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CHAPITRE IX

Principales périodes dans la carrière de Turner. — Période imitative. — Commencements d'originalité. — Tableaux d'architecture. — Rome vue du Vatican. — Les chefs-d'œuvre de Turner : la Baie de Baies, Ulysse' se moquant de Polyphème, le Pèlerinage de Childe Harold {Italie), le Rameau d'or. — Tendance a négliger la substance des choses. — Disposition au rêve. — Tableaux du déclin de Turner. — Ses Vues de Venise.

Le travail de tout artiste peut être divisé en trois périodes. Dans la première, il s'essaie et tâtonne; dans la seconde, il exprime ses idées personnelles avec une puissance technique acquise et un style original; dans la troisième, qui est la période du déclin, souvent très courte, il donne un résumé affaibli de tout ce qu'il a senti, de tout ce qu'il a observé, une espèce de synthèse de ce monde imaginaire qui lui appartient en propre comme résultat d'une vie d'étude, d'invention et de rêves.

Chez Turner la première période est imitative : il imite Claude Lorrain, le Poussin, le Titien, et plusieurs autres maîtres, voire les peintres de marine hollandais, mais ses imitations ne sont point serviles et surtout n'ont jamais pour but l'assimilation permanente des qualités de tel ou tel artiste du passé; elles ont toujours un caractère expérimental* Il passe d'un maître à l'autre comme un jeune latiniste moderne peut imiter Cicéron ou César. Il semble avoir été guidé par deux motifs, une curiosité intelligente qui voulait pénétrer les secrets des styles et le désir de se mesurer avec ses plus illustres prédécesseurs.

Au commencement de la période imitative, la couleur de Turner est loin d'être pleinement développée. Elle est fondée sur une gamme mono* chrome, passant par le gris et le brun dans la direction de la pleine couleur et quelquefois accentuée par des notes isolées de couleurs brillantes, mais c'est là tout. La couleur arrive graduellement et peut être considérée comme développée vers i8i5, sans être encore éclatante comme elle le devint plus tard.

Il n'est pas facile de fixer nettement l'année où la première période fait place à la seconde. Le tableau intitulé Frosty Mo min g (Matinée de

givre), peint en i8i3, nous semble essentiellement original ; il paraît être une impression reçue directement de la nature et rendue avec une grande simplicité. On peut bien en dire autant de Bligh Sand (les Sables de Bligh, près de Sheerness). Ces deux tableaux sont des œuvres à la fois saines, savantes et originales, conçues et exécutées avec calme et sans la moindre intention apparente d'inviter à une comparaison avec les anciens maîtres. Sans doute Crossing the Brook (le Gué, ou le Passage du Ruisseau) , daté de 1 8 1 5 , garde dans sa belle composition des traces de Claude, mais cela ne va pas jusqu'à l'imitation. La scène est essentiellement anglaise, l'inspiration vient d'un pays que Turner affectionnait particulièrement. En revanche, on pourrait soutenir que le fameux Didon construisant Carthage n'est pas autre chose qu'un pastiche de Claude, et cependant il date de la même année. Le tableau de Didon est également contemporain d'une œuvre qui dépasse largement les anciens maîtres dans la connaissance du paysage alpestre, the Battle of Fort Rock, val d'Aoste, œuvre très puissante qui fait sentir non seulement la grandeur des passages des Alpes, mais aussi l'horreur d'un combattu bord de l'abîme. L'exacte vérité est que Turner, pendant une assez longue transition de l'état imitatif à l'état original, revenait facilement à l'imitation, et pouvait, dans la même année, produire déjà des œuvres d'une parfaite originalité.

Dans l'œuvre immense de Turner il y a toute une classe de tableaux qui ne méritent qu'une mention passagère : ses compositions d'architecture classique, très compliquées, très surchargées, et qui nous laissent parfaitement froids. On voit très bien l'artifice d'un peintre, on sent immédiatement que cela n'a jamais existé dans une réalité quelconque. Une inspiration reçue directement d'une ville réelle, quand même l'artiste se laisserait ensuite aller assez librement à sa fantaisie, garderait toujours quelque chose d'accidentel, d'imprévu, venant des hasards de la réalité, mais dans une vaste composition arrangée entièrement dans l'atelier, vous n'avez guère que de grandes masses artificielles, plus ou moins heureusement composées. Personne ne croit un instant devant les compositions babyloniennes de Martin, ou devant les scènes romaines ou carthaginoises de Turner, que Babylone, Rome ou Carthage aient ressemblé aux inventions de ces peintres. Nous aimons mieux la poésie pure et simple que ces constructions futiles et laborieuses. Un autre grand tableau architectural, Rome, vue du Vatican, avec Raphaël et la Fornarine au

premier plan, est malheureusement gâté par sa perspective à la fois enfantine et choquante H.

Ce tableau date de 1820. Trois années plus tard, le peintre produisit l'un de ses chefs-d'œuvre, la fameuse Baie de Baies, très riche composition dans laquelle il a résumé ses impressions du littoral italien. Le beau tableau de Cologne date de 1825. Ces années marquent un

l'église de brignal.

développement dans la direction de la couleur, qui devient de plus en plus splendide. Tout son éclat est atteint en 1829 dans le grand tableau: Ulysse se moquant dePolyphème. Ulysse et ses compagnons sont déjà en sûreté à bord de leur vaisseau, tandis que le malheureux Cyclopese tord

1. Dans le tableau en question, le dallage de la loggia semble s'incliner à droite de vingt degrés, et la première arche est de dimensions démesure'es en comparaison des autres. Le plein cintre de cette première arche est en dehors du tableau, heureusement, car avec un tel commencement, il n'aurait jamais pu être dessiné.

dans son angoisse sur un des sommets de son île, où ses énormes dimensions se confondent avec les rochers et les nuages. Le ciel est tout inondé par les rayons d'un magnifique lever de soleil, peint avec beaucoup de hardiesse en pleine couleur, sans crainte de la critique aveugle qui ignore ces sublimes spectacles dans la nature et s'oppose à leur imitation dans l'art.

L'année 1 832 se signale par un autre tableau remarquable, le Pèlerinage de Childe Harold (Italie). Comme la Baie de Baies était un résumé des beautés du littoral, celui-ci est une concentration des éléments les plus poétiques et les plus caractéristiques de l'intérieur. C'est un paysage riche, harmonieux, plein de charme, plutôt l'Italie de Claude que celle de Salvator Rosa, ayant un lointain de montagnes, une élévation abrupte et couronnée de tours au second plan, une rivière paisible avec un vieux pont fortifié, des arbres, un bel effet de couchant et un groupe de personnages heureux au premier plan, l'Italie des poètes et des rêveurs avant la renaissance politique et industrielle de nos jours.

A partir de 1 832, deux tendances s'accentuent dans la peinture de Turner : elle devient toujours de plus en plus claire et lumineuse, mais en même temps elle représente de moins en moins la substance matérielle des choses.

The Golden Bough, le Rameau d'or de Virgile et le lac Averne ont fourni à Turner le titre et le sujet d'un tableau exposé en 1834. Cette toile est si pâle de ton (excepté au premier plan), si mystérieuse et si peu substantielle que la terre, tout en étant d'une beauté exquise, et riche en détails gracieusement inventés, semble manquer de solidité. C'est plutôt un poétique fantôme du globe que le Great Globe it self de Shakespeare. Après la date de ce tableau, la disposition à peindre le rêve plutôt que la réalité s'accentue graduellement. Ce rêve est celui d'un peintre-poète ébloui par la lumière, enivré par la couleur, mais qui ne semble plus être en contact avec le monde matériel. Il y a des tableaux de Venise peints dans la décadence de l'artiste, tableaux dont la critique vulgaire s'est moquée assez librement, mais qui, une fois leur intention comprise, doivent certainement être classés parmi les plus exquises expressions du sentiment artistique. Ils sont très opposés à l'interprétation terre à terre de Canaletti, ils n'ont rien de commun avec la crudité photographique de la peinture italienne de nos jours; ce sont des visions plutôt que des copies d'une réalité quelconque, mais des visions comme celles qui han-

tent les cerveaux des grands poètes au déclin delà vie. Déjà, en 1839, le célèbre tableau du vaisseau le Téméraire (remorqué par un bateau à vapeur qui le conduit vers le chantier où il doit être démoli), montrait cette tendance ultra-poétique. Le vaisseau n'est pas une réalité mais bien une espèce de vaisseau fantôme, pâle, éclairé par une lumière impossible, et nous sommes parfaitement convaincus que la puissance extraordinaire de ce tableau sur l'imagination doit moins être attribuée à son splendide ciel de soleil couchant qu'à ce caractère fantasmagorique du vieux vaisseau de guerre. L'imagination, même du simple spectateur, refuse de s'accommoder des choses par trop réelles. Turner n'a jamais été un réaliste dans le sens étroit de ce mot. Il a beaucoup vu, beaucoup appris de la réalité, mais ne lui a jamais sacrifié son imagination. A la fin de sa carrière, dans sa courte, mais rapide décadence, la réalité lui échappe pour toujours, l'imagination lui reste, affaiblie, mais encore avide de lumière, de couleur et de poésie.

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