‹ Turin et ses curiositésChapitre 29 sur 55 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Des Théâtres.

En l'état où se trouvent à Turin les spectacles , nous avons pensé d’en insérer la description à la fin du quatrième livre : par l’effet de cette surveillance éclairée que la Police exerce sur tout ce qui concerne les Théâtres , il nous semble de pouvoir les considérer comme des établissemens , qui ont quelque part dans l'instruction de la jeunesse. Il ne suffit pas aujourd’hui à un jeune-homme pour être accompli de savoir se conduire selon les principes de la morale , et de ne point méconnaître ce qui est prescrit par les loix de son pays j il doit apprendre à bien user des circonstances de la vie , et à régler ses actions d’après les maximes d’une certaine délicatesse ; ces leçons il ne peut les recevoir que de la bonne société , et surtout du Théâtre. De tous les amusemens , celui du Théâtre est le moins dangeureux , comm’il est le plus instructif et le plus agréable.

Les habitans de Turin ont connu les plaisirs de la scène dès la renaissance presque de l’art Théâtral en Italie : mais on aurait de la peine à se rendre compte aujourd'hui de ces premières représentations j elles dévoient être grottesques et même licencieuses. Sous le règne de Charles-Emmanuel I.er et à la cour de madame Christine de France , il dut y avoir des spectacles faits pour flatter 1 homme

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de goût. Ce Duc , qui aimait les arts , avait fait construire une salle de spectacle dans son palais bâti sur les dessins de Viltozzi: salle, qui a été comptée parmi les belles de l’Europe , et qui a été dévorée par les flammes un siècle après.

Une description succincte des représentations , qui ont eu lieu sur ce Théâtre , serait d’un véritable intérêt. L’on y apprendrait , d’un côté , les progrès que l’art théâtral a fait en Piémont , et , de l’autre on suivrait la trace des grandeurs , qui, à différentes époques ont environné la Cour de nos Souverains ; et on verrait comment les plaisirs de la scène , qui étaient autrefois un objet de scandale , se sont épurés au point d'obtenir le suffrage des moralistes.

L’Almanac des Théâtres , publié par Derossi * donne la note des pièces représentées sur les Théâtres de Turin, depuis le 171a. Indication intéressante pour l’histoire. Mais le Théâtre Rotai, de Turin , celui de l’Opera , n’a commencé à figurer parmi les plus beaux de l’Italie que depuis le 1740, époque de sa réconstruction par le Roi Charles-Emmanuel III , après l’incendie , qui a détruit celui dont nous avons parlé.

C’est un superbe édifice élévé sur les dessins du Comte Alfieri, et qui tient au palais du Roi par le palais des Secrétaireries ; ce qui fait que par une galérie intérieure la Cour peut se rendre au spectacle. Au dire de M. de La-Ijande , le Théâtre de Turin est le plus étudié , le mieux composé et le plus complet de ceux qu’on voit en Italie ; et

c’est le plus richement èt le plus noblement d<?» coré qu’il y ait dans le genre moderne.

La salle du parterre a la forme d’un oeuf tronqué : forme , qui est favorable aux effets de la. musique. LUe est garnie de cinq rangs de loges , qui se trouvent distribuées au nombre de vingtsix pour chaque étage , sans compter la loge de la Cour, qui est très-spacieuse , et celles des avant-scènes. Toutes ces loges sont tournées de côté et convergentes vers la scène, de manière à suivre le mouvement des rayons visuels : et pour remédier à ce que cette disposition pourrait avoir d’inconvénient pour l’harmonie , l’architecte a eu soin d’éviter les angles aigus qui éteignent les sons , en les corrigeant par des pièces en boiserie qui ramènent partout à angle droit. L’architecte a en outre fait preuve de génie dans le choix des ornemens qui décorent l’extérieur des loges , et dans la distribution des compartimens qui forment l’avant-scène. La simplicité avec laquelle il a su différencier et relever chaque rang de loges par le caractère et le ton de la figure , qui est sculptée sur la console : cette manière ingénieuse de faire disparaître la pesanteur de l’arcade en l’étayant de quatre cariatides légères , dont les ailes semblent soutenir le ceintre: cette belle draperie, qui, se déployant au-dessus du remené , sert & détacher le ciel de la corniche tandis qu’elle pare les Armoiries Royales, sont autant de choses qui méritent d’être notées.

Par une bonne pensée l’architecte a placé l’orçhestre sur une concavité qui augmente l’éclat de

la musique : c’est une voûte Renversée , aux deu* extrémités de la quelle sont deux tuyaux , espèce de porte-sons qui débouchent sur la scène. L’ouverture du proscenium est majestueuse. Le sipairc représente l’arrivée de Bacchus auprès d’Arianne dans l’ite de "'axe , et on le regarde comme le meilleur ouvrage de Bernardin Galliari : non que * le dessin en soit très-correct ; mais d’une composition vigoureuse , dans laquelle tout est consacré à l’effet de la scène. La profondeur de la salle du Théâtre est remarquable , et on peut l’augmenter de tout l’espace d’une cour que l’on couvre â l’aide d’un pont-lévis qu’on abaisse , et qui fournit le moyen de déployer tout ce qu’il y a de plu» surprenant en batailles , en triomphes et en toute sorte de décorations. En général la partie de la peinture et du vestiaire y est très-bien exécutée. On suit à Turin l’école des frères Galliari , et Sevesi et f^acca, qui en sont les peintres décorateurs, ont le talent particulier de savoir reunir à la perspective linéaire le juste emplois de la perspective aérienne, et cela aussi bien dans l’architecture que dans le paysage : ces deux artistes se font admirer autant par la fécondité de leur génie , que par le brillant de leur exécution.

Les représentations de l’opéra n’ont lieu que pendant le carneval, à moins de quelques circonstances particulières , et les Turinais jouissent alors du spectacle qu’ils chérissent davantage , le dramme en musique : genre dans lequel tous les arts se reunissent pour compléter le prestige de l’actjon théâtrale.

A1 >r ès le Théâtre A l’Opéra , le Teâtro Recw, on distingue à Turin le Théâtre Carignan, qui appartient à S. A. S. le Prince de Carignan. La salle de ce Théâtre a été bâtie en 1752 par le même Comte Alfieri , et par des ■ patentes datées du 3o juin, de cette année, le Roi Charles-Emmanuel III a permis au Prince de Carignan d’occuper pour cet objet une partie de la place , qui était ' devant son palais. Un incendie ajant éclaté dans ce Théâtre le 17 février 1787 , en peu d'heures toutes les parties de l’édifice furent consommées. Après cet accident, le Théâtre de Carignan ne tarda pas â être restauré , et on le vit sortir de ses cendres plus bel encore qu’il n’était auparavant. Dans cettè reconstruction, due à l’architecte Feroggio , on suivit à peu-près le premier plan , de manière qu’on peut le regarder comme appartenant encore à son premier architecte. Sur le Théâtre Carignan on donne des commédies italiennes et françaises et des opéras bouffons. C’est dans cette salle que l’on vit pour la première fois représenter les tragédies du Comte Alfieri de la famille de l’architecte dont nous parlons.

On compte à Turin deux Théâtres de second ordre. Le Théâtre Sutèra, situé en rue de Pô et bâti en 1793 par l’architecte Ogliani ; jolie petite salle d’une construction où tout se trouve bien disposé, et qui a l’avantage d’être en maçonnerie et d’une forme favorable aux effets de la voix ; et Le Théâtre d’Angennes , situé près de la juiverie et $ur la rue qui porte le même nom. Ces deux

Théâtres sont destinés , comme celui de Carignan, aux opéras bouffons et aux représentations des comédies et des tragédies. Après ces deux Théâtres viennent ensuite les Fantoccini , qui sont le Gi>induja en face de l’Église de saint-Roch , le Théâtre du palais du Comte Paesana et l’autre qui se trouve à côté de l’Église de saint-JVlartinien , maison Lombriasco.

Pour satisfaire la curiosité des lecteurs nous avons inséré à la fin de ce livre les gravures contenant les plans des deux Théâtres , du Roi et du Prince de Carignan.

NOTES

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