D' GRÉGOIRE
ART. — I^'art n'est pas la vérité, vue. la vérité, quand même ; ça, ce n'est que la photographie, le réalisme. « L'art, c'est la vérité créée et choisie. Vous entendez bien, M. Zola : la vérité créée... et choisie ; » proscrivant, par conséquent, les peintures, gratuitement malpropres, qui offusquent les yeux et l'esprit ; les mots orduriers, qui offensent l'oreille ; les plats nauséabonds, qui révoltent le goiit et l'odorat ; proscrivant enfin toute cette vilaine cuisine, qui semble n'avoir pour but que d'horripiler les cinq sens.
M. Zola est à un romancier, digne de ce nom, ce que serait, à un peintre, un photographe — de deuxième ordre, — braquant son objectif, sans discernement, sur Pantin ou sur les abattoirs.
On ne peut résumer M. Zola que par ce seul mot : une négation.
Car non seulement il n'a rien apporté de nouveau à l'art du romancier, mais il l'a dépouillé de
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ses vêtements les plus indispensables ; il l'a dépouillé de tout : de l'invention, de l'agencement, de l'esprit ; des oppositions, des contrastes, d'où résultent les situations : des revirements, des péripéties, d'où naît Vintérêt ; enfin, de tout ce qui constitue la poétique, la valeur réelle et la seule difficulté du roman.
Et pourquoi cette proscription, ce massacre ? Est-ce dédain de la règle? Est-ce inconscience, ou charlatanisme ? — Car si M. Zola est un inconscient, il est aussi un Mangin littéraire, de première classe. — Ce n'est qu'après avoir constaté qu'il « n'arriverait » jamais, par le talent, qu'il a dit : Cambronne ! et qu'il a voulu « parvenir « par le scandale, en jetant sa langue par-dessus la Villctte. C'est un peu par toutes ces raisons-là qu'il s'est livré à cet abatage. Mais c'est, avant tout, par pénurie, impuissance et médiocrité ; c'est que le malheureux ne possède aucun des secrets de son art; il ne s'en doute même pas; c'est pour lui du Patagonais.
Il s'est borné, et pour cause, à la Description, c'est-à-dire TA, B, C, du métier, le pont aux ânes ; la vulgarité permise aux cervelles les plus indigentes, et qu'un professeur de rhétorique peut
toujours obtenir d'un élève. « moven », en lui administrant le nombre de calottes nécessaires.
Il est vrai que M. Zola a la prétention d'avoir dépouillé, le premier, le dossier, le document humain : c'est-à-dire d'avoir, le premier, peint des moeurs et des caractères ; des sentiments et des passions.
Eh ! bien, qu'est-ce qu'il fait donc, tout d'abord, à Athènes, et d'Eschyle et d'Aristophane ? De Plaute et de Térence ; de Tacite et de Juvénal, à Rome ? Que fait-il donc, en France, de Rabelais et de .Montaigne ; de Racine et de Molière ? Puis, redescendant l'échelle des siècles, que fait-il de Balzac, de Stendhal, de Mérimée ?... etc. Ignoret-il donc aussi que, dans la Mathilde d'Eugène Sue, et dans les Mystères de Paris, M^^ de Maran, et les Sécherin ; Jacques Ferrand, la famille Martial et la mansarde de ['ouvrier Morel sont des merveilles de réalisme ; mais du bon, celui-là ? Il est vrai que ces vigoureux tableaux sont encadrés dans un drame saisissant. Et, incapable de mouler un pareil cadre, M. Zola trouve plus commode de le briser et de s'asseoir dessus.
Ignore-t-il aussi que, avant V Assommoir^ d'Ennery, l'auteur de tant de chefs-d'œuvre, nous avait donné le drame de l'ivresse, dans les Drames du cabaret et dans Marie-Jeanne. Et que dites-vous, M. Zola, de cette mère qui, réduite par la paresse
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et la déhanche du mnri à porter son enfant au Tour, trébuche sur le corps d'un ivrogne, étendu devant le guichet : d'un ivrogne qui est le père de cet enfant. Croyez-vous qu'une pareille situation ne soit pas autrement puissante que le delirium treinens du sieur Coupeau, qui ne part de rien... et qui rinit par v retourner.
.Mais non, n'est-ce pas? cela vous échappe; votre ignorance complète de votre art ne vous permettant pas de comprendre la différence immense qui existe entre une simple scène et une scène faisant situation.
A propos de théâtre, M. Zola nous a menacés, dernièrement, de se consacrer e.\.clusivement à la scène, quand il aurait complètement vidé la fosse documentiste, et de nous donner, alors, la nouvelle formule et du drame et du langage théâtral.
La /a«^we aussi r Prenez garde, M. Zola. C'est que, parler aux veux ou à l'oreille, sont deux choses tout à fait distinctes. L'œil peut absorber et digérer une foule de choses, que l'oreille la plus complaisante ne saurait même pas effleurer. Et la raison en est bien simple : c'est que, quand on lit, on est seul, on n'a le respect que de soi-même, dont on peut faire assez bon marché. Mais, au théâtre, on est en compagnie, on est solidaire, on a la pudeur des autres. Et, faites-en votre deuil, au théâtre vous ne pourrez jamais dire, en abrège:
« La garde meurt et ne se rend pas ! » Donc, crovezmoi, quand vous voudrez aborder le théâtre: Gardez Busnach.
C'est très difficile à lire, les machines de M.Zola.
Avant le dîner, ça coupe l'appétit ; après, ça trouble la digestion. On ne pourrait donc les lire que la nuit... Mais ça vous endort tout de suite ! Et l'on se demande, avec un double étonnement, comment des volumes si vides peuvent être si longs ; ou comment des volumes si longs peuvent être si vides.
M. Zola, cependant, a pour moi deux mérites: c'est, d'abcrd, d'avoir décuplé mon admiration pour les poètes: puis, pour les romanciers qui l'ont précédé, dans tous les temps et dans tous les pays, sans en excepter un seul.
Pour Walter Scott et Cooper ; pour Swift, Foé. Richardson, Dickens, Bulwers, etc.
Pour Cervantes et Manzoni, etc.
Pour Gcethe et Schiller, etc.
Pour l'abbé Prévost et Le Sage ; pour Balzac, Mérimée, Stendhal et Eugène Sue, déjà nommés ; pour les deux Dumas, pour George Sand, Soulié, Sandeau, Pigault-Lebrun, Féval, Hetzel, Alphonse Karr, Ch. de Bernard. Topff'er, Murger, Verne, Feuillet, Claretie, Ulbach, Cherbuliez, Ohnet, Daudet, Maupassant ; et pour l'auteur de l'Abbé Constantin et de L^ Famille Cardinal, n'eùt-il fait que cela dans sa vie.
Entin, ie second mérite, oour moi. de M. Zola
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est de m'avoir révèle' à quel point j'avais méconnu Paul de Knck !
La seule consolation pour l'auteur de Pot- Bouille, c'est de pouvoir se dire qu'il existe, pourtant, un romancier qui lui est encore inférieur : nous avons nommé l'auteur de Chérie, de laFaustin et de la Fille Elisa.
Il n'a pas de chance, ce pauvre Edmond : du vivant de son frère, on a pu croire qu'ils étaient deux ; mais, aujourd'hui, le doute n'est plus possible. — ils n'étaient qu'un.
— Alors, m'objectera-t-on, c'est donc à dire que M. Zola n'aurait rien à son actif?
— Si vraiment ; et nous l'avonc déjà dit : la description et l'observation — photographique, — qui, nous le répétons aussi, sont le pont aux ânes et l'A, B, C du métier.
— Maisilacertainsmorceaux, certaines pages?
— Eh ! parbleu ! son talent est si petit, si petit que, quand il lui arrive, par hasard, de mettre une scène sur ses pieds, on en vient à trouver que c'est un chef-d'œuvre — un chef-d'œuvre, pour lui — et à la seule condition de ne le comparer qu'à lui-même.
— Mais le style ?
— Il a quelques allures d'écrivain, quand il trempe sa plume dans le fiel — l'encre de l'impuissance et de l'envie. Mais, dés qu'elle cesse d'être
bilieuse, cette plume devient fangeuse ou grotesque ; ou, phénomène assez bizarre, elle devient précieuse, prétentieuse, emphatique ; elle devient contournée, enguirlandée, alambiquée, ampoulée. C'est l'ithos et le pathos ; c'est un fatras, un galimatias indescriptibles.
Oui. cher lecteur, dès que M. Zola retire ses grosses bottes, il n'est, en somme, comme écrivain, qu'un Précieux ridicule : un Parnassien des BatignoUes.
— Mais enfin, le tirage, la vente de ses romans sont un fait indiscutable.
— Indiscutable. Et le Grand Romancier part de là pour enfourcher des illusions bien étranges. Si un' Pot-Bouille quelconque a été vendu à 3o.oo exemplaires, sa modestie, bien connue, en conclut carrément qu'il a eu 5o,ooo admirateurs.
Nous allons le ramener à la réalité des choses en lui montrant de quels éléments se compose le total de ses lecteurs.
1° Les vieux paillards et les filles d'Eve, amoureuses de toutes crudités.
2° Les désœuvrés, qui lisent tout ce qui paraît et qui vous disent, presque sans exception, qu'ils ont lâché le livre, après le i^r chapitre, ou qu'ils en ont passé les trois quarts.
3° Les gens qui ont horreur de ses élucubrations et qui n'en affrontent la lecture que pour pouvoir les conspuer, pièces en main.
Enfin, les badauds, les amateurs de tout ce qui est anormal ou difforme, lesquels veulent se paver
ce phénomène ; comme ils vont voir, a la foire de Neuilly, un veau à deux tètes, ou un mouton à cinq pattes. — Telle est l'immense majorité de ses lecteurs, et il n'y en a pas plus d'un dixième qui soit, vraiment, « de la vache à Zola ■■
Ajoutons, maintenant, pour conclure, que l'espèce de vogue, malsaine, dont jouit M. Zola est la preuve la plus accablante de la dépravation du goût, en l'an de grâce 1887. Vogue hien fragile, du reste, et qui ne sera qu'éphémère. Qu'il vive donc le plus longtemps possible, en ce bas monde; car une fois mort, il n'aura jamais existé.
.Maintenant, passons au cadavre.
L'Assommoir, Une Page d'amour, N an j, L'Œuvre, La Conquête de Plassans, La Curée, Germinal, Renée, Au bonheur des dames.
Nous avons confère à la Description le rang qui lui appartient, en lui assignant le dernier. Mais encore, pour mériter ce rang ultra-modeste, taut-il qu'elle soit à son plan, à sa place et qu'elle ait sa raison d'être ; sinon, ce n'est plus au dernier rang qu'il faut la classer; elle n'a plus de rang du tout. Elle devient une faute de composition littéraire ; elle dc\ ient une tachL'.unc verrue.
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Or. à quoi rime, dans l' Assommoir, cette ignoble description du linge sale, si compiaisamment savourée par l'auteur. Il le palpe, il le flaire, il le dévore des yeux ; pour un rien, il en mangerait.
Qu'est-ce donc que Gervaise ? Une nature des plus vulgaires, d'abord, que la saleté de son linge n'est pas faite pour effaroucher.
Puis, blanchisseuse dans un bas quartier, elle savait fort bien, en ouvrant boutique, à quel genre de chemises et de chaussettes elle devait être exposée ; et sa seule ambition est, assurément, d'en avoir le plus possible à... récurer.
Cette description, si nauséabonde et si intempestive, est donc, en même temps qu'une faute de goût, une faute grossière de composition.
Mais est-ce à dire qu'un romancier, qui connaîtrait son art, ne pourrait pas, — sans y apporter, bien entendu, le cynisme de M. Zola — faire un inventaire de ce genre et lui donner même une valeur réelle, en le mettant en situation, c'est-àdire en en faisant une opposition, un contraste?
Ainsi, supposez que, pendant le siège, une femme du monde, riche et mère d'un jeune enfant, se soit trouvée, un jour, en pays étranger, réduite à la misère, à la faim.
C'est un cas parfaitement vraisemblable et qui. d'ailleurs, s'est présenté. Il faut qu'elle vive, ne fût-ce que pour le cher petit être qui pleure, en demandantdu pain. MaiscommentPMais que faire? Elle, qui n'a même jamais tenu une aiguille?
Elle se fait blanchisseuse,
— Oh ! parfaite, alors, cette description d'un linge sordide, « contrastant » avec cette blanchisseuse déclassée ; avec ses instincts, ses habitudes ; avec un passé tellement en opposition avec l'horrible présent. Alors, ce pénible tableau aurait, au moins, un motif, une excuse, au lieu d'être la débauche, purement gratuite, d'un cerveau malade et malsain.
Mais décrire pour décrire: décrire, sous soi, h tort et à travers, sans motif et sans discernement, cela fait rêver à un sourd, qui se jouerait du violon à lui-même; à un aveugle qui mettrait des lunettes.
Quoique tout h fait inutile, j'accepte la description de la forge, dans F Assommoir. C'est, au moins, cette fois, de la bonne... photographie. Et comme on ne saurait demander à M. Zola d'être un peintre, un artiste, on doit lui savoir d'autant plus gré de faire preuve de goût, dans ce genre modeste, que ce n'est pas dans ses habitudes.
Mais la décomposition du cadavre de la mère Coupeau, ses émanations nauséabondes, ses borborigmes, ses gargouillements intestinaux, ses ignobles ruissellements ; et quand on demande d'où vient ce bruit, Lantier et la Lorilleux répondant, à deux reprises : « Elle se vide !... » ça, ce n'est pas seulement le fait d'un cynique en délire, c'est le fait d'un pensionnaire de Sainte-Périne, section des... fatigués. Car, outre sa malpropreté, cette scène tombe là comme un aérolithe; et, après avoir prouvé que son auteur n'a pas la moindre notion de la décence la plus vulgaire, elle prouve en outre qu'il ne sait pas le premier mot du métier.
Ce qui, sans doute, a causé son erreur, c'est que Walter Scott et Balzac aussi ont décrit, et parfois longuement ; oui, comme lui ont décrit ; mais ils n'ont pas décrit « comme lui ».
Ces descriptions sont des cadres qui, plus tard, vont éclairer le tableau et lui donner tout son éclat et tout son relief.
Ainsi, dans la Recherche de l'absolu, la minutieuse description de la maison Van Claës, avec ses vieux meubles artistiques, ses tableaux des grands maîtres, transmis par les aïeux, augmentés
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par les Hls, non seulement ce long inventaire n'est pas une superfétation, mais il va faire partie intégrante de l'action et en doubler l'intérêt, lorsqu'on verra tous ces trésors, toutes ces saintes reliques s'engouffrer un à un dans le creuset du terrible alchimiste.
On trouve aussi, dans ce nième Assommoir, des centaines, des milliers d'expressions que M. Zola peut imprimer; mais qu'un écrivain, quia le respect des autres et de soi-même, ne saurait reproduire, même à Tétat de citation.
Une simple question, à ce sujet. Je voudrais bien savoir ce que dirait l'auteur de Pot-Bouille, le jour oii, par impossible, quelqu'un emploierait, devant M™^ Zola, une seule des expressions qu'il jette, chaque jour, par poignées, à la face de ses lectrices (? ? ?).
— « Pourtant, nous dira-t-il, ces peintures, ces gros mots, qu'on nous reproche, dans certains de nos ouvrages, « tout cela est vrai; absolument vrai ! »
La belle raison ! Mais... naturaliste que vous êtes, tout est vrai, tout! 1 .a boue, la fange, les égouts.
Et, puisqu'il faut parler votre langue, quitte
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à se rincer la bouche après, l'humeur, le pus, le fromage de Marolles, et ces immondices qui roulent carrosse, à partir de minuit, tout cela est incontestable, indiscutable.
Et puis, après ? — Est-ce une raison pour en offenser la vue, pour en offusquer l'odorat? Les carrosses en question, on les dérobe de son mieux ; on ne les hasarde dans la cite qu'aux heures nocturnes. Pourquoi nous les moutrer ? Faut-il donc vous signaler M. Domange comme un professeur de maintien ?
Nous vous l'a\onsdé)à dit : « L'art est le cJioix dans la vérité ; et c'est en cela même qu'il consiste ! »
Donc, ceux qui procèdent à l'encontre, non seulement ne sont pas des artistes, des peintres ; non seulement ne sont pas des photographes dignes de ce nom ; ce ne sont que des photographes de la dernière catégorie, sans goût, sans tact, sans intelligence ; bref, quelque chose d'innommable et d'innommé : moins que rien.
Après avoir démontré que M. Zola ne sait même pas jouer de la Description, l'une des deux seules cordes de son petit violon, nous allons racler un peu de la seconde : l'Observation, le Document humain ; et il nous sera facile de prouver qu'il ne pince pas mieux de cette seconde corde que de la première.
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Laissant de côté la vue de I^aris. prise du Trocadéro, avec laquelle l'auteur nous a si longuement bercés dans sa Page d'amour^ et dont il nous paraît inutile de bâiller ici, après tout le monde, nous nous arrêterons un instant à cette Page immaculée.
Sous prétexte de nous peindre au \ if l'àflollement d'une mère, dont l'enfant vient de tomber malade, subitement, il commence par nous décrire minutieusement « les clartés tantôt blanches, tantôt bleues de la lampe, et les taches rondes qu'elle envoie au plafond ». Or, il n'était peut-être pas indispensable de nous dire que le verre d'une lampe, qui est rond, projette des taches « rondes ». puisqu'il lui serait impossible d'en projeter de carrées.
Puis, au lieu d'envoyer tout de suite chercher un médecin, comme on fait en pareil cas, la mère se demandait « où l'enfant avait mal ? Et si elle ne désirait pas un peu de la potion de l'autre jour?... » (Textuel, bien entendu.)
Et, toujours au lieu d'aller au plus pressé, elle continuait, nous dit l'auteur, « de causer à sa fille... » pour « avec sa fille... » (De même qu'il a le tort de dire plus loin : « Tout d'un coup, » au
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lieu de « Tout à coup, n Encore un., solécisme. car la grammaire n'est pas comprise non plus dans le Documentisme.)
« La mère, ensuite, résistait au besoin de crier, » nous dit-il. — Pourquoi cette résistance ? C'est absolument faux. En pareil cas, elle crie, la mère!
Enfin, elle va chercher le docteur. Mais, comme il était absent, au lieu de demander à la bonne l'adresse d'un autre médecin, elle va sonner à une porte quelconque, pour demander cette adresse, et il se trouve justement — Pends-toi, Richebourg ! — il se trouve que cette maison est celle de son propriétaire, qui est justement médecin ; chose à laquelle, paraît-il, il lui eût été impossible de songer plus tôt.
Et si l'on note que nous n'en sommes encore qu'à la page 5, on comprendra que, pour critiquer le Document humain , in extenso, il faudrait être un Chevreul et s'être attelé à cette triste besogne, en sortant des bras de sa nourrice.
Nous avons dit que, quand il ne ramasse pas sa langue dans le ruisseau, il est plus précieux et plus ampoulé, à lui tout seul, que tous les échappés de l'hôtel de Rambouillet, Et nous allons en fournir la preuve.
Il nous dit. dans cette Page d'amour, à laquelle nous sommes bien forcés de revenir, à un autre point de vue : « La mère aurait baisé la main du
médecin ; une douceur coulait en elle... ses larmes tombaient sur la nudité innocente de l'enfant... » Qu'est-ce que viennent faire là cette « nudité » et cette o innocence »? Et qu'est-ce que ça me fait ? Il écrit, comme il décrit, sans savoir.
Puis, plus loin, il décrit comme il écrit. L'enfant vient de prendre sa potion. « La lampe » brillait très haut, avec sa flamme blanche. » Qu'est-ce que ça me fait? Des vêtements étaient épars.,. un corset gisait par terre... « C'était toute l'intimité d'une femme, violemment étalée .. » mais qu'est-ce que ça me f... fait ? Pour un rien j'allais parler comme lui.
Puis « la lampe (la fameuse lampe) éclaira la malade d'une lumière blonde ». Mais c'est donc tout un arc-en-ciel que cette lampe... de Damoclès, qui n'éclaire jamais que des niaiseries.
Enfin, quand l'enfant fut endormie, le monsieur qui nous fait voir ces machines-là nous aflirme, sérieusement, « qu'une somnolence, recueillie et comme soulagée, avait repris les tentures, les meubles, les vêtements épars ». Ah 1 ça, il veut donc qu'on aille lui chercher le docteur Blanche?
Et il nous apprend, à la fin de la scène, que « la lampe allumée, — l'éternelle lampe, — pâlissait dans le grand jour ; » comme il arrive naturellement à toute lampe qui n'a pas la prétention de lutter avec le soleil.
Nous n'en sommes qu'à la fin du i^"' chapitre, page 14. Et vous vovez que mon gaillard n'a pas j)erdu son temps. Qu'est-ce que ce sera donc plus
tard ^ On ose, à peine, se le demander. On rêve douches, menottes. On rêve... qu'on rêve !
Je pourrais relever des milliers de joyeusete's du même genre, dans cette Page d'amour (et partout ailleurs, du reste) mais je suppose que le lecteur est suffisamment édifié par le premier chapitre.
Passons, pourtant, à M"e Nana, pour l'acquit de notre conscience.
M. Zola avait sans doute entendu dire qu'à Paris, comme à Athènes, certaines courtisanes avaient été la glu, la pieuvre d'une époque. Mais le malheureux avait oublié que, si elles avaient pu être des vampires, c'est qu'elles étaient d'abord des charmeuses, des sirènes qui, à la beauté, joignaient le prestige, la grâce, l'élégance et l'esprit; et qu'après la bagatelle, il y avait de la conversation, comme dit Boireau. Il avait oublié que ces torpilleuses s'appelaient Aspasie, Sophie Arnould, Marion, Ninon, La Guimont, Marguerite Gautier, Et, ignorant de ces vérités si connues et qui, d'ailleurs, s'imposent d'elles-mêmes, quelle cavale a-t-il attelée au char de la galanterie ? M^^^ Nana, la fille à Gervaise et à Coupeau ; une espèce d'oie qui, au dire de l'auteur lui-même, fait son entrée en scène, les bras ballants et en se balançant sur ses palmes. Et, ajoute-il, si elle venait à manquer de mémoire, elle faisait haaa 1... avec un gros rire hébété. Et, pendant ce temps, tous les cous
étaient tendus, toutes les lorgnettes braquée?, toutes les poitrines haletantes; chez les plus vieux» comme chez les plus jeunes, c'étaient des moiteurs à la nuque, et des frissons, et des frémissements de tout leur être !
Comment, ce serait cette espèce de dinde qui les aurait fascinés à ce point ? C'est cette sauveuse du Capitole qui aurait courbé tout Paris à seS pieds?
Mais une Nana de ce modèle peut être, tout au plus, une des princesses de Bullier, ou une des reines de la Maison Tellier. (Un chef-d'œuvre, soit dit en passant; et qui prouve que, quand on a vraiment du talent, on peut et tout faire et tout dire.)
Donc, fausse comme im jeton, cette Nana! (étant donnée la fascination que l'auteur lui prête) ; fausse, ridicule, grotesque, impossible.
Fausse comme cette prétendue peinture des coulisses des Variétés, qui a causé une si douce gaité à tous les habitués de l'endroit.
.\ L'Œuvre, maintenant. Il est deux heures du matin: il pleut, il tonne; Claude court le long du quai. « Mais, au pont Louis-Philippe, une colèi'e de son essoufflement l'arrêta. )■
Nous n'en sommes qu'à la sixième ligne et voilà déjà le pathos qui commence.
11 rencontre Christine eft'ravée, effarée. « Mais.
ce qui la suffoquait, surtout, c'était... l'encaissement de la rivière. »
— Le fait est que c'est horrible à penser 1 « C'était la fosse profonde oîi la Seine coulait en cet endroit, noirâtre, des lourdes pilesdu pont Marie aux arches légères du nouveau pont Louis-Philippe.
— Je ne saurais dire avec quel intérêt )"ai appris, là, que les piles du pont Marie étaient « lourdes )) et que, en revanche, les arches du pont Louis-Philippe étaient « légères ». — Surtout quand je pense que c'est le contraire qui aurait pu arriver !
Puis, elle suffoque souvent, et bien facilement, cette demoiselle Christine, car, quelques pages plus loin: (-• Claude l'entendait se retourner, comme lui, dans son lit, avec d'infinies précautions, qui la suffoquaient. » C'est encore plus horrible !
Après avoir avalé des descriptions de la Seine, des quais, de n'importe quoi, ab hoc et ab hac, nous voyons Christine endormie, à demi nue, « baignée de lumière, et si inconsciente que pas une onde ne passait sur sa nudité pure ».
Nous savourons, comme il convient, cette pastille du Sérail, et nous voyons alors Claude peignant la gorge de Christine, toujours endormie.
Claude, oubliant la femme et, peintre avant tout, ne voyant que la ligne, le modèle. Il eût pu s'épargner cette peine, que Dumas avait prise avant lui, dans l'affaire Clemenceau, et d'une façon bien autrement magistrale. Mais voilà que Christine se réveille :
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« Dans un élan éperdu, elle ramena la couverture, elle l'écrasa de ses deux mains sur sa gorge, le sang fouetté d'une telle angoisse pudique que la rougeur ardente de ses joues coulajusqu'à la pointe de ses seins en un flot rose. >>
Comment, !e Grand Romancier a pu voir que cette « rougeur ardente coula jusqu'à la pointe de ses seins ?,.. »
Il a pu voir cela, de ses yeux, « sous la couverture, qu'elle avait ramenée sur sa gorge ?... » C'est admirable !
« Puis Christine ne bougea plus, pelotonnée^ repliée sur elle-même, bossuant à peine le lit. »
— Et d'abord, grand écrivain, c'est le verbe bosseler qu'il fallait employer là. Puis, vous ignorez donc aussi, vous qui pourtant ignorez déjà tant de choses, que plus on est pelotonné, replié dans un lit, plus le corps est en saillie ^
Enfin, quand Christine eut fini sa toilette, « son visage rosé ne gardait même pas l'humidité de l'eau... » Et pourquoi donc cela?... Je ne saurais dire, du reste, combien j'ai été ravi de cette découverte... carjel'avoue, j'avais craint, un instant, que ce charmant visage ne gardât l'humidité de l'eau, comme tous les visages; et l'on peut juger du soulagement que j'ai éprouvé, quand j'ai été délivré de cette angoisse.
Toutes ces fariboles, tout ce galimatias étaient loin d'être encourageants, sans doute. Pourtant, faisant appel à tout notre courage, oui, nous aurions alTrouté le second chapitre.
Mais, dans celui que nous venons de dépouiller, M. Zola, habituellement si technique et si précis en pareille matière, a commis une de ces omissions, une de ces désertions qu'il est impossible de pardonner à un naturaliste... tel que lui.
Christine est restée chez Claude de deux heures de la nuit à onze heures du matin, c'est-à-dire pendant neuf heures. Et je l'ai bien vue se déshabiller, se coucher, se remuer, suffoquer, à satiété; je l'ai vue aussi s'endormir, se découvrir, se recouvrir, se lever, se laver, se r'habiller ; j'ai bien vu tout cela ; mais...
Mais, si éthérée qu'elle puisse être. Christine n'a pas pu se soustraire à certains petits besoins, inhérents à la nature humaine.
Gomme tout le monde, elle mange, elle boit, Christine ; et, la veille, elle avait mange ; elle avait bu. Elle — a — vait — bu.
Or, du moment que M. Zola s'est dérobe, du moment qu'il a manqué à tous ses devoirs de documentiste ; du moment qu'il a brise... son vase ; brisé pour brisé, je préfère celui de Sully-Prud'homme, et j'abandonne M. Zola à sa honte et à ses remords.
Quant à La Conquête de Plassans, l'auteur y étale, d'abord, tous les trésors de sa palette; l'arcen-ciel n'est rien à côté.
Il nous montre, avec amour :
« La haute tigure noire du prêtre faisant une tache de deuil sur la gaité du mur blanchi à la chaux. « Puis; » Dans la poussière jaune au soleil sa soutane râpée qui semblait toute rouge. Des reprises en brodaient les bords ; elle était très propre, mais si mince, si lamentable que Marthe, restée assise jusque-là, se leva à son tour 1... »
Voyez-vous Marthe qui se lève, tout à coup, parce que la soutane de l'abbé était mince et lamentable !... Çà, c'est du Documentisme, retour des Limbes !
Revenons à la palette.
Un peu plus loin, « le visage de l'abbé se plaque de taches sombres ». Puis le soleil s'étant couché, « le prêtre, entrant dans l'ombre, ne fut plus qu'un profil noir sur la cendre grise du crépuscule».
Il ]>assa ensuite devant la porte de la salle à manger, « toute blanche de la clarté vive de la lampe ».
Enfin, il sembla à Marthe « qu'au fond de Tœil de l'abbé, d'un gris morne .^ d'ordinaire, une flamme passât brusquement, comme les lampes qu'on promène derrière les façades endormies des maisons ».
Ithos et pathos, patchouli et caléidoscope .
Cette prétendue conquête est, d'ailleurs, un des tours de passe-passe des plus ébahissants que je connaisse.
Dans cette intermmable « mystification », où
l'abbé est censé avoir conquis Plassans au dénouenaent, il se trouve qu'en réalité il a conquis, en tout et pour tout, son hôtesse, une espèce de momie, et que celle qui a fait cette conquête, dont je me soucie d'ailleurs comme d'un navet, c'est la vieille M"ne Rougon.
Du reste, j'ai probablement tort d'avoir traité M. Zola de mvstificateur en cette occurence. Il est plus probable, en effet, qu'au lieu de nous avoir jeté de la poudre aux yeux, il s'est tout simplement fourré le doigt dans l'œil à lui-même ; et qu'il s'est positivement imaginé que son héros avait gagné toutes les batailles, qu'il n'avait même pas livrées.
Ah ! c'est qu'il n'a pas la tête bien solide, ce pauvre M. Zola ; c'est que la logique, l'enchaînement des faits et des idées, la tenue des caractères, tout cela ne lui est pas très familier ; c'est que, si étroit que puisse être son petit sentier, il manque bien rarement d'y patauger.
Ainsi, dans la Curée, ayant besoin, pour réveiller ses lecteurs, de donner un coup de tam-tam et de pimenter un peu son ragoût... tout à coup, oubliant qu'il m'a dépeint son jeune homme comme un anémique, un efflanqué, un vanné, n'ayant plus que le souffle, — tout à coup, le voilà qu'il nous le fait apparaître dans la serre, comme un Casanova, comme un carme ; comme un tigre se livrant dans
sa jungle à vingt assauts, toujours couronnes de myrtes.
Il avait oublié que son lapin était vidé !
De même que, dans Germinal, oubliant que Jeanlin a eu les deux jambes broyées dans un éboulement, et que ces quilles — c'est l'auteur qui le dit lui-même — ont été fort mal « recollées »... il nous le fait, un soir, descendre à deux cents pieds sous terre, par l'échelle de fer, « avec l'agilité d'un écureuil 1 »
Le pauvre homme avait encore oublié que Jeanlin marchera toute sa vie avec des béquilles.
Il n'en fait pas d'autres. Et vous l'allez bien voir.
Dans ce même Geryninal, sept ou huit mille personnes se sont mises en grève, le lendemain de la paye. Lorsque cet argent est épuisé, on mange en vingt-quatre heures, — et on n'a pas dû se donner d'indigestion — les 3,ooo francs qu'on avait en caisse ; puis, on dévore en une journée, c'est encore l'auteur qui le constate, les 4,000 francs de l'Internationale.
M. Zola tire alors quelques bordées de droite et de gauche; il va battre les buissons, les champs — et même la campagne; puis, à son retour, « cinq semaines » après, jugez un peu de mon étonnement
en revoyant mes grévistes, toujours en grève et toujours sur pied. Il ne savait donc pas que depuis un mois tous ces malheureux devaient être morts et enterres r"
Mais non ; il ne sait pas ; il ne sait jamais.
Nous avons vu Renée, le premier acte seulement, bien entendu ; car, avec M. Zola, on voit tout de suite à qui et à quoi l'on a affaire.
Cette pauvre Renée a été violentée par un goujat. Et quand son père lui dit : Vous vous êtes donnée comme « une fille » ; au lieu de lui répondre tout naturellement : « non seulement, je ne suis pas une fille, mais je ne suis même pas une « coupable » ;je suis une « victime... » elle courbe la tête sous l'outrage ; et elle accepte, gaillardement, la main et le nom d'un misérable.
— Que reste-t-il à faire à un spectateur sérieux, après une exposition aussi fantastique?
A prendre sa canne et son chapeau, et à s'en aller au café-concert, en se disant : « Là, au moins, je n'entendrai que des bêtises voulues ; » et c'est ce que nous avons fait ; n'usant par là que du droit de légitime défense.
En movenne, comme nous l'avons déjà dit. on est suffisamment édifié sur les romans de M. Zola
20 TUKI.UTAINES
h la fin du premier chapicre. Pour Le Bonheur des Daines les premières pages seules sufriront à l'édification.
Après avoir vu les vitrines dans le jour, nous es revoyons le soir aux lumières.
« Du monde les regardait ; des femmes arrêtées s'écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et (attention, je vous prie) et les étoffes vivaient dans cette passion du trottoir ; les dentelles, avec un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin d'un air troublant-de mystère; les pièces de drap elles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleine tentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et //èi^, comme sur des épaules de chair, avec les batiements de la gorge et le frémissement des reins... (!! 1; (page i8).
Nous nous arrêtons là, ce cas, purement pathologique, ne relevant plus de la critique, mais de la faculté de médecine.
Du reste, le rôle de la critique est par trop facile, en pareille occurence ; puisque, pour faire de l'auteur un objet de risée universelle, il suffit, tout simplement, de le citer, sans commentaire.
Prenez n'importe quoi, du même auteur, vous retrouverez partout, avec le même parti pris de cynisme ou d'afféterie, le même décousu, la même incohérence, le même dévergondage, le même affollement. En un mot, il ne sait que bien rarement
Ci qu"il dit ; il barbote, il patauge, il se noie sans cesse ; non dans un fleuve, non dans un étang, non pas même dans un bassin ; il se noie dans une cuvette; sa cuvette, c'est-à-dire la plus petite et la moins propre, qu'il soit possible de rêver.
Et c'est ce monsieur qui a la prétention de suivre une série de personnages et d'en soutenir les caractères, pendant vingt volumes, quand il n'en a même plus conscience, au bout de trois chapitres.
."^i M. Zola était un Nemrod littéraire, nous n'aurions jamais songé à le chicaner sur des détails, ni même sur des fautes d'observation et de vérité, si nombreuses qu'elles soient. .. Nous nous serions dit : Il a bien d'autres lièvres à courir!
Mais comme ce modeste chasseur n'a la prétention que d'en courir deux, — et des plus maigres : n la description et l'observation, terre à terre » il faut bien le serrer d'un peu près sur un terrain aussi limité.
Quand on conduit, à grandes guides, un roman en huit étapes, a travers les événements et les angoisses, les revirements et les péripéties ; quand on embouche un clairon comme celui des Dumas et des Eugène Sue, ii est permis de perdre un instant sa route ; ii est permis de faire un couac, par hasard. Nîais c'est absolument défendu, quand on ne con duit qu'une cari-iole. en pleine Ruauce. et louicur
tout droit ; quand, loin d'emboucher la trompette, on ne souffle que dans un mirliton; quand enfin, lorsqu'on aurait tant de raisons pour être indulgent aux autres, on est, de tous les bêcheurs, le plus rogue et le plus dédaigneux.
M. Zola, « dédaigneux »! ! ! Et osant parler de ses maîtres comme on oserait à peine parler de lui-même... ça, c'est le comble .. du Documentisme !
P. -S. Nous venons de noircir beaucoup de papier pour démontrer l'incomparable nullité de M. Zola Nous nous sommes donné une peine bien inutile, car une seule citation, détachée du Ventre de Paris, aurait suffi largement, à elle toute seule, à cette démonstration.
En allant à la halle, M"^^ François aperçoit le corps d'un homme étendu tout de son long sur la route.
« Elle pensa, d'abord, qu'il devait être ivre... mais elle pensa ensuite, quand elle l'eut mieux regardé, qu'il était trop maigre... pour avoir bu!!! »
Il est bien clair, n'est-ce pas ? que l'homme qui a pu émettre une pareille insanité n'est pas en possession de ses facultés mentales; qu'il écrit à la diable, va comme je te pousse; et que, s'il peut avoir un éclair de lucidité, par hasard, il lui es
matërieUement impossible de composer un ouvrage qui se tienne et dont l'ensemble ait le sens commun.
Maintenant que le cadavre est disséqué, que le paon est plumé, passons à des exercices moins navrants.
ABDIQUER. — L'opération par laquelle un homme, qui connaît ses semblables, devrait toujours commencer, quand on lui offre cette couronne d'épines, qu'on appelle simplement une couronne, par abréviation.
ABEILLE. — A la bonne heure, celle-là ! Pas un défaut; rien que des qualités. C'est dire assez que \ ce n'est qu'un simple animal ! '
ABERRATION. — Etat normal de l'esprit humain , ; dans tous les temps, dans tous les pays, et qui continue à jouir d'une parfaite santé.
ABÊTIR QUELQU'UN. — Ce n'est pas toujours
facile; et c'est même souvent une impossibilité matérielle.
ABJECT, VIL, MÉPRISABLE. — Epithètes que
nous prodiguons aux autres, et qui ne "prouvent, f
le plus souvent, que notre ignorance de nousmêmes.
ABOIEMENT. — Un supplice, dont il nous serait si facile de nous délivrer, en en supprimant la cause; c'est-à-dire M M. leschiens, qui sont en train
1 de devenir les rois de la création.
\ Vrai, les chiens ont beaucoup trop d'hommes, à
d'heure qu'il est,
ABORDABLE. — Ne s"appliquc, généralement, qu'aux personnes qu'on n'a pas besoin « d'aborder ». Pour les autres, pour les ministres, par exemple, il faut se servir des mots : invisibles, introuvables, etc.
ABRÉGER. — Quand un avocat vous dit : « J'abrège », c'est la preuve qu'il sent lui-même qu'il a été long. . . et qu'il va l'être encore plus.
ABREUVER. — Signifie, au propre, c faire boire ». Mais il n'y a guère lieu de l'employer qu'au figuré, suivi des mots « d'injures, d'outrages, d'amertume, etc. ». Et à quoi cela sert-il, ]e vous le demande !
ABSENTS. — « Les absents ont tort », dit le proverbe. Excepté quand ils ne reviennent jamais. N'est-il pas vrai, messieurs les neveux et mesdemoiselles les nièces?
I ABSINTHE. — Amère au palais; la mort en bou- / teille; et très demandée, par conséquent.
ABSOLU. — Un czar. un sultan... un radical.
ABSORPTION. — Une politesse que le tabac rend au fumeur.
ABSOUDRE, ACQUITTER. — Une petite farce que MM. les jurés font quelquefois à M. Grévv.
ABSTINENT. — Le monsieur qui a une gastrite.
ABUS. — La façon dont nous nous servons des choses; surtout quand elles nous sont défendues par Esculape.
ACARIÂTRE. ACERBE. — Un moyen de se faire haïr des autres, sans aucun profit pour soi-même.
ACCÈS. — On a des accès de tendresse, de générosité. On n'a pas d'accès d'orgueil, d"égoïsme. Ça, c'est l'état normal.
ACCOMMODANT. — Se dit d'une personne qui subit toutes nos volontés, tous nos caprices.
ACCOUPLER. — Ça produit un « couple »... qui fait rarement la « paire ».
ACCOUTREMENT. — Manière de désigner la façon dont s'habillent... les autres.
ACCROIRE s'en faire). — C'est bien naturel; et c'est bien heureux. Si l'on se vovait tel qu'on est. on serait forcé de se conduire soi-même à Charenton.
32 TURLUTAINKS
ACCUSER. — Façon très répandue (surtout chez la femme) de se défendre, quand on a tort.
ACHETER. — Se dit d'un meuble, d'un immeuble; et aussi de la conscience et de l'amour.
ACIER. — Fer... civilisé.
ACOLYTES — Une bande... d'amis.
ACROBATES. — 11 en est — aussi — qui dansent sur la corde.
ACTEUR. — Qu'il ait de l'amour-propre, quand il a du talent, soit. Mais pourquoi de l'envie, et à quoi bon ?
ACTIONNAIRES. — Je me suis souvent demandé si ce sont eux qui ont précédé Robert Macaire, ou si c'est lui qui les a inventés.
ADDITION. — Petite opération d'arithmétique où M"e Joséphine ne se trompe jamais... à son détriment.
ADJUGER. — Le commissaire-priseur va adjuger, à cinq cent mille francs, un tableau qu'on croit de Raphaël. Un juge, réputé compétent, affirme qu'il est apocryphe. Le tableau tombe à cinq cents francs. Le propriétaire de la toile fournit la preuve de son authenticité; elle remonte à cinq cent mille francs, si ce n'est plus.
D'où il résulte qu'un tableau n'a aucune valeur.
par lui-même. C'est bien triste à dire pour MM. les collectionneurs.
ADOLESCENT. — Se métier : il tourne à l'homme.
AD PATRES. — Une contrée oîi les neveux ne cessent d'expédier leurs oncles par la pensée, en revenant du cercle.
ADULATION. — Si exhorbitante qu'elle puisse être, elle n'arrivera jamais au niveau de notre infatuation.
ADULTERE. — Tout concourt à nous y pousser : la curiosité, la perfidie, l'amour du fruit défendu etc. Par conséquent, quoi de plus humain?
AFFAIRES. — Pensées d'un négociant : « Les affaires ne sont vraiment fatigantes... que quand on n'en fait pas. »
AFFECTION. — On en éprouve aussi, parfois, pour les autres.
AFFECTIONNÉ. — Ce que j'ai reçu de lettres finissant par : « Votre Affectionné >' ; et qui m'étaient adressées par des gens que je « n'afTectionnais » pas du tout. <( Affectueux » serait, sinon plus vrai, du moins plus modeste.
AFFIRMER. — Verbe très actif, dont l'emploi est plus commode que celui des verbes : prouver, démontrer, convaincre.
AFFRONT. — Un des plus grands affronts que l'on puisse faire à beaucoup de femmes, c'est de les respecter.
AGE. — Pourquoi le cacher, chère madame? Si vous paraissez plus que votre âge, vous avez intérêt à l'afficher. Si vous paraissez moins, vous devez vous en glorifier.
AGITATEUR, DÉMAGOGUE. - Ce ne sont pas ceux-là qu'il faut blâmer; ce sont les idiots qui se laissent k agiter •>•>; les gogos qui leur tirent les marrons du feu,
AIDER. — Un franc e'goïste qui, au moins, était un égoïste franc, a pris pour devise : » Aidez-moi les uns les autres ! »
AGREABLE. — C'est, avant tout, le mal qu'on dit des autres. Le bien qu'on dit de nous ne vient qu'après.
AIGLE, LION. — « C'est un aigle! C'est un lion ! » dit-on, pour désigner un homme supérieur, un vaillant.
D'où il semblerait résulter que le plus grand honneur que l'on puisse faire à un homme, c'est de le comparer à un animal. Ce serait presque mon avis.
AIGUILLE. — Douce raccommodeuse! quand on pense que la « civilisation » a pu t'accoler à un fusil !
AIGUILLON. — Tout ce qu'on nous défend.
TURLUTAlNbS 35
AIMER. — C'est souvent quand une femme aime pour la seconde fois, qu'elle s'aperçoit seulement qu'elle n'a pas aime la première.
AINESSE. — Croyez-le bien, ce que les cadets déploraient jadis, ce n'était pas o le droit d'aînesse »; c'était seulement de ne pas être les aînés.
ALBUM. — Mirliton relié.
ALCOVE. — L'atelier de ces demoiselles.
ALGEBRE. LOGARITHMES, TRIGONOMÉTRIE. —
Il y a un moyen bien simple pour trouver tout cela éblouissant de clarté et palpitant d'intérêt : c'est de le comparer... au Documentisme.
ALIÉNATION MENTALE. — Nous demandions, un jour, à un médecin, à quoi l'on pouvait reconnaître la folie, proprement dite.
— A ceci, nous dit-il : c'est que les fous qualifiés n'ont qu'une folie ; tandis que les gens réputés raisonnables... les ont toutes !
ALPHABET. — On devrait en changer les lettres, par ce seul fait qu'elles ont servi à écrire : Nana, Pot-Bouille et la jUle Elisa.
ALLUMER. — « Allumer du feu... » comme dit M. Tout le monde. Pourquoi ne pas dire aussi : inonder de l'eau ?
ALLUMETTES DE LA RÉGIE. — Employées en grande quantité, il y a tout lieu de croire qu'elle^
pourraient, au moins, servir à éteindre les incendies.
ALTERCATION. — Façon de converser entre maris et femmes : entre t^endres et beiles-mères.
AMBITION.— « Quel dommage, pour les ambitieux, qu'ils soient ambitieux ! disait Calino. Car, s'ils ne l'étaient pas, il leur serait bien plus facile d'assouvir leur ambition ! »
AMI. — Un directeur de théâtre disait, un jour, à un auteur : Comment, vous ne voulez pas me faire une pièce pour l'été, vous qui êtes mon ami ^
— Et vous, qui vous dites mon ami, lui répondit l'auteur, vous voudriez me jouer en été !
Donc...
AMITIÉ (1').— C'est le dévouement... des autres
AMOUR. — Une passion. Et, par conséquent, une maladie, une folie.
La grammaire française interprétée par Aspasie : « Amour est masculin au singulier et féminin au pluriel... » D'oii il résulte, évidemment, que les femmes, seules, ont le droit d'aimer plusieurs fois.
AMOUR-PROPRE. — Il ne faut pas le juger d'une façon absolue ; il n'est que relatif. On ne doit le mesurer qu'à sa raison d'être.
Le plus colossal n'est donc pas, si grand qu'il
soit, celui des gens de mérite ; mais celui des ignorants et des sots, si petit qu'il paraisse.
AMPHIGOURI. — Harangue , plaidoirie , discours... Entin, tout ce qui se débite en public.
AMPHITRYON. — Un fastueux, qui gave des richards de truffes et de foies gras ; et qui, souvent, ne donnerait pas un morceau de pain à un pauvre.
AMUSANT. — C'est, avant tout, ce qui peut embêter les autres.
ANALOGUE. — Se dit, généralement, d'une chose qui n'a aucun rapport avec une autre.
ANALYSE. — Un travail qu'il est bon de n'appliquer qu'à son prochain, si l'on tient à ia vénération de soi-même.
ANARCHISTE. — Nous voyons dans le dictionnaire : « Anarchie. Etat d'un peuple qui n'a plus ni chef, ni autorité à laquelle on obéisse ; ni lois auxquelles on soit soumis. » C'est le chaos, par conséquent. Va pour le chaos. Mais comment fera-t-on pour y vivre? Prenons le cas le plus siujple et le plus journalier. Je vais chez mon boulanger pour acheter un pain (en admettant que je ne trouve pas plus simple de m'en emparer, de vive force...) Si le boulanger veut me faire payer ce pain quatre sous ; et si, moi, je ne veux le payer que deux, pourquoi céderai-je au boulanger ou pourquoi le boulanger me cédera-t-il? Etendez ce conflit à toute chose.
et savez-YOus ce que vous aurez dès la lin de la première journée? Un dictateur, tout simplement.
Et dire que nous en sommes arrivés, que nous sommes tombés à être contraints de rappeler des vérités aussi naïves!... Ah ! je crois que si le père Adam revenait sur la terre, il ne serait pas fier de ses enfants !
ANDROGYNE. HERMAPHRODITE. — « Monsieur et Madame, j'ai bien Thonneur de vous saluer ! »
ÂNERIE. — Il est probable que les ânes disent : « Hommerie », pour rendre la même idée,
ANÉVRISME, HYPERTROPHIE. — Dilatation du cœur. Ne saurait, par conséquent, s'employer au figuré.