ ' o ; i ;

«iss t en ouvrant la porte à la concurrence mettrait ce

anuers. ^

boulangers

genre d'industrie au rabais ».

La suppression de la banalité des moulins, pour encourager la bonne moutui'e et le commerce des farines « seul moyen de bannir entièrement les abus et les fraudes pratiijuées par les meuniers ».

rii-rormederim- Il demandait aussi la réforme dcl'iiniM'it tei'ritopùt . . ' .

rial, « cette plaie de l'ancien régime, cette odieuse

taille qui punissait le progrès et paralysait l'activité (2)».

(1) Dupont (le Nemours, dEiivrcn de Turgot, Septième letlre, 2 dé cembrc 1770, Limoges, p. 270.

(2) F. Cadet, Tarnol, p. l^ri.

territorial.

Eli terminant ce beau travail qui restera comme Tmgot svièvo la démonstration la plus complète des avantaircs fauR'^esdoctnnes

qui psarent le

que donne la liberté du commerce des grains, Turgot peuple, proteste avec énergie contre certaines expressions contenues dans le préambule du projet de l'abbé Terray : c'est la conscience de l'honnête homme qui se révolte contre les doctrines fausses qui égarent un peuple et le poussent aux derniers excès, en l'induisant en erreur ; c'est aussi une leçon de morale sociale, un exemple de courage civil qu'il nous donne. Il sait que le Contrôleur général peut briser sa position et lui faire sentir ce qu'il en coûte de parler avec trop do franchise.

Peu importe à Turgot : le devoir avant tout. ÉuerRia de son

^ ^ ^ Idiigage.

« Annoncer au peuple que la cherté qu'il éprouvera est l'effet des maïux'jicres et non du dérangement des saisons; lui dire qu'il éprouve la cherté au, milieu de l'abondance, c'est autoriser toutes les calomnies passées, présentes et futures auxquelles il se porte assez facilement de lui-même, et auxquelles bien des gens sont fort aises de l'exciter contre l'administration et les administrateurs de toutes les classes. C'est en même temps se rendre responsable des chertés qui peuvent continuer ou survenir ; c'est s'engager personnellement à lui procurer l'abondance, quoi qu'il arrive : or, il faut être bien sûr de son fait pour prendre un pareil engagement. J'avoue qu'aucun projet de règlement ne m'inspirerait une semblable confiance. J'aimerais mieux fonder ma sécurité sur la nécessité physique et sur la justice. »

Et il termine par ces fermes paroles : « Le peuple sait bien que le gouvernement n'est pas le maître des saisons, et il faut lui apprendre qu'il n'a pas le droit de violer la propriété des laboureurs et des marchands de grains. On est bien fort, même «cequevousme vis-à-vis cle 06 peuplc, quaucl on peutluidire: Ce que

deinandfz est , , . . . ^ . ,^

COUS me demaîides est une injustice. Leux qui ne

nue injustice

se payent pas de cette raison ne se payeront jamais d'aucune, et calomnieront toujours le gouvernement, quelque soin qu'il prenne pour les contenter; car il ne les contentera pas, attendu qu'il lui est impossible de procurer au peuple des grains à bon marché, lorsque les récoltes ont manqué, et cju'il n'a aucun moyen possible pour en procurer à un prix plus bas que celui qui résulterait de la liberté entière, c'est-à-dire de l'observation de l'exacte justice. »

Koberi peei, Plus tard^ Robert Peel reprendra cet irrésistible

Ciiliden . Tliiers ^ i i -i i ■ i> i

etTiMgnt. argument, lorsque, avec Cobden, il donnera a 1 Angleterre, la liberté commerciale. Plus tard encore, M. Tliiers, dans son livre sur la propriété, développera, dans un autre ordre d'idées, le langage si honnête, si élevé, de Turgot; lui aussi se récriera contre les fausses doctrines qui égarent le peuple et qu'on lui enseigne, et démontrera que « le principal malheur du temps, c'est qu'on a trompé le peuple sur la nature du mal qu'il é[)rouve (1) ».

Cl- .i.i.- fit L'abbé Tcrray avait trop d'intelligence pnur ne

1";iI)1k'' 'iLTi'ity. i i i i • i

j)as comprendre la valeur et la justesse des argu-

(1) Tliiurs, Uf 1(1 i)roprU'li\ cljop. de Vliiipôt, liv. XIV, p. 3tiB.

ments de Turgot; il lut ses lettrées, raconte Dupont de Nemours et donna les plus grands éloges à l'auteur; il engagea même les intendants à les lire aussi et à les prendre comme modèle; mais, sans plus de souci de la science que des vrais intérêts du pays, a son ]iarti était pris et il n'en changea point (1) ».

Quant à Turgot. dès ce moment, il avait fait ses TurR.a

" . ' liornme d'Elal.

preuves comme homme d'Etat; dès ce moment aussi, ses amis pensèrent que de jilus hautes destinées l'attendaient et qu'un jiinr pniclinin viendi-ait où il pourrait ordonner et applii|uer les réformes qu'il préconisait.

Condorcet lui écrivait le 4 décemljre 171U. « Quand un moi reviendrez-vous voir vos amis « Le qui les console un peu de votre absence, c'est que vous ne les quittez que pour faire du bien. Je rourlrai.'^ que voim en puissiez faire à Pa/-is, et plus en ijrtm(/ ; on y gagnerait de toute manière (2). »

Turgot ne négligeait rien de ce qui pouvait être Mesures

^ ^ , divei-ses. — Les

utile au commerce et à l'industrie de sa généralité manuiactures

et du pays tout entier. Dans les mémoires de Du-

(1) « Lo ministre lut, écrit Diipuis, loua, admira même, et

anéantit la libjrlé du commerce des grains. » Kloiii' (If Tiinjot [Mt'moirc.t de VArudi'mU' des iiiscrii)liiiiis cl l/cllrx-U'Il-rrx, l. XLV, p. iU].

{i) Condorcrt, Œuvres, t. 1, p. 170.

de LinlOijes.

158 NOUVELLES ŒUVRES ECOMOMIQUES

pont de Nemours se trouve une correspondance curieuse entre lui et Trudaine qui était alors directeur du Commerce, sur le genre d'encouragements à donner aux manufactures de Limoges. On y voit ces deux iionimes « également pénétrés des principes de la liberté du commerce, également ennemis des privilèges et des monopoles (1) ».

pcifectionne- A côté des dcux manufactures royales de Limoges

lueiitsappurtés i -r-» • t i • i

aux taDueiies, et de Brive, s élevaient de nouveaux et miportants

draperies.

uénicriob. établissements. Assisté de M. Desmarest, de 1 Académie des sciences, alors inspecteur de la généralité, Turgot s'appliquait à perfectionner les tanneries, les draperies, les tréfileries de Limoges et des environs et donnait des fonds soit pour construire des machines nécessaires, soit pour faire des expériences.

ludubuie Grâce aux encouragements de Turgot, l'industrie

deslUnelles. , ^ ,, i

des flanelles et droguets prit une grande extension dans le Limousin (2).

occupation Pendant la disette de 1770, pendant qu'il organi-

des femmes. . -, i •■ i .

sait du travail et des secours, il ne voulait pas que les femmes restassent oisives; dans les campagnes et dans les petites villes, il s'occupa de les faire travailler à des filatures, leur fournissant les matières premières et des rouets.

Fabrique II cssaya d'inti'ûduire dans les campagnes des

de biamuises. '■ "

(1) A. de Lavei-giic, Économistes français, p. 233.

(2) Nouvelles éphemiU-ittfs du ressort de la cour royale de Limoges pour l'aimée 1S37, arl. de M. Lal'iji-eït.

NOUVELLES ŒUVnES ÉCONOMIQUES 150

fabriques de siamoises et d'étoffes légères (1). Sa coiTespoiulance avec Condorcet est toute iileine de renseignements utiles qu'il demande ; elle montre les nombreuses démarebes qu'il fait et les expériences coûteuses qu'il tente pour faire venir dans le Limousin. . . un vannier! 11 désire que « ceux qui pourront naître un jour Limousins, ne soient pas privés de la commodité des hottes (2) ».

Il s'entend avec Condorcet sur le prix à jiayer à m vanmcr. cet ouvrier qui ne veut venir s'installer dans le Limousin qu'avec toute sa famille. Turgot écrit à Condorcet de lui accorder ce qu'il demande, bien que ses conditions lui semblent un peu dures, et, ajoutet-il, « je ferai mon possible pour qu'il soit content, et pour tirer parti du talent de sa femme (3) ».

Il contribua aussi à rétablissement des nianutac- Manuraciuie

de porcelaines.

tures de porcelaine qui devaient faire la principale richesse du i)ays. « Turgot, à qui aucune science n'était étrangère, qui savait autant la chimie qu'il était possible d'en apprendre du temps de Rouelle, dont il avait suivi et rédigé les leçons, Turgot dirigeait lui-même les premiers essais qui furent faits sur cette fabrication (i). »

Turgot aurait voulu aiouter à ces bienfaits l'on- ouvenuie

° - du ijun

de Kuchelurt.

(1) Lettre aux subdélégués, lU février 1770. La siamoise est une ctolTe mêlée de soie et de coton.

(2) Lettre à Condorcet, 21 juin 177i. (Eiwrfs de Conûorccl, t. I", p. 202.

(3) Lettre à Condorcet, 14 juillet 1770.

(4) Nouvelles âplu'mérides du ressort do la cour royale de Limoges pour 1837, arl. de M Albrard.

verture du port de Uoclielbrt qui aurait permis à cette ville de « commercer directement aux colonies (1) ». 11 s'était occupé depuis longtemps « du projet de perfectionner la navigation de la Charente au-dessous d'Angoulème et de rendre cette rivière navigable dans toute l'étendue de l'Angoumois ».

opposiiioii Ce iiroiet avait été reconnu i)raticable et tous les

de la ville ' ■' '

de L:i uocheiip. plaus étaient dressés; mais la ville de La Rochelle s'y opposait, prétendant que son commerce serait ruiné si Rochefort était ouvert à la marine marchande. Les fermiers généraux soulevaient des difficultés, prétendant qu'ils auraient des frais énormes à supjiorter, parce qu'ils seraient obligés d'établir de nouveaux bureaux de régie dans les ports qui seraient ouverts.

liéponse A CCS demicrs arguments, Turgot répond (lue le

de Turgot. '^ ' & 1 1

gouvernement « a dû apprendre que si l'intérêt du commerce et celui de la Ferme pouvaient être contraires, l'intérêt de l'Etat serait toujours de favoriser le commerce par préférence; un propriétaire éclairé sait bien qu'il ne doit pas sacrifier l'amélioration de sa terre à l'intéi-êt momentané de son fermier (2) ». Quiuit à l'intérêt « prétendu » des habitants de La Rochelle, il mérite encore moins de considération.

i.'iruéiiagén''nii Qu'iuiportc à l'État que !■' comnierce soit fait par

et. l'iniiTet ' '- '

pariicuiier. tcllc OU telle villc? (f Ce (jui lui importe, c'est (jue le commerce soit fait aux moindres frais possibles; (pu;

(1) LeUi-c ilo Tiirgol .'iii l'onlroloiir trénéi'al, 7 juillel 177^.

(2) I^etli'o au eoiilrûloiir t-'iMiéial, 7 juilKl I77:i.

NOUVELLES ŒUVKES ÉCONOMIQUES Ifil

les sujets de l'État aient le débit le plus avantageux de leurs denrées, et que, par conséquent, ils aient le plus grand choix, entre les acheteurs; qu'ils se procurent les objets de leurs jouissances au meilleur marché qu'il soit possible; que, par conséquent, ils aient le plus grand choix entre les vendeurs; que les marchandises dont ils ont besoin ne soient pas surchargées de frais intermédiaires.

« C'est ce qui arrive naturellement et de soi- La libre

^ coiicunenco.

même quand les routes du commerce sont libres, parce que chaque vendeur et chaque acheteur choisissent celles qui leur convient le mieux. Si les marchandises du royaume se débouchent mieux par la Rochelle, si celles des colonies y arrivent et en sortent à moins de frais que par la voie de Rochefort, la liberté sollicitée par Rochefort ne fera rien perdre à la Rochelle; mais si, par la nature des choses, les avantages des acheteurs et des vendeurs les attiraient par préférence à Rochefort, il serait injuste de leur en ôter la faculté.... Ce ne serait pas seulement une injustice, ce serait une erreur politique très funeste, et qui tendrait à sacrilier à un très petit intérêt particulier les productions et les revenus de plusieurs provinces, et à diminuer les sources des richesses do l'État...

« Il ne s'ouvre aucune route, il ne se creuse te bien générai

' doit 1 emi)orler.

aucun canal, aucun port; il ne se fait aucune amélioration dans quelque genre que ce soit, sans qu'il en résulte quelque préjudice pour quelque particulier; mais le bien général l'emporte et doit

162 NOUVELLES ŒIVRES ÉCONOMIQUES

l'emporter. Quand ce bien général exige que le particuliei- perde sa propriété, l'État doit l'en indemniser... Quand, en conservant sa j)roi)riété, le particulier ne perd qu'un avantage accidentel, étranger à sa propriété... l'État ne lui doit même pas de dédommagement; à plus forte raison ne lui doit-il pas de contraindre la liberté d'autrui pour lui conserver cet avantage accidentel et passager par sa nature. »

Les efforts de Turgot échouèrent, malgré l'évidence des principes qu'il soutenait si fortement; le l)ort de Kochefort resta fermé jusqu'au jour où l'intendant parvint au ministère.

La réforme Quelqucs uiois plus tard dans une lettre au nicipauï. Contrôleur général sur la réforme des octrois municipaux (1), Turgot s'éleva contre les abus de tout genre qu'entraînait la perception de cet impôt. Le contrôleur général avait prescrit aux intendants de vérifier si les octrois existants avaient été dûment autorisés. Turgot saisit cette occasion pour écrire au ministre que « tous ces droits sur les consommations sont un mal en eux-mêmes... qu'il vaudrait beaucoup mieux les supprimer entièrement que les réformer ; la dépense commune des villes devait être payée par les propriétaires du sol de ces villes et de leur banlieue, puisque ce sont eux qui en profitent véritablement... Mais les idées ne sont pas encore assez généralement fixées sur les principes à suivre dans l'établissement des impositions,

(1) Datée de Limoges, 9 novembre 1772.

pour que l'ou puisse proposer dans co moment un changement aussi considérable... Puisqu'il faut qu'il y ait des droits d'octi'oi, il faut du moins que ces droits soient établis de la manière qui entraîne le moins d'inconvénients. »

Nous verrons que, plus tard, quand il fut ministre, Turgot ne pouvant abolir les octrois, en réduisit les charges autant qu'il le put.

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