L’Espion dévalisé
faute de connaître les hommes. Ses amis meme ont recueilli cette imputation. Condorcet a écrit1 : « 11 s’est souvent trompé sur les vues, la conduite et le caractère de certains hommes » ; mais Condorcet n’a pas dit à quels hommes il faisait allusion. Morellet, s’adressant à lord Shelburne2, qui n’avait pas gardé bon souvenir d’une rencontre avec Turgot à Monligny, a écrit aussi, à une date où il aurait dû se demander si le coq ne chanterait pas : « C’est un homme très maladroit dans l’art de manier les esprits. » Un autre des obligés du ministre, Suard, devenu l’ami de Necker, s’est exprimé plus sévèrement : « Il ne connut pas assez le monde et les affaires ; il eut dans ses opinions une opiniâtreté et une froideur peu propres à les faire adopter. »
L’imputation de maladresse était si générale que le docteur Price l’accepta sans contrôle et la reproduisit dans un de ses livres ; il l’effaça ensuite; Turgot l’en remercia en ces termes :
« J’aurais pu la mériter si vous n’aviez eu en vue d’autre maladresse que celle de n’avoir
i. 1 8 février 1777. Vie de Turgot.
a. Lettres, publiées par M. Fitz Maurice.
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pas su démêler les ressorts d’intrigues que taisaient jouer contre moi des gens beaucoup plus adroits en ce genre que je ne le suis, que je ne le serai jamais et que je ne le veux être. »
On ne pouvait mieux dire.
Turgot n’a jamais cru qu à lui seul il parviendrait à l emporter sur les intérêts et les préjugés; pendant tout le cours de son ministère, il a cherché des soutiens qui lui ont été refusés ou qui lui ont fait défaut. Il s’est trompé sur le compte du Roi, dont il crut pouvoir exciter l’énergie parce qu’il lui avait vu du courage. 11 s’est trompé sur le compte de la Reine, en qui il avait espéré, un moment, trouver une fille de Marie-Thérèse et qui fit ce qu elle put pour le renverser sans paraître ensuite se douter de la part qu elle avait prise à l’événement : « M. de Malesherbes, écrivitelle à sa mère, a quitté le ministère avanthier; il a été remplacé tout de suite par M. Amelot. M. Turgot a été renvoyé le même jour et M. de Clugny le remplacera. J’avoue à ma chère maman que je ne suis pas fâchée de ces départs, mais je ne m’en suis pas mêlée. » L’impératrice sentit la faute commise par le Gouvernement de son gendre : « Ils ont pour-
tant bien de la réputation dans le public, répondit-elle à sa fdle, et n’ont manqué, à mon avis, que d’avoir trop entrepris à la fois. » Sur ce dernier point, Marie-Thérèse ne voyait pas juste; si Turgot avait divisé ses réformes, il aurait eu à soutenir au Parlement, au lieu d’un choc, plusieurs chocs successifs ; après le premier ou après le second, Louis XVI aurait été las et l’aurait chassé, comme il le chassa à la suite des édits de Mars. Mais on accuse presque toujours l'homme qui tombe d’avoir manqué d’habileté, et l’on oublie volontiers que le succès dépend tout à la fois des qualités personnelles et des conjonctures. Celles-ci furent telles sous Louis XVI qu’un seul homme d’Etat parvint à se maintenir au pouvoir, Maurepas qui, par son égoïste versatilité, mit à nu la faiblesse du Roi. Tous les autres échouèrent dans leur tâche : Necker fut chassé deux fois; Calonne et Brienne qui se flattèrent de reprendre l’œuvre de Turgot, tombèrent sous le mépris public. Quant aux hommes de 1789, ils furent, en quelques mois, emportés par la démagogie. Aussi je m’en tiens au jugement qu’a émis Laboulaye et qu’a fait sien M. Frédéric Passy :
« Si jamais homme a été animé de l'amour de 1 humanité, si jamais ministre a vu clair dans 1 avenir et a été capable de faire les réformes qui auraient évité la Révolution, c'est Turgot. »