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CHAPITRE X

La fécondité de l'imagination, qualité saillante de/Turncr. — Faiblesse du sens critique chez lui. — Son legs à la Galerie Nationale. — Turner n'était pas un simple observateur. — Somme de vérité dans ses œuvres. — Recherche de l'idéal. — Erreur de la critique intolérante. — Lacunes de l'art de Turner. — Sa supériorité dans les ciels. — Union de l'érudition professionnelle avec l'originalité.

Un court résumé des qualités de Turner pourra être utile au lecteur français.

La qualité qui distingue particulièrement Turner est la fécondité imaginative, et cette fécondité est rendue possible par l'immense étendue de ses études et par l'incroyable rapidité de son exécution.

Comme tous les très grands producteurs, Turner était peu embarrassé par le sens critique. Il ne distinguait pas bien entre son travail le plus précieux et une production inférieure. Son énorme legs à la Galerie Nationale comprend une douzaine de chefs-d'œuvre, beaucoup de toiles de second ordre, et une masse de choses que l'on a jugé prudent de ne pas exposer. Quinze tableaux choisis avec soin dans le travail de toute sa vie auraient représenté Turner plus favorablement que cette accumulation désordonnée. Le même manque de sens critique lui laissait souvent entreprendre des tableaux qui ne devaient pas et ne pouvaient pas aboutir à un résultat satisfaisant, mais son énergie était telle qu'il passait rapidement au delà et peignait plusieurs tableaux, parmi lesquels un chefd'œuvre, pendant qu'un autre artiste aurait songé et hésité en arrangeant les éléments d'un seul.

Turner a tant étudié la nature que ses admirateurs les plus passionnés lui attribuent une véracité consciencieuse, mais la constitution de son esprit était si essentiellement artistique, si différente de celle du simple observateur, qu'il ne pouvait toucher à rien sans le modifier par l'action du goût et de l'imagination. La somme de vérité dans ses ouvrages est très grande; il a certainement beaucoup exploré la nature, il a même annexé bien des vérités nouvelles au grand royaume de l'art, mais il n'a jamais été l'esclave de la matière. Ayant pour inspiration l'amour de la beauté, Turner fut forcément conduit à la recherche de l'idéal, et

9o LES ARTISTES CÉLÈBRES

ce n'est pas par la science qu'il conquit une si grande renommée, mais bien par cet idéal tant dédaigné du réaliste vulgaire. Le besoin d'idéal est au fond de tous les cœurs d'artistes~et de-littérateurs, mais-cette idéalité qui est l'inspiration de l'art peut s'exprimer sous des formes diverses. L'erreur de la critique intolérante et étroite est de croire que l'idéal a été épuisé par tel ou tel sculpteur grec, par tel ou tel peintre français ou italien. Comme Boileau n'a pas prévu Victor Hugo, la critique du xvme siècle était incapable d'imaginer un Turner. Le danger pour les Anglais de nos jours est de croire de leur grand paysagiste ce que toute l'Europe a cru de Claude Lorrain, qu'il avait épuisé l'art et la nature, et dit le dernier mot du paysage. L'art de Turner, quoique d'une étendue très vaste, avait bien aussi ses lacunes. Il s'intéressait peu aux forêts, il a très peu fait pour illustrer les magnifiques arbres de l'Angleterre. Les rivières du continent dans leurs longues courses à travers la campagne n'avaient pas d'intérêt pour lui; il lui fallait des ponts, des villes, des tours, des cathédrales, ou pour le moins quelque village ou château sur les rives. On trouve très rarement parmi ses nombreux tableaux une illustration des lacs de la Grande-Bretagne. Nous ne blâmons nullement ce grand peintre pour ces omissions, nous combattons seulement l'opinion exagérée que Turner aurait épuisé la nature.

Sa grande supériorité est dans les ciels. Par sa puissante mémoire, et une invention toujours prompte à suppléer ce que la mémoire ne suffisait pas à donner, Turner a fait des ciels d'une plus grande variété que ceux d'aucun autre artiste. Souvent ils sont admirablement composés, et presque toujours chacun d'eux a son caractère propre et bien déterminé. Les facultés extraordinaires du peintre lui ont permis de saisir les formes de tous les différents genres de nuages, et il les a rendues avec la hardiesse du génie, sans se laisser arrêter par la pratique plus simple et plus élémentaire des anciens maîtres.

Nos recherches nous amènent à cette conclusion, que jamais artiste n'a étudié ses prédécesseurs avec autant d'assiduité pour montrer autant d'indépendance dans la suite. Nous n'avons jamais vu tant d'érudition professionnelle unie à tant d'originalité, et l'explication de cette liberté doit se trouver dans la franche observation de la Nature, la grande et éternelle émancipatrice.

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