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INTERRÈGNE DE ONZE ANS

Privé de la main puissante qui l'avait agrandi et consolidé, l'empire ottoman chancelait de nouveau sur ses bases. Des quatre fils de Sultan-Baïezid, Suleïman seul régnait en Europe, pendant que Muhammed, Mouça et Iça se disputaient les provinces asiatiques. Ces dissensions intestines durèrent à peu près onze ans : les historiens nationaux regardent cette période comme un interrègne, par la raison que, dans cet intervalle, aucun des prétendants ne réunit tous les pouvoirs de l'Etat, et ne fut en même temps reconnu comme unique souverain en Europe et en Asie. L'autorité absolue et universelle dans l'empire entier, constitue seule, suivant ces écrivains, la souveraineté. Ainsi ce ne fut que depuis Tannée 816 (1413) que Muhammed, ayant triomphe de ses frères, prit le titre de Sultan.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que Suleïman, Iça et Muhammed étaient parvenus, après la funeste journée d'Angora, à échapper

aux troupes victorieuses de Timour- Lenç. Le premier, fils aîné de Baïezid, fuyait vers Brousse, accompagné du grand vézir Ali-Pacha, de l'aga des janissaires et de quelques autres officiers supérieurs, et poursuivi par trente mille cavaliers tatares , sous les ordres de Mirza-Muhammed-Sultan, petit-ûls de Timour. Suleïman fut presse si vivement qu'il n'eut que le temps de se jeter dans une barque , et de se sauver en Europe. Les soldats de Timour , ayant manqué leur proie , s'en consolèrent en s'emparant du trésor public, de la vaisselle d'or et d'argent, et de tous les objets précieux que renfermait Brousse. Cette ville fut livrée à toutes les horreurs du pillage et de l'incendie; et les mosquées profanées servirent d'écurie aux chevaux des vainqueurs.

Timour -Leng ayant appris la fuite de Suleïman, lui envoya des ambassadeurs pour l'inviter à se rendre à sa cour, ou à payer un tribut. Le fils aîné de Baïezid repondit à ce message qu'il était prêt à comparaître devant la sublime Porte du conquérant, pourvu que son illustre prisonnier fût traité en roi. Le cheikh Ramazan, chargé de cette mission , offrit au prince tatare des chevaux et des oiseaux dressés pour la chasse. « J'ai oublié le • passé, dit Timour à l'envoyé de Suit ï- « man ; que ton maître vienne sans « crainte auprès de moi , afin que je « lui donne des preuves de mon ami- « tié. » Après cette réponse bienveillante, il remit au cheïkh une ceinture d'or et un bonnet brodé de même , et le combla de marques d'estime et de considération. Cette conduite, généreuse en apparence , n'était chez Timour que le fruit d'une adroite politique; car en même temps qu'il délivrait au cheïkh Ramazan un diplôme par lequel il investissait Suleïman de la souveraineté des provinces ottomanes situées en Europe, il accueillait avec distinction les messagers d'Iça et de Muhammed, entretenait secrètement leurs espérances rivales, et, d'un autre côté, rétablissait dans leurs États les princes dépossédés par Sultan- Baîezid. Par ces mesures, il affaiblis-

sait l'empire ottoman, en lcnvironnant de souverains ennemis, et le livrait à toutes les fureurs de l'ambition et de l'anarchie.

Tandis que Suleïman, retiré à Andrinople, était salué empereur par le peu de troupes restées en Europe, Muhammed, arraché à la mêlée par Baïezid -Pacha, se réfugiait dans les montagnes. En se retirant, il remporta plusieurs avantages sur les généraux de Timour, qui voulaient s'opposer à son passage. Également invité par le conquérant tatare à venir visiter son camp , il craignit de se mettre entre les mains du redoutable vainqueur, et se borna à lui envoyer son gouverneur Sofi-Baïezid, qui, au retour de son ambassade, apprit au jeune prince la mort de son père.

Pendant que Timour, satisfait de ses conquêtes, ramenait ses hordes barbares dans le centre de l'Asie, Muhammed s'emparait des environs de Tokat et d'Amassia; Suleïman régnait à Andrinople; et à la première nouvelle delà mortdeSultan-Daïezid, Iça, caché à Brousse, venait d'être proclamé souverain par le beïlerbeï Timourtach. Muhammed s'avance contre ce nouveau compétiteur, le bat dans le défilé d'Ermèm , et lui propose de partager entre eux l'empire d'Asie. Iça ayant rejeté cette offre avec hauteur, Muhammed remporte une seconde victoire sur Timourtach, et oblige son frère à fuir jusqu'à Andrinople, où Suleïman lui fournit quelques troupes, avec lesquelles il repassa en Asie. Battu de nouveau et à plusieurs reprises par l'heureux Muhammed, Iça finit par s'éclipser de la scène politique; les versions contradictoires des historiens laissent en doute s'il périt par ordre de Muhammed , ou s'il disparut, comme son frère Moustapha après la défaite de Baïezid.

A peine délivré d'un rival, Muhammed en trouva un autre plus redoutable dans Suleïman. Ce prince, jusqu'alors spectateur paisible des querelles de ses frères, venait, pour consolider son pouvoir naissant , de conclure un traité d'alliance avec l'empereur çrec, dont il avait épousé la nièce, et a qui

il avait fait d'importantes concessions,

f>our prix des secours qu'Emmanuel II ui promettait. Jusqu'alors plongé dans les délices d'une licencieuse oisiveté, Suleîman est tout à coup arraché aux plaisirs par la nouvelle des succès de Muhammed , et de la trahison du gouverneur de Smyrne, le soubachi Ivara - Djounéïd. Suleîman passe l'Hellespont , s'empare de Brousse, marche vers Pergame, de là sur Smyrne, et campe enfin à six lieues d'Éphèse, à la tête d'une armée de vingt-cinq mille hommes. Djounéïd, ligué avec les princes de Kermian et de Karamanie , et comptant sur leur secours pour résister à Suleîman , est instruit que ses alliés doivent le livrer. Effrayé de cette résolution, il se décide à en prévenir l'effet , quitte, pendant la nuit, son palais, et vient, une corde au cou, porter son repentir aux pieds de Suleîman , qui lui pardonne.

Ce prince entre en vainqueur à Éphèse, pendant que son vézir, Ali -Pacha, s'empare d'Angora. Muhammed, arrivé trop tard pour défendre cette ville , se dirige sur Brousse , où Suleîman oubliait le danger au sein des voluptés.

L'approche de l'armée de son frère ,

fnrès de passer la Sakaria (Sangarius), ui inspire d'abord la timide résolution de s'enfuir en Europe ; mais, rappelé à lui-même par l'énergie d'Ali-Pacna , il s'avance pour livrer bataille à Muhammed. Une lettre de l'astucieux vézir, cachant sa ruse de guerre sous une apparence de dévouement, instruisait en même temps Muhammed d'une prétendue conspiration ourdie dans sa propre armée. Ce faux avis le détermine à se retirer à Amassia. Suleîman profite de cette retraite pour assiéger le fort de Siwri-Hyssar. En ce moment, le prince Mouça, que Timour, avant son départ, avait confié au seigneur de Kermian, offre à Muhammed de porter la guerre dans les États de Suleîman, obtient des secours des krals de la Valachie et de la Servie, et passe en Europe : trahi par les Serviens , il est obligé de céder à la fortune de Suleîman, qui prend de nouveau possession d'Andrinople. Ce prince, doué de

la plupart des qualités qui font les grands hommes, les effaça par les excès honteux auxquels il se livrait sans relâche. C'est ainsi qu'il se plongea, après la fuite de Mouça , dans les plaisirs les plus grossiers, où il achevait de perdre tout reste d'énergie , tandis que son antagoniste, plein de vigilance, recomposait son armée, et paraissait à r improviste sous les murs d'Andrinople. En vain , les plus fidèles serviteurs de Suleîman l'avertissent du danger qui le menace ; il rit de leurs avis , et fait même couper avec un sabre la barbe de l'aga des janissaires.

Cet affront , le plus grand que puisse recevoir un musulman , cause la perte du prince. Presque tous ses émirs l'abandonnent, et passent dans les rangs de Mouça. Suleîman s'enfuit :

reconnu à la richesse de ses vêtements, il est tué par des archers ; son corps est porté a Mouça , qui le fait ensevelir dans le tombeau de leur aïeul Sultan-Murad.

Suleîman, qui régna pendant dix ans sur les provinces européennes de l'empire ottoman, et que cette circonstance a fait compter par les historiens grecs et occidentaux au nombre des Sultans , sous le nom de Suleîman Ier, aurait passé pour un grand prince, s'il avait su mieux résister au poison des voluptés. Brave, clément et généreux , protecteur des arts et des sciences , il entoura son trône d'hommes illustres, de poètes du

f premier ordre: on cite entre autres, 'imam Suleïman-Tchèlèbi , auteur de plusieurs poèmes à la gloire du prophète; Niafi, autre poète, dont les œuvres furent détruites dans l'invasion de Timour-Leng ; Ahmed , auteur d'une histoire A' Alexandre le Grand, en vingt-quatre livres. Celui-ci avait été admis dans l'intimité du conquérant ta tare, qui souffrait de son favori les épi ç ranimes les plus sanglantes. Timour était allé au bain avec Ahmed : « Combien m'estimes-tu? lui demanda-t-il. — Quatre-vingts aspres, répondit le poète.

— C'est le prix de ma chemise , » reprit Timour en riant. — C'est d'elle seule que je parle , répliqua Ahmed ;

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