LIVRE CINQUIÈME
De la Ville de Turin considérée dans ses édifices , dans ses ressources industrielles , dans ses nouveaux agraruiissemens et ses environs.
Après avoir parle des principaux monumens delà ville de Turin , nous allons en parcourir les rues , les places et les promenades publiques pour noter ce qu’il peut y avoir de remarquable. C’est ici que nous sommes astreints de repéter ce que nous avons dit ailleurs , que les édifices de Turin , d’une construction solide et régulière , reçoivent de l’éclat des accidcns qui les entourent , tels que la beauté du ciel , la propreté du sol et cet alignement des rues, qui, en découvrant leurs extrémités montre partout les aspects de la campagne : mais qu’il ne faut pas s’attendre à trouver dans l’architecture de ces maisons ni le sublime des conceptions de Bramante où de Michel- Ange, ni les chefs d’oeuvre de Pallade. Les Architectes qui ont décoré Turin, appartiennent à cette École qui éprouvait déjà les effets de la décadence , non par le défaut de savoir ni d’imagination , mais par la corruption du goût. Le luxe des ornemens avait remplacé la belle simplicité des lignes : des frontons brisés , des colonnes torsées , ornées de feuillage et historiées ( des compositions bizarres et des trophées massifs
avoient altérées les formes sévéres et primitives de l’architecture.
Dans les quartiers de l’ancienne Ville , autrefois d'une vaste étendue , on ne voit point d’édifices Romains si l’on excepte le palais des Tours où était la porte Palatine ; parceque les monumen* d’antiquité , placés en déhors de l’enceinte -bâtie par les citoyens au commencement du cinquième siècle, ont été détruits parles Français, en i53G, lors de la démolition des quatre faubourgs ; et l’on n’y voit non plus de monuinens gothiques , parceque Turin s’est trouvé presque désert d’habitans dans les siècles où avait prévalu ce genre d’architecture , introduit en Europe par les Arabes. Les quartiers de la nouvelle Ville , qui se déployent vers le sud , l’est et l’ouest , datent des agrandissemens qui ont eu lieu en 1620 , 1673 et 1702, et c’est là où se trouvent , pour la plus-part, les monumens que nous allons , indiquer comme pouvant fixer l’attention du voyageur.
La ville de Turin a aujourd’hui deux faubourgs , situés sur le Pô et sur la Doire , et qui se prolongent sur les mômes terrains occupés jadis par deux des quatre faubourgs dont nous avons parlé ; mais on n’y remarque aucune maison qui puisse être regardée comme des celles ayant échapées à leur destruction. La facilité d’établir des usines et la commodité des arrivages ont de nouveau attiré les habitans dans ces endroits. Ces deux faubourgs , détachés l’un de l’autre et séparés presque de la Ville , se sont considérablement accrus dan$
ces derniers tems et marquent de la tendance à se rapprocher et à se réunir à la Ville. Celui du Pô , l’est presque déjà par le nouveau pont et va devenir l’un des beaux quartiers de Turin, lorsque les grandes constructions projettées par le Roi Victor Emmanuel seront achevées. Celui de la Daire , placé à moins de distance , est remarquable par l’espace qu’il occupe dans la campagne , par la beauté de ses canaux , par ses ateliers bizarrement épars et par le nombre des manufactures qu’on y a établies depuis vingt ans. On voit sur la rue qui le traverse un mouvement que l’on n’y remarquait pas dans les autres tems.
On ne dira pas aujourd’hui que la ville de Turin ait perdu de sa beauté par la démolition de ses donjons et de ses remparts : située dans une plaine délicieuse , sur les bords d’une des plus belles rivières d'Italie et aux pieds d’une colline riante et fertile , c’était dommage de la voir sacrifiée aux besoins de la guerre : affranchie de ses limites et devenue la Capitale d’un Royaume plus vaste, elle attends de nouveaux agrandissemens qui déjà ont lieu sur plusieurs points, et qui ne manqueront pas d’ajouter à son intérêt, par la beauté des sites qui l’environnent , dequel coté que l’on entreprenne de bâtir.
Le voyageur, qui parcourt les campagnes des environs de Turin à la distance de quelques milles, a lieu d’admirer la variété des cultures , la richesse des plantations et le nombre des manufactures établies soit pour le devidage des soies soit pour
leur réduction en trame , et en organsin. Malgré cela, il n’aura pa^ devant les yeux les mêmes scènes qu’il a pu avoir en France, en Angleterre et en Allemagne , où une multitude de chariots et de fourgons de roulage encombre les routes , et remplit les nombreuses auberges qui se trouvent sur les avenues : mais , ses regards seront attirés par le nombre des habitations qui se touchent presque dans les campagnes, et par cette suite de villages et de bourgades , qui placés les uns près des autres, forment une presque continuité d’habitations et donnent au pays un air de richesse et d’abondance.
Frappé de la beauté des constructions rurales , de l’avantage de ne point voir des terres en repos et des soins éclairés que le laboureur prodigue à ses cultures variées , il dira en lui même que le Piémont est un pays essentiellement agricole : mais les richesses territoriales sont elles exclusives des richesses manufacturières l n’est ce pas doubler la fortune d’un pays que d’y favoriser les établissemens d’industrie et de commerce l à notre avis, c’est mettre un frein à l’oisiveté , porter un remède à l’infortune , augmenter la base imposable et accroître la prospérité et la puissance de la Nation.
aja