CHAPITRE VIL
SULTAN - M CHAMMED KHAN , yulo at&bm but MAHOMET 1", FILS 'DE BAIEZ11MLD1R1M.
Lorsque la mort du dernier et du plus redoutable des prétendants à la succession de Sultan-Baïezid eut enfin assuré le trône à Sultan-Muhammed , le peuple et l'armée, également fatigués de la guerre civile, saluèrent d'acclamations sincères et unanimes l'avénement de leur nouveau maître. Les ambassadeurs de l'empereur grec , des princes de Servie, de Moldavie, de Valachie, de Yanina, de Lacédémone et de l'Achaïe, vinrent unir en même temps leurs félicitations aux suffrages de ses sujets. Sultan-Muhammed accueillit tous ces envoyés avec une égale bienveillance , les combla de présents, les admit à sa table, et, lors* qu'ils prirent congé de lui, leur laissa pour adieux ces paroles rassurantes :
« Répétez bien à vos maîtres que je « donne à tous la paix, et que je l'ac- « cepte de tous. Que le dieu de paix
« inspire ceux qui seraient tentés do la « violer !» Il ajouta en s'adressant aux messagers d'Emmanuel Paléologue :
« Dites à mon f>ère que, grâce à son « secours , je suis rentré dans les pos- « sessions de mes ancêtres , et qu'en « souvenir de ce service je lui serai « dévoué comme un (ils à son père, et « chercherai toutes les occasions de lui « être agréable. » Joignant les effets aux promesses, Sultan-Muhammed restitua aux Grecs tout ce que les Sultans ses prédécesseurs leur avaient injustement enlevé, et resta toute sa vie, autant par honneur que par politique, leur Udèle allié. Les premiers actes de ce prince équitable firent naître ainsi les plus belles espérances , et la suite de son règne les réalisa. Après avoir conclu un traité avec les republiques de Venise et de Raguse, il marche contre son rebelle vassal Djouneîd , gouverneur d'Okhri , prend d assaut Kyma , la forteresse de Katchadjik, et Nymphaeon, et met enfin le siège devant Smyrne, qui capitule au bout de dix jours. La mère de Djouneîd, renfermée dans cette dernière ville, obtint la grâce de son fils. Le Sultan se contenta de lui ôter le gouvernement qu'il avait si souvent mérité de perdre, et lui laissa ses richesses et la vie. Sultan-Muhammed , en prenant possession de Smyrne, en lit raser les fortifications. Une tour (jue les chevaliers de Rhodes avaient élevée à l'entrée du port, ayant été comprise dans cette démolition, le grand maître de l'ordre s'en plaignit au Sultan, qui, en dédommagement, lui accorda, dans le territoire de Mentèchè, un emplacement propre à la construction d'un château.
On a vu précédemment que, pendant la guerre Je Muhammed et de Mouça, le prince de Karamanie avait tenté de secouer le joug ottoman. Ce seigneur rebelle avait mis le siège devant Brousse, sans pouvoir s'en emparer, grâce à la vigoureuse défense de la garnison. Les assiégeants avaient tenté vainement de miner la citadelle, et de détourner le cours du gros ruisseau de Binar-Bachi qui fournissait l'eau à la
ville. De fréquentes sorties les avaient forcés d'abandonner leur projet. Irrité de cette résistance invincible, Karaman saccagea les environs et les faubourgs de Brousse; dans sa rage impie, il profana le tombeau du vainqueur de son père, de Sultan-Balezid, dont il livra les restes aux flammes. Par un hasard singulier, au moment de cette violation de la sépulture d'un héros , le convoi funèbre de Mouca, l'un de ses fils, arrivait. A ce lugubre spectacle, les assiégeants furent frappés de terreur : le prince de Raramanie luimême, saisi d'une frayeur superstitièufte, leva le siège, après avoir mis le^p^Éix faubourgs : Si tu fuis de- « ijant ^ÏOttoman mort, lui dit un de « sef guerriers, comment résisteras-tu « à celui qui est vivant? » Le prince, offensé de cette observation , n'y répondit qu'en ordonnant le supplice du conseiller audacieux.
Sultan- M uhammed , après avoir apaisé la révolte de Djounéïd, se met en marche pour punir le seigneur de Karamanie. Les villes d'Ak-Chèhir, de Beï-Clièhri , de Sidi-Chèhri , et quelques autres encore, ouvrent leurs portes au monarque ottoman, sans oser faire la moindre résistance. Konia seule essaye de se défendre-, mais Karaman, effrayé de la marche rapide du vainqueur, vient se jeter à ses pieds , le front ceint d'un bandeau , en signe de soumission, et il obtient sa grâce (*). A peine M uhammed s'est-il éloigné, que l'incorrigible vassal se révolte de nouveau. Le Sultan revient en hâte sur ses pas, et tombe malade en route. Siunn, plus connu sous le nom de Cheikh i, fameux médecin et meilleur poète, est appelé. Convaincu que le chagrin
(*) Un verset du Coran dit : « On ne doit « point abattre une téte qui se couvre du «bandeau »( c'est-à-dire, qtii demande grâce ). Cette sentence ne souffre d'cxceplion fjue lorsqu'il y aurait du danger à laisser vivre les prisonniers , ou bien impossibilité de les garder. Dans ces cas , leur mort est considérée comme légitime , parce qu'elle
est la seule cause de la maladie du prince, il le traite en conquérant, et lui ordonne pour remède une victoire.
En effet, dès qiie Baïezid-Pacha , suivant l'ordonnance du médecin, eut battu le sujet révolté , la gcgpfion du monarque s'opéra comme par miracle.
Le fils du vaincu , Moustapha-Beï , fait prisonnier, est amené devant Muhammed, et la main sur la poitrine, prononce ce serment au nom de son pere :
« Je jure que tant que cette âme res- « tera dans ce corps, je respecterai les « possessions du Sultan.» Malgré cette promesse solennelle, à peine est-il sorti du camp du vainqueur, qu'il s'empare des troupeaux errants dans la plaine.
Comme on s'étonnait de cette violation si prompte de sa parole : « J'ai promis « de ne point troubler la paix , tant que « cette âme resterait dans ce corps, » dit-il en tirant du vêtement qui recouvrait sa poitrine, un pigeon qu'il venait d'étouffer. Indigné de tant de mauvaise foi, Sultan-Muhammed se prépare à punir les perfides. Le prince de Karamanie s'enfuit dans le Tach-ili ( contrée pierreuse, autrefois CiUciepétrée) ; et son fils se réfugie à Konia. Assiégée pour la troisième fois, cette ville est bientôt obligée de se rendre. Sultan- Muhammed, dans son inépuisable clémence, pardonne encore aux coupables, et prononce ces belles paroles : « Ce « serait ternir ma gloire que de punir <• un infâme comme toi. Si ton âme « perfide t'a poussé à trahir tes ser- « ments, la mienne m'inspire des sen- <« timents plus dignes de la majesté de « mon nom : tu vivras ! »
Une rupture avec les Vénitiens, causée par une méprise involontaire, obligea Sultan-Muhammed à retourner en Europe. Après un combat naval, livré devant Gallipoli le 29 mai 1416, et dans lequel la flotte ottomane fut battue, un nouveau traité se conclut.
L'ambassadeur que le Sultan envoya l'année suivante a Venise , y fut entretenu, ainsi que toute sa suite, aux frais de la république (*), et reçut, en
(*) Les Vénitiens, les musulmans et les Grecs avaient hérite cet usage des anciens
partant , de riches étoffes d'or, et quatre arcs merveilleusement travailles à l'orientale.
Dans la même année (819-1416), Sultan-Muhammed établit des liaisons avec divers petits souverains de l'Asie centrale, soumit au tribut quelques autres princes chrétiens, et fit des excursions en Styrie et en Hongrie, où il fut battu par' le vice-palatin Peterfy ' et par le roi Sigismond. Rappelé au delà du Bosphore par les dissensions survenues entre plusieurs seigneurs voisins des frontières de l'empire ottoman, il eut l'adresse de se faire céder par Isfendiar, prince de Sinope, les villes de Tosia (Docea) et de Kanghri (Gangra).
C'est vers cette époque, et lorsque Sultan-Muhammed, de retour en Europe, s'y occupait à remonter sa marine détruite à Gallipoli, que le juge de l'armée, le savant Bedreddin, dont nous avons parlé dans le précédent chapitre, préparait, avec une patience et une habileté surprenantes, la fameuse conspiration des derviches, qui mit dans le plus grand danger la souveraineté absolue du Sultan , en répandant les principes de la liberté et de l'égalité. Après la mort de son protecteur Mouca, Bedreddin avait été exilé à Nicée, d'où il parvint à s'échapper.
Il se mit alors à prêcher sa nouvelle doctrine religieuse : elle était basée sur la possession en commun de tous les biens , à l'exception des femmes.
Beurekludjè-Moustapha, jeune musul-
Romains , qui accordaient aux ambassadeurs le logement , la nourriture et les vêtements, locum, iautia et nestimenta (Tite-Live) ; ce qu'on appelle en turc : konak, taiin et Letton. l)e ces trois dons, les deux premiers ajant été supprimes depuis longtemps chez les musulmans, le kaftan est le seul qui soit resté en usage jusqu'en ces derniers temps. Celle coutume est antérieure aux Romains eux-mêmes, et les Orientaux l'ont coastamment pratiquée envers les ambassadeurs étrangers, qui n'avaient au surplus que des missions temporaires : la permanence des agents diplomatiques auprès des souverains est une institution moderne, qui ne remonte pas a plus de trois siècles.
man d'un caractère plein d'exaltation et de fanatisme, fut l'instrument choisi par Bedreddin pour frayer la route à son ambition. L'apôtre de la nouvelle doctrine prit le titre de Dédè- Sxiltctn pour exprimer sa supériorité religieuse et civile (*). Un juit apostat se joignit à ces imposteurs, parcourut l'Asie à la téte de nomhreux derviches, et fut un de leurs prédicateurs les plus fougueux. Afin d'étendre leur domination en Europe comme en Asie, ces novateurs déclarèrent qu'ils adoraient le même dieu que les chrétiens, et ils accueillirent avec joie ceux d'entre ( derniers qui voulurent se joindra eux. Ils envoyèrent à Chio de^lwM pies, espèce de missionnaires ml de faire des prosélytes. Un dè'ces émissaires, la téte nue et les pieds entourés d'un morceau de drap, se présenta chez un anachorète grec : « Je « suis anachorète comme toi , lui dit il, «j'adore le même dieu que toi, et je « viens te voir pendant la nuit, en « marchant a pied sec sur la mer. >•
Enivrés d'un succès obtenu par six mille d'entre eux sur les troupes de Sisman, fils renégat du roi de Servie et gouverneur de la province de Saroukhan, chargé par Sultan-Muhammed de les châtier, et qui périt luimémedans le combat, ces enthousiastes redoublèrent d'audace. Ils proclamèrent des réformes entièrement opposées aux préceptes du Coran et à l'esprit de l'islamisme, et se rapprochèrent toujours plus des chrétiens. Ces innovations parurent si dangereuses à Sultan- Muhammed, qu'il ordonna à Ali-Beï, nouveau gouverneur d'Aïdin et de Saroukhan , de réunir toutes ses forces contre les rebelles. Mais Ali-Beï ne fut pas plus heureux que Sisman : complètement battu , il eut à peine le temps de se réfugier à Magnésie avec les débris de son armée.
Les deux revers successifs <
(*) On appelle dèdè tout supérieur ou directeur d'un ordre ou d'un couvent; la valeur du mot sultan est trop connue, pour qu'il soit nécessaire d'entrer dans une plus longue explication.
par les armes de Sultan-Muhammed , lui imposaient l'obligation de punir les rebelles de la manière la plus éclatante. Les troupes des provinces euro-
|)éennes et asiatiques se réunirent sous es ordres de son fils Murad , âge seulement de douze ans, et qui, malgré son extrême jeunesse, était gouverneur d'Amassia. Ce prince, accompagné de son vézir Baïezid-Pacha , anéantit les factieux dans une bataille décisive près de Kara-Bournou, dans les environs de Smvrne et en face de l'île de Chio. Leur chef, Moustapha, fait prisonnier avec quelques-uns de ses adeptes échappés au carnage, fut mis à la torture. Les tourments les plus affreux ne purent le faire rentrer au sein de l'islamisme. Ses bourreaux, renonçant à vaincre son obstination, le clouèrent, les bras et les jambes écartés, sur une longue planche, l'attachèrent ainsi sur un chameau , et le promenèrent à travers la ville d'Éphese. Ceux d'entre ses disciples qui refusèrent d'abjurer leur nouvelle croyance , furent massacrés devant lui. Ces fanatiques, exaltés par l'exemple de leur maître, loin de craindre la mort, se précipitaient sur les poignards : « Dèdè- « Sultan, s'écriaient-ils en expirant, - reçois-nous dans ton royaume. » Le juif Torlak-Kèroal , vaincu aux environs de Magnésie, et Bedreddin, premier moteur de l'insurrection , fait prisonnier près de Serès en Macédoine, furent penaus. Le petit nombre de ces sectaires, qui échappèrent à la destruction de leur parti, firent courir le bruit que Beurekludjè-Moustapha existait encore, et s'était retiré a Samos pour se livrer à la vie contemplative.
A peine Sultan-Muhammed achevait-il d'étouffer dans le sang la redoutable secte qui avait ébranlé son trône, qu'un danger plus grand peutêtre vint le menacer. Son irère Moustapha-ISabedid (le perdu), qui avait disparu à la fameuse bataille d'Angora , sortant tout à coup de son obscurité, réclamait le trône de Baïezid, dont il se disait l'héritier légitime. Était-ce le véritable Moustapha qui reparaissait, armé de droits incontestables, ou
bien un imposteur, profitant de la mystérieuse incertitude qui voilait la destinée du cinquième frère de Baïezid-Ildirim, et cherchant à usurper la souveraine puissance?.... Les historiens ottomans, à l'exception d'un seul (Nechri) , dont à la vérité le témoignage est le plus respectable, se prononcent pour la seconde hypothèse, et appellent en conséquence le prétendant Duzmë- Moustapha (le faux Moustapha). Quant aux historiens grecs, ils sont unanimes dans l'opinion contraire. Il devient assez difficile, dans ce conflit d'opinions opposées , de démêler la vérité, (jue la partialité intéressée des écrivains des deux na tions tendait encore à obscurcir. Quoi qu'il en soit, soutenu par le prince de Valachie, et par Djouneïd, gouverneur de Nicopolis, à qui le Sultan trop généreux avait déjà pardonné deux révoltes , le prétendant envahit la Thessalie. Battu près de Salonique, il se réfugia dans cette ville. Le commandant grec refusa de l'abandonner a la vengeance de Sultan-Muhammed ; l'empereur Emmanuel approuva la conduite de son sujet, et répondit noblement, aux instances de son puissant allié, qu'un souverain ne peut sans honte livrer le fugitif qui vient chercher un asile au pied du trône. Il ajouta cependant qu'il s'engageait à ne jamais rendre la liberté au prétendant, du moins tant que le Sultan vivrait. Sultan-Muhammed , assez grand lui-même pour sentir toute la dignité de cette réponse, se contenta de la promesse d'Emmanuel , et consentit à payer annuellement une pension de trois cent mille aspres à Moustapha , à qui il semblait ainsi reconnaître tacitement la qualité de frère. Par un excès de générosité de la part du Sultan, Djouneïd et trente de ses compagnons furent compris dans ce traité. Le prince de Valachie hit moins heureux : pour le punir de l'appui qu'il avait prêté aux rebelles, le Sultan envahit et ravagea sa province.
Devenu le maître absolu de l'empire, dont la répression des derniers troubles assurait enfin le repos, Sultan- Muhammed résolut de se rendre dans
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«ffV
ses provinces asiatiques, en passant par ce que Murad eût pris possession <iu Constantinople. L'empereur grec, re- trône. Ce prince reçut a Amassia la poussant avec indignation ies infâmes nouvelle de la fin prématurée de son conseils de ses courtisans , qui l'enga- père, et partit secrètement pour Brousgeaient à profiter de la circonstance se. En attendant qu'il y fût arrivé, le pour s'emparer du Sultan, le reçut au conseil s'assemblait chaque jour à Ancontraire avec la plus grande cordiali- drinople, comme du vivant de Sultanté , et répondit à la noble confiance que Muhammed. On publia même , en son montrait en sa loyauté le monarque otto- nom, l'ouverture d'une campagne en man. Trois députes , porteurs de riches Asie, et l'ordre fut donné à une partie présents , et accompagnés d'un grand des troupes de se rendre su r-le-champ nombre d'archontes, allèrent au-de- à Bigha. Les janissaires et les sipahis vantde lui, et le conduisirent jusqu'aux voulurent, avant de partir, voir encore rives du Bosphore. Là, Emmanuel et une fois leur souverain. Cette demande son fils l'attendaient sur la galère im- inattendue mit les vézirs dans le plus périale. Pendant la traversée, les deux grand embarras. Il fallait cependant souverains se donnèrent mutuellement satisfaire ces troupes, dont l impales plus grands témoignages d'estime tience redoublait à chaque instant, ou et d amitié. Ce fut un beau spectacle leur dévoiler un secret qu'il importait
rde voir les successeurs d'Osman et de tenir encore caché. On leur repré-
Constantin , oubliant les longues senta vainement que la fatigue de cette
dissensions qui avaient divisé leurs cérémonie aggraverait la maladie du
prédécesseurs, rejeter une politique Sultan, rien ne put vaincre leur per-
deloyale, et n'agir entre eux que d'à- sistance : on fit donc défiler l'armée
près les lois de l'honneur et de la fran- sous les fenêtres du kiosk du sérail
chise ! Cent ans après , François Ier en d'Andrinople. Les soldats , en passant
agissait ainsi avec Charles-Quint, son devant le palais, poussaient de longs
heureux rival : de tels rapprochements cris de joie à la vue de leur maître,
ne sont pas indignes d être rappelés qu'ils apercevaient, à travers les vi-
à la mémoire des hommes. très, assis sur son trône et les saluant
L'année suivante (824-1421), Sultan- du geste. L'éloignement ne leur permit
Muhammed retourna à Andrinople; pas de distinguer qu'ils ne voyaient
pas que l'heure fa- sées dans les manches de la peli
taie approchait, il recommanda vive- périale, faisait mouvoir lesfbras. Cette
ment a la fidélité du grand vézir Baie- comédie funèbre contenta les troupes,
zid-Pacha, l'héritier de la couronne, qui partirent sans défiance. La mort de
Murad, alors a Amassia; il lui écrivit Sultan-Muhammed resta ainsi ignorée
derevenir en toute hâte, et traça de sa quarante et un jours , pendant lesquels
propre main, au bas de la lettre, un Murad eut le temps de se rendre à
distique persan dont voici la traduc* Brousse et d'y prendre possession de
tion : « Si notre nuit s'écoule, elle sera la couronne. Le corps de Muhammed ,
a suivie d'un jour brillant : si notre conduit dans cette ville par Tannée
« rose se fane, elle sera remplacée par elle-même, y fut enseveli dans le turbè
« un rosier délicieux. » do Yèchil-Imaret, fondé par ce mo-
La nouvelle de la maladie du Sultan narque, et où il. repose seul. Ce magni-
avait répandu la consternation dans tique mausolée est placé au milieu d'un
l'armée. Il eut encore la force de se beau jardin. Ses murs octogones sont
montrer à elle, et en fut salué par de recouverts, tant extérieurement qu'in-
vives acclamations : il expira le len- térieurcment, de porcelaine verte de
demain. Ibrahim et Baïezid-Pacha ré- Perse : sur chacune des faces un ver-
solurent, dans cette grave circonstan- set du Coran est inscrit en lettres
ce, de cacher sa mort à tous , jusqu'à d'argent sur un fond d'azur. A côté
de ce tombeau s'élève ia superbe mosquée de Yèchil - Imaret , remarquable surtout par l'aspect singulier que présentent ses murs , revêtus île carrés de marbres blancs, noirs, rouges, gris, verts, jaunes et bleus, qui forment la mosaïque la plus bizarre. Bâtie sur une terrasse en marbre blanc, elle n'a point, comme les autres mosquées, de parvis à colonnades; la porte, chargée d'ornements d'une admirable délicatesse et d'un goût exquis , est le chef-d'œuvre de la sculpture et de l'architecture orientales. Elle s'élève jusqu'au faîte du bâtiment, et est entourée, ainsi que les fenêtres , d'un cadre de marbre rouge, couvert d'inscriptions. Cette seule porte a coûté quarante mille ducats, et il a fallu consacrer trois années à sa construction. En entrant dans la mosquée, l'œil est frappé d'un étrange reflet, produit par la porcelaine bleue et verte dont les parois intérieures sont revêtues. Le mihrab, niche dans laquelle on renferme le Coran , est taillé dans du marbre rouge et orné de riches sculptures. Autrefois les coupoles et les minarets étaient aussi recouverts de porcelaine verte , et lorsque les rayons du soleil frappaient ces dômes légers, on eût cru voir un de ces palais élevés par les mains des génies aux ordres au possesseur de la lampe merveilleuse. La couleur qui dominait dans cette mosquée lui avait valu le nom de Yèchil-Imaret (fondation verte).
On doit encore à Sultan-Muhammed Ier l'achèvement d'Oulou-Djami (la grande mosquée), commencée à Andrinople par son frère Suleïman, et continuée par Mouça, qui, ainsi que nous l'avons déjà 'dit, n'eut pas le temps de l'achever. Ce bel édifice forme un carré parfait; chaque façade est de cent quatre-vingt-neuf pieds de long; il a neuf coupoles intérieures, cinq extérieures, et deux minarets. Mais aucune des mosquées dont nous venons de parler, ne peut égaler celle dont Murad Ier jeta les fondements à Brousse, que son fils Baïezid-Ildirim laissa imparfaite, et qui coûta aussi à Sultan - Muhammed
des sommes énormes pour l'achever.
Le plan de ce bel édifice est dans le système des premiers grands temples de l'islamisme. Il occupe une surface de cent pas carrés, divisée en vingtcinq compartiments égaux, soutenus chacun par quatre piliers , qui autrefois étaient dorés jusqu'à hauteur d'homme : vingt-quatre de ces compartiments sont surmontés d'une coupole ; le vingt-cinquième , placé au centre , a, au lieu de voûte , une fenêtre ronde de vingt pas de diamètre , qui éclaire l'intérieur de l'édifice. Au-dessous, un immense bassin répandait la fraîcheur dans la mosquée. La chaire est ornée de sculptures d'une délicatesse et d'un fini parfaits, représentant de légères bordures en arabesgues , des feuillages, des fruits et des fleurs. Sur les murs, on lit des inscriptions qui désignent les attributs de Dieu. Deux grands minarets, séparés de l'édifice, s'élèvent aux deux extrémités de la façade principale. De la galerie supérieure de l'un d'eux, où la voix du muezzin vient appeler à ia prière, jaillit un jet d'eau que les sources du mont Olympe alimentent sans cesse. On ne peut se faire une idée de l'effet que produit la structure hardie et dégagée de cet admirable monument.
L'amour des arts et le goût dont Sultan-Muhammed fit preuve dans la construction de ces édifices pieux , lui valurent le surnom de Tchèlèbi, qui n'a pas d'équivalent bien juste dans notre langue, mais qui correspond assez exactement au Gentleman des Anglais. Ce penchant prononcé pour la magnificence et la grandeur dégénéra même quelquefois chez lui en amour de l'ostentation. Les musulmans les plus rigides le blâment d'avoir, le premier, violé les lois somptuaires, établies par Mahomet , en se servant de vaisselle d'argent. Ses successeurs, jusqu'à Sultan-Baïezid II, n'osèrent pas imiter cet exemple; et ce monarque même, qui, cédant aux conseils des grands de sa cour fastueuse, fit faire un magnifique service de table en or et en argent, crut devoir, pour ainsi dire, légitimer ce luxe, en l'employant
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au soulagement de l'indigence. Il nourrit dans son palais, pendant trois jours, un grand nombre de pauvres que l'on servait dans cette belle vaisselle.
Sultan-Muhammed se distingua par ses largesses envers lescbefsde la religion musulmane. 1 1 fut le premier prince ottoman qui envoya au chérif de la Mecque une somme d'or, appeléeswvè, destinée aux indigents de cette ville et de Médine. Sous son règne, le goût de la littérature prit naissance. Parmi les hommes distingués de cette époque, nous nous bornerons à citer en première ligne Sinan-Cheïkhi de Kermian, médecin du Sultan, fameux par sa traduction du poëme persan de Khosrew et Chirin, terminée par son neveu Djèmali, poète célèbre lui-même, et dont la réputation est fondée principalement sur le premier poëme écrit en langue turque et intitulé : Khorchid et l'erroukhehad. Cbeïkhi composa encore le Kharnàmè (livre des ânes), où il ridiculise ses ennemis ; Arabchab le Syrien, gouverneur des fils de Sultan- Muhammed, après l'avoir été de ceux de Timour, et qui , outre l'histoire de ce conquérant, écrivit d'autres ouvrages sous les titres les plus bizarres, tels que les Merveilles des pleines lums ( Adjâïb-ulboudour), le Raisin du conseil , etc. ; Sofi-Baïezid , ancien précepteur du Sultan, et qui par ses sages conseils ayant contribué à la restauration de la monarchie, reçut en récom-
Gtnse la dignité de Cazi-Asker; enGn oubiï-uddin-Kafièdji, qui composa un si grand nombre d'ouvrages, qu'il avait oublié le contenu et même le titre de plusieurs.
Outre ces littérateurs et ces savants, des cheïkhs distingués par leur piété et leur mérite, vécurent sous le règne de Sultan -Muhainmed. Nous avons eu déjà l'occasion de citer le grand cheikh Bokhari, connu sous le nom d'Émir- Sultan ; et surtout Bedreddin, aussi fameux par la révolte des derviches que par ses ouvrages. Parmi les plus illustres, nommons encore les cheïhks Abdullatif-Moukaddèçi de Jérusalem, auteur du Tohfet (le présent ), livre
ascétique rempli d'érudition; et Pir- Élias d'Amassia , mystique fameux , jouissant d'une grande réputation de sainteté, et à qui Sultan-Muhammed fit élever un magnifique mausolée à Sèwadiïè.
Sultan-Muhammed , vainqueur de ses frères, l'emportait sur eux par les qualités physiques et morales. Supérieur dans les exercices gymnastiques , il n'était pas moins remarquable par l'élévation de son esprit et la grandeur de son caractère. Son teint, d'une blancheur éclatante, faisait ressortir l'éclat de ses yeux noirs, et la couleur brune des épais sourcils qui se joignaient sur son tront vaste et saillant. Sa poitrine élevée, ses mains longues et musculeuses, donnaient une haute idée de sa force, que les historiens ottomans comparent à celle du lion, ainsi que son regard à celui de l'aigle. Prince équitable, bienfaisant, généreux, constant en amitié, humain envers tous, sans distinction de nation ni de croyance, Sultan-Muhammed a mérité d'être mis au rang des meilleurs souverains de sa race : il consolida le trône d'Osman, ébranlé par les deux lléaux de l'invasion étrangère et de la guerre civile, et fut, pour employer les expressions d'un écrivain musulman, le Nofi qui sauva ïarche de Vempire, menacée par le déluge des Tatares.