‹ Turquie agonisante [par] Pierre LotiChapitre 20 sur 22 · DANIEL KLEIN · texte numérisé non relu

DANIEL KLEIN

Ingénieur forestier.

Fragment d'une lettre que m'écrit un notable Turc de la ville de Brousse.

Gomme vous le savez, pendant la guerre

turco-russe, ce sont encore les Monténégrins, ces coupeurs de nez et d'oreilles, qui s'étaient lancés les premiers, surprenant à la première rencontre les réguliers turcs et les martyrisant, et faisant de leurs figures de véritables effigies d'orangs-outangs. L'Europe était alors plus bienveillante pour les pauvres Turcs puisque les photographies, représentant une vingtaine de malheureux défigurés, envoyées à la presse par mes soins pour que l'opinion publique fût édifiée, trouvèrent place dans le Graphie, le périodique anglais bien connu. Les autres journaux cependant n'en soufflèrent mot.

Il serait facile de retrouver encore chei

Abdullah frères, photographes à Péra, les clichés de ces photographies. Mais, pour le cas où cela ne serait pas possible, se trouverait-il en France un journal illustré qui consentirait à reproduire un groupe de vieillards encore en vie, de ceux qui, durant la guerre turco-russe, furent abominablement défigurés par les mêmes Monténégrins sauvages et inhumains?

Fragment de ta lettre que m'adresse la Ligue de la Défense nationale turque.

... Et lorsque nous restions stupéfaits dô notre abandon par la France que nous avions appris à aimer, c'est vous qui nous avez rappelé qu'en dehors et bien au-dessus de cette nouvelle France financière, âpre et jouisseuse, aveuglée par les reflets de son fétiche d'or, vit toujours la France que nous connaissons, la France intellectuelle et morale, la vraie France,

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qui pendant de longs siècles a patiemment édifié sa grandeur sur de nobles traditions de justice, de moralité et de solidarité humaine.

C'est à elle que les financiers arrogants doivent leur existence; c'est de son prestige qu'ils abusent lorsque, sous l'empire de la passion aveuglante du lucre, ils prostituent à de bas appétits le fruit de son travail, qu'elle leur a confié pour servir à l'extension de son influence civilisatrice, et au relèvement moral et matériel des peuples moins heureux- Cette France, souvent lointaine, distraite par le travail de la pensée, ignore les abus qui se pratiquent en son nom. C'est vous encore cette fois qui, à la tête d'un petit groupe d'amis dévoués à la cause du Droit, avez assumé la tâche de la réveiller.

Lorsqu'elle le sera, qu'elle aura déchiré le voile de mensonges et de calomnies dont on a couvert ses yeux, et que, dans toute leur hideuse réalité, elle contemplera les crimes indescriptibles qui se perpètrent au nom de la Croix,

emblème de l'amour fraternel, frémissante d'indignation et d'horreur, elle n'hésitera pas, nous en sommes sûrs, à élever la voix, et à faire sentir le poids de sa colère à ceux qui oublient trop que la devise : « La Force prime le Droit » n'est pas la sienne, et qu'elle est jalouse de ses hautes traditions... etc., etc..

Signé : houloussi,

Président de la Ligue de la Défense nationale ottomane.

Lettre que rrCadresse un étudiant 'polonais de V Université de Vienne.

Quand les Polonais, après trois insurrections désespérées, furent définitivement battus, ils se réfugièrent en France et surtout en Turquie où ils furent reçus avec une générosité admirable. Et cependant, c'est la Pologne qui, de toutes les nations européennes, avait fait le

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plus grand tort à la Turquie, surtout pendant la guerre de 1683. Cette générosité avec laquelle les Turcs nous accueillirent est un exemple sans pareil. Le sultan d'alors, Abdul-Medjid, en protégeant ainsi les réfugiés polonais, risquait cependant de s'attirer une guerre terrible.

Votre livre nous a causé une consolation si grande que je ne puis vous l'exprimer. Le directeur de notre Université, un vieillard respectable, qui avait vécu vingt ans parmi les Turcs, s'écria presque en pleurant, après avoir fermé votre livre • c Vraiment il a élevé un monument impérissable, non seulement dans le cœur des Musulmans, mais encore de tous ceux qui les connaissent », etc..

Fragment d'une lettre que m'-écrit une dame russe,

La photographie que vous reproduisez sur la couverture de votre livre a remué tous

mes plus tristes souvenirs. Je suis une vieille femme, monsieur, et, en 1877, lors de cette campagne de Turquie qui fut le premier déchaînement d'une Europe imbécile contre ces infortunés Turcs, j'étais en qualité de sœur de charité sous les murailles de Plewna. Combien de pauvres Turcs n'ai-je pas vu amener à peu près dans l'état dans lequel a été mis l'original de la photographie que vous avez fait reproduire! Ils avaient été mutilés par des bandes serbes, bulgares et monténégrines, ces atroces Monténégrins surtout, qui portaient comme croix d'honneur pendues à leur ceinture, les oreilles des Turcs qu'ils avaient martyrisés avant de les tuer! Et cela on l'oublie, de même que la résignation de leurs victimes, qui avaient la force de ne pas les maudire. Et toutes ces atrocités se pratiquaient au nom de la religion chrétienne, en l'honneur de la Croix du Christ I

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Lettre que m'adresse un lieutenant de vaisseau français, au retour d'une campagne dans le Levant»

J'étais nourri des classiques et plein d'admiration pour la nation grecque, quand je suis arrivé pour la première fois dans le Levant, en Crète. M. Venizelos présidait alors, avec l'astuce et la mauvaise foi que vous connaissez, aux destinées de l'île.

Après deux ans de séjour, je suis revenu avec un dégoût profond pour tout ce qui est grec, et une immense pitié pour le bon, le doux, l'hospitalier peuple turc, opprimé par ses propres chefs, spolié, assassiné par les orthodoxes chaque fois que ceux-ci en trouvent l'occasion. Je ne puis vous dire avec quel sentiment de soulagement j'ai entendu votre voix s'élever enfin pour démasquer les mensonges

et exciter la pitié envers ces malheureux innocents que l'on tue et dont en outre on souille la mémoire.

Lieutenant de vaisseau,

Lettre d'un religieux français de Scutari pvbliée par M. Jean Tharaud dam sa brochure La Bataille à Scutari. .

...Vous me trouvez turcophile, chers parents. Comment ne le serais-je pas! Voilà vingt-trois ans que je vis au milieu des Turcs, que j'apprends à connaître l'âme de ce peuple, ses qualités de cœur, sa large tolérance, sa foi profonde en Dieu, son respect de l'autorité, sa vaillance, son patriotisme. Tous les journaux catholiques de France peuvent parler de croix contre le croissant, ils négligent d'ajouter que cette croix est tout ce qu'il y a de plus grecque. Et, vraiment, ils oublient trop que depuis des

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années déjà la Turquie donne à nos religieux le pain que la France leur refuse... Les mensonges d'une presse vénale ou mal informée n'y changeront rien, les Turcs font la guerre en soldats; les Balkaniques la font en bandits. Les journaux peuvent parler des atrocités turques, mais les atrocités des États orthodoxes dépassent en horreur tout ce qu'ont fait les Turcs dans le passé. Des lettres écrites par nos frères de Salonique et de Chio; d'autres lettres adressées par des parents aux enfants de nos écoles pourraient vous édifier sur la soi-disant civilisation de ces petits peuples prétendus chrétiens.

Lettre que m'écrit un notable français de Salonique,

Salonique, 21 mars 1913.

Mardi, 18 courant, sur les quatre heures et demie du soir, le roi Georges de Grèce, revenant

d'une de ses coutumières promenades à pied, fut mortellement atteint d'une balle de revolver tirée par une sorte de déséquilibré. Un aide de camp accompagnait Sa Majesté. Deux gendarmes Cretois suivaient à une certaine distance.

L'assassin, aussitôt arrêté, fut interrogé par un officier grec. Voici les paroles textuelles de cet officier : « L'assassin parle trop purement notre langue pour que ce ne soit pas un Hellène. )) En effet, il avoua s'appeler Alexandre Skinas, être grec et professeur. Ces choses vous sont coonues. Ce que vous devez ignorer, ce que, du moins, on a précieusement caché, ce sont le» scènes qui suivirent.

Soldats et gendarmes crétois se ruèrent dans ce quartier avec cette soif de massacrer, de tuer qui paraît être la plus grande jouissance des peuples balkaniques. Je vis trois égorgements sous mes yeux, dont un d'un pauvre vieux mendiant nègre. Les officiers disaient à ceux qui portaient le fez, de l'ôter, car ils n'é-

talent pas maîtres de leurs hommes. Aux balcons, les dames grecques criaient : tuez-les, tuez-les. On estime, comme nombre le plus bas, à une centaine le nombre des victimes.

Une élève du cours des jeunes filles de la mission laïque et un garçon du lycée, tous deux musulmans, ont eu leurs parents assassinés. Le père de ce dernier, Kapandii effendi, ne rentrant pas chez lui sa femme affolée court les postes de police. On la reçoit avec *ies sarcasmes en lui disant que son mari repose en lieu sûr. Cette victime très connue, notable d'ici, tuée à sa porte, est transportée au loin pour enlever la preuve du crime.

Le lendemain, les journaux — par ordre — affirment que la gendarmerie Cretoise a été admirable dans cette horrible soirée.

Hypocrisie et cruauté.

Censure préalable et impossibilité d'établir la vérité.

Voilà des faits nouveaux — si j'ose m'exprimer ainsi — et absolument contrôlés.

Documents officiels contrôlés, et qui furent publiés en premier lieu par le Gil Blas.

180 paysans turcs brûlés vifs.^

Sans même parler des 5.000 soldats bulgares du général Kordatcheff, qui, le samedi 27 octobre, fusillaient 5.120 musulmans, et auraient tué jusqu'aux orthodoxes, sans l'intervention du métropolite, rappelons les événements de Kulkund.

A Kulkund, du caza d'Avret- Hissar, les villageois turcs furent appelés par les Bulgares de Montoul, sous prétexte de les faire inscrire dans un registre. C'était un mardi, quinze jours après l'occupation. Ils furent amenés dans une djami ^mosquée) «i 14, les comitadjis bui-

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gares, accompagnés de villageois bulgares, ont divisé les Turcs en groupes de huit personnes et après avoir mis de la paille arrosée de pétrola les ont brûlés.

Le nombre de Turcs brûlés dans la localité s'élève à 180 personnes.

Puis les Bulgares ont brûlé 200 garçons et ont amené avec eux 58 jeunes musulmanes, au village de Montoul.

Seulement 60 familles de la localité de Kulkund ont pu échapper à cette tuerie.

Des faits analogues se sont déroulés à Poroy- Zir, Poroy-Bala, Orgamli, Reyan, Durlan, Zchirnal, Dédéagatch, Stroumnitza, Garnach-Zir, Zioran, etc.

Les villageois de Petritch, Menlek, Demir- Hissar, Angista, Vilasta, Koutta, Chililan ont été exterminés.

Les armées bulgares et balkaniques semblent avoir voulu procéder à l'extermination systématique de toute la population paysanne islamique.

Dans les régions de Serrés, Cavalla, Demir- Hissar, plus de 70.000 musulmans ont été suppliciés et massacrés, sous l'œil des officiers bulgares.

Je reçois d'un groupe de Juifs de Salonique la protestation suivante, qui est toute à l'honneur de la race israélite :

Cher maître,

A la page 119' de votre livre, vous dites : c Pauvres Turcs, les voici reniés même par les Juifs de Salonique. »

Au nom de tous mes coreligionnaires, je viens protester contre cette affirmation. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs amis les Turcs. La lettre à laquelle vous faites allusion pour l'attester, et que le Temps s'est empressé de reproduire, est l'œuvre d'un Grec, fonctionnaire au bureau de la presse d'ici, qui

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