Mercy, Correspondance, II
got débarrassa ses bureaux des créatures de l’abbé Terray et y introduisit peu à peu des hommes sur qui il pouvait compter :
De Vaines, qu’il avait connu dans le Limousin, directeur des Domaines, fut fait premier commis; Du Pont fut rappelé de Pologne1, où il était précepteur des enfants du prince Czartoryski et secrétaire du Comité de l’Instruction publique du Royaume ; D’Albert, dont les opinions libérales n’étaient pas douteuses, remplaça Brochet de Saint-Prest et fut chargé, non plus des « grains », mais de la « Correspondance relative aux subsistances ».
Turgot demanda aussi des conseils et du travail à plusieurs de ses amis, à de Véry, à Morellet, à Brienne, à Malesherbes, à Bouvard de Fourqueux. Il fut entouré d’hommes distingués, qui étaient dévoués à sa personne et à ses idées, sans être, sauf Du Pont, des disciples de Quesnay à proprement parler.
Mais deux journaux économiques préparèrent l’opinion aux réformes qu’il projetait : l’un, la Gazette de V Agriculture et du Commerce, existait déjà et était rédigé par l’abbé Rou-
i. Un petit-fils de Quesnay, Quesnay de Saint-Germain, eut une place au cabinet du Ministre.
baud, L autre, les Nouvelles Éphémérides du citoyen, lut reconstitué par labbé Baudeau.
Dans le spécimen de cette dernière feuille, distribué en décembre 177/f furent insérées les Maximes du Gouvernement économique d’un royaume agricole, de Quesnay, un discours du comte de Scheffer, ancien précepteur de Gustave III , sur le bonheur des peuples, une lettre de Baudeau sur les droits de halle. Dans le premier numéro, distribué au commencement de 177b, parut, avec un long commentaire de l’arrêt du i3 septembre 1774 sur le commerce des grains dont je parlerai plus loin, la première partie d’un mémoire du président Bigot de Sainte-Croix contre les corporations de métiers, l’éloge funèbre de Quesnay, mort récemment, par le marquis de Mirabeau, une réfutation du Plan d’ imposition de Richard de Glasnières, que la malveillance avait transformé en un plan gouvernemental1, enfin un discours et un édit de Gustave III sur la liberté de la presse.
Dans le même temps, Morellet fit paraître
1 . Parce qu’en tête de cet ouvrage, sans mille valeur, se trouvait un banal accusé de réception de Turgot.
des Réflexions sur les avantages de la liberté d'écrire et d’ imprimer sur les matières d’administration, réflexions qui avaient été écrites en 176/i à l’occasion d’une Déclaration royale, provoquée par le contrôleur général Laverdy en vue de défendre d’écrire sur les finances, et qui alors avaient été interdites.
Tous ces écrits semblaient démontrer que le règne des économistes était arrivé; on ne manqua pas de le dire ; on ne manqua non plus de profiter de la permission tacite d’écrire sur les matières d’administration 4 pour attaquer les opérations du Contrôleur général, surtout lorsqu’on s’aperçut qu’il devenait le pivot du Gouvernement et que le ministère de Maurepas allait être le ministère de Turgot.
Les attributions du contrôle général étaient très étendues.
Elles comprenaient, en dehors des affaires purement financières, les ponts et chaussées, le commerce, les manufactures et toutes les questions ressortissant aux autres départements, dès quelles aboutissaient à des dépenses ou à des exemptions d’impôts. Le premier
1. Personne 11e songeait alors à la liberté complète de la presse.
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commis préparait la correspondance générale ; le détail des autres services était aux mains des intendants des finances, personnages presque indépendants. L'un d'eux était l’ami intime de Turgot, Trudaine de Montigny, qui avait à s'occuper des gabelles, du commerce et des manufactures, c’est-à-dire des services où devaient être faites les plus grandes réformes projetées par le Contrôleur général : la liberté du commerce des grains, l’abolition de la corvée, la destruction des jurandes. Montigny était fatigué; le 20 février 1775, Turgot lui donna pour adjoint son beau-père, Bouvard de Fourqueux, conseiller d’Etat1, qui avait la réputation d’un grand travailleur.
Des registres sur lesquels ont été transcrites les lettres mises par Fourqueux à la signature du Contrôleur général, pour ce qui concerne le commerce et les manufactures, sont aux Archives Nationales ; ils permettent d’avoir une idée de l’administration de Turgot. Le ministre n était saisi que des dépêches importantes; mais il ne se bornait pas à les
i. Fourqueux avait épousé Mlle de Monthyon, sœur du créateur des prix de vertu, et marié ses filles : l’une, à Montigny, l’autre, à Maynon d’Invau.
signer ; fréquemment, pour en préciser la portée, il y ajoutait un post-scriptum ou adressait directement aux destinataires des lettres personnelles, dont les registres ne donnent pas le texte, mais dont les dépêches postérieures indiquent le sens. La fermeté des décisions est remarquable; on ne trouve trace, dans les registres, ni de faveurs accordées, ni de promesses vagues, comme on en fait tant dans les administrations modernes.
Lorsque des fabricants demandaient, avec l’appui de leur intendant, des interdictions de sortie pour les produits qui leur servaient de matières premières, il leur était opposé des refus formels ; lorsque des personnages de haut rang sollicitaient la permission d’établir des foires sur leurs terres, il leur était répondu invariablement que la permission leur serait donnée à la condition qu’ils ne percevraient pas de droits; lorsque le prince de Condé voulut, pour établir des forges, faire exproprier des terrains, il lui fut écrit que l’expropriation n’était pas faite pour les intérêts particuliers ; lorsque Monsieur, frère du Roi, demanda des indemnités pour les bestiaux tués sur son domaine pendant l’épizootie, il
fut répondu à son agent Cromot que le même traitement serait appliqué partout.
La majeure partie des décisions portées sur , . • t les registres concerne cette épizootie qui ravagea le midi de la France en 1774 et en 1775. L’agriculture ressortissait au petit ministère, qui avait été laissé à Berlin pour lui donner entrée au Conseil, à titre d’ami personnel de Louis XV. D'une santé délicate, Bertin travaillait peu et se contentait d’être un courtisan habile. Son inertie, dans la circonstance, pouvait avoir des effets fâcheux, non seulement pour les propriétaires de bestiaux atteints par le lléau, mais pour 1 agriculture en général et pour le trésor, auquel les provinces ravagées demanderaient des secours. Dès que Turgot vit le mal, il prit la direction des mesures de défense. Les intendants de province avaient agi sans entente, les uns avec raideur, les autres avec timidité. L intendant de Bayonne avait fait arrêter et emprisonner, avec approbation de Bertin, un négociant qui ne s’était pas conformé aux ordonnances. Celui de Bordeaux avait dégagé sa responsabilité en s’adressant au Parlemen t, qui s'était empressé de rendre des arrêts, bien que les affaires depizootie
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fussen t clans les attributions de l’administration .
A la suite d'une mission de Vicq-d’Azir, un arrêt du Conseil du 18 décembre 177/i ordonna l’abatage immédiat des bêtes malades avec indemnité des deux tiers de la valeur, mais en limitant à dix dans chaque paroisse le nombre des indemnités à allouer. Cette restriction, faite dans l’intérêt du trésor, fut regrettable ; elle servit de prétexte à certains intendants pour ne pas agir. 11 y en eut, comme Guignard de Saint-Priest, à Toulouse, qui surent prendre des mesures efficaces de défense. Il y en eut qui furent maladroits, comme l’intendant d’Aucli, Journet.
Turgot excita le zèle des uns et blâma la faiblesse des autres : Au fds de Saint-Priest, adjoint à l’intendance de Toulouse, il dit :
« Tous ne devez pas douter du plaisir avec « lequel je mettrai sous les yeux du Roi les (( marques du zèle que vous avez données « dans cette occasion en vous transportant « partout où le danger rendait votre présence « utile. Je 1 aurais déjà fait, si la goutte ne « me retenait dans mon lit à Paris b »
1. 17 janvier 1 77^* • Deux jours plus tard, il écrivit dans le même sens à Saint-Priest père.
A Journet, au contraire, qui avait entouré de formalités les constatations à faire avant l’abatage des bêtes, il écrivit :
« Il serait impossible d’éviter la contagion « avec toutes ces longueurs. Il faut absolu- « ment que vous ayez dans chaque commu- « nauté un homme de confiance que votre « subdélégué ait autorisé et qui puisse donner « des ordres et les faire exécuter sur-le-champ. « La célérité est tout dans de pareilles ma- « tières1. »
Grâce à une entente avec le maréchal de Muy. ministre de la guerre, et avec les fermiers généraux qui prêtèrent leur personnel, un long cordon de surveillance fut établi autour des provinces ravagées et le mal fut enrayé.
Le Contrôleur général avait quitté son lit2 pour dicter des instructions aux intendants. Ce fut une imprudence; il resta ensuite quatre mois sans pouvoir se lever.
La liquidation des dépenses relatives à l’épizootie fut en outre troublée par un incident