Archives du château de Lantheuil
Turgot dut rester treize années à Limoges. 11 y compta des amis ; il y eut des collaborateurs dévoués, mais il y eut aussi des adversaires; la petite noblesse surtout lui fut hostile .
« Elle était accoutumée aux plus grandes inju stices, dit Baudeau; 1 intendant n’agissait que pour elle et l’intendance était une bonne auberge où les gcntilliommes allaient manger et jouer. » Turgot n’était pas leur homme.
Le travail fut son soutien. C’est pendant son intendance, au milieu de ses multiples occupations administratives, qu'il fit ses principaux travaux d’économie politique. Dans les deux articles qu’il avait donnés à Y Encyclopédie : Foires et Marchés et Fondations1, il n’avait été
i. Dans le premier, il avait exposé que les marchés s’établissent d’eux-mèmes aux endroits où les besoins commerciaux les rendent nécessaires et qu’il est inutile (comme on le faisait pour les Foires) de les soutenir par des privilèges exclusifs; il s’était exprimé ainsi :
« On se figure, parce que se vendent en un endroit à certains jours beaucoup de marchandises, qu on lait un grand commerce. Faut-il donc, disait le magistrat à qui nous devons la traduction de Child, et auquel la France devra peut-être un jour la destruction des obstacles que 1 on a mis au progrès des lumières, jeûner toute l'année pour faire bonne chère à certains jours. » Le magistrat auquel il était fait allusion était Vincent de Gournay.
Dans l’article Fondations, Turgot avait fait le procès des fondations gratuites et perpétuelles, issues presque toujours
que le reflet de Vincent de Gournay qu’il avait connu en 17.55 et qu’il accompagna ensuite dans des tournées en province.
de la vanité, installées avec plus de luxe que n’en comportait leur objet, devenant tôt ou tard inutiles ou succombant sous le poids des abus. Elles avaient été fréquemment détournées de leur but et les biens y attachés avaient été accaparés par les bénéficiers. Le Gouvernement de Louis XIV n’avait pas craint d’y porter la main ; le Gouvernement de Louis XV, par un édit de 17^9 avait réglementé les fondations nouvelles. Turgot approuvaitcette mesure et reconnaissait au Gouvernement dans l’ordre civil, à l’Eglise, dans l’ordre religieux, « le droit de disposer des fondations anciennes, d’en diriger les fonds à de nouveaux objets ou mieux encore de les supprimer tout à fait ».
A ceux qui admiraient le système de la gratuité des services, attaché le plus souvent aux fondations, il répondait qu’on ne nourrit pas les hommes, qu’on n’instruit pas les enfants, qu’on ne remplit pas les besoins généraux de l’humanité par des moyens gratuits... « Le bien général doit être le résultat des efforts de chaque particulier pour son propre intérêt... Ce que l’Etat doit à chacun de ses membres, c’est la destruction des obstacles qui les gêneraient dans leur industrie ou qui les troubleraient dans la jouissance des produits qui en serait la conséquence... Faut-il accoutumer les hommes à tout demander, à tout recevoir, à ne rien devoir à euxmêmes? Cette espèce de mendicité qui s’étend dans toutes les conditions, dégrade un peuple... Les hommes sont-ils puissamment intéressés au bien que voulez-vous leur procurer? Laissez-les faire. Voilà le grand, l’unique principe. »
Antérieurement à ses articles de V Encyclopédie, Turgot avait traduit et publié les Considérations de Josias Tacher sur les guerres entreprises pour favoriser le commerce. C’est cette traduction, publiée en 1/55, qui l'avait mis en rapport avec Gournay; elle attira aussi l’attention de Trudaine.
C’est en écrivant son remarquable Eloge de l’intendant du commerce, après avoir perdu cet homme distingué, queTurgot se montra économiste. Déjà à cette époque, ilétaiten relations avec Quesnay et subissait l’ascendant de l’irrésistible docteur Mme du Hausset l’entendit bientôt discourir chez celui-ci, sur les Bourbons et sur Louis XV : les paroles louangeuses qu’il prononça lurent même portées à la connaissance de Mmc de Pompadour et, par celleci, à la connaissance du Roi.
Turgot a reconnu ce qu il devait à Gournay et à Quesnay : a Je m’honorerai toujours, a-t-il dit, d’avoir été le disciple de l’un et de l'autre. »
Lorsqu'il arriva à Limoges, il était un partisan résolu de la liberté du travail qu’avait préconisée le premier, du libre échange et de
i. On trouve dans Y Eloge de Goùrnay l’un des principes de Quesnay : « La liberté générale d’acheter et de vendre est le seul moven d’assurer d’un côté au vendeur un prix capable d’encourager la production, de l’autre au consommateur la meilleure marchandise au meilleur prix. » Turgot dit ensuite : « Ce n’est pas qu’il ne puisse y avoir un marchand fripon et un consommateur dupe... Vouloir que le Gouvernement soit obligé d’empêcher qu’une pareille fraude n’arrive jamais, c’est vouloir l'obliger de fournir des bourrelets à tous les enfants qui pourraient .tomber. »
l’impôt unique, qui formaient les parties principales du système du second. Au sujet de la liberté du travail et de la liberté des échanges, l’ Eloge de Gournay est précis. Au sujet de l’impôt unique, les notes que Turgot inscrivit en marge de l’article Impôts de Ouesnay, dont j’ai parlé plus haut, sont précises aussi et corroborées par des circulaires et mémoires administratifs qui datent des premiers temps de son intendance.
L’une des questions dont il eut à s’occuper en arrivant à Limoges, fut, en effet, la question fiscale et c’est en l’étudiant qu’il corrigea sur des points plus ou moins importants les doctrines de Ouesnay et que, de disciple, il devint maître .