APRÈS LA CHUTE
Le jour de la chute de Turgot, la joie à la Cour fut si indécente, et, aussitôt après, la réaction se montra si violente, que Du Pont de Nemours a;yant à annoncer l'événement au Margrave de Bade d'une part, au Comte de Scheflfer, ancien précepteur de Gustave III, de l'autre, et se défiant des indiscrétions de la poste, donna à ses lettres cette forme bizarre :
« J’ai deux; nouvelles à vous apprendre; la première bonne, c’est que le Roi a donné la liberté au commerce des vins, ce qui répandra une grande aisance dans la moitié du Royaume; la seconde mauvaise, c’est que le Roi a envoyé hier malin demander à M. Turgot sa démission. »
L’édit sur la circulation des vins fut, en
SciIELLE. - TurgOt.
effet, promulgué le lendemain du renvoi de Turgot: cette réforme échappa provisoirement à la fureur de ses ennemis qui, pendant plusieurs mois, agirent comme s ils voulaient démontrer qu’un fou, entouré de fous, avait passé au ministère et qu’il fallait en effacer les traces.
Les économistes furent associés à la disgrâce du ministre. Du Pont fut invité à quitter Paris. Roubaud et Baudeau furent exilés. Les fermiers de la Caisse de Poissy qui venait d’être supprimée, firent un procès à ce dernier; les régisseurs de l'impôt sur les cuirs s’apprêtèrent à le poursuivre aussi parce qu’il avait demandé la suppression de cette taxe.
Le nouveau Contrôleur général, Clugny, était un viveur usé qui entama trois opérations détestables : la loterie à laquelle Turgot s’était opposé de toutes ses forces; le rétablissement mitigé des Jurandes et le rétablissement de la corvée, sans toutefois prononcer ce mot.
A quelques semaines de distance, Louis XVI, à l’instigation de Maurepas, signa le contraire de ce qu’il avait signé, et revint sur des réformes pour lesquelles il avait déployé son autorité vis-à-vis du Parlement. Ainsi que le
montre un brouillon de lettre conservé au Château de Lantheuil. Turgot songea à rappeler le Mentor du Roi à la pudeur. 11 eut la sagesse de garder le silence.
En dehors du monde politique, des hommages lui étaient rendus. En juin 1776, il avait été convenu entre gens de lettres que La Harpe, dans son discours de réception à l'Académie française, ferait l'éloge des Edits de Mars. 11 le fit, mais sans donner assez de force à ses paroles pour qu’elles fussent bien remarquées.
La même année, en plein Parlement, un magistrat s'éleva contre l’arbitraire des ministres qui avaient exilé Baudeau et Roubaud. Précédemment, le vieux Voltaire avait
adressé au ministre disgracié son Epitre à un Homme :
Philosophe indulgent, ministre citoyen,
Qui ne cherche le vrai que pour faire le bien,
Qui, d’un peuple léger et trop ingrat peut-être, Préparais le bonheur et celui de son maître,
Ce qu’on nomme disgrâce a payé tes bienfaits...
Le patriarche de Ferney avait toujours soutenu le Contrôleur général. Lors de l’avène-
ment de Turgot au pouvoir, il avait parlé d une « ère nouvelle » :
Contemple la brillante aurore Qui t’annonce enfin les beaux jours ;
Un nouveau monde est près d’éclore.
En juin 1775, recevant Mmc Suard, il lui dit : « M. Turgot a contre lui les financiers, les fripons et la goutte. » Il reprocha ensuite à la visiteuse d’être devenue l’ennemie de Turgot, dont elle était l’obligée, pour devenir l’amie de Necker, et, comme elle fondait en larmes, il ajouta : « Je ne suis point l’ennemi de M. Necker, mais vous me pardonnerez de lui préférer M. Turgot. »
En plusieurs circonstances, l’assistance du patriarehe fut toutefois plus chaleureuse qu'adroite. Dans sa Diatribe à F auteur des
Ephémérides , il avait applaudi à la conduite du ministre pendant la guerre des farines, mais en accusant, sans nulles preuves, le clergé d'avoir fomenté les troubles; puis, lorsque le Parlement, dont il avait autrefois écrit durement f histoire, eut condamné la Diatribe , il lui répondit par la Lettre du Grand inquisiteur de Goa à celui de la Chine , qui contribua à exciter les colères.
A son imitation, d’autres écrivains adressèrent des louanges à Turgot disgracié; un modeste chansonnier osa dire :
Oui ; j'ai vu le méchant triomphant, honoré ;
Jouir des disgrâces du sage,
Par les cris insolents d'une odieuse joie,
Nous annoncer, Turgot, qu'il ne te craignait plus...
Et un autre, unissant les noms de Maleslierbes et de Turgot, parla de deux gens de b ien :
Deux à la fois, c'était grande trouvaille ;
Aussi chacun était émerveillé.
Mais tout fripon craint d'être surveillé,
Des Parlements la vénale canaille,
Des financiers la base valetaille,
D'Ogny ‘, Sartines et la fourbe prctraille Ont si bien fait que l'on a renvoyé Deux gens de bien 2.
Un troisième versificateur, dans une fable, Le berger, le chien et les loups mit en scène Louis XVI :
... L'infortuné berger par les loups obsédé Fut assez faible pour les croire...
i. Directeur des Postes.
3. Dans son énumération des ennemis de Turgot, le chansonnier vise assez juste.
Et dans une Épître à Voltaire, reprenant le nom d ’ Homme dont le patriarche s’était servi, écrivit :
Voltaire, à cet Homme, à ce sage,
Pour offrir un pareil hommage Tu n’as consulté que ton cœur...
La cause de l'homme de bien Est celle de la France entière 1...
Enfin, en 1778, parut une Apologie de Turgot; c’est un opuscule sans valeur, mais qui, par son seul titre, fit quelque bruit. Les haines s’apaisaient peu à peu; en 1781, Necker crut devoir citer dans son compte rendu le nom de celui dont il avait été le rival.
L’ancien Contrôleur général vivait dans son hôtel de la rue de Bourbon, au milieu de ses livres2, s’entretenant avec ses amis d’économie politique, de littérature ou de physique, et ne