‹ Turquie agonisante [par] Pierre LotiChapitre 21 sur 22 · Page 126 de cette nouvelle édition · texte numérisé non relu

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pour la circonstance a cru politique de mettre un nez juif; elle a été publiée dans un petit journal grec gouvernemental de langue française, fondé pour attirer les Juifs, tous de culture française, à l'hellénisme.

Non, cher maître, les Juifs d'ici n'ont pas renié les Turcs; ils n'ont pas oublié que, à l'époque où toute la chrétienté, liguée dans une commune pensée de haine, traquait de toutes parts leurs ancêtres errants à travers les mers en quête d'un gîte, le Turc leur ouvrit larges les portes de l'hospitalité. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas renié leurs amis les Turcs. Ce petit fonctionnaire grec en a menti. L'attitude des Juifs de Salonique a été héroïque lors de l'entrée des armées grecques dans la ville. Risquant les pires représailles de la part des soldats ivres de leurs victoires, les Juifs, malgré des injonctions directes, refusèrent énergiquement de pavoiser aux couleurs helléniques. Ils observèrent une réserve si digne et si sincèrement attristée qu'ils s'attirèrent,

durant plusieurs jours, les haines et la colère de la populace et de la soldatesque. On viola leurs femmes, on pilla leurs maisons, on les maltraita, on les emprisonna, et on fît peser sur eux, pendant une semaine, la menace d'un massacre en masse.

Encore aujourd'hui, après trois mois d'occupation, malgré des avances pressantes, des protestations de sympathie, de fervente amitié, les Grecs n'ont pu obtenir que les Juifs renient les Turcs. La conversation du Grand Rabbin avec le roi de Grèce, que tous les journaux ont publiée, en est la preuve évidente. La mémoire de notre peuple est fidèle et tenace : l'empreinte de la reconnaissance ne saurait s'en effacer.

Je ne donne pas le nom des signataires, par crainte de leur attirer de cruels châtimenii*.

p. LOTI.

NOTES COMPLEMENTAIRES 271

L'opinion de Frédéric Masson, de l'Académie Française.

Je suis convaincu, depuis que j'ai été en Orient, il y a quarante-cinq ans, que, sans les Turcs, voilà longtemps qu'il n'y aurait plus un catholique romain dans l'empire ottoman.

Encore une des lettres que m'adressent mes lecteurs inconnus.

J'ai vécu en Orient les trois meilleures années de ma vie; j'y ai été en relation avec toutes les races. Je puis d'autant mieux dire combien est profondément justifiée votre sympathie pour les musulmans, combien vrai le jugement que vous portez sur la bassesse, la rapacité et la lâcheté des levantins chrétiens.

272 TCRQCIE AGONISANTE

L accord de tous cexuc qiei ont vécu en Turquie est unanime là-dessus. J'en causais l'autre jour avec un de vos collègues de l'Institut, qui a longtemps séjourné là-bas et son avis était que si les Turcs ont massacré les Arméniens, c'est qu'il y avait à leur haine des causes profondes, dont les moindres sont le vol et l'usure que ces gens-là pratiquent à l'excès contre les pauvres paysans musulmans.

Et pourtant, qu'on est tranquille là-bas, chez eux, et libre, loin de nos menteuses formules de liberté! Et quelle sécurité, à toute heure de jour et de nuit, même au fond des campagnes !

Merci pour votre geste, de vous être penché sur nos amis les Turcs, merci pour avoir, le seul en France, au milieu des croassements d'une presse ignorante ou vendue, dit les mots qu'il fallait dire !

M. GROSDIDIER DE MATONS, Licencié ù-lettres, profeiaeur cTBistoirt,

VOTES COMPLEMENTAIRES 273

Extrait d'une lettre que m'écrit un lieutenant de vaisseau français.

Mars 1913.

Si je n'ai pas encore eu la chance de vi%Te en Orient, j'ai au moins connu un Bulgare. Il était au Borda avec moi et j'avoue ne pouvoir prononcer le mot de barbare sans que quelque chose de lui ne traverse ma mémoire. Et voici le trait qui maintenant se présente; il nous disait à table : c Moi, j'ai tué mon homme à seize ans, et pas au fusil, au couteau. > La façon dont, dédaigneux des fourchettes, il portait la nourriture à sa bouche était un commentaire ne laissant guère de doute sur sa familiarité avec les instruments tranchants.

IS

Lettre écrite par un petit matelot français de l'eS' cadre internationale à son capitaine.

Patte du Lac, à Scutari, 19 mai 1913.

La première nuit, nous avons été obligés de coucher dans la cour de la caserne, vu que la caserne était occupée par les Monténégrins; ils avaient tout chaviré dans cette caserne et c'était infect partout. Les Monténégrins, avant de s'en aller, fouillaient dans le magasin d'armes et d'habillements abandonnés par les malheureux Turcs et ils emportaient tous des chargements. Pendant que je visitais les chambres, j'ai rencontré un pharmacien autrichien connaissant très bien le français et qui habitait à toucher la caserne ; il m'a parlé de la misère qui a sévi pendant le siège et des atrocités des Monténégrins qui massacraient les blessés turcs aban donnés dans la caserne] les premiers jours de leur entrée à Scutari, ils ont envahi toutes les

NOTES COMPLEMENTAIRES 275

maisons et pillé partout, en incendiant à leur départ. Enûn il m'a montré que lui aussi avait souffert, sa maison a été percée par les obus et toute pillée ensuite.

xxxt

Traduction de la lettre d'un jeune sous-lîetdenant turc, qui m'est envoyée par sa sœur.

Tchataldja, mai 1913.

Ma jolie grande sœur, Néjad vient de rentrer de son congé; il m'a apporté le livre que tu lui avais donné, c'est-àdire la Turquie agonisante de Pierre Loti. Accroupis hier, le soir, dans un coin de notre misérable campement, à la lueur de la flamme mourante d'une bougie, nous commençâmes à le lire et nous nous mîmes à pleurer. Nous attirâmes bientôt l'attention des soldats. Ils s'approchèrent doucement un à un, comme s'ils craignaient de troubler nos pleurs et notre isolement. Nous leur dîmes ce que nous lisious \

ils firent aussitôt un rond autour de nous, comme toujours lorsque, pendant nos loisirs, nous leur faisons des lectures. J'ai tâché de leur traduire quelques lettres des plus émouvantes que contenait le livre et j'ai vu alors qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit : « Allah 1 Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc des Chrétiens qui aiment les Turcs? Et c'est un Français qui écrit cela? Bravo, Français, qui a su comprendre que nous ne sommes pas des fanatiques barbares, féroces, comme prétendent les chrétiens orthodoxes. » Un autre : c Au lieu de prétendre que les Turcs sont barbares, il vaudrait mieux voir ces lâches Bulgares et alliés qui ont commis tant de crimes. » Un autre, dans son emportement, s'écria : c Ah! si j'attrape un Bulgare, je le mangerai tout cru pour venger le sang de nos pauvres victimes. » Mais tout à coup on entendit un cri ; < Dour! » (Arrête), qui semblait venir des profondeurs des ténèbres et se prolongea sinistre bien loin dans la vallée. C'était la senti-

NOTES COMPLEMENTAIRES 277

nelle en faction, devant les tranchées, qui avait crié, et nous nous jetâmes sur nos fusils. L'officier de veille alla en avant, accompagné de deux soldats. Après dix minutes d'attente anxieuse, ils reparurent, accompagnés d'un autre homme. La clarté pâle de la bougie nous montra son visage : c'était un soldat bulgare. < Camarades, nous dit l'officier, je vous amène une visite. » Et le Bulgare se baissa jusqu'à terre pour nous saluer. Nous lui rendîmes son salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de lourd nous empêchait de le questionner.

Nos soldats l'examinèrent de la tête aux pieds : c'était tout à fait un type de sauvage, un homme maigre, âgé, très pâle, les cheveux et la barbe très longs, les habits déguenillés. Enfin on le questionna. Depuis quatre jours il n'avait rien mangé ; leurs provisions n'étaient pas arrivées et il priait qu'on lui donnât quelque chose. Un soldat turc tira de son sac un gros morceau de pain, des olives, du fromage et les donna & l'enaenai de sa race comme il eût

fait à un frère. Le Bulgare, après s'être rassasié, nous ait que leur nourriture manquait très souvent. Les nôtres l'invitèrent à venir chaque soir prendre sa part de pain qu'on lui garderait, et le Bulgare revenait, chaque soir à la même heure, manger et retournait dans son camp. Au fur et à mesure la sympathie vint. Nos soldats lui taillèrent les cheveux, le rasèrent, et lui donnèrent de quoi coudre ses habits. Celui qui le soignait le plus était justement celui qui sous l'impression du livre de Loti avait annoncé qu'il mangerait tout cru le premier Bulgare qu'il attraperait.

Un jour, le Bulgare ne vint pas; on garda sa part pour lui remettre à son arrivée. Il revint le lendemain, mais il nous dit que c'était la dernière fois, car son officier s'étant aperçu qu'il venait au camp turc, l'avait fait battre et lui avait défendu de venir chez nous prendre son pain...

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