CHAPITRE PREMIER
Lieu de naissance de Turner. — Son père. — Son éducation. — Sa mère. — Absence de la vie de famille. — Commencements de la carrière artistique de Turner. — L'Aquarelle à la fin du siècle dernier. — Débuts de Turner dans cet art. — Coloration des gravures. — Thomas Girtin. — L'Architecture. — Turner admis chez Reynolds. — Il expose à l'Académie. — Il est reçu chez le docteur Munro.
Les chercheurs de contrastes en vue d'effets littéraires ont souvent comparé le lieu de naissance de Turner avec les sites enchanteurs dont il a célébré la beauté dans son art. Une rue étroite de Londres, sans aucune qualité architecturale, pas même le pittoresque des plus pauvres villages, bâtie uniformément en briques noircies par la fumée, et sans autre lointain que l'éloignement donné aux maisons vulgaires par Fépaississement du brouillard — une telle rue semble étrangement choisie par la destinée pour le berceau du peintre de la lumière, des eaux limpides et des ciels azurés. Ceci est un des nombreux cas où le désaccord entre le nouveau-né et son entourage est plus apparent que réel. Naître à Londres, voilà l'essentiel pour Turner; peu importe dans quelle rue plus ou moins prosaïque de l'immense capitale. Naître à Londres, c'était avoir accès dès l'enfance à l'art et auprès des artistes, tandis que l'enfant né en province est dépourvu de ces inappréciables avantages, malgré toutes les beautés naturelles dont le lieu de sa naissance peut être entouré.
Turner naquit dans Maiden Lane, Covent Garden, le 23 avril 1775 *. Il reçut les trois noms de Joseph Mallord William. Mallord est un nom de famille donné comme nom de baptême, selon un usage assez fréquent en Angleterre. Dans le commencement de sa carrière d'artiste, le jeune peintre s'appelait « William » simplement; mais, à peine devenu membre de l'Académie Royale, il prit ses trois noms, et signa des trois initiales.
1. Selon tous les biographes et selon M. Ruskin aussi; mais un correspondant attire mon attention sur l'affirmation de M. Cyrus Redding, auquel Turner aurait dit, en parlant des peintres du comté de Devon : « J'en suis, car je suis né à Barnstaple et non pas à Londres, comme quelques personnes l'ont supposé. » Quoi qu'il en soit, l'enfance de Turner s'est passée dans Maiden Lane, à Londres. La maison habitée par son père a été démolie.
Ce détail mérite l'attention du lecteur, parce que le grand Turner n'est pas le seul paysagiste anglais ayant le nom de William Turner. Un aquarelliste de mérite, mais ayant une réputation comparativement modeste, a également porté ce nom. On le distingue du grand Turner en ajoutant à son nom le nom de la ville qu'il habitait, Oxford, siège de la fameuse Université.
Le père du grand peintre s'appelait aussi William Turner. Il exerçait la profession de barbier et coiffeur, et était originaire du comté de Devon, d'où il alla, je ne sais pas précisément à quelle date, s'établir dans la capitale. Excellent père, il a fait tout son possible pour assurer l'éducation et l'avenir de son fils. Quand le petit Turner eut dix ans, son père l'envoya à l'école à Brentford, village suburbain situé sur les bords de la Tamise, vis-à-vis de Kew, où est maintenant le grand Jardin botanique. Turner a continué ses études, plus tard, à Margate, mais il n'était pas organisé pour recevoir une haute instruction littéraire Les peintres, en général (je ne parle pas des exceptions telles que
i. Les renseignements qui nous sont parvenus sur l'éducation de Turner sont imparfaits et difficiles à concilier. La critique suivante, par M. Monkhouse, les fera connaître au lecteur et en démontrera en même temps l'incohérence :
« Les renseignements donnés par M. Thornbury sont maigres, embarrassants et sans suite. Selon lui, ce fut en 1785 que Turner ayant appris à lire chez son père, sans apprendre l'écriture, fut reçu comme élève par M. John White dans son école, à New Brentford. En 1786, ou l'année suivante, il alla chez M. Palice, dessinateur de fleurs, à une académie dans le Soho, et en 1788 il fut envoyé à une école tenue par M. Coleman, à Margate. Quelque temps avant 1789, il devint élève de Thomas Malton, dessinateur en perspective, ayant une école dans le Long Acre, et pendant cette même année il fut reçu dans l'atelier de M. Hardwick, l'architecte, et dans l'école de l'Académie Royale. Pendant presque tout ce temps, selon M. Thornbury, il était occupé : i° à faire des dessins chez lui pour vendre ; 20 à colorier des estampes pour J. Raphaël Smith, graveur; 3° à dessiner d'après nature avec Girtin; 40 à dessiner les soirs chez M. Munro; 5° à faire des fonds au lavis pour M. Porden. Si Turner était vraiment aussi occupé de 1785 à 1789 et savait seulement lire (sans écrire) au moment où il commençait cette éducation extraordinaire, il n'est pas étonnant qu'il soit resté illettré toute sa vie ou que son esprit ait été incapable de recevoir et de s'assimiler les notions à la manière ordinaire. Passer quelques mois à l'école en qualité d'externe, puis quelques autres mois chez un dessinateur de fleurs; puis à l'école, a Margate, faisant des dessins pour vendre, étudiant la perspective sans fruit, transféré de pédagogue à maître de dessin pour être mis chez un architecte, une telle vie pour un jeune esprit de dix à quatorze ans suffit pour abîmer la meilleure digestion intellectuelle.
« De toute cette confusion, cependant, un fait ressort clairement : il est évident que Turner n'eut point d'éducation régulière, dans le sens ordinaire du mot, et, s'il parlait et écrivait invariablement comme un cancre, il n'est pas nécessaire d'en chercher la raison dans une qualité particulière de son esprit. »
io LES ARTISTES CÉLÈBRES
Rubens, Delacroix et Sir Frederick Leighton), lisent peu et ne sont pas précisément « nourris de la moelle des anciens ». Turner est resté toute sa vie non seulement ignorant de toute langue étrangère, ancienne ou moderne, mais incapable d'écrire correctement la sienne. Ses fautes d'orthographe sont surprenantes, et la prose de ses lettres, ainsi que ses informes essais en poésie, prouvent l'absence à peu près totale de cette faculté particulière de l'oreille qui apprécie les cadences.
La nature, en lui refusant toute autre expression, semble avoir voulu renforcer en lui les facultés qui conduisent à la peinture. Malgré son insuccès en littérature, il est probable que son esprit acquit une certaine expansion à l'école. Là, il a dû entendre au moins les grands noms de l'antiquité païenne et recevoir des notions d'histoire et de mythologie qui l'ont engagé plus tard à faire des voyages fructueux et lui ont inspiré d'importantes compositions. Jusqu'à la fin de sa vie, l'histoire de Rome et de Carthage conserva beaucoup d'empire sur son esprit. Quelque chose de l'antique poésie homérique est parvenu jusqu'à son âme, à travers les traductions anglaises. Virgile et Ovide ont eu leur influence aussi, mais je n'insiste pas sur le témoignage fourni par des tableaux, sachant bien que les peintres ont assez l'habitude d'illustrer des auteurs dont ils connaissent seulement certains passages choisis en vue d'une suggestion pittoresque.
L'influence des localités est aussi grande que celle des études, et Turner a probablement gardé toute sa vie des traces d'un enseignement qui n'était pas celui de ses pédagogues. A Brentford, il était tout près d'un des plus jolis endroits de la Tamise, avec une île d'une admirable beauté, et le noble paysage des coteaux de Richmond se trouvait assez à proximité pour fournir un but aux promenades ordinaires des écoliers. A Margate, le jeune Turner pouvait jouir du spectacle de la mer. Il est évident que ces premières impressions de jeunesse ont eu une influence durable. Dans son âge mûr, Turner acheta une villa à Twickenham, village situé à une lieue environ en amont de Brentford, et il resta toute sa vie un visiteur fidèle de Margate.
Nous avons dit que le barbier fut un père excellent. Il était non seulement bon et affectueux pour son enfant, mais son affection était fort intelligente. Il ne demandait pas mieux que de développer les talents de son fils. En sa qualité de barbier, il causait avec ses pratiques, hommes parfois distingués, tels que le peintre Stothard, auquel il dit un
TURNER ii
jour : « Mon fils sera peintre. » Le vieux William Turncr a vécu assez longtemps pour voir la complète réalisation de son rêve.
De la mère de Turner, nous savons peu de chose. Atteinte d'aliénation mentale quand son fils était encore tout petit, elle fut éloignée de la maison qu'elle avait troublée par son caractère violent. Ce fait suggère deux réflexions : la première, que le caractère taciturne et morose du peintre peut être attribué en partie à l'absence de la vraie vie de famille, à une enfance sans mère ni sœur; la seconde, que son extrême excentricité a pu lui être transmise par le sang. Turner n'était peut-être pas entièrement responsable de ses actions. Serait-ce un exemple de plus de la parenté mystérieuse entre la folie et le génie créateur?'
Turner commença sa carrière d'artiste de très bonne heure, et sur une échelle des plus modestes. Il avait même une petite salle d'exposition à lui et, par là même, un accès facile auprès d'un public nombreux et enclin à l'encourager. Il faisait de petites aquarelles, et sa salle d'exposition c'était la vitrine de la boutique paternelle.
Les premiers efforts de Turner étaient de faibles et timides imitations de ce genre de dessin au lavis, d'où est graduellement sorti l'art de l'aquarelle moderne. Si Turner avait vécu dans une petite ville de province, peut-être en serait-il resté là. Il gagnait même un peu d'argent, vendant ses aquarelles pour 2 ou 3 francs. En même temps il voulait avancer son instruction en copiant les lavis de Paul Sandby, le maître en renom à cette époque d'aquarelle primitive.
L'emploi de l'aquarelle, comme moyen de colorier une composition monochrome, s'étendait assez naturellement à la coloration des gravures. Cela nous semble barbare ou enfantin aujourd'hui, excepté pour les illustrations scientifiques où un lavis en couleur peut expliquer des différences de structure et donner des renseignements utiles. Quand Turner était jeune, on pensait autrement et le goût primitif de l'époque l'encourageait à colorier des paysages. Un jeune garçon, nommé Thomas Girtin, fut son intime ami, et tous deux travaillèrent assidûment ensemble à ce métier, qui avait du moins l'avantage de développer l'habileté manuelle. Girtin paraît avoir été doux et aimable, et si richement doué qu'on se demande encore aujourd'hui lequel des deux amis serait arrivé
1. Une coïncidence à noter est que la mère de lord Byron, sans être précisément atteinte d'aliénation mentale, avait la même violence de caractère que la mère de Turner, au point de perdre entièrement la tète dans ses accès de colère furieuse.
à la plus grande célébrité si la mort les avait également épargnés. Plus tard, dans la vie de Turner, quand il fut parvenu aux honneurs et à la fortune, il disait, en parlant de Girtin : « Ah ! si celui-là avait vécu, j'aurais pu connaître la faim! » Mais le pauvre Girtin, après une existence troublée par l'extrême délicatesse de sa santé, mourut de phtisie en 1802, à l'âge de vingt-sept ans. J'ai été initié de bonne heure à ses ouvrages par le célèbre peintre Leslie, qui l'admirait profondément. Peu d'artistes ont aussi complètement réussi à exprimer un sentiment poétique. Sa manière était large et simple; il dédaignait les artifices du peintre vulgaire, qui ne songe qu'à meubler sa composition, et chacune de ses aquarelles contenait une pensée, généralement une seule, dégagée de tout ce qui aurait pu distraire l'attention et diminuer la profondeur de l'impression. Du côté technique, il paraît que Turner admirait particulièrement l'art avec lequel Girtin réussissait les effets où la note dominante était le jaune doré. Leslie avait une égale admiration pour des gris d'une grande sobriété que l'on rencontre dans l'œuvre de Girtin plus souvent que dans les aquarelles éclatantes de nos jours.
Une autre circonstance à noter dans la jeunesse de Turner est son initiation à l'architecture. Un architecte nommé Porden l'employa pour faire des fonds1, et, un peu plus tard, un autre architecte, Hardwick, l'admit dans ses bureaux. Turner avait alors quatorze ou quinze ans, et ce contact direct avec l'architecture a probablement eu de l'influence sur les travaux de toute sa vie. Beaucoup de ses tableaux contiennent des fabriques, et Ton en trouve de presque toutes les époques dans une infinité de ses dessins et études.
L'intelligence artistique de Hardwick n'était point limitée à sa profession. Aimant et comprenant la peinture, il s'aperçut bientôt que Turner était trop bien doué de ce côté pour dépenser sa jeunesse à laver des ciels derrière des élévations à la règle. Il l'engagea donc vivement à devenir élève de l'Académie Royale. Le conseil fut suivi, sans doute avec de bons effets pour le jeune peintre, mais il est assez difficile de les préciser. Turner n'a jamais bien dessiné le corps humain, et, malgré les qualités brillantes de sa peinture, il ne peignait pas, à l'huile, d'une manière saine et durable. On ne doit pas oublier, cependant, que la peinture éphémère de Turner était celle de sa pleine maturité, et qu'en sortant de l'Académie il peignait simplement. Le portrait qu'il fit de lui-