Funck-Brentano, Les Lettres de Cachet
En 1776, le malheureux présenta une demande en revison où il fit valoir que des pièces avaient été soustraites par le rapporteur de son procès, Chardon ; le ministre de la marine et le Contrôleur général examinèrent l'affaire, constatèrent que les juges ne s’étaient prononcés qu’après avoir communiqué le rapport à l’accusé et que la demande ne comportait pas de suite.
Un an plus tard, l’affaire était soulevée à nouveau par Sartines et celui-ci, au lieu de prévenir son collègue, avait remis le dossier directement au Roi.
« J’ai été bien aise, dit Turgot à son maître, (( de vous dévoiler bien clairement ce manège, (( qui vous servira un peu à connaître les « hommes. . . Je préviendrai M. de Maurepas. Je « lui ferai sentir l’indignité de la marche oblique « qu’on a suivie... Je demanderai à M. de Sar- (( tines que la requête de M. de Chanvalon soit « remise aux anciens commissaires, pour voir (( s’il y a lieu de faire quelque chose. Je suis sûr « qu’au premier moment M. de Sartines, se « voyant découvert, rentrera dans le droit che- « min. »
On remarquera que Turgot ne se plaignait
que des procédés dont on avait usé envers lui et ne s’opposait point, en principe, à la révision du procès de Ghanvalon. Elle eut lieu ultérieurement; la condamnation fut rapportée et Ghanvalon fut nommé inspecteur des colonies.
Le jour même, 3o avril 1776, où Turgot avait cru devoir dévoiler la conduite de Sartines, il fut décidé par Louis XVI que la démission de Malesherbes serait acceptée et qu’il serait remplacé par Amelot, dont Turgot avait fait un intendant des Finances et au sujet duquel on a prêté à Maurepas ce mot cynique : « On ne dira pas que j'ai choisi celui-là pour son esprit. » Turgot ne fut avisé de la décision royale que par une indiscrétion; il adressa aussitôt au Roi une nouvelle lettre, plus ferme encore que la précédente; c'est la lettre que l’abbé de Véry a transcrite dans ses Mémoires et que De Larcy a publiée en 1868; on y lit :
« Je dois à M. de Maurepas la place que « V. M. m'a confiée; jamais je ne l’oublierai; « jamais je ne manquerai aux égards que je lui « dois; mais je dois mille fois davantage à l’Etat « et à Votre Majesté... Il m’en coûte horrible- « ment pour vous dire que M. de Maurepas est
« vraiment coupable s’il vous propose M. Ame- « lot...
c( Je ne veux point altérer votre confiance « en M. de Maurepas... mais en êtes-vous à « savoir à quel point il est faible de caractère. . . « N’oubliez jamais que c’est la faiblesse qui a (( mis la tête de Charles Ier sur un billot...
« V. M. m'a dit qu’elle avait encore besoin « de réflexion et qu’elle manquait d’expérience. « Et faut-il attendre, pour vous déterminer, que « cette expérience tardive soit arrivée ?. . . »
Le io mai, Louis XVI eut un entretien avec de Clugny, intendant de Bordeaux, pour la succession de Turgot. D’après les Souvenù's de Moreau, Mme Blondel avait conseillé à son ami de partir avec Malesherbes; Mme d’Enville avait été d’avis, au contraire, qu’il devait attendre qu’on' le chassât. Turgot s’était arrêté à ce dernier parti. Il jugeait avec quelque sévérité la défaillance de Malesherbes et avait résolu de tomber glorieusement. Pensant avoir quelques jours devant lui, il voulait présenter au Conseil son plan de réforme de la maison du Roi; comme, à n’en point douter, ce plan aurait été écarté, il aurait alors donné sa démission.
Mais, le 12 mai, Berlin lui apporta l’ordre de résigner ses fonctions. Turgot quitta la rue Neuve-des-Petils-Cliamps sans honte, sans crainte et sans remords.