Le public ne s’en doutait point ; il vit, dans l’émeute
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Chef de la branche cadette des Condé, ayant de l’esprit et beau parleur, militaire estimable, Conti avait eu longtemps l’amitié de Louis XY, qui l’avait pris pour confident de sa correspondance secrète à l’étranger ; disgracié ensuite, au temps de Mme de Pompadour, il avait, de sa retraite de l’Isle-Adam où il avait été exilé, dirigé l’opposition contre les ministres, et, disait-on, payé les mémoires de Beaumarchais pour discréditer Maupeou et son Parlement .
A l’avènement de Louis XVI, il avait demandé sa grâce; le jeune Roi l’avait d’abord repoussé, puis l’avaitaccueilli, et sibien qu’au moment de la guerre des farines, le Prince était caressé comme au temps de son ancienne faveur.
Profondément attaché à ses prérogatives personnelles et défenseur du régime féodal, si impérieux et si intolérant, sous des formes aimables, qu'il passait pour un ennemi dangereux1, il s’était cru offensé par le projet de suppression des Jurandes que préparait Turgot
la main des Anglais, de la Maison d'Orléans, des fermiers généraux, des monopoleurs et de l’abbé Terray, du clergé, de Maupeou et de son Parlement, etc.
i. Mémoires Secrets. — Capron et Plessis, Vie privée du prince de Conti, 1907.
et que le journal de Baudeau avait fait prévoir. En sa qualité de prieur de l ordre de Malte, le Prince louait des maisons dans l'enclos du Temple et, avec elles, le droit d'exercer sans maîtrise toute espèce de profession.
Deux autres grands personnages étaient touchés par le projet: le Cardinal de La Roche- Aymon et le grand Prévôt de France; l’un louait des maisons aux artisans dans l’Enclos des Quinze-Yingts, l’autre concédait c( par lettres régistrées en sa prévôté, aux marchands ou artisans suivant la Cour et commensaux du Roi », en nombre fixe dans chaque profession, le droit d’exercer leur métier dans tout Paris.
Les trois mécontents s’étaient ligués contre le Contrôleur général pour le perdre et Conti s’était chargé des mesures d’exécution. Telle fut du moins l'opinion qui prévalut dans l’entourage de Turgot l.
Il était facile à cette époque d’ameuter le peuple au sujet des aliments. Des marchands de grains, pour écouler leur stock, des meu-
i. Correspondance de Du Pont cl du margrave de Bade.
Schelle. — Turgot. i3
niers pour ruiner leurs concurrents, savaient provoquer des mouvements populaires. Je ne citerai qu’un fait ; il est relaté dans une lettre de Turgot à Condorcet datée de 1771.
A Clermont, des particuliers avaient établi un moulin économique ; les meuniers du pays racontèrent qu’011 y mêlait de la chaux à la farine et qu’on y faisait des envois de farine à l’étranger; les habitants de plusieurs paroisses allèrent en armes raser le moulin; il fallut faire donner la maréchaussée, qui eut plusieurs cavaliers tués.
Rien d’impossible par conséquent à ce qu’un prince du sang ait, sinon fait naître, du moins entretenu des troubles.
Louis XVI eut immédiatement connaissance des accusations portées contre son cousin ; il recommanda, on l’a vu, de saisir les mutins qui avaient de l’argent. Le 6 mai, il avait écrit à Turgot :
<K Je suis fort aise que Pont soit sauvé... le point est de rassurer les laboureurs et fermiers et de les engager à continuer leur négoce... Comme d’un mal on gagne quelquefois un bien, on aura vu de ceci que je ne suis pas si faible qu’on croyait et que je saurai exécu-
ter ce que j'aurai résolu... Le vrai est que je suis plus embarrassé avec un homme qu’avec cinquante. . .
(( C’est une chose bien épouvantable que le soupçon que nous avions déjà et le parti bien embarrassant à prendre, mais malheureusement ce ne sont pas les seuls qui en ont dit autant. J’espère pour mon nom que ce n’est que des calomniateurs... Fontainebleau est pillé ; tout est entièrement tranquille ici 1 . »
Les incrédules — et Mirabeau s’est fait l’écho de leurs doutes" — sont allés jusqu’à insinuer que Turgot avait exagéré volontairement l’importance de l'émeute, mais beaucoup de personnes éclairées ont accepté l’hypothèse du complot. L’opinion juste me paraît avoir été exprimée, au lendemain des événements, par l’abbé Morellet qui n'était pas d'un caractère à se laisser « facilement entraîner à cette imagination qui agrandit les objets ». il écrivit à lord Shelburne, le 17 mai 177 5 :
« Sans croire qu’il y ait à tout cela une première et unique cause, un complot formé et dirigé à un seul but, on ne peut se dissimuler