PRÉFACE
Jamais existence humaine n'a été moins favorable au travail du biographe : ce grand peintre écrivait très peu et il écrivait mal. Il ne savait exprimer ni ses pensées ni ses émotions en paroles. Nous n'avons de lui ni correspondance ni journaux ; sa conversation, si les courtes sentences d'un homme aussi taciturne peuvent mériter ce nom, a laissé seulement quelques phrases qui sont parvenues jusqu'à nous. L'intérieur de sa maison nous est, pour ainsi dire, défendu. Ses contemporains n'y pénétraient pas et leur exclusion est la nôtre. De ses voyages nous connaissons approximativement les dates, et ses travaux d'après nature nous donnent quelques indications de son itinéraire. Quant à ses émotions en présence des belles choses de la nature, nous trouvons dans une de ses lettres une sortie humoristique de feinte jalousie à propos des montagnes de Carrare : « Dites à ce gros bonhomme de Chantrey (le célèbre sculpteur) que j'ai pensé aux milliers de livres sterling tirés par lui de ces précipices de marbre qui m'ont donné seulement une bouteille de vin aigre et un croquis, mais Chantrey mérite tout ce qui lui arrive de bon, quoiqu'il m'ait donné le spleen à Carrare. »
Un autre malheur pour les biographes de Turner est qu'ils ont entrepris leur travail trop tard. La plupart des personnes qui ont connu le grand peintre sont mortes et chaque année augmente la difficulté de recueillir quelque chose de nouveau sur lui. Nous avons souvent regretté qu'une modestie mal avisée nous ait empêché d'écrire cette biographie en 1 85 3, quand les témoins vivaient encore.
Nous n'avons pas connu Turner personnellement; du reste, il était à peu près inabordable, et ceux qui ont échangé quelques paroles avec lui ne pénétraient pas, pour cela, dans son intimité. Même les amis de
cœur, tels que Chantrey et M. Fawkes, ont probablement vu un cote seulement de sa nature, le côté humoristique, cordial. L'homme de génie semble avoir réservé ses pensées belles ou sublimes exclusivement pour son art. Rien de ce qui nous est rapporté des conversations de Turner ne nous donne accès aux régions supérieures de son intelligence. C'est encore une cause de désappointement pour ses biographes.
Il existe très peu de portraits de Turner. L'artiste a fait son propre portrait dans sa jeunesse, mais n'a jamais consenti à poser. Deux ou trois de ses confrères ont fait des croquis furtivement, et c'est dans ces croquis que l'on a trouvé les matériaux nécessaires à la médaille donnée par l'Académie en son nom et à la gravure dessinée sur bois par Sir John Gilbert. Le grand peintre était de petite taille, trapu, et d'une excellente constitution, mais dépourvu de toute beauté ou grâce physique. Ses manières et son genre étaient sans distinction, on pouvait le prendre facilement pour un petit capitaine de la marine marchande; ses habitudes étaient si parcimonieuses qu'il paraît douteux si l'on servait des repas réguliers chez lui, et de toutes les maisons aisées de Londres il est probable que la sienne était la moins bien tenue. L'art de Turner, si raffiné, si délicat, contraste tellement avec l'homme et son train de vie, que nous éprouvons la plus grande difficulté à concilier les deux. Notre imagination, en voyant les rêves rendus visibles par ce poète, lui attribuerait volontiers toute la culture, toutes les grâces personnelles. Le métier ingrat du biographe l'oblige à dissiper ces illusions.
Quand, de la vie de Turner, nous tournons notre attention sur son œuvre, nous sommes aussi embarrassés par la surabondance des matériaux que nous l'étions par la pauvreté des documents biographiques. La fécondité de ce grand producteur serait encore prodigieuse s'il avait eu l'habitude de travailler superficiellement, mais chaque dessin, même pour l'illustration d'un livre, est soigneusement composé et plein de détails infinis. L'œuvre de Turner est un monde que nous pourrions explorer pendant des années, et plus nous le connaissons plus il semble grandir. Sa vie nous enseigne ce que vaut le travail régulier et quotidien. Voilà un homme de génie qui ne gaspillait pas son temps dans la flânerie en attendant l'heure de l'inspiration ! Il se levait de bonne heure, fermait sa porte à clef, et seul avec son art s'y donnait entièrement, ne changeant rien à ses habitudes laborieuses une fois la richesse venue.
Vue de ce côté, c'est-à-dire du côté de l'art, la vie de Turner est un
exemple pour tous les peintres, et d'une manière plus générale pour ceux qui ont une mission sur la terre. Sa carrière a été couronnée d'un succès si brillant qu'il nous en fait oublier les moments d'amertume; mais pour bien apprécier sa persévérance souvenons-nous que ses tableaux les plus importants, aveuglément admirés aujourd'hui, ont été produits en dépit de l'indifférence des acheteurs et malgré les dédains de la presse contemporaine. \
Le lecteur français aura, nous l'espérons, une certaine indulgence pour le style de ce petit livre. 11 nous a semblé préférable de l'écrire directement en français au lieu d'invoquer le secours assez dangereux du traducteur. On peut s'exprimer en langue étrangère de façon à se rendre intelligible sans avoir la prétention de se mesurer avec les bons écrivains du pays. Et nous qui aimons les beaux-arts, nous sommes tous bien un peu Français, au moins par un côté de l'intelligence.