‹ Turquie agonisante [par] Pierre LotiChapitre 5 sur 22 · AUTRE LETTRE ITALIENNE · texte numérisé non relu

AUTRE LETTRE ITALIENNE

Si j'ai parlé de « cercle isolateur », c'est que, depuis la publication du précédent article, j'ai dû recommander que toute lettre portant le timbre d'Italie fût a priori jetée au panier.

Qu'il me soit permis d'établir à ce sujet un parallèle entre nations. J'avais jadis attaqué les Américains, à propos de la guerre de Cuba; pas une lettre désobligeante ne m'est venue d'Amérique; quand je suis allé dernièrement à New- York, la presse s'est contentée de rappeler la chose, en termes parfaitement convenables, mais l'accueil que l'on a bien voulu me faire n'en a pas été moins sympathique. J'avais violemment attaqué les Anglais à propos du Transvaal, à propos de l'Egypte ; pas une lettre désobligeante ne m'est venue d'Angleterre, pas un article blessant n'a été écrit dans la presse, et, quand je suis allé à Londres, j'y

ai trouvé quand même le plus charmant et inoubliable accueil.

Au contraire, dès que j'ai eu dénoncé, en termes cependant courtois, l'acte injustifiable de l'Italie, les insultes les plus immondes, les menaces de toute sorte ont commencé de m'arriver chaque jour. Alors, je ne décachette même plus, — non seulement on m'injuriait, mais surtout on injuriait odieusement la France, « fuyarde ou aplatie devant V Allemagne ». Toutes ces lettres, à vrai dire, partaient visiblement de très bas; leur grand nombre cependant me paraît l'indice de l'état des esprits, dans cette pauvre Italie égarée que, malgré son ingratitude, nous continuons d'appeler la nation sœur. Ce n'est qu'à ce point de vue général que le fait m'a paru valoir d'être gignaid.

LES TURO» MASSAOHËNT

Novembre 1912.

« Les Turcs massacrent 1 » En grosses lettres bien indicatrices, cette accusation contre les vaincus se répète dans les journaux, à côté des récits de leurs défaites horriblement sanglantes. Des atrocités bulgares, il y en a bien eu aussi quelques-unes, on en convient, mais on ne l'imprime qu'en petits caractères à la fin des paragraphes.

Les Turcs massacrent 1 c'est une affaire entendue, — les pauvres Turcs affolés qu«

l'Europe entière trahit ou abandonne, — et cette affirmation courante sert de préliminaire à des tirades pour vanter l'œuvre libératrice des Alliés, l'ère de paix, de liberté et de concorde fraternelle (?) qui va suivre leur victoire.

Pendant les sinistres journées d'octobre 1912, dans l'oasis de Tripoli, est-ce que l'on n'aurait pas pu crier de même : « Les Italiens massacrent 1 » Et ils étaient les envahisseurs sans provocation, ceux-là, ils n'avaient pas l'excuse des Turcs, traqués de toutes parts. Pendant la dernière expédition de Chine, n'ai-je pas vu des villes comme Tong-Tchéou ou Tien-Sin, innocentes absolument de l'acte des Boxers, et qui n'étaient plus qu'un monceau de ruines, où des cadavres d'enfants, de femmes, de vieillards avaient été piles à coups de crosse, parmi des porcelaines et des laques. On aurait pu

crier : c L'Europe, l'Europe venue pour porter en Extrême-Orient son fameux flambeau civilisateur, l'Europe massacre 1 » Or, quelle excuse pouvait-elle invoquer, s'il vous plaît? Les Huns n'auraient pas fait pis que nous tous. Et les Anglais n'ont-ils pas massacré des milliers de derviches à Kartoum, des paysans à Denchawaï? Aif Transvaal, n'ont-ils pas eu sur la conscience les camps de concentration? Et nous, pendant la conquête de l'Algérie, pour ne parler que de celle-là, n'avons-nous pas massacré, enfumé des femmes et des enfants pour les faire mourir d'asphyxie? Il n'y a qu'à relire l'histoire contemporaine pour se convaincre que la tuerie aveugle et forcenée reste en vigueur autant qu'au Moyen âge, chaque fois que se trouvent aux prises des hommes de race et de religion différentes.

Pauvres Turcs, s'il est vrai que çà et là

ils massacrent, pendant la guerre atroce qui leur est faite de tous côtés en même temps, que de circonstances atténuantes !

J'en sais beaucoup qui, à leur place et à une telle heure effroyable, seraient pris d'une rage de massacrer aussi. Ils sont des êtres plus primitifs que nous, c'est certain, plus violents quoique meilleurs, doux et débonnaires à l'habitude, mais terribles et Voyant rouge quand on vient par trop les exaspérer; primitifs surtout, ces paysans sortis du fond de l'Anatolie, des confins du désert, que l'on équipe en hâte contre l'armée d'invasion et qui manient de leurs mains rudes nos armes aux précisions infernales. Et combien elle s'explique, leu* haine à tous contre les peuples qui portent le nom de chrétiens ; comment ne sentiraient-Ils pas que, d'une façon ouverte ou sournoise, ces peuples-là, dans le fond, s'entendent pour

les supprimer? Nous, Français, nous leur avons pris l'Algérie, la Tunisie, le Maroc. Les Anglais leur ont déloyalement enlevé l'Egypte. La Perse est à moitié sous le joug. Et l'Italie vient d'ensanglanter la Tripolilaine, donnant le triste signal de la curée sans merci. Sur ces pays conquis, nous faisons ensuite, chacun à notre manière, lourdement peser notre main dédaigneuse ; le moindre de nos petits bureaucrates traite tout musulman comme un esclave. A ces croyants, nous enlevons peu à peu la prière ; à ces rêveurs, épris d'immobilité, nous imposons notre agitation vaine, notre rage de vitesse, nos alcools, notre pacotille et notre ferraille ; partout le déséquilibrement nous suit, avec les convoitises et les désespérances.

Pauvres Turcs, désavoués aujourd'hui avec tant de désinvolture par tous ceux

qui en Europe semblaient les soutenir, abandonnés par la presse qui les insulte, par la diplomatie qui s'était engagée à les défendre, par les Puissances quijadis se déclaraient leurs amies 1 Voici même qu'on les accuse d'être lâches à la guerre 1 Cela, c'est plus qu'excessif, car les milliers de morts, Serbes ou Bulgares, qui jonchent les champs de la Thrace, sont là pour témoigner qu'ils savent encore se battre. Mais il est certain qu'on ne reconnaît plus les héros d'autrefois, ceux de Plewna, ceux de la dernière guerre qui faillit anéantir la Grèce, ni même ceux d'hier, en Tripolitaine, qui faisaient tête dix contre mille. Accordons-leur d'abord qu'ils n'étaient pas prêts, qu'ils n'étaient pas commandés, que par l'incurie de leurs chefs ils mouraient de faim. Et puis constatons que cette dégénérescence de leur armée est notre œuvre, à nous, les détraqueurs

d'Occident; les nouvelles utopies délétères, même les plus puériles, qui sévissent chez nous, les ont contaminés, avec une rapidité stupéfiante, comme il arrive pour tous les mauvais virus qui foisonnent plus vite dans les sangs plus neufs. Beaucoup de leurs soldats ont perdu la foi et la plupart de leurs officiers ont négligé le métier des armes pour se plonger dans la plus naïve politicaillerie. Nos alcools aussi s'en sont mêlés, et certains grands chefs militaires, responsables des pires déroutes, s'enivraient... Une Turquie parlementaire, incroyante et fuyarde, rien ne pouvait causer aux amis de l'Orient une stupeur plus douloureuse et plus inattendue... Et puis, ils ont commis, après la Constitution, cette faute capitale d'introduire des chrétiens dans leurs rangs de bataille. A Dieu ne plaise que je veuille rabaisser ici ce titre de chrétien, non, mais

ceux de l'armée turque étaient des Bulgares, des Grecs, naturellement disposés à ne pas lutter contre des frères, — ou c'étaient des Arméniens, enrôlés par oubli de ce vieux proverbe de Turquie : « Allah créa sur le même modèle (créatures de peur et de fuite, s'entend) le Lièvre et V Arménien, » Naguère encore, les mahométans seuls étaient admis à l'honneur de se battre. S'il n'y avait eu que des vrais Turcs en ligne contre l'ennemi, peut-être auraient-ils été anéantis quand même, tant les Alliés avaient longuement et savamment prémédité l'attaque, mais au moins ils seraient tombés en gardant l'auréole de gloire.

Quoi de plus révoltant que de voir à quel point les Turcs sont méconnus, insoup-

çonnés, dirai-je même, par tous les Occideataux qui n'ont jamais mis le pied dans leur pays ! Il en va de même en Amérique d'où j'arrive; là-bas, on dit couramment en par-» lant d'eux : les hordes d'Asie, les barbares... Or, je ne crois pas qu'il existe au monde une race plus foncièrement bonne, brave, loyale et douce. Il ftie faut faire exception, hélas 1 pour quelques-uns de ceux qui ont été élevés dans nos écoles, gangrenés sur nos boulevards ; ceux-là, qui deviennent plus tard des fonctionnaires, je les abandonne. Mais le peuple, le vrai peuple, les petits bourgeois, les paysans, quoi de meilleur! Que l'on interroge ceux d'entre nous qui ont vécu en Orient, même nos religieuses et nos prêtres, si respectés là-bas, qu'on leur demande ce qu'ils préfèrent, ce qu'ils estiment le plus, des Turcs ou des Bulgares, des Serbes et de tous les chrétiens levantins, je sais d'avance

quelle sera leur réponse. Et chacun d'eux affirmera que ces Bulgares, — admirables de courage, je suis le premier à le reconnaître, — qui s'avancent au chant des Te Deum et au son des cloches d'églises, sont une race infiniment plus brutale et plus meurtrière que la race musulmane.

Ohl ces villes du passé, perdues au fond de l'Anatolie, ces villages dans la verdure groupés autour des minarets blancs et des cyprès noirs, comme on y respire la paix et la confiance, combien la vie s'y révèle honnête et patriarcale! Oh! ces hommes, laboureurs ou modestes artisans, qui vont à la mosquée s'agenouiller cinq fois par jour et qui le soir s'asseyent à l'ombre des treilles, près des tombes d'ancêtres, pour fumer en rêvant d'éternité!... Des massacreurs professionnels, ces gens-là, allons donc!... En Espagne, je me souviens d'avoir vu des tau-

reaux que l'on menait vers l'arène, à la veille d'une grande course ; ils arrivaient paisibles, quelques-uns n'étaient nullement méchants; ce n'est qu'ensuite, harcelés de coups de lance, torturés par les banderilles cruelles, qu'ils avaient envie de tout massacrer et fonçaient sur les hommes avec une rage folle.

Nulle part autant que chez les Turcs, — les vrais, — on ne trouve la sollicitude pour les pauvres, les faibles, les vieillards et les petits, le respect pour les parents, la tendre vénération pour la mère. Quand un homme, même d'âge mûr, est attablé dans l'un de ces innocents petits cafés, — où l'alcool est inconnu depuis toujours, — si son père survient, il se lève, baisse la voix, éteint sa cigarette pour ne pas fumer en sa présence, et va s'asseoir humblement derrière lui.

Quant à leur compassion pour les animaux, ils nous en remontreraient à tous. Les

chiens errants de Stamboul, avec quelle bonhomie ils ont été tolérés et nourris depuis des siècles, avec quel soin on descendait dans la rue pour couvrir d'un tapis leurs petits, quand il pleuvait. Et le jour où un conseil municipal, composé surtout d'Arméniens, décréta de les détruire, de la manière atroce que l'on sait, il y eut des batailles dans tous les quartiers, et presque la révolte pour les défendre. Quant aux chats, ils ne se dérangent guère pour les passants, assurés que les passants se dérangeront pour eux. Et enfin, à Brousse, dans l'un des coins adorables de cette ville des anciens temps de l'Islam, il existe un hôpital pour les cigognes, pour celles qui, blessées ou trop vieilles, n'ont pu fuir à l'entrée de l'hiver; on en voit là qui ont des bandages, ou même une jambe de bois; quand je le visitai, on y soignait même un vieux hi-

bou, en enfance sénile, qui vivait, comme elles, des aumônes pieuses... En vérité, à l'heure d'angoisse que nous traversons, je raconte là des choses ridiculement enfantines; mais c'est qu'elles sont typiques, elles ont quand même leur légère importance pour attester combien ce peuple, que tant d'ignorants et de forcenés accusent de barbarie, est au contraire compatissant et doux...

L'Europe comprendra-t-elle que Stamboul, tenu aujourd'hui sous la menace effroyable, est un domaine sacré de l'histoire, de l'art et de la poésie; qu'il faudrait à tout prix le défendre, et que, le jour où le croissant n'y sera plus, là-haut dans l'air, du même coup son charme et sa magie vont soudainement s'éteindre? Evidemment non.

elle ne le comprendra pas, et je parle dans le vide.

Sans aucun espoir, non plus, que mon humble appel soit entendu, j'éprouve le besoin de crier à l'Europe : « Grâce pour les Turcs, épargnez ceux qui restent! Chez eux, plus que partout ailleurs, sont la probité et la bravoure. C'est chez eux le dernier refuge du calme, du respect, de la sobriété, du silence et de la prière ! »

Je crois qu'il n'est pas un Français, de sens et de cœur, ayant vécu parmi eux, qui \ ne s'associerait ardemment à l'hommage que j'ai voîkiu leur rendre ici, pendant cette minute de détresse suprême; hommage inutile, je le sais bien, et qui sera, hélas ! comme ces tristes couronnes -^^e l'on dépose sur les tombes.

Novembre 1911

Alors, le progrès, la civilisation, le christianisme , c'est la tuerie extra-rapide , la tuerie à la mécanique, — et le shrapnell en représente pour le moment l'expression suprême!

Le shrapnell 1 A notre époque où l'on s'occupe à détruire les derniers fauves et à supprimer nos microbes rongeurs, on n'ouvrira donc pas de bagnes, on n'élèvera donc pas de pilori pour ceux q^ui inventent de gi

infernales machines ! En moins de quinze jours, tout un pays éclaboussé de sang rouge et soixante mille hommes, des plus vaillants et des plus sains, gisant le corps criblé 1

Si l'heure était venue où les Balkans devaient retourner aux peuples balkaniques, l'Europe, — d'abord imprévoyante, aujourd'hui complice, — aurait si bien pu trouver un moyen moins atroce. Si même l'heure était venue où la basilique de Sainte-Sophie devait retourner au Christ, étaitr-il nécessaire pour cela de cribler de mitraille tant de poitrines humaines I Est-ce que depuis longtemps déjà, il n'existe pas à Constantinople, voire à Stamboul, des églises grecques ou bulgares dans lesquelles le culte n'a jamais été inquiété ?

Et des injures de toutes sortes continuent de poursuivre les Turcs, malgré leur détresse, comme le concert des meutes autour

des cerfs mourants. Mais, avant de parler, que ceux qui les insultent aillent donc vivre un peu parmi eux ; jusque-là, tout ce qu'ils peuvent dire ne prouve pas plus que l'aboiement enragé des chiens 1

Les territoires conquis, et vaillamment conquis certes, devraient, à ce qu'il semblei suffire aux alliés. Mais non, il faut pousser l'ennemi à toute extrémité et lui prendre aussi sa ville sainte. Pour satisfaire à des rêves d'orgueil forcené, il faut tuer encore tout ce qui reste, tout ce qui, dans le dernier élan du désespoir, se précipite, presque sans Armes et follement, pour défendre les remparts de Stamboul.

Ainsi, voilà ce malheureux peuple turc, — • qui eut ses heures de violence exaspérée, qui commit dans le délire des fautes graves, je le reconnais, — mais que rien n'a épargné depuis un an., ni les guerres de spoliation,

ni les duperies, ni les incendies détruisant les maisons par milliers, ni les tremblements de terre, ni la faim, ni le typhus, le voilà, ce peuple accablé, qui veut au moins mourir avec une couronne de gloire. Et le Sultan déclare qu'on le tuera dans son palais, et Kiamil pacha, ce vieillard de quatre-vingtcinq ans, à sa table de travail. Les enfants, les tout jeunes enfants quittent les écoles pour s'enrôler et se faire mitrailler à Tchataldja ; les prêtres courent aux remparts, et de même tous les vieux à barbe blanche qui peuvent encore tenir une arme. Détail qui serait risible, s'il n'était sublime, de pauvres eunuques des harems, auxquels on ne demandait rien, partent aussi, le fusil sur l'épaule. Pour eux tous, la tuerie finale est certaine, avec les diaboliques shrapnells des Bulgares ; ils le savent, mais ils y vont quand même. Naïfs Arabes, qui offrent d'arriver au

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secours du Croissant avec cinq cent mille cavaliers... Ohl non, restez, pauvres gens du désert : vous iriez inutilement à la mort, puisque vous n'avez pas entre les mains les explosifs des hommes vraiment civilisés.

Et, devant cet essor d'héroïsme et de désespoir, pas un seul des peuples chrétiens ne se lèvera pour dire : « Assez 1 Pitié!... » Non, au mépris des traités signés, des paroles données et écrites, tous ne s'occupent que de se ruer à la curée. Il en est, comme la France, qui ne veulent pas se souiller les mains dans le dépeçage; mais, crier grâce d'une voix assez forte pour être entendue, non, personne. Honte I Honte à l'Europe, honte à son christianisme de pacotille. Et, pour la première fois de ma vie, je crois que je vais dire : honte à la guerre moderne!

Décembre 191S.

J'ai si mal et si gauchement défendu mes amis turcs, dans une lettre récente, que je veux y ajouter ceci comme un post-scriptum. J'avais parlé de fuyards, parce qu'on me l'avait dit. Dieu merci, c'étaient des fuyards isolés; les nouveaux détails venus de làbas leur laissent leur couronne de gloire : ils se sont battus comme des lions, malgré la faim qui leur torturait les entrailles, malgré l'insuffisance présomptueuse d'un gou-

vernement qui les laissait manquer du nécessaire. Hélas 1 à mesure que les événements se précipitent et que nous approchons de la convulsion suprême, les nations européennes, la Prusse surtout, leur ex-amie, montrent une facilité à renier la parole donnée, une aisance dans la fourberie, qui sont de plus en plus stupéfiantes. Peut-être seraitil sage de se rappeler que le Sultan n'est pas que l'empereur des Turcs, mais qu'il est aussi le Khalife vénéré par tant de millions et de millions de croyants jusqu'au fond de l'Asie et jusqu'au fond de l'Afrique ; à ce titre, il mériterait sans doute quelque considération, surtout de la part de l'Angleterre qui est, à cause de l'Inde, la plus grande des puissances musulmanes ; peut-être serait-il de bonne politique de ne pas permettre qu'on le chasse de la ville et des mosquées saintes.

Pauvres Turcs, abandonnés et trompés par tous, volés sur leur matériel de marine et volés sur leur matériel de guerre, il leur fallait aussi le coup de pied de l'âne, et certaine presse le leur donne : on les insulte et les raille, alors qu'ils viennent de laisser, sur la terre détrempée de leurs champs, cinquante mille morts si glorieusement tombés pour la cause de l'Islam. Je suis injurié du même coup, bien entendu, et je m'en sens fier ; il est toujours honorable de l'être pour avoir pris la défense et demandé la grâce de vaincus que tout le monde accable. Mon Dieu, je ne fais pas comme les chancelleries européennes, — dont je n'ai malheureusement pas le pouvoir ; — ayant été leur ami de longue date, je le suis plus que jamais dans leur agonie ; c'est le contraire qui serait ignoble. L'honneur d'être injurié pour eux, je le partage, paraît-il.

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avec Claude Farrère, qui était un de me3 officiers quand je commandais en Orient et qui est resté mon ami. « 11 n'y a que ces deux-là, écrit-on, qui les défendent 1 » — Mais je crois bien ! Parmi tous les écrivains dont la voix a chance d'être un peu entendue, il n'y a que nous deux qui les connaissons !

L'armée grecque, la petite armée monténégrine, conduites par des princes guerriers sans férocité, se sont battues normalement, comme il est admis, hélas ! que l'on se batte en notre siècle de « progrès ». Mais les Bulgares, — dont le mépris de la mort est prodigieux et commande le respect, nul ne songe à le contester, — les Bulgares, quelle guerre atroce ils ont menée, après l'avoir si longuement préméditée et mûrie ! Leurs succès ne sont pas dus qu'à leur admirable courage, mais surtout à leurs

armes plus nouvelles et infiniment plus meurtrières.

Leurs shrapnells, invention diabolique s'il en fut, ont fauché les hommes par milliers, sans résistance possible. On sait aussi qu'ils avaient imaginé d'aveugler et d'affoler la nuit, par des projecteurs, ces paysans d'Anatolie qui n'avaient jamais rien vu de pareil. En outre, ne viennent-ils pas de détourner une rivière pour inonder la malheureuse Andrinople qui ne veut pas se rendre, et de couper l'aqueduc qui portait l'eau à Stamboul?...

Et, dans des églises dites chrétiennes, on chante pour célébrer de telles choses : au moins, qu'on n'y mêle point le nom du Christ ; quelle dérision de sa parole ! Et Péra, le fameux Péra levantin, n'a même pas la pudeur de faire taire ses beuglants et ses musiques, quand les maisons alentour

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regorgent de blessés qui râlent, quand les champs sont jonchés de morts, de milliers de héros non ensevelis (^ui pourrissent ^'^us la pluie !..•

Décembre 1911

Ce n'est pas d'hier que les nations d'Europe commettent dos couardises ou des crimes; de tout temps cela s'est pratiqué. (La Pologne, le Transvaal, l'Alsace-Lorraine, etc., etc., en sont, hélas! de lamentables preuves.) Mais on s'était habitué jusqu'ici à les voir opérer isolément, chacune à son tour ; les autres — qui en auraient

fait autant à l'occasion — s'indignaient toutes en chœur, et, au moins, cela soulageait de les entendre.

Cette fois, non, il y a eu, sur le dos de la Turquie, accord complet de lâchage et de mépris des traités. Lors d'une récente guerre, quand l'armée grecque fut écrasée par celle d'Edhem Pacha, on s'en souvient, la Grèce aux abois demanda la médiation de l'Europe, et l'Europe, qui cependant ne lui avait rien promis, acquiesça par dépêche, fit même bien plus qu'une médiation, puisqu'elle imposa les conditions de la paix à la Turquie, lui enlevant ainsi le fruit de sa victoire. Mais les chancelleries ont deux poids et deux mesures. Aujourd'hui cette même Turquie, écrasée de tous les côtés à la fois, après avoir subi la spoliation des Italiens, cette Turquie à laquelle trois semaines plus tôt toutes les chancelleries una-

nimes avciienl solennellement renouvelé des promesses d'intégrité territoriale, a demandé à son tour la médiation, et l'Europe, préoccupée surtout du partage de ses dépouilles, depuis douze jours n'a même pas daigné répondre, douze longs jours pendant lesquels les tueries ont marché grand train, sous le coup des shrapnells et des mitrailleuses; au moins aurait-elle dû avoir la pudeur de dire tout de suite : «Non, maintenant que vous voilà battus, vous n'êtes plus que des parias, nous refusons de nous en mêler, débrouillez-vous directement avec vos ennemis, » — et la Turquie sans doute l'aurait fait comme elle semble le faire aujourd'hui, et il y aurait sur le sol quelques milliers d'hommes de moins, gisant les poumons crevés. Honte à l'Europe* C'est elle l'odieuse coupable de ces hécatombes. On comprend bien qu'aujourd'hui il lui est

impossible d'enlever aux alliés le prix de leurs courageuses batailles, mais il fallait prévoir, et surtout il ne fallait pas promettre. Il fallait prévoir et, pour exiger les justes réformes demandées par les Slaves, il fallait presser avec moins d'insouciance sur ces comités de jeunes fous arrogants, qui viennent de conduire la Turquie à sa perte. Et puis, non, cette aisance, ce cynisme dans le lâchage, quel dégoût I Pauvres Turcs, volés, trompés, mitraillés, et de plus injuriés si bassement par les masses ignorantes, combien on comprend que la fureur parfois leur monte au cerveau et qu'un voile rouge leur passe sur les yeux 1 Je dis : pauvres Turcs 1 Mais je dis aussi, et presque du même cœur : pauvres Bulgares ! Pauvres victorieux qui ont laissé par terre plus de quarante mille morts ! Je n'ai point de haine contre ce peuple, bien que j'aie

constaté, comme tous ceux qui ont habité làbas, qu'il est plus brutal, plus fanatique, à l'ordinaire beaucoup plus difficile à vivre que le peuple musulman, et qu'il n'en a pas la droiture ni la foncière probité. Quel malheur qu'à l'appui de mon dire il ne soit pas possible de publier, au grand jour, la liste des victimes musulmanes tuées et torturées par les comitadjis bulgares 1 Mais, sur le sujet, toute la presse slave s'est unie dans une conspiration de silence, il faudrait aller là-bas, à Salonique par exemple, pour obtenir des documents écrasants et des chiffres. De temps à autre, on lit bien dans quelque journal de France : les Bulgares ont incendié tel village turc et massacré les habitants; mais cela est dit avec légèreté, comme en glissant dessus. Cependant, combien sont-ils moins excusables, eux, les vainqueurs, que les Turcs, chassés des

terres que depuis cinq cents ans ils cultivaient, poussés à bout, traqués comme des bêtes fauves! Et, en écrivant, j'ai sous les yeux la photographie d'un officier de l'armée ottomane, affreusement mutilé par ses ennemis. Mais non, il n'y a que les Turcs qui massacrent, la légende colportée par les intéressés est bien établie, rien à faire pour l'enlever des cervelles obstinées.

Je n'ai jamais eu connaissance d'atrocités commises par les Grecs*, et la famille royale qu'ils se sont donnée est hautement respectable. Mais comment ne pas protester un peu en entendant accuser les Turcs de férocité par les Bulgares, les Serbes, chez qui sévissent, du haut en bas de l'échelle sociale, la violence et les raffinements du meurtre! J'en atteste les ombres du roi

1. Ceci était 6.cv\{ avant l'entrÂ*» <ioa firocs à Saîo» ni qui

Alexandre et de la triste Draga, de Panitza et de Stambouloff, pour ne citer que les noms connus de tous, parmi des morts qui ne se comptent plus.

Je dis : pauvres Bulgares 1 Car ce que je viens d'avancer ne m'empêche pas d'admirer comme tout le monde leur courage au feu, et je reconnais, bien entendu, ce qu'il y a de si légitime dans leurs revendications du sol des aïeux. Mais l'Europe avait mille moyens de leur faire droit, sans permettre la boucherie atroce, et c'est pour cela que je les plains, eux aussi, malgré la victoire. Je les plains surtout d'avoir été poussés à la guerre, conduits à la tuerie par un homme qui n'est ni de leur race, ni de leur religion, qui n'a l'excuse ni du fanatisme, ni de la tradition ancestrale, mais qui a su exploiter leurs vertus guerrières au profit de son

ambition personnelle : pour être un grand prince, dont l'histoire parlera, il faut avoir arrosé les plaines avec beaucoup de litres do sang humain...

Novembre 1913.

En ce moment, détail que je prévoyais, l'insulte grossière et la menace pleuvent sur moi comme grêle, parce que je défends les vaincus, et je dois m'attendre à tomber sous le couteau de quelque Bulgare ; ces gens-là en usent avec moi comme naguère les Italiens. Et de pauvres Français, qu'aveugle le beau mot de croisade, m'injurient aussi. Tout cela, il est vrai, par le style, par l'écriture, semble émaner surtout de primaires ou de médiocres. Mais de plus haut m'arrivent par centaines des lettres si vibrantes

et si nobles, me remerciant, beaucoup plus que je le mérite, parce que j'essaie de dire la vérité, « parce que mon cri soulage les consciences » ! Les lettres des musulmans étaient à prévoir, je le sais, et j'accorde qu'elles ne prouvent rien, malgré la pure beauté de leurs images orientales. Mais j'en reçois non seulement de France, aussi d'Allemagne, d'Angleterre, de Suisse ; presque toutes émanent d'Européens ayant vécu en Orient, d'Européens documentés, qui m'encouragent et m'affermissent dans mon estime profonde pour ce peuple méconnu et calomnié. Il en est d'autres, très particulièrement typiques, parce qu'elles émanent de « rayas » ottomans, « courbés sous le joug des Turcs ».

Les Grecs ne sauraient être soupçonnés de partialité, et une petite fille grecque m'écrit, d'une main appliquée et encore incertaine ■.

€ Monsieur,

> Je viens de lire la page si touchante du 9 novembre 1912.

» Je suis une petite Grecque rouméliote de quatorze ans et j'éprouve un très vif sentiment de pitié pour cette pauvre Turquie dans son moment de détresse et d'abandon par toute l'Europe qui fut une fois son amie. On parle toujours de civilisation, mais ces pauvres paysans du fond de l'Asie, que comprennentils de cela? Dans le désert, il y a des bonnes bêtes sauvages qui ne vous font rien tant que vous n'allez pas les agacer dans leur paisible cachette, mais si vous les agacez trop, alors elles deviennent féroces. Quand les Turcs deviennent mauvais, c'est quand ils sont démoralisés au plus haut degré de voir tout le monde contre eux ; pendant des années on ne leur laisse plus la paix. Il n'y a que ceux qui ont vécu là-bas qui les aiment encore.

]» Le monde chrétien doit prendre le Turc comme exemple dans ce qui concerne la religion, car c'est lui qui la respecte mieux que nous. Chez nous, chrétiens, il nous est défendu de voler et de tricher; nous le faisons quand

même, un vrai Turc jamais. Lorsque, par exemple, un vieux marchand de fruits a pesé une ocque de pommes (elma), il vous mettra toujours une elma en plus, de peur de s'être trompé; quel marchand européen f?iit ça? Au contraire, il met le doigt sur la balance pour que le poids soit plus lourd.

» Ferdinand de Bulgarie dit, dans sa proclamation, qu'il veut vaincre le Croissant, et c'est cela qu'il appelle la civilisation. Est-ce qu'on ne doit pas respecter la religion d'un peuple? »

En lisant ces adorables petites phrases, j'ai songé à ce proverbe de nos pères : « La vérité sort de la bouche des enfants. »

Voici maintenant ce que m'écrit une Juive espagnole, née et élevée en Turquie. (On sait qu'au début de l'histoire contemporaine, des milliers de Juifs d'Espagne, persécutés au nom du Christ, — comme, du reste, ils l'étaient encore de nos jours, en plein xx" siècle, par les chrétiens slaves — s'étaient réfugiés en Turquie, à Salonique

et à Stamboul, où personne ne les inquiéta plus.)

« Ce que vous venez de faire pour notre malheureuse Turquie ressemble au geste de l'homme qui s'assied auprès d'un mourant abandonné et lui prend la main qu'il garde dans la sienne, afin qu'il ne meure pas seul.

» Oh ! écrivez encore ! Que votre cœur vous aide à trouver non seulement les paroles qui touchent, mais celles qui persuadent, celles que se rappelleront malgré eux les hommes appelés à signer l'arrêt. Oh ! dites-les bien haut, toutes les raisons qui imposent la nécessité de l'existence de ce pauvre cher peuple, en réalité si peu connu, existence modeste, soit, mais existence tout de même. Vous qui avez habité mon pays d'adoption, dites toutes les satisfactions qu'a reçues là votre âme dans ses besoins de croyance, de bonté, de probité, de sagesse et de calme. Mais, je vous en supplie, n'en parlez pas encore en pleurant. Ceux qui aiment la Turquie n'ont pas encore le droit de la pleurer comme une morte. Elle ne mourra peut-être pas, ne parlez pas encore de tomDe.

» Si l'horrible chose arrive un jour, alors seu-

lement je pleurerai, car je sais qu'ils deviendront ce que nous sommes, nous, pauvres Juifs, dispersés un peu partout sans avoir un coin qui nous appartienne. On dit qu'on veut leur prendre l'Asie aussi. Les malheureux !

» Oh ! si vous saviez ce sentiment d'exil que nous portons en nous dès l'enfance et partout où nous passons ! Je ne voudrais pas que les Turcs que j'aime l'éprouvent jamais. Voilà des années que j'ai quitté Constantinople et je croyais avoir oublié. Je ne savais pas que lorsqu'on a vécu parmi les Turcs, on les aime toute sa vie. Je vous supplie d'écrire encore, d'agir ! L'heure presse ! Et merci ! »

Que pourrais-je dire, après ce spontané témoignage, que pourrais-je y ajouter qui ne l'amoindrisse? Cette lettre fait honneur à la race juive. De la part d'Israël, il serait beau de venir maintenant soulager avec son or les affreuses misères de ce pays, qui a donné à ses fils, pendant les siècles où on les pourchassait de toutes parts, l'hospitalité, la tolérance et la paix. '

« Puisque personne n'entend voire cri de grâce, m'écrit la dame inconnue, trouvez des paroles pour persuader aux politiciens que l'existence de ce peuple est utile... > Mais c'est que je n'entends rien, hélas 1 aux questions d'équilibre européen et d'économie politique. Je ne puis que répéter ce que tout le monde sait : « La chute de Stamboul aux mains des Bulgares aura une répercussion terrible sur des millions de musulmans répandus jusqu'au fond de l'Afrique et de l'Asie; l'Angleterre, la France, sembleraient donc avoir un intérêt capital à l'empêcher. »

J'entends des gens m'objecter naïvement que Mahomet II avait bien pris Constantinople. Mais, pardon, cela se passait en 1453. Si, en plus de cinq siècles de soi-disant progrès, des peuples qui se glorifient du titre de chrétiens refont la même chose et en

tuant environ dix fois plus d'hommes, cela me paraît un peu la banqueroute de notre civilisation et de notre faux christianisme. Ne vaudrait-il pas la peine, aussi, — mais, là, je sais bien que l'on m'écoutera moins que jamais, — de préserver ces merveilles d'art que les Turcs ont accumulées en cinq siècles de domination et qui font de Constantinople la ville unique au monde. Qu'on ne me dise pas que les Bulgares y rétabliront la beauté évanouie de Byzance; non, la laideur du modernisme, c'est tout ce qu'ils y sauront apporter. Quand la silhouette des minarets et des dômes ne se découpera plus sur le ciel, que resterat-il? Que restera-t-il quand les profondes mosquées toutes bleues de faïence auront perdu leur mystère, quand il n'y aura plus alentour la reposante magie des cyprès et des tombes? D'ailleurs, sous la ruée furieuse

des armées d'invasion, le jour où les Turcs se crisperont dans le dernier sursaut d'agonie, le jour où Stamboul sera tout à feu et à sang, la coupole de Sainte-Sophie ellemême est menacée d'un effondrement sans recours.

Et, enfin, puisqu'il faut renoncer à éveiller tout sentiment de justice et de pitié, puisqu'il n'est plus possible de rectifier, même par des témoignages cent fois plus autorisés que le mien, la légende des Bulgares inoffensifs et tendres, à côté des Turcs massacreurs, voici une raison encore qui, à première vue, semblera bien étrange, bien futile; mais tant d'esprits réfléchis l'ont déjà trouvée avant moi! Il n'y a pas, dans la vie, que des usines, des chemins de fer, des « débouchés commerciaux », des shrapnells, de la vitesse et de l'affolement. En

dehors de tout ce néfaste bric-à-brac, devant

quoi se pfime la masse des médiocres et qui mène aux finales désespérances, il y a aussi le calme qu'il faudrait nous conserver quelque part, il y a le recueillement et le rêve. A ce point de vue, la Turquie, la vieille Turquie des campagnes, la Turquie honnête et religieuse, comme une sorte d'oasis au milieu de tourbillons et de fournaises, serait aussi utile au monde que ces grands jardins dont on sent de plus en plus la nécessité au milieu de nos villes trépidantes.

Déeembre 191S.

C Atrocités turques. > — Ce cliché des alliés (que propage, à l'aide de ses banknotes, certain Comité balkanique *) continue de se reproduire triomphalement dans la presse française, et chaque fois, d'aimables inconnus prennent la peine de découper l'entrefilet, pour le mettre sous enveloppe à mon adresse, s'imaginant me confondre.

Hélas I oui, il est à peu près avéré que les vaincus, à certaines heures, traqués, déli-

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