Peut-être Morellet
2. Ni Du Pont dans la première édition de ses Mémoires sur Turgot, ni Condorcet, dans sa Vie de Turgot, n’ont dit un rnot du Conciliateur. La première attribution de cet ouvrage à Turgot a été faite par Naigeon en 1788, en tète d’une réimpression publiée au moment où il était question de donner la liberté civile aux Protestants, Brienne étant principal ministre. Le nom de Turgot se trouve sur une autre réimpression faite
n 1791, lors des querelles entre le clergé constitutionnel et
Mais, ainsi que celui-ci l’a déclaré, l’ouvrage « était dans ses principes » ; les querelles entre le Molinisme et le Jansénisme lui semblaient aussi puériles dans leurs origines que coupables dans leurs effets. Pour le démontrer, il entreprit d'en écrire l’histoire et s’imposa la tâche de lire YAugustinus deJansen, que peut-être en France personne n’avait ouvert. Il renonça à son dessein 1 quand la paix fut faite, mais ne doit-on pas penser que, ce dessein ayant transpiré, ait contribué à exciter les colères des jansénistes.
La paix avec le Parlement date de l’été de 1754. Le Gouvernement l’avait négociée d’une part avec le clergé, de l’autre avec la magistrature. La naissance du Duc de Berry, le futur Louis XVI, servit de prétexte aux mesures de clémence ; la Chambre Royale fut
le clergé insoumis; Briennc, cardinal, était évêque constitutionnel et reçut, à cette époque, un bref du pape contre la constitution civile.
1. D’après Du Pont, il donna un fragment de son travail à l’abbé Bossut pour le Discours préliminaire de son édition de Pascal (1779) ; mais la lecture de ce discours ne fait pas voir l’emprunt. Du Pont dit aussi que Louis XV, après avoir lu le Conciliateur, ne persécuta personne; Du Pont a oublié qu’à cette époque des mesures violentes furent prises contre les Protestants dans le Languedoc.
dissoute le 3o août 1734 et le Parlement eut sa grâce ; puis une Déclaration du 2 septembre imposa en termes formels le silence sur les affaires religieuses.
Turgot n’oublia point les enseignements qu'il avait tirés des événements auxquels il avait été mêlé.
ScOELLE
COURNAY ET QUESNAY
Étant maître des requêtes, Turgot ne se renferma pas exclusivement dans les devoirs de sa charge; les travaux de pure jurisprudence ne lui plaisaient qu’à demi.
Ses relations amicales avec d’Alembert, qu'il avait connu chez Mme Du DefFand, le firent collaborateur de Y Encyclopédie. Il donna au grand Dictionnaire, sous la condition expresse de n’être pas nommé, cinq articles qui prouvent l’étendue, on peut presque dire l’universalité de ses connaissances, car il y fit de la philologie, de la métaphysique, de la physique, de l'économie politique1, mais qui
i. Étymologie, Existence, Expansibilité, Foires et Marchés, Fondations. — Le premier, le meilleur peut-être, — valut à son auteur une accusation de plagiat qui ne reposait sur
prouvent aussi qu’il cherchait sa voie. Il avait promis à d’Alembert d’autres articles 1 ; il cessa sa collaboration à Y Encyclopédie quand elle ne fut plus autorisée.
Une de ses préoccupations constantes fut de ne paraître attaché à aucune secte. Sa situation administrative lui défendait de se compromettre; son ambition le lui conseillait; par son nom, par ses relations de famille, par son mérite, il était destiné à une grande place. Son caractère et son éducation le portaient en outre à la modération ; il détestait la hâblerie, la mauvaise foi, l’exclusivisme qui sont dans toutes les sectes.
Plusieurs passages de ses lettres à Condorcet montrent que les contacts qu'il eut avec les philosophes n’ébranlèrent pas ses sen-
aucun fondement. (Voir Tissot, Tarcjot, sa vie, son administration, ses ouvrarjes et la lettre du Président des Brosses qui y est insérée.) Turgot fil dans sa jeunesse d’autres travaux littéraires : sa traduction d’un article de Macpherson sur les Poésies Erses et le commentaire qui l’accompagne furent remarqués; ils ont perdu de leur intérêt depuis que l'on sait que Macpherson a fortement embelli les Chants des Bardes en les transcrivant.
I. Parmi lesquels l’article Inspecteurs, dans lequel il aurait sans doute demandé avec Gournay l’abolition des règlements industriels, dont les Inspecteurs des manufactures surveillaient l’application.
timents de respect pour les opinions religieuses d’autrui ; je n’en rappellerai que deux. Le premier a un caractère général :
« Ma prescription contre les dévots n’est pas aussi générale que la vôtre, parce que j’en ai vu qui étaient de très honnêtes gens.. »
Le second vise le comte de Muy, qui fut fut plus tard son collègue au ministère : « Il est impossible que des gens comme Mme d’Enville, l’abbé de Yéry et beaucoup d autres qui connaissent le comte depuis longtemps et qui le regardent comme honnête homme, se soient trompés au point où vous le supposez. »
Turgot aurait pu prendre des exemples dans sa propre famille. Il est probable que ni son père, ni sa mère même, n étaient intolérants et à l’heure où il mourut, sa sœur, la duchesse de Saint-Aignan, a prouvé que chez les Turgot la piété n était pas incompatible avec l’esprit de tolérance ; la duchesse était, disait-on, dévote comme sa mère; pourtant, sollicitée de parler au moribond de sa fin, elle répondit à ceux qui la pressaient, qu il avait sa raison.
Il est à noter aussi que Turgot eut pour amis nombre d’ecclésiastiques, prélats, écrivains ou savants, qui tous, c’est à croire,
n’étaient pas athées ou purement déistes, et qu’il rechercha toujours au cours de sa vie politique, soit à l’intendance de Limoges, soit au ministère, le concours des curés, qui lui semblaient être les seuls hommes assez instruits et assez désintéressés par profession pour parler utilement au peuple.
Ses articles de Y Encyclopédie avaient attiré l’attention. Ce n’est pas qu’on pût reconnaître en lui un écrivain de haut vol ; il ne se mettait pas assez au niveau de ses lecteurs et sautait quelquefois des développements utiles. Mais on sentait en lui une personnalité.
En traitant de Y Etymologie, il avait exposé en logicien les règles à suivre pour pratiquer cet art. En parlant de Y Existence, il avait repris le problème de l'origine de nos connaissances, que Condillac avait voulu résoudre en 1746. Turgol trouvait que « la notion d’existence n’est que le sentiment du moi, transporté par abstraction, au terme d’un rapport dont le moi est l’autre terme et que le mot existence ne répond ainsi à aucune idée des sens, ni de l’imagination, si ce n’est à la conscience du moi général», de sorte qu’il se montrait plus cartésien que sensualiste.
On a discuté pour savoir à quelle école philosophique il appartenait. Léon Say a pensé qu il devait y avoir un lien entre lui et Adam Smith en passant par Hutcheson et l’école de Glascow ; mais Léon Say n’a pas dit sur quoi reposait son hypothèse. 11 semble qu’en philosophie, Turgot ait puisé un peu partout ; on le voit tantôt près de Descartes, tantôt avec Locke ou Condillac. En économie politique, au contraire, on peut déterminer nettement ce qu il a dû à ceux qui l'ont précédé.
Sa nomination à l'intendance de Limoges date de 1761; Choiseul l’avait trouvé trop jeune pour un pays d’Etat et avait refusé de l’envoyer à Grenoble. Turgot se rendit à son poste sans enthousiasme. Il refusa pourtant l’intendance de Rouen, voisine du berceau de sa famille, qui lui fut bientôt offerte, et quelques mois plus tard, ayant appris que sa mère sollicitait pour lui le poste de Lyon, il écrivit à Bertin, alors Contrôleur général, que si le Gouvernement était décidé à faire dans le Limousin un essai de réforme de la taille, il préférait y rester. Son vrai désir était de revenir à Paris ; il échoua, on l’a vu, pour la place d’ Avocat général et pour celle de Président à
mortier. La bienveillance du Roi, que le Marquis de Sousmons appela sur les siens en donnant sa démission, se porta de préférence sur le Chevalier Turgot, qui, après avoir été nommé gouverneur de la Guyane en 1763, fut fait brigadier du Roi le 1 1 octobre 1764. L’intendant de Limoges n’obtint aucune faveur en compensation des échecs que lui avait valus son opposition au jansénisme.
En 1766, il posa inutilement sa canditature à l’intendance d’Amiens ; le contrôleur général Laverdy lui offrit celle de Bordeaux qu il refusa. Il ne fut pas plus heureux pour le poste de Prévôt des marchands de Paris : « Vous « savez », avait-il écrit à Maynon d’Invau le 4 septembre 1768, avec quelque amertume, « quelles ont été et peuvent être mes vues... « Vous savez que je me soucie peu de changer « d’intendance pour en changer, que je ne « désire de places que celles qui peuvent me « rapprocher de mes amis... et que je suis « même fort éloigné de regarder comme un « pis-aller cette tranquillité absolue qu'on « se procure toujours quand on veut1. »