‹ TurgotChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

TURGOT MINISTRE — LA LIBERTE DU COMMERCE DES BLES LA GUERRE DES FARir<ES — LE RAPPEL DES PARLEMENTS

Louis XVI, en montant sur le trône, avait appelé auprès de lui le vieux comte de Maurepas pour en faire son premier ministre. Il avait mis fin, par cette nomination, au triumvirat d'Aiguillon, Maupeou et Terray, mais il avait renvoyé d'Aiguillon seul et conservé les deux autres comme à titre provisoire. Cependant si l'abbé Terray avait toujours le titre de contrôleur général, on peut dire que son successeur était déjà trouvé; c'était Turgot. L'abbé de Very et la duchesse d'Enville avaient décidé de ce choix.

Very était un ancien condisciple de Turgot et il n'avait jamais cessé d'entretenir avec lui les relations de la plus étroite intimité. Plus tard, à Boui^ges, où il avait passé quelques années comme grand vicaire, il avait fait la connaissance du comte et de la comtesse de Maurepas, exilés de la cour par Louis XV, et il les avait souvent entretenus de son ami. La comtesse admirait le caractère de Turgot,

et elle avait été séduite par ses idées. Aussi, quand son mari eut été fait premier ministre, insista-t-elle vivement auprès de lui pour qu*il fît entrer dans le ministère un homme dont le génie et la probité lui avaient inspiré une profonde estime.

La duchesse d'Enville appartenait de cœur et d'âme aux philosophes et aux économistes, qu'elle recevait dans son beau château de la Roche-Guy on. Elle était passionnée pour la liberté du commerce des blés et ne fut épargnée ni par les satires, ni par les chansons, ni même par les caricatures, sous lesquelles les gens de la cour et du Parlement ne cessaient d'accabler les nouveaux réformateurs. Elle appartenait à la famille des La Rochefoucauld, à laquelle le comte de Maurepas était très lier d'être allié. Elle lui recommanda Turgot avec beaucoup d'instances au moment même où la comtesse de Maurepas et Very le^ui recommandaient également.

C'est ainsi que Turgot devint ministre, non pas peut-être appelé par l'opinion publique, comme on l'a dit, car il n'y avait pas à proprement parler d'opinion publique, ou du moins elle ne faisait que de naître, mais désigné par ses admirateurs et ses amis à un premier ministre tout-puissant.

Ce fut une grande joie dans le camp des économistes et des encyclopédistes, suivie pourtant d'un désappointement assez vif quand on apprit que, s'il était vrai que Turgot fût ministre, c'était à la marine et non pas aux finances qu'on l'avait placé.

« Ce choix a l'approbation générale, écrit Mercy

à Marie-Thérèse, non pas que I'oq suppose à Turgot un grand talent pour la marine, mais on lui connaît nrobité et d'honnêteté, n Marie-

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toujours dans les partis courageux que vous aurez à prendre. »

Le lendemain Turgot porta au roi son célèbre programme. « Je me borne en ce moment, Sire, à vous rappeler ces trois paroles : — Point de banqueroute, point d'augmentation d'impôts, point d'emprunts. Point de banqueroute, ni avouée, ni masquée par des réductions forcées. — Point d'augmentation d'impôts ; la raison en est dans la situation de vos peuples et encore plus dans le cœur de Votre Majesté. — Point d'emprunts, parce que tout emprunt diminue toujours le revenu libre; il nécessite, au bout de quelque temps, ou la banqueroute, ou l'augmentation des impositions. »

Pour exécuter ce programme, il ne proposait qu'un moyen, c'était de réduire la dépense et d'en faire descendre le montant au-dessous de la recette. Il sait bien que tous ceux qui ont des dépenses à faire dans les différents ministères soutiendront que toutes sont indispensables, et il ne doute pas qu'ils ne le soutiennent par de fort bonnes raisons ; mais il sait aussi que toutes leurs raisons doivent céder à la nécessité absolue de l'économie. Il représente avec force au roi qu'on ne peut soulager le peuple que par la réforme des abus, ce qui est difficile parce qu'il y a beaucoup de gens intéressés à les maintenir, « car

il n'est point d'abus dont quelqu'un ne vive »

« J'aurai à combattre, dit-il, contre la bonté naturelle, contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont le plus chères.... Votre Majesté

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se souviendra que c'est à elle, personnellcmenl, k l'honnête homme, ù l'homme juste et bon plutôt qu'au roi que je m'abandonne. »

Il est évident que Turgot craignait l'influeace de la reine. J'ai lu la minute même de ce programme. Après avoir écrit ces mots : a contre la généroaîté de Votre Majesté n, Turgot avait déjà tracé les mots 1 et de lii » quand il s'est arrêté et a recouvert le n de la B par u des personnes », etc.

Le lendemain Turgot se mettait à l'oeuvre. Nommé contrôleur général le 24 août 1774, il devait être renvoyé le 12 mai 177G, au bout de vingt mois et dix-huit jours. Sur ces vingt mois il n'a joui d'une bonne santé que pendant treize, et il a souQert de la goutte pendant les sept autres; mais la maladie n'a pas eu de prise sur son travail, et l'on peut afiirmer que, pendant tout le temps qu'il a exercé les fonctions de contKileur général, il n'a jamais cessé de poursuivre un seul instant l'exécution franche et honnête de ce que nous pouvons appeler son programme, pour employer une expression moderne, c'est-h-dire le rétablissement des finances, la lutte contre les abus, la destruction des privilèges, la délivrance du travail, du commerce et de l'industrie étouffés par les règlements et les monopoles, cherchant fi réaliser ainsi sans violence, quinze ans avant la révolution de 1789, toutes les réformes conquises plus tard, au prix de tant d'efforts et de souffrances, dans l'ordre civil et économique.

11 était implacable pour les personnes qui défen-

daient les abus afin d'en vivre, toutes les fois qu'il les jugeait assez intelligentes pour se rendre compte de leurs actes ; mais il était indulgent pour les ignorants, sauf à réprimer vigoureusement les désordres où leur ignorance pouvait les entraîner. Il ménageait d'ailleurs les droits acquis et prit toujours soin de faire liquider avec équité la valeur des offices dont il prononçait la suppression. Son arrivée au contrôle général avait effrayé les fermiers généraux. « On dit que les financiers meurent de peur, écrivait l'abbé Baudeau, ils- ont tort; M. Turgot n'est pas assez étourdi pour culbuter sur-le-champ le bail des fermes, ni les autres arrangements financiers. »

Lors de la discussion qu'il eut en 177G avec Miroménil sur la suppression des corvées, il rédigea des notes en réponse aux observations du garde des sceaux. On peut lire dans ces notes un passage bien digne d'être remarqué par ceux qui faisaient ou qui font encore de Turgot le ch,ef d'une secte de fanatiques. « Je sais aussi bien que tout autre qu'il ne faut pas toujours faire le mieux qu'il est possible, et que, si l'on ne doit pas renoncer à corriger peu à peu les défauts d'une constitution ancienne, il ne faut travailler que lentement, à mesure que l'opinion publique et le cours des événements rendent le changement possible. »

Pour convaincre l'opinion publique et lui faire perdre des préjugés qu'il considérait comme fondés sur l'ignorance, il avait conçu le plan d'un conseil

qui aurait formé une administration analogue à notre ministère de Tlnstruction publique.

« Je crois ne pouvoir rien vous proposer, disait-il au roi, de plus avantageux pour votre peuple et de plus propre a maintenir la paix et le bon ordre, à donner de l'activité à tous les travaux utiles, à faire chérir votre autorité et à vous attacher de plus en plus le cœur de vos sujets, que de leur faire donner à tous une instruction qm manifeste bien les obligations qu'ils ont à la société et à votre pouvoir qui la protège, les devoirs que ces obligations leur imposent, l'intérêt qu'ils ont à remplir ces devoirs pour lé bien public et pour le leur propre. Cette instruction morale et sociale exige des livres faits exprès au concours, un maître d'école dans chaque paroisse, qui les enseigne aux enfants, avec l'art d'écrire, de- compter et de toiser.... L'éducation civique que ferait donner le conseil de l'instruction dans toute l'étendue du royaume, et les livres raisonnables qu'il ferait faire et qu'il obligerait tous les professeurs d'enseigner, contribueraient encore plus à former un peuple instruit et vertueux. »

Tout en se préoccupant de ruiner les préjugés dans l'avenir et de faire, comme il le disait, un peuple neuf, Turgot ne se donnait pas moins au présent et cherchait les moyens les plus prompts et les plus efficaces pour guérir la plaie invétérée du désordre financier, plaie élargie encore par l'administration nialhonnête de l'abbé Terr?iy.

A peine installé au contrôle général, il chargeait

ceux de ses collaborateurs dans lesquels il avait le plus de confiance de réunir les éléments de ce que nous appelons aujourd'hui le budget des recettes et des dépenses.

« Il ordonna, dit Dupont de Nemours, la rédaction d'un tableau méthodique et circonstancié qui contînt les plus grands détails sur chaque partie des recettes et des dépenses. » Ce tableau a été conservé.

Nous possédons également un état du même genre dressé par son prédécesseur quelques jours auparavant. L'abbé Terray, que Louis XVI avait maintenu au ministère pendant quelques mois, avait espéré qu'il pourrait y rester définitivement en accommodant sa politique au nouveau règne et en changeant de principes, puisque de nouveaux principes paraissaient être plus à la mode. Dans le mémoire et le tableau auquel nous faisons allusion, il rejetait sur d'Aiguillon et sur de Boynes, les ministres de la guerre et de la marine, la responsabilité du déficit et faisait un grand état des efforts auxquels il s'était livré pour réduire les dépenses par tous les moyens. Weber raconte que, dans les entretiens qu'il avait avec ses amis, l'abbé disait qu* « il était parvenu, à force d'injustices, de banqueroutes, de spoliations, à combler le déficit moins cinq millions. Il en avait laissé 57 au Trésor, outre 14 en réserve pour les besoins imprévus; les anticipations étaient réduites, à 3 mois. Il avait fourni aux dépenses accoutuméeSi^ à des préparatifs de guerre, à la circonstance de trois

mariages et a beaucoup d'autres frais extraordinaires qui devaient rester secrets. »

Les adversaires de Turgot ont mis en regard la situation du Trésor aux deux époques de la chute de Terray et de celle de Turgot, et ils ont prétendu que Turgot avait épuisé la réserve laissée par son prédécesseur. Linguet disait de Terray qu'il était un Sully, parce qu'il avait amassé un trésor de 56 millions. Turgot ne pouvait être comparé, selon lui, qu'aux successeurs de Sully, qui avaient gaspillé les millions entassés à la Bastille. Nous ne suivrons la discussion ni des défenseurs de Terray, ni de ceux de Turgot, car elle serait aujourd'hui oiseuse; la postérité a rendu son arrêt; elle a fait son choix entre le ministre sans scrupule de Louis XV et le ministre honnête homme de Louis XVL

Un des premiers actes de Turgot avait été de révoquer le maître des requêtes Brochet de Saint- Prest, directeur de l'agence des blés. « Je suis contente, écrivait Mlle de L'Ëspinasse, de ce que M. Turgot a déjà renvoyé l'homme de l'affaire des blés. »

On se rappelle que l'abbé Terray en 1770, c'està-dire quatre ans auparavant, avait abrogé les dispositions libérales de la déclaration de 1763 et l'édit de 1764 sur le commerce des blés, et qu'il avait de

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nouveau soumis ce commerce à la rigueur des anciens règlements de police. Il avait flatté, par ce retour aux anciens usages , les préjugés du peuple et des parlements et satisfait les publicistes qui estimaient que la subsistance de la nation ne pouvait pas être abandonnée à ce qu'ils appelaient la libre cupidité des commerçants. Il avait trouvé d'ailleurs un secours précieux pour la défense de sa politique, dans le livre d'un homme de beaucoup d'esprit, ami particulier des gens de lettres et des encyclopédistes, mais dont les idées peu libérales en matière économique contrastaient singulièrement avec les opinions de la plupart de ses amis.

L'abbé Galiani, c'est de lui dont nous voulons parler, avait composé une suite de dialogues sur la liberté du commerce des grains, et, dans ces dialogues remplis de malice, d'esprit et d'exemples tirés de l'histoire de tous les p.iys, il avait affirmé que la politique, en ce qui regarde les grains, ne pouvait être qu'une politique de circonstance ; qu'elle devait être différente selon les pays et, dans un même pays, selon qu'il s'agissait de l'intérieur des terres ou du bord de la mer.

L'abbé Terray n'avait pas dédaigné le secours que lui «ivait apporté l'abbé Galiani, mais il se souciait fort peu de ses raisonnements. Ce n'étaient, au fond, ni les cris du peuple, ni les vœux des parlements, ni les théories de Galiani qui devaient le décider à l'abrogation de l'édit de 1764. Il ne se rendait à aucun des arguments de ceux qui raisonnaient dans

son sens, de même qu'il avait négligé les avis que Turgot lui avait envoyés du Limousin dans les sept admirables lettres que nous avons analysées plus haut.

Le but qu'il poursuivait n'était autre que l'établissement du monopole du commerce des blés, entre les mains de ses serviteurs, de ses associés et peutêtre, comme on l'a dit souvent, des associés du roi Louis XV. Il fallait réaliser, sinon l'arrangement auquel on a donné le trop gros nom de Pacte de famine, du moins le monopole de la spéculation sur la denrée de première nécessité par excellence, le pain du peuple.

On a beaucoup écrit sur le Pacte de famine; c'est une affaire dont les bruits populaires ont considérablement grossi l'importance, mais il n'est pas douteux que les opérations sur les blés qui en ont été la conséquence, n'aient été accompagnées de vols, de dilapidations coupables, de spéculations honteuses qu'on est en droit de dénoncer et de flétrir, quoiqu'aucun historien ait jamais pu en établir exactement le compte ni dresser la liste de ceux qui y avaient fait fortune ou qui en avaient retiré quelque avantage.

Un avocat homme d'affaires, nommé Leprévost de Beaumont, avait eu connaissance d'un contrat de société passé entre Malisset, ancien boulanger à Paris, inventeur d'un procédé perfectionné pour la mouture du blé, et un certain nombre de capitalistes. Cette société avait pour objet d'exécuter un traité

conclu avec l'Etat pour soigner, entretenir et conserver les blés du Roi.

C'était en 1765, et la convention qu'il s'agissait d'exécuter prévoyait un approvisionnement permanent. Les blés, ou la farine qui en provenait, devaient être toujours maintenus en bon état de conservation, et pour qu'il en pût être ainsi, la Ferme des blés était autorisée h vendre les anciennes acquisitions et à les remplacer par de nouvelles, selon le mouvement des cours, ce qui excusait, autorisait, encourageait la spéculation. Leprévost de Beaumont vit dans ce contrat un pacte pour affamer le peuple — le Pacte de famine. — Il voulut le dénoncer, mais, surpris avant d'avoir pu en remettre au parlement de Rouen une copie qu'il avait préparée, il fut arrêté et mis à la Bastille, d'où il ne sortit que le 14 juillet 1789. C'est la Révolution qui le délivra. « Ce n'est point, disait-il, par des soupçons, des rapports, des conjectures ou de fausses relations que je dénonce cette horrible machination ; c'est d'après son pacte. » Et lorsque Laverdy, le contrôleur général qui avait signé cet acte en 17G5, comparut le 3 brumaire an II devant le Tribunal révolutionnaire, Leprévost vint joindre spontanément son accusation à celle de Fouquier-Tinville. Cependant tous ceux qui avaient fait partie de cette société, qui avaient concouru à ce prétendu Pîicte de famine, et auxquels Leprévost de Beaumont reprochait d'avoir gagné, comme il le disait, « des dizaines de millions par centaines », étaient successivement morts ruinés ou

insolvables, et Malisset lui-même, l'agent général de la compagnie, qui vivait encore en 1791, végétait sans ressources et comme en état de démence.

Les accusations de Leprévost de Beaumont étaient évidemment exagérées. Il est possible que la compagnie des blés ait donné des parts d'intérêts sur ses bénéfices à des personnages influents, aux favoris et aux favorites du roi, peut-être au roi lui-même; on a bien trouvé la preuve que tel était le cas pour les croupes de la ferme générale. Il est non moins clair que Certains agents de la société ont spéculé pour leur compte et que quelques commis se sont livrés à des dilapidations et à des vols dont le produit a été gaspillé par eux et leur a servi à entretenir un luxe insolent et peu justifié par leur fortune patrimoniale. Mais on n'a jamais pu retrouver la trace des dizaines de centaines de millions, c'est-àdire des milliards, qui, au dire de Leprévost de Beaumont, auraient été prélevés par les complices de Malisset sur le peuple si misérable des dernières années du règne de Louis XV.

A la suite des dénonciations de Leprévost de Beaumont, soit qu'on ait craint qu'elles ne devinssent publiques, soit qu'on ait eu d'autres raisons d'intérêt public ou privé, le bail Malisset avait été résilié par l'abbé Terray lui-même. Une combinaison nouvelle, celle de la régie intéressée, avait été imaginée à la place. Cette régie devait poursuivre le même but que la ferme précédente, c'est-à-dire que son objet était de veiller à la distribution du blé de

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telle sorte que les provinces les mieux fournies dussent reverser leur trop-plein sur celles qui Tétaient moins, a Une commission avait été formée, disent les mémoires sur Terray, pour connaître l'afFaire des blés. Elle avait sous elle deux directeurs ou agents généraux faits pour les achats et les transports (Sorin de Bonne et Doumerc); en sorte qu'il semblait que tous les abus, en cette partie, auraient dû être incessamment réprimés. Mais les conseillers d'Etat se plaignaient qu'on ne les consultait pas, qu'on ne leur communiquait rien, et en effet l'abbé Terray leur avait toujours apporté la besogne toute mâchée. Ce qui avait rendu cette conduite plus suspecte, c'est que Brochet de Saint-Prest, son âme damnée, extrêmement gueux à son entrée au Conseil, affichait, depuis qu'il était de ce bureau, une opulence et un luxe étonnants; d'où l'on présumait que ces MM. Terr.ay et Brochet, bien loin de remédier au monopole, le favorisaient et l'exerçaient par leurs suppôts puissamment riches aussi. »

Un mois après la destitution de Brochet de Saint- Prest, le 17 septembre 1774, deux pêcheurs trouvaient dans la Seine, aux environs de Suresnes, sous une grosse pierre, une liasse de papiers concernant la régie des blés. Albert, l'économiste, l'intendant du commerce, l'ami de Turgot, qui avait été nomme à la place de Brochet, reçut la liasse trouvée par les pêcheurs. Il fit immédiatement apposer les scellés sur les papiers de Sorin et Doumerc et les fit mettre eux-mêmes tous deux à la Bastille. On trouva des

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preuves accablantes contre Brochet et sa femme, qui avaient emprunté des sommes importantes à la caisse de la régie, mais les écritures des régisseurs parurent bien tenues. On aperçut bien la trace de quelques détournements, sur lesquels le contrôleur général, c'est-à-dire Terray, avait sans doute fermé les yeux, mais il ne sortit de l'enquête rien qui pût justifier une poursuite criminelle. Albert fit mettre en liberté les deux régisseurs en déclarant qu*il y avait simplement lieu à un règlement de compte à porter devant les tribunaux ordinaires et compétents. Quant aux bénéfices irréguliers réalisés dans des spéculations privées, ils devaient échapper aux recherches : il fut impossible de s'en rendre compte. Après tant de scandales, de rumeurs et de bruits, il n'y avait qu'un parti à prendre : c'était de revenir à la liberté du commerce des blés et à dissoudre toutes ces compagnies, toutes ces régies, qui, « fussent-elles composées d'anges », comme avait dit Turgot en 1770, ne pouvaient échapper aux soupçons et à la colère du peuple. Le contrôleur général prit donc la résolution d'abroger la législation improvisée par Terray en 1770, et il fit bien. Il revint à la liberté, encore très restreinte d'ailleurs, de la déclaration de 1763 et de l'édit de 1764 dont le' contrôleur général Bertin, collègue de Turgot dans le ministère de 1774, avait pris autrefois l'initiative.

L'arrêt sur la liberté du commerce des blés fut signé au conseil des finances du 13 septembre 1774; mais il ne fut publié que le 20 du même mois.

Dès le 7 septembre, Baudeau annonçait dans son journal que « la déclaration du 25 mai 1763 sur la liberté du commerce intérieur va être rétablie par un arrêt du conseil qui passe l'éponge sur tous les barbouillages de l'abbé Terray » ; mais le 18 il ignorait encore que la décision eût été prise et il disait : « Il y a de beaux bruits contradictoires sur le futur arrêt du conseil, concernant le commerce des grains. Les uns disent que c'est la confirmation des anciens principes ou tout au plus le changement d'une compagnie pour une autre. Les approvisionneurs Sorin et Doumerc se vantent de continuer leurs tripotages. »

La vérité est que, dans la semaine qui avait suivi la proposition de Turgot, il y avait eu discussion au conseil. Bertin, qui avait, étant contrôleur général, fait rendre la déclaration libérale de 1763 et l'édit de 1764, était alors ministre de l'agriculture, et, tout en partageant les opinions de Turgot, il craignait de heurter trop violemment les préjugés populaires. Il était convaincu que dans la question des grains il n'y avait qu'une seule méthode que l'expérience eût consacrée, « avancer à pas lents et successifs ». En septembre 1774, probablement entre le 13 et le 20, après la première communication du projet d'arrêt au conseil des finances, et avant qu'on y eût donné de la publicité, il écrivait à Turgot : « Les pièces que vous m'avez adressées, faisant renaître mes espérances et pour le bien général, et pour celui de mon département, ont renouvelé tous mes

regrets sur le passé.... Je vous exhorte à mettre dans votre marche toute hv lenteur de la prudence. J'irai jusqu'à vous inviter, si cela vous était possible comme à moi, et si vous n'aviez pas depuis longtemps pris couleur, à masquer vos vues et votre opinion vis-à-vis de l'enfant que vous avez à gouverner et à guérir. Vous ne pouvez pais vous empêcher de jouer le rôle du dentiste. »

Bertin ne fut pas seul à lui conseiller la prudence. 11 y en eut d'autres qui vinrent le trouver, et voulurent le détourner de son but. Ils étaient sans doute moins dévoués à sa personne; c'est peut-être la raison pour laquelle Turgot les repoussa avec une certaine hauteur. Necker, qui venait d'être couronné par l'Académie française pour son éloge de Golbert, lui demanda une audience pour lui exposer ses vues sur la question des blés. Voici ce que raconte à ce propos Morellet dans ses mémoires : <c M. Turgot répondit un peu sèchement à l'auteur, parlant à sa personne, qu'il pouvait imprimer ce qu'il voulait, qu'on ne craignait rien, que le public jugerait, refusant d'ailleurs la communication de l'ouvrage; le tout avec cette tournure dédaigneuse qu'il avait trop souvent en combattant les idées contraires aux siennes; et ce que je rapporte là je ne le tiens point d'un autre, car je l'ai vu de mes yeux, entendu de mes oreilles; j'étais alors chez M. Turgot. M. Necker y vint avec son cahier, j'entendis les réponses que l'on fit à ses offres et je le vis s'en allant .avec l'air d'un homme blessé sans être abattu. » C'est bien le ministre

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dont Mme de Boufflers disait : a 11 est d'un froid à glacer ».

Necker fit imprimer son livre et le mit en vente à l'époque des troubles ; il en fit remettre un exemplaire à Turgot, qui lui en accusa réception par ce billet laconique et sanglant daté du 23 avril 1775 :

« J'ai reçu, Monsieur, l'exemplaire de votre ouvrage que vous avez fait mettre à ma porte ; je vous remercie de cette attention. Si j'avais eu à écrire sur cette matière et que j'eusse cru devoir défendre l'opinion que vous embrassez, j'aurais attendu un moment plus paisible où la question n'eût intéressé que les personnes en état de juger sans passion. Mais, sur ce point comme sur d'autres, chacun a sa façon de penser. Je suis très parfaitement. Monsieur, etc. »

La réponse de Necker ne se fit pas attendre. Il fonde assez humblement sa justification sur la date même de l'autorisation d'imprimer, date antérieure non seulement aux troubles, mais même à toute élévation dans le prix du blé.

« Alors, dit-il, il n'y avait pas la moindre cherté nulle part. Si celle qui est survenue depuis, dans quelques endroits, vous avait paru. Monsieur, ou à M. le garde des sceaux, un motif de suspendre la publication de cet ouvrage, et que vous me l'eussiez fait connaître, j'aurais eu pour vos volontés une respectueuse déférence.... Il est assez fâcheux pour moi de différer de votre façon de penser sur quelques objets de l'économie politique; je ne voudrais

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pas que vous me trouvassiez d'autre tort. Votre opinion à cet égard me serait vraiment sensible. »

Le livre de Necker eut un succès immense. Il s'en fit successivement un grand nombre d'éditions. Les adversaires de Turgot, les parlementaires, les administrateurs de l'école de Golbert, le portèrent aux nues. Les partisans du système protecteur en ont fait et peuvent en faire encore aujourd'hui leur manuel, et d'ailleurs ils n'y manquent pas, puisant, dans le livre sur la législation et le commerce des grains, des arguments dont la valeur augmente en raison de l'honnêteté de celui qui les leur a fournis. Il existe cependant une autre école, qui se rattache aux doctrines de certains adversaires de Turgot, et professe pour le livre de Necker une admiration non moins passionnée : c'est l'école socialiste de l'organisation du travail. <c Alors Necker prit la plume, écrit Lo»is Blanc dans son Histoire de la Révolution française^ et d'un sujet que Galiani semblait avoir épuisé, il lit sortir un livre puissant, un livre où régnaient d'un bout à l'autre une grave éloquence, une émotion contenue et dont certaines pages eussent pu être également avouées par un homme d'Etat et par un poète. Ne cherchant dans la question des grains qu'une occasion de combattre, au profit du peuple, le système de l'individualisme, et remontant aux principes constitutifs des sociétés, Necker les soumettait à un examen aussi élevé qu'audacieux. »

M. de Molinari, dans l'édition qu'il a donnée de la Législation sur le commerce des grains, en porte

un jugement bien contraire, jugement qu'on peut trouver sévère, mais dont les libéraux ne peuvent pas dire qu'il soit injuste. Il trouve dans ce livre « beaucoup d'ordre et de méthode, une certaine chaleur dans le style, mais une absence complète de principes, une ignorance puérile des faits. Toujours l'auteur procède par des hypothèses, et, le plus souvent, ses hypothèses sont fausses. Plus qu'aucun autre, le livre de M. Necker a contribué à égarer l'opinion sur l'importante question des subsistances. »

L'arrêt du mardi 13 septembre 1774, soumis de nouveau au Conseil du mardi suivant 20 septembre, fut enûn livré à la publicité. Ce fut une joie profonde pour tous les amis du ministre. Ce qui les frappa tout d'abord et réunit, on peut le dire, l'approbation de tous les hommes d'un esprit élevé, ce fut le soin pris par Turgot pour expliquer dans un préambule étendu les raisons du changement apporté par le nouvel arrêt à la législation en vigueur. Discuter devant le public était une nouveauté; Turgot est ainsi l'inventeur de cet usage, généralement pratiqué depuis lors dans les gouvernements libres, de faire précéder les projets de lois de ce que nous appelons aujourd'hui des « exposés de motifs ».

Mlle de L'Espinasse écrit à M. de Guibert : « Il paraîtra d'ici à peu de jours un édit sur le commerce des blés, il sera motivé, cette forme est nouvelle ». Gondorcet dit de son côté : « Il donna l'exemple utile de rendre au public un compte détaillé et rai-

sonné des principes d'après lesquels les lois étaient rédigées ». La Harpe écrit : « 11 est le premier parmi nous qui ait changé les actes de Tautorité souveraine en ouvrage de raisonnement et de persuasion ». Voltaire ne marchande pas non plus ses éloges pour la nouveauté de la forme : a On n'avait point encore, dit-il, eu d'édits dans lesquels le souverain daignât enseigner son peuple, raisonner avec lui, l'instruire de ses intérêts, le persuader avant de lui commander; la substance de presque tous les ordres émanés du trône était contenue dans ces mots : car tel est notre bon plaisir ».

Le préambule de l'arrêt du 13 septembre est en effet une véritable discussion de principe dans laquelle Turgot s'efforce de prouver, et y réussit, que la liberté du commerce des grains assure plus complètement, et dans de meilleures conditions que les règlements de police, l'approvisionnement des nations.

C'est en quelque sorte une nouvelle exposition des doctrines si bien défendues quelques années auparavant dans les sept lettres sur les grains adressées à l'abbé Terray, dont nous avons donné l'analyse.

« Plus le commerce est libre, animé, étendu, est-il dit dans cet admirable exposé, plus le peuple est promptement, efficacement et abondamment pourvu. Les prix sont d'autant plus uniformes; ils s'éloignent d'autant moins du prix moyen et habituel sur lequel les salaires se règlent nécessairement. Les approvisionnements faits par les soins du gouvernement ne

peuvent avoir les mêmes succès. Son attention, partagée entre trop d'objets, ne peut être aussi active que celle des négociants, occupés de leur seul commerce. Il connaît plus tard, il connaît moins exactement, et les besoins et les ressources. Les agents qu'il emploie, n'ayant aucun intérêt à l'économie, achètent plus chèrement, transportent à plus grands frais, conservent avec moins de précautions. Il se perd et il se gâte beaucoup de grains. Ces agents peuvent par défaut d'habileté, ou même par infidélité, grossir à l'excès la dépense de leurs opérations. Ils peuvent se permettre des manœuvres coupables à l'insu du gouvernement. Lors même qu'ils en sont le plus innocents, ils ne peuvent éviter d'en être soupçonnés, et le soupçon rejaillit toujours sur l'administration qui les emploie et qui devient odieuse au peuple par les soins mêmes qu'elle prend pour le secourir. »

« Aucun ministre, dit la correspondance Metra, sans en excepter les Sully, les Golbert, les d'Argenson, n'a fait parler à nos maîtres un langage plus noble et plus doux. »

Bandeau écrit dans son journal : « 11 est reçu par le public avec beaucoup d'applaudissements. Les ennemis du bon Turgot sont un peu sots de la tournure de cet arrêt et de la sagesse des principes qu'il explique de la manière la plus claire. »

Voltaire écrit à D'Alembert : a Je viens de lire le chef-d'œuvre de M. Turgot. 11 me semble que voilà de nouveaux cieux et une nouvelle terre. »

Malheureusement les circonstances devinrent de plus en plus difficiles. Les récoltes avaient été médiocres en 1774 et s'annonçaient comme à peu près nulles pour 1775. Bachaumont disait dans ses Mé' moires secrets : « M. le contrôleur généraj, persistant toujours dans son système sur la liberté du com* merce des grains, ne s'émeut point de la cherté qui s'élève de toutes parts. Il assure qu'elle ne sera pas plus forte qu'elle ne l'était du temps du monopole, mais que cette calamité n'aura qu'un temps et que les accapareurs, punis de leur cupidité, perdront pour toujours le désir de garder leurs blés. »

Le 18 avril 1775 une bande de paysans envahit Dijon, saccageant les maisons, pillant les moulins, et faisant des perquisitions partout où l'on soupçonnait qu'il existât des approvisionnements de blé. Le gouverneur fut menacé de mort et on l'accusa d'avoir dit : a Mes amis, l'herbe commence à pousser, allez la brouter ». L'évêque sortit dans la rue et harangua les paysans; il les décida enfin à quitter la ville. On s'est beaucoup demandé, à l'époque de cette échauffourée et même depuis, quelle avait été la cause d'un mouvement si subit et sitôt réprimé. Fallait-il y voir une simple émotion populaire, telle qu'il s'en produit quelquefois quand les populations souffrent? 11 est certain que ceux qui prirent part à l'émeute de Dijon n'avaient point lu l'exposé des motifs de Turgot et qu'ils n'entendaient rien à sa discussion grave et élevée sur les principes de la liberté du commerce ; ce n'est donc pas le mécontentement pro-

voqué par la lecture de l'édit et de son préambule qui les a soulevés. On raconte que, communiquant à un de ses amis le préambule dont nous avons parlé, Turgot lui avait dit en riant : « On le trouvera diffus et plat; voici mon motif : j'ai voulu le rendre si clair que chaque juge de village pût le faire comprendre aux paysans; c'est une matière sur laquelle l'opinion populaire peut beaucoup ». L'opinion populaire pouvait en effet beaucoup pour le mal, mais les juges du village n'avaient pas encore pu la disposer pour le bien, en faisant aux paysans la leçon dont avait parlé Turgot; ils étaient loin d'avoir dissipé des préjugés qui persistent quelquefois pendant plusieurs siècles après que tous les hommes éclairés sont parvenus à s'en défaire.

Il est toujours facile d'expliquer un mouvement populaire par un complot, de même qu'il est aisé d'attribuer tous les phénomènes de la nature, chaque fois qu'ils se produisent, à l'intervention spéciale d'une puissance supérieure et occulte. C'est une très courte vue qui le plus souvent fait juger ainsi, et il ne faut pas se payer trop facilement des explications de ce genre. Cependant il se produisit à Dijon, comme plus tard à Pontoise, à Versailles et à Paris, des faits dont il est difficile de se rendre compte si on ne suppose pas l'action d'un groupe directeur et de chefs plus ou moins masqués, chargés d'exciter les colères et de diriger les coups de l'émeute.

« Le premier point de mon sermon, écrit Voltaire il Condorcet, est l'abominable superstition popu-

TUUGOT MINISTRE 113

laire qui s'élève contre la liberté du commerce des blés et contre la liberté de tout commerce. Vous voyez les horreurs qu'on vient de commettre à Dijon. Dieu veuille que les fétiches n'aient pas excité sous main cette petite Saint-Barthélémy. » Et dans une autre lettre, écrite un mois plus tard et adressée à Mme de Saint-Julien : « Si vous aviez été à Dijon, vous auriez prévenu l'émeute criminelle qui a été excitée sous main par les ennemis de M. Turgot. » Turgot répondit à l'émeute de Dijon non pas en faisant une concession au parti des règlements, mais, ce qui était plus conforme à ses vues, en donnant de nouveaux gages à la liberté du commerce, à Dijon même, ainsi qu'à Beaune, à Saint-Jean-de-Losne et à Montbard. Il essaya de combattre la cherté par les diminutions d'impôt. « Le Roi », dit-il dans un arrêt du Conseil du 22 avril 1775, rendu par conséquent quatre jours après l'insurrection, c'est-à-dire au moment même où il en était informé à Paris, a occupé des moyens d'empêcher que les grains nécessaires à la subsistance de ses peuples ne s'élèvent au-dessus du prix juste et naturel qu'ils doivent avoir, suivant la variété des saisons et l'état des récoltes, a établi, par son arrêt du 13 septembre 1774 et par les lettres patentes du 2 novembre dernier, la liberté du commerce, qui, seule, peut par son activité procurer des grains dans les cantons où se feraient sentir les besoins, -et prévenir par la concurrence tout renchérissement excessif.... En conséquence, la perception de tous droits sur les grains et farines, tant à

l'entrée de la ville que sur les marchés, soit à titre d'octroi, ou sous la dénomination de minage, aunage, hallage, et autres quelconques, sont suspendus dans les villes de Dijon, Saint-Jean-de-Losne et Montbard. »

Cependant la hausse du prix des blés persistait, et tous ceux qui avaient souffert dans leurs intérêts de la destruction du monopole ne cessaient d'accuser le contrôleur général d'assister avec indifférence aux souffrances du peuple. Turgot était bien éloigné cependant de cette indifférence, et, comme autrefois dans son intendance de Limoges, il cherchait les moyens de soulager par des ateliers de charité ceux qui n'avaient pas de quoi subvenir à leurs besoins.

Il faisait distribuer aux curés de Paris un mémoire sur les moyens de procurer, par une augmentation de travail, des ressources au peuple de Paris, dans le cas d'une hausse nouvelle du prix des denrées; il adressait à tous les intendants de province des instructions pour l'établissement et la. régie d'ateliers de charité dans les campagnes. Ces deux actes portent la date des 1" et 2 mai 1775. Le jour même où parurent ces mémoires , la guerre des farines éclata.

Des bandes s étaient formées dans les campagnes ; elles apparurent d'abord à Pontoise, non loin des

TUIIGOT MINISTRE 115

domaines du prince de Gonli, pillant, brûlant les maisons, demandant du pain et détruisant les blés; excitant les populations à saisir les bateaux de blé, comme à Méry-sur-Oise, et à s'en partager le contenu; et pénétrant dans les villes pour désorganiser les marchés. Le chevalier Turgot, frère du ministre, racontant plus tard à Soulavie les événements du mois de mai 1775, lui disait que « les pillards paraissaient avoir sur eux de Tor et de l'argent et que leurs mouvements étaient dirigés comme une opération insurrectionnelle et dans les meilleurs principes de l'art militaire, sans doute sous la conduite d'un général expérimenté ».

Le 2 mai 1775, les bandes se présentèrent à Versailles, elles pénétrèrent jusqu'au château, remplirent les cours, demandant à grands cris du pain. Turgot était à Paris, où il avait été conférer avec le lieutenant de police et avec le maréchal de Biron. Le roi parut au balcon,, voulut parler et ne fut point écouté. On répandit le bruit qu'il avait cédé aux instances de ceux qui l'entouraient et qu'il avait promis de faire taxer le pain à deux sous; la correspondance du roi avec Turgot, conservée dans les archives de Lantheuil par M. le marquis Turgot, donne à cette opinion un démenti éclatant. Dans la journée du 2 mai 1775, le roi écrivit en effet de sa main deux lettres à Turgot : la première est datée de onze heures du matin; la seconde de deux heures de l'après-midi. Voici le texte de ces deux lettres :

IIG TUllGOT

« 2 mai 1775, 11 heures du inalin.

« Je viens de recevoir, Monsieur, votre lettre par M. de Beauveau. Versailles est attaqué et ce sont les mêmes gens de Saint-Germain. Je vais me concerter avec M. le maréchal du Muy et M, d'Affry pour ce que nous allons faire ; vous pouvez compter sur ma fermeté ; je viens de faire marcher la garde au marché. Je suis très content des précautions que vous avez prises pour Paris; c'était pour là que je craignais le plus; vous pouvez marquer à M. Bertier que je suis content de sa conduite ; vous ferez bien de faire arrester les personnes dont vous me parlez, mais surtout, quand on les tiendra, point de précipitation et beiaucoup de questions. Je viens de donner les ordres pour ce qu*il y a à faire ici et pour les marchés et moulins des environs. — Louis. »

Trois heures plus tard, nouvelle lettre.

« A 2 heures ce mardi 2 mai.

« Je viens de voir M. Bertier, Monsieur; j'ai été très content de tous les arrangements qu'il a pris pour l'Oise et la Basse-Seine; il m'a rendu compte de ce qui s'était passé à Gonesse et des encouragements qu'il avait donnés aux laboureurs et commerçants de grains pour ne pas interrompre le commerce; j'ai envoyé ordre à la compagnie Noailles à Beauvais de se concerter avec lui s'il en avait besoin; il vient de partir pour Mantes, où il trouvera

TUnCOT MINISTRE 117

les chevaux-légers et les gendarmes à Meulan, qui ont ordre de se concerter avec lui; il aura de plus de l'infanterie dans ces deux villes. Les mousquetaires ont ordre de se tenir prêts à Paris, selon ce que vous en aurez besoin; les. Noirs au faubourg Saint-Antoine peuvent envoyer des détachements sur la Marne, et les Gris, au faubourg Saint-Germain, le long de la basse Seine, M. l'Intendant m'a dit qu'il ne craignait pas pour la haute Seine et pour la Marne, par où il ne vient pas de farine; pourtant nous les garnirons. Le colonel général se portera à Montereau et à Melun, et Lorraine à Meaux. Pour d'ici nous sommes absolument tranquilles; rémeute commençait à être assez vive; les troupes qui y ont été les ont apaisés; ils se sont tenus tranquilles devant eux. M. de Beauveau qui y a été, les a interrogés ; les uns ont répondu qu'ils étaient de Sarlrouville, de Carrières-Saint- Denis, et les autres ont dit qu'ils étaient de plus de vingt villages; la généralité disaient qu'ils n'avaient pas de pain, qu'ils étaient venus pour en avoir, et montraient du pain d'orge fort mauvais, qu'ils disaient avoir acheté deux sols, et qu'on ne voulait leur donner que celui-là; la plus grande faute qu'il y ait eu, c'est que le marché n'avait pas été ouvert; on l'a fait ouvrir et tout s'est fort bien passé. On a acheté et vendu comme si de rien n'était. Ils sont partis après et des détachements des gardes du corps ont marché après eux, pour savoir la route qu'ils tenaient. Je ne crois pas que la perte ait été

considérable. J'ai fait garnir la route de Chartres et celles des moulins des vallées d'Orsay et de Ghevreuse, avec des précautions pour les marchés de Neauphle et de Rambouillet. J'espère que toutes les communications seront libres et que le commerce ira son train. J'ai recommandé à M. l'Intendant de tacher de trouver ceux qui payaient, que je regarde comme la meilleure capture.

« Je ne sors pas aujourd'hui, non pas par peur, mais pour laisser tranquilliser tout.

« M. de Beauveau m'interrompt pour me dire une sotte manœuvre qu'on a faite, qui est de leur laisser le pain à 2 sols. 11 prétend qu'il n'y a pas de milieu entre leur laisser comme cela, ou les forcer à coups de bayonnette à le prendre au tost où il est. Ce marché-ci est fini, mais pour la première fois, il faut prendre les plus grandes précautions pour qu'ils ne reviennent pas faire la loi ; mandez-moi quelles elles pourraient être, car cela est très embarrassant. — Louis. »

Turgot revint dans la soirée à Versailles, fit annuler immédiatement l'ordre de M. de Beauveau et défendit d'exiger des marchands ou des boulangers du blé ou du pain au-dessous du cours.

Le lendemain 3 mai, les bandes entrèrent dans Paris et se mirent à piller; « il y avait des rues où on se fût cru dans une ville prise d'assaut ». La police fut molle; elle laissa faire; on prétend même qu'elle força plusieurs boulangers à ouvrir leurs bou-

tiques et que les mutins purent enlever le pain sans payer. Turgot, qui voyageait sans cesse de Versailles à Paris et de Paris à Versailles, demanda au Conseil de se réunir dans la nuit du 3 au 4 mai 1775. 11 parla avec la plus grande énergie contre Lenoir, le lieutenant de police, qui n'avait rien fait pour la répression du désordre; il obtint sa destitution et lit immédiatement nommer à sa place son ami Albert. Le commandant du guet à pied et à cheval fut également destitué, et le maréchal de Biron organisa la résistance comme une véritable guerre. Deux armées furent formées sur l'heure : l'une pour l'intérieur de Paris, sous les ordres de Biron; l'autre pour l'extérieur, sous les ordres d'un de ses lieutenants. Le 4, les émeutiers essayèrent de recommencer le pillage; mais l'attitude des troupes leur en imposa. Les pillards se retirèrent, et les Parisiens sortirent de chez eux pour chercher l'émeute, comme ils disaient, et ne la trouvèrent plus.

Pendant la journée, le Parlement s'était assemblé et avait fait afficher un arrêt par lequel il interdisait les attroupements, mais il ajoutait que le roi serait supplié de diminuer le prix du pain. Turgot arrêta immédiatement la distribution de cet arrêt et lit couvrir les affiches du Parlement de placards interdisant au nom du roi les attroupements sous peine de mort. Il fit rendre en même temps un édit pour attribuer à la Tournelle le jugement des séditieux. Le Parlement se réunit une seconde fois pour répliquer. 11 prétendit que l'édit d'attribution à la

Tournelle du jugement des troubles portait atteinte aux attributions « de grande police » qu'il avait eues de tout temps. 11 rendit un nouvel arrêt pour revendiquer l'instruction de l'affaire et pour supplier encore le roi de faire baisser le prix du pain. Turgot fît mander aussitôt le Parlement à Versailles pour recevoir les ordres du roi en lit de justice.

La séance eut lieu le 5 au matin. Comme Turgot n'y assistait pas, le roi lui fit savoir, par un billet daté de 6 heures du soir, que tout s'était passé avec calme et que les conseillers « avaient beaucoup rabaissé leur impertinence ». « La mémoire a pensé me manquer au premier discours, écrit le roi, mais j'ai suppléé comme j'ai pu sans me déconcerter. » Dans ce lit de justice, l'arrêt de la veille fut cassé; le jugement des séditieux fut attribué aux prévôts de la maréchaussée.

La commission prévôtalc, immédiatement assemblée, fit pendre deux pauvres gens, qui montèrent à l'échafaud en s'écriant qu'ils mouraient pour le peuple. Il y eut quelques engagements dans la campagne, et vingt-trois paysans furent tués, dit-on, dans une lut*te qui eut lieu sur le chemin de Versailles.

En même temps et pour rassurer les marchands de blé, Turgot leur faisait rembourser la valeur des marchandises qui leur avaient été enlevées. Les communes durent payer les dommages causés par l'émeute. Un ami du marquis de Mirabeau, nommé de Butré, écrivit à Turgot pour lui demander d'être exonéré de la taxe mise sur sa terre i\ la suite des

émeutes; Turgot lui répondit : « A l'égard de la taxe à laquelle vous êtes imposé pour réparation de dommages causés sur les blés, je conviens qu'elle est désagréable pour vous comme pour bien d'autres, qui n'ont sûrement pas eu part aux émeutes; mais vous sentez que, si la répartition générale de ces sortes de dédommagements est un mal pour les particuliers innocents sur qui elle tombe, elle est néanmoins indispensable pour établir la confiance des commerçants contre les mouvements populaires et pour intéresser la totalité du pays à les prévenir et s'y opposer ».

Ce fut une grande victoire pour Turgot. Le roi l'avait soutenu avec fermeté. « Vous avez bien raison, lui écrivait Louis XVI le 6 mai, que tout ceci coûtera beaucoup d'argent et nécessitera de grands retranchements; mais, un peu plus ou un peu moins, il en fallait toujours venir là, et, comme d'un mal on gagne quelquefois un bien, on aura vu de ceci que je ne suis pas si faible qu'on croyait et que je saurai exécuter ce que j'aurai résolu, ce qui nous facilitera les opérations qu'il Hiudra faire; le vrai est que je suis plus embarrassé avec un homme qu'avec cinquante. »

Turgot était donc à ce moment en possession de l'entière confiance du roi ; il avait triomphé non seulement de l'émeute, mais aussi de l'opposition du Parlement, de l'esprit de Fronde des Parisiens, de l'indifférence affectée de ses collègues. Les Parisiens avaient prétendu qu'ils avaient cherché l'émeute et

qu'ils ne l'avaient pas trouvée. Ils la chansonnèrent quand tout fut terminé ; les femmes se faisaient faire des bonnets à la révolte, et pour se moquer on donna à ce mouvement populaire le nom de guerre des Farines. Tout le monde crut à un complot. Turgot le fait dire expressément au roi dans ses instructions et ses arrêts. « Le brigandage, dit-il, a été excité par des hommes étrangers aux paroisses qu'ils venaient dévaster Il semble que le but de ce complot ait été de produire une véritable famine dans les provinces qui environnent Paris et dans Paris même, pour porter les peuples par le besoin et le désespoir aux derniers excès. » (Instructions envoyées par ordre de Sa Majesté à tous les curés de son royaume; 9 mai 1775.) Louis XVI, écrivant au roi de Suède le 15 juillet suivant, lui disait : « La mauvaise récolte et le mauvais esprit de quelques personnes dont les manœuvres étaient concertées, ont porté des scélérats avenir piller quelques marchés ». Marie-Thérèse, répondant à Marie- Antoinette, lui dit : « Je crois comme vous qu'il y a quelque chose là-dessous ». Un grand nombre de personnages furent accusés d'avoir eu part à ce complot. On disait que c'était de Sartine; Turgot croyait que Gonti en avait été l'instigateur, a Je n'oserais pas dire que ce fut sans raison », écrit Marmontel dans ses Mémoires.

L'espoir des instigateurs du mouvement fut toutefois bien déçu, car Turgot ne fut jamais plus puissant auprès du roi que pendant les jours qui suivirent la répression de l'émeute. L'appui que lui donna

Malesherbes dans ses remontrances du 21 mai 1775 et l'entrée de ce grand homme de bien au ministère, le G juillet 1775, consacrèrent son triomphe. La reine elle-même, qui était le plus sûr appui du parti Ghoiseul, parut désarmée, pour un temps, hélas! trop court.

Mais il nous faut retourner en arrière. Afin de ne pas interrompre le récit de Taffaire des blés, depuis le rétablissement de la liberté du commerce , le 13 septembre 1774, jusqu'à la guerre des Farines, du 2 au 6 mai 1775, nous avons laissé de coté, pour y revenir plus tard, le plus grand événement du commencement du règne : le rappel du Parlement.

Le coup d'Etat Maupeou, comme on disait alors, avait produit en 1771, quand il avait été accompli, une sensation profonde, qui durait encore, avec la même intensité qu'au premier jour, à l'avènement du roi Louis XVI. La suppression des parlements et les violences cruelles qui avaient été exercées contre leurs membres, avaient soulevé une opposition de sentiment qui nourrissait et accroissait encore la formidable opposition d'intérêt excitée dans la magistrature par un changement aussi radical que celui que Maupeou avait préparé.

Le nouveau règne était vivement sollicité de revenir à l'ancienne organisation de la justice. Maupeou

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n'avait d'ailleurs pas pu éviter un écueil sur lequel viennent le plus souvent échouer les révolutions où la question du personnel joue un grand rôle. Les remplacements, faits avec précipitation, laissaient beaucoup à désirer; les nouveaux juges avaient moins de valeur que les anciens. Ces juges « postiches », comme on les appelait, manquaient, non sans raison, de considération. Une sorte d'opinion publique paraissait donc imposer au gouvernement, même en dehors du monde des intéressés, le renvoi des nouveaux juges et le retour des anciens. Il ne faut pas s'y tromper, cependant. La destruction des anciens parlements et l'organisation d'une magistrature qui n'aurait pas eu d'autre attribution que de rendre la justice, sans se mêler d'administration ni de politique, étaient la condition préalable des réformes civiles, économiques et politiques qui auraient pu prévenir les violences de la fin du siècle et permettre à la révolution française d'accomplir son œuvre, en faisant succéder, petit à petit, les principes du gouvernement moderne à ceux de l'ancien régime.

M. de Larcy, dans l'article qu'il a consacré à Louis XVI et à Turgot dans le Correspondant du mois d'août 1868, considère le rappel des parlements comme le premier pas fait dans le sens d'une politique qui ne pouvait, selon lui, aboutir qu'à un péril. Turgot était opposé au rappel, et il était en cela d'accord avec tous ses collègues, sauf Maurepas. « On assure, dit la correspondance Métra, que le roi a dû prendre sur soi tout l'événement et user

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même de son autorité pour l'opérer; les membres de son conseil étaient d'un avis opposé. » Mais Maurepas était habile, plus habile que Turgot, et il finit par Tisoler.

Gondorcet écrivit à Turgot pour le supplier de maintenir son opposition, et nul doute que la plupart de ses arguments ne fussent absolument d'accord avec ceux que Turgot se donnait à lui-même.

« On dit, écrit Gondorcet (en octobre ou novembre 1774), que l'ancien Parlement va revenir sans condition, c'est-à-dire avec son insolence, ses prétentions et ses préjugés. Il résulte de cet arrangement : Que toute réforme dans les lois devient impossible, car nos lois sont excellentes pour ceux qui siègent et détestables pour ceux qui sont jugés. Plus la jurisprudence criminelle est cruelle, secrète, oppressive, plus les parlements sont puissants. Que, comme ces messieurs ignorent l'opinion ou la méprisent, ils ne seront jamais jaloux que d'avoir la faveur de la population; qu'ils défendront toutes les tyrannies du système prohibitif, s'opposeront à toute liberté et exciteront des séditions contre tout ministre qui voudrait l'établir. Que, comme ces messieurs ont les mêmes opinions qu'avaient les sols dans le xiv® siècle; comme ils ignorent à un point ridicule tout ce qui n'est pas dans le registre Olim ; comme ils méprisent toute lumière, toute philosophie, et qu'ils sont bouffis d'un orgueil digne de leur ignorance, ils seront ennemis de toutes lumières, les

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persécuteront et tâcheront de nous replonger dans la barbarie qu'ils appellent, dans leurs remontrances, la simplicité des mœurs antiques....

« Adieu, Monsieur, je ne puis souffrir que vous soyez ministre et que le bien devienne impossible. »

Turgot se garda bien sans doute de communiquer au Conseil la lettre de Gondorcet, et, s'il fit opposition au rétablissement des parlements, ce fut sans doute en faisant valoir simplement les intérêts de l'autorité royale. Il n*était paç un élève des physiocrates sans avoir été touché de leurs doctrines, de celles-là même qui auraient pu lui paraître excessives. Il pensait d'ailleurs très sincèrement que le roi avait le pouvoir de changer les institutions anciennes quand le bien public lui en faisait un devoir, et il n'admettait pas que l'intervention du Parlement fût nécessaire pour donner aux décisions royales un caractère législatif obligatoire. On lui a même attribué cette parole si souvent répétée depuis par l'école jacobine, c'està-dire par les hommes qui ont toujours été le plus opposés à ses doctrines économiques : « Donnez-moi cinq années de despotisme, et la France sera libre ».

Il faut bien le dire, Turgot n'avait pas toute sa liberté d'action pour combattre, dans le Conseil et devant le roi, la proposition de rappel des parlements faite par Mai\repas. Il avait concouru au renvoi de Terray et de Maupeou, et c'est Terray qu'il avait remplacé, après l'avoir subi comme collègue, on sait avec quelle impatience, pendant plus

TURGOT MINISTRE l'27

de trois mois. C'était dans un conseil où il siégeait comme ministre de la marine, le 24 août 1774, jour anniversaire de la Saint-Barthélémy, que l'exil de Terray et de Maupeou avait été décidé. Il était donc responsable aussi bien que ses collègues de ce qu'on avait appelé une Saint-Barlhélemy de ministres, et il n'eût certes pas contredit le comte d'Aranda qui, entendant le mot, avait îijouté : « Oui, mais ce n'est pas le massacre des Innocents ». L'exil de Maupeou avait pour conséquence nécessaire le retour des parlements. Turgot était obligé de le subir, car la proposition de Maurepas était la suite naturelle d'une politique à laquelle il s'était associé avec éclat. Le 12 novembre 1774, Louis XVI, dans un lit de justice, rétablit dans leurs fonctions les membres du parlement de Paris qui en avaient été privés le 21 janvier 1771; mais il. prit ou crut prendre, dans une suite d'édits, enregistrés au même lit de justice, des précautions contre les empiétements administratifs et politiques des corps judiciaires. Le Parlement se réunit quelques jours plus tard, pour protester contre la diminution de son autorité, et bientôt les choses reprirent leur cours ancien, malgré les édits qui avaient accompagné le rétablissement des juges* Le Parlement se considéra comme chargé, autant et plus que par le passé, de défendre ce qu'il appelait l'ancienne constitution du royaume , contre les réformes qu'on voulait y introduire.

Le jour où le Parlement recouvra sa puissance a été un jour funeste pour la France.. Il n'était que

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trop facile de prévoir que le Parlement deviendrait fatalement l'instrument de la chute de Turgot, et qu'en s'obstinant à maintenir l'ordre de choses auquel on a donné le nom d'ancien régime, il rendrait de plus en plus diflicile une révolution pacifique.

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