CHAPITRE X
SU I .T A N • Il A I EZI D-K II AN II , FILS DE SULTAN- MUHAMMHD-EL-FATYH.
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que Sultan-Muhammed-el- Patyh, après la mort de son fils Moustapha devant Boz- Bazardjik , avait confié le gouvernement de Karamanie au prince Djem (Zizim). Baïezid, fils aîné du Sultan et gouverneur d'Amassia, était l'héritier présomptif du trône. Mais le grand vêtit Muhammed-Karamani favorisait Djem, dont les brillantes qualités avaient gagne son affection. Il essaya donc d'enlever la couronne au successeur direct pour la mettre sur la tête de son frère puîné. Afin de mieux assurer le succès de cette dangereuse entreprise, il cacha la mort de Sultan-Muhammed, et lit conduire à Constantinople le corps du souverain dans un char couvert, accompagné de ses gardes ordinaires, e.i répandant le bruit que le Sultan allait prendre les bains dans sa capitale, pour rétablir sa santé altérée par les fatigues de la dernière guerre. En même temps, il envoya un agent secret au prince Djem, et prit les mesures nécessaires pour lui préparer les voies du trône. Voulant empêcher toute communication entre l'armée et Constantinople, il fit fermer ce port, ainsi que ceux des côtes d'Asie, et ordonna aux adjem-oghlans ou recrues de janissaires de quitter la capitale. Malgré toutes ces précautions, le vézir, craignant que son plan n'échouât, crut se ménager une ressource auprès de Baïezid , en dépêchant à ce prince , alors à Amassia, Keklik-Moustapha, porteur de la nouvelle de la mort du Sultan. Mais l'événement trompa la prudence deMuhammed-Karamani. Le peuple , qui avait déjà soupçonné la vérité en voyant autour de la voiture de Sultan-Muhammed le collège des vézirs et des kazi-askers , n'en douta plus dès que les adjem-oghlans furent arrivés au camp. A l'instant une révolte éclate parmi les janissaires : ils se rendent à Constantinople, pillent les maisons des habitants les plus ri-
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clies , et assassinent le grand vézir.
Ishak- Pacha, nomme par le conseil pour remplacer Muhammed , rétablit l'ordre par des mesures vigoureuses.
Deux jeunes princes, Korkoud, fils de Baîezid, et Oghouz-khan, fils de Djem , vivaient dans l'enceinte du sérail où les avait retenus la politique de Sultan-Muhammed, à qui ces otages répondaient de la fidélité de ses propres enfants : Korkoud fut proclamé lieutenant général de l'empire , en attendant l'arrivée de son père.
Keklik-Moustapha arriva à Amassia en huit jours, quoique le trajet fût de plus de cent lieues ; le lendemain , Baîezid partit, accompagné de quatre mille cavaliers , et il arriva en neuf jours à Scutari. Quand la galère impériale entra dans le canal du Bosphore, elle fut entourée d'une foule d'embarcations portant les grands de l'empire qui venaient saluer le nouveau Sultan. A ces respectueux hommages se mêlèrent pourtant des cris tumultueux : les janissaires , montés sur des barques , demandèrent à Baîezid l'éloignement de Moustapha-Pacha , rival redouté d'Ishak-Bei , et que ce dernier avait su rendre odieux à cette turbulente milice. Le Sultan , effrayé de cette manifestation séditieuse, eut la faiblesse de céder, et accorda aux janissaires non-seulement l'éloignement de son vézir Moustapha , mais encore une augmentation de solde : cette concession devint dès lors un usage auquel les Sultans ne purent se soustraire pendant trois siècles , et qui ne fut aboli que sous Abdul-Hamid.
Le lendemain de l'arrivée de Sultan- Baîezid dans sa capitale, le cheïkh Aboul-Wèfa présida aux funérailles de Muhammed. Le nouveau monarque aida ses émirs et ses vézirs à porter le cercueil de son père, qui fut inhumé au turbè attenant a la mosquée du Conquérant. Après la cérémonie, terminée par d'abondantes aumônes, Sultan- Baïezid quitta le turban et les vêtements noirs, revêtit un costume somptueux , et reçut les hommages de sa cour.
Dès que le prince Djem eut appris l'avènement de Baîezid et la mort tra-
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gique du grand vézir Muhammed-Karamani , il manifesta l'intention de disputer la couronne à son frère. Il fondait ses droits au trône sur la raison spécieuse que Baîezid étant né avant
Sue Muhammed fût empereur (*), ue evait être regardé que comme le fils d'un simple particulier. Pour soutenir cette prétention, il réunit à la hâte quelques troupes, et marcha sur la ville de Brousse. Sultan - Baîezid lui opposa un corps de deux mille janissaires, sous les ordres d'Aïas-Pacha.
Les deux armées se rencontrèrent près de Brousse, qui refusa l'entrée à l'un comme à l'autre. Un combat , dans lequel Aïas-Pacha fut défait , s'engagea alors devant les remparts , et les portes s'ouvrirent enfin au vainqueur. Djem prit le titre de Sultan , et exerça les droits de sikkv et de khoutbè; mais , au bout de dix-huit jours , il apprit que Baîezid s'avançait avec une puissante armée. Avant d'en venir aux mains , Djem fit proposer à son frère le partage de l'empire ; mais Baîezid ne répondit à cette offre que par le proverbe arabe : « Il n'y a pas de pa- « rente entre les rois. » Bientôt les deux rivaux se rencontrèrent dans la plaine de Yèni-Chèhir : trahi par Yakoub, qui passa à l'ennemi avec un corps de troupes considérable , Djem , après avoir combattu pendant six heures avec la
S lus grande bravoure, fut contraint 'abandonner la victoire à Baîezid.
Arrêté un instant dans sa fuite » et dépouillé par les Turcomans du défilé d'Ermèni , le prétendant fut obligé, dans son dénûment, d'emprunter le kèpenek ( surtout) de son chancelier Sinan-Beî. Il arriva enfin au Caire, où le Sultan tcherkesse Kaîtbaî le reçut très-affectueusement et lui donna un de ses palais pour demeure.
Sultan-Baïezid , après le gain de la bataille , s'était mis à la poursuite du fugitif. Les Turcomans d'Ermèni se firent un mérite auprès du monarque
(*) Cependant la naissance de Sultan- Baïezid avait eu lieu en 85 1, c'est-à-dire, entre la déposition et le second avènement de son père.
vainqueur d'avoir maltraite et pillé son frère ; ils demandèrent en récompense l'affranchissement de tout impôt. Le Sultan eut l'air d'accueillir favorablement leur requête , et les engagea à se présenter à la Porte pour recevoir le prix de leur conduite. Tous ceux qui eurent l'imprudence de s'y rendre furent crucifies : « Voilà , dit « Sultan-Baîezid , la récompense des « esclaves qui , sans y être appelés , « s'immiscent dans les affaires de « leurs maîtres!... Comment ces mi- « sérables ont -ils osé lever la main «contre une tête auguste? » Après avoir poursuivi inutilement son frère jusqu'à Konia , le Sultan laissa à Guedik - Ahmed - Pacha le soin d'atteindre ce prince, et regagna Constantinople. En passant près de Brousse, les janissaires lui demandèrent le pillage de cette ville , qui lui avait fermé ses portes avant sa victoire sur Djem.
Sultan - Baiezid refusa ; mais une révolte oui éclata dans le camp le décida à les dédommager de la perte du butin qu'ils se promettaient, et il fit compter mille aspres à chacun d'eux.
Après un séjour de quatre mois au Caire , Djem , prince tres-attaché à ses devoirs religieux , résolut de profiter des loisirs que sa mauvaise fortune lui laissait , pour suivre un des préceptes les plus importants de l'islamisme. Le 28 du mois de chewwal 886 ( 20 décembre 1481), il partit pour le pèlerinage de la Mecque , d'où il se rendit à Mediue. Dans toute la famille impériale de Turquie , on ne compte que le prince Djem et uns Sultane, fille de Sultan -Muhammed II, et veuve de Mahmoud -Tchèlèbi, fils du grand vézir Ibrahim - Pacha , qui aient fait ce pèlerinage. Cet acte religieux est oblicire pour tout musulman, mais monarques ottomans en sont dispensés par des raisons d'État; pour satisfaire cependant à ce devoir sacré , ils se font représenter à la Mecque, dans Tordre religieux et sacerdotal,
Far le mol la de cette ville, et dans ordre civil et politique, par le Surrè- Lmini, officier de la cour chargé de conduire le trésor que les Sultans en-
voient chaque année à la Kaaba , ou bien par Y Kmir-ul-Hadj ( prince des pèlerins), dignité qui appartient spécialement au gouverneur de Damas ( Wali-Châm).
De retour de son pèlerinage , Djem , cédant aux sollicitations de Kaçim- Beî , de Mahmoud , sandjak-beï d'Angora, et de quelques autres princes tributaires de la Porte, se décida à tenter de nouveau le sort des armes.
Lorsque Sultan-Baïezid apprit que son frère se préparait à lui disputer encore le trône, il lui adressa une pièce de vers dont voici la traduction : « Puis- « nue tu peux aujourd'hui te glorifier « d'avoir rempli le devoir sacré du pè- « lerinage , pourquoi , prince , brûles- « tu de tant d'ardeur pour un royaume «terrestre? Puisque l'empire m'est « échu par un effet des décrets éter- « nels , pourquoi ne te résignes-tu pas « aux volontés adorables de la Provi- « dence ? » Djem , aussi bon poète que le Sultan, lui répondit par ce distique : « Pendant que tu es étendu sur « un lit de repos, et que tu passes ta « vie dans les ris et les plaisirs, pour- « quoi Djem , privé de toute douceur, « devrait-il poser sa tête sur un oreiller « d'épines ? »
Lajsecoftde tentative du prétendant ne fut pas plus heureuse que la première. Son lieutenant, Mahmoud-Beï, est battu à Angora par Suleïman-Pacha, gouverneur dAmassia. Djem, arrivé sur le champ de bataille deux jours après la défaite de ses troupes , est abandonné par le reste de son armée , à la seule nouvelle de l'approche du Sultan. Le prince s'enfuit une seconde fois dans la Cilicie Pétrée : un plénipotentiaire se rend auprès de lui , et lui offre la paix. Djem demande la cession de quelques provinces d'Asie ; le Sultan repond que la fiancée de Ccrnpire ne peut être partagée entre deux rivaux ; qu'il prie son frère de ne plus souiller les pieds de son c fierai et le bord de son manteau du sang innocent des musulmans, et de se born er à jouir de ses revenus à Jérusalem. D'après le conseil de Kaçim* Bei, Djem songe alors à se réfugier en
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Europe: pour préparer les voies, il députe un de ses conOdents , nommé Suleïman, vers le grand maître de Rhodes. L'ambassadeur est admis à l'audience solennelle du chapitre des chevaliers : il obtient un sauf-conduit pour Djem, et ce prince s'embarque sur une galère de l'ordre. Arrivé en trois jours à Rhodes , il y est reçu avec les plus grands honneurs. Son entrée fut une brillante fête : un pont , recouvert de riches étoffes , avait été jeté du rivage au navire, afin que le prince pût e.n sortira cheval. Un nombreux cortège, composé des serviteurs de Djem et des chevaliers, l'accompagna , au son d'une musique guerrière , jusqu'au palais préparé pour le recevoir.
La foule se pressait autour de l'escorte ; les fenêtres , les balcons , les terrasses étaient couverts de spectateurs , les rues étaient décorées de tapis et de guirlandes ; des tournois , des concerts , des parties de chasse occupèrent les premières journées de l'illustre fugitif, et lui firent illusion pendant quelque temps sur sa position et sur l'avenir qu'on lui préparait. Le grand maître conclut même avec ce prince un traité par lequel , en cas d'avènement, son alliance était assurée à l'ordre. A peine cet acte illusoire était-il siçné, oue des ambassadeurs de Baïezid arrivèrent à Rhodes : ils offrirent la paix au grand maître , s'il voulait livrer Djem et payer un tribut. Ces propositions furent repoussées, et le traité définitif fut réglé sur d'autres bases. Par une clause secrète, le Sultan s'engagea à payer annuellement aux chevaliers une somme de quarante-cinq mille ducats pour qu'ils retinssent son frère prisonnier. Djem s'embarqua sur une galère de l'ordre , et lit voile pour la France , où les chevaliers possédaient plusieurs commanderies. Après une navigation de six semaines , le navire aborda à Nice. Le prince , qui ignorait les intentions des chevaliers à son égard, demanda à continuer son voyage vers la Roumilie ; on lui objecta qu'il fallait obtenir le consentement <TU roi. En conséquence, Khatib-Zadè-Naçouh-Tchèlèbi
se mit en route pour Paris. Quatre mois se passèrent a attendre le retour du messager; il avait été arrêté dès la seconde journée de son voyage, et gardé à vue. Après cette longue attente , Djem fut envoyé dans une des possessions de l'ordre, à Roussillon.
Louis XI était mort le 30 août 1483 : les chevaliers profitèrent de cet événement pour séparer Djem de sa suite, sous le prétexte de l'entourer d'une garde de sûreté dans un moment où la tranquillité du royaume était menacée.
L<i prince réclama vainement; ses fidèles serviteurs furent embarqués pour Rhodes : il demanda alors à voir l'ambassadeur du Sultan, Hucein-Beï, qui venait d'arriver de Rhodes et se rendait à la cour de France; celte consolation lui fut refusée , et le malheureux Djem, traîné pendant sept ans de château en château , fut enfin renfermé dans la tour de Bourganeuf , petite ville de la Marche (aujourd'hui département de la Creuse). De là, il fut livré au pape Innocent VIII. Présenté au souverain pontife le 13 mars 1489, le lier musulman refusa de fléchir les genoux et d'ôter son turban ; il l'embrassa sur l'épaule, comme d'égal à égal , lui demanda sa protection , et, dans une audience particulière, lui fit un tableau si touchant des souffrances qu'il avait éprouvées pendant sa longue captivité, loin de sa mère, de son épouse et de ses enfants , que le pape en fut ému jusqu'aux larmes; dans la sollicitude qu'il lui inspirait, Innocent le conjura d'embrasser le christianisme; mais Djem répondit que la possession de l'empire ottoman, et même du monde entier, ne pourrait le décider à abjurer la foi de ses ancêtres.
Djem languit ainsr trois années à Rome , pendant lesquelles Baïezid envoya , dit-on , des assassins chargés de le débarrasser de son frère ; mais cet infâme projet fut déjoué. A la mort d'Innocent , Djem fut d'abord étroitement gardé dans le château Saint-Ange ; il revint au Vatican après l'élection d'Alexandre Borgia. Ce pape, le seul des princes de l'Église qui ait eu des
relations directes avec les Sultans ottomans, envoya un ambassadeur à Baïezid , pour' lui offrir la prolongation de la captivité de son frère, moyennant quarante mille ducats par an I ou bien sa mort, au prix de trois cent mille une fois pavés. Durant cette abominable négociation , le roi Charles VIII pénétrait en Italie, et, le 31 décembre 1494 , il faisait son entrée à Rome. Alexandre se réfugia au château Saint -Ange avec son malheureux prisonnier. Une convention , en vertu de laquelle le prince musulman devait être remis à Charles , fut conclue entre ce monarque et le pape. Cette clause fut exécutée trois jours après , et Djem suivit à Kanles l'armée française. Dans cet intervalle, un ambassadeur du Sultan était arrivé à Ancône, avec le montant de deux ans de pension que l'empereur ottoman faisait passer à Borgia.
Mais Tenvoyé de Baïezid était tombé entre les mains des partisans du cardinal Julien , ennemi déclaré de Borgia; ce dernier, perdant à la fois son prisonnier et cet argent sur lequel il comptait, voulut se dédommager de cette double perte , et s'engagea à débarrasser enfin Sultan -Baïezid de son frère. Un poison lent conduisit au tombeau l'infortuné Djem, et une forte somme fut le prix de ce crime. Les historiens italiens et musulmans, d'accord en ce point , ne diffèrent que sur les circonstances de l'empoisonnement.
Les premiers prétendent au'il eut lieu au moyen d'une poudre blanche que l'on mêla au sucre dont le prince se servait habituellement ; les seconds assurent qu'un renégat grec, appelé Moustapha , barbier de Djem , lui inocula le poison en se servant d'un rasoir préparé avec des substances vénéneuses. Quoi qu'il en soit , lorsque Djem arriva à Naples, il était à la dernière extrémité. Au moment d'expirer, on dit qu'il prononça ces paroles : « O mon Dieu ! si les ennemis de la foi « veulent se servir de moi pour exécu- « ter des projets pernicieux à l'is- « lamisme, ne me laisse pas vivre davantage, mais appelle au plus tôt ■ mon âme vers toi ! » Cette mort ,
Livraison. (Turquie.)
arrivéele24 février 1495f29djemazi-ulakhir 900), assura a Sultan-Baîezid la paisible possession du trône. Il réclama le corps de son frère , et le fit déposer dans le turbè de Murad II. Djem était âgé de trente-six ans ; il en avait passé treize en captivité ; il est connu parmi nous sous le nom de Zizim. Un ouvrage, publié à Grenoble en 1673, a consacre le souvenir de ses amours avec la fille du châtelain de Sassenage. L'auteur a revêtu des formes du roman un fait historique confirmé par les historiens orientaux. Djem a laissé des poésies qui jouissent d'une grande réputation dans sa patrie.
Le récit de la révolte et des infortunes de Djem nous a fait négliger jusqu'ici les actions de Sultan - Baïezid , avant et depuis le départ de son frère pour Rhodes. Nous revenons mainte nant sur nos pas, et nous allons indiquer rapidement les événements les plus remarquables de cette période.
En 1481 et 1482 (886 et 887), Sultan-Baîezid avait renouvelé les capitulations avec Venise et Raguse, aux conditions les plus avantageuses pour ces républiques. Après la campagne de Karamanie, qui remplit environ neuf mois de cette dernière année , le Sultan retourna à Constantinople. Tous les vézîrs , invités à une fête donnée au palais, v recurent des kaftans brodés d'or ; Gucdik-Ahmed seul eut un kaftan de laine noire , funeste indice de sa disgrâce ; à la fin du repas , il tomba sous le poignard d'un muet. Ahmed s'était depuis longtemps aliéné le cœur de son maître par un caractère orgueilleux et des réparties pleines d'arrogance. Le Sultan, pendant la guerre soutenue en Karamanie contre son frère , avait paru oublier les torts du vézir, dont les talents lui étaient nécessaires. Mais Ahmed s'étant uni en secret au grand vézir Ishak- Pacha pour renverser Moustapha-Pacha , favori du Sultan, cette tentative audacieuse réveilla dans le coeur du prince tous ses anciens griefs contre le ministre, et sa mort fut résolue. Isliak-Pacha fut destitué peu de temps après , et remplacé par Daoud-Pacha, beïler-beï d'Anatolie.
En 888 '(1483), Sultan-Baïezid se rendit à Filibè (Phitippopolis), et employa son armée à réparer les forts sur la Morawa ; il profita de la proximité de la Hongrie pour conclure avec Mathias Corvin une trêve guinquennale. L'année suivante, le Sultan entra en Moldavie , s'empara des forteresses de Kilia et d'Ak-Kerman, tandis qu'un corps de sept mille Ékindjis envahissait la Croatie , la Carinthïe et la Carniole, et en était repoussé bientôt par Lupo Wulkovich , ban de Croatie , et par Bernard , comte de Frangipan.
Sultan-Baïezid revint ensuite à Andrinople, déposa Iskender-Pacba , gouverneur de la Roumilie, et lui donna pour successeur l'eunuque Ali-Pacha. Il reçut, vers la fin de l'hiver de 1486 (892) , les trois ambassadeurs de Hongrie, du sultan d'Égypte et du ch&h des Indes. Ce dernier offrit à Baïezid de l'or, des épfces fines , des éléphants et des girafes. Vers cette époque , le prince de Moldavie ayant essavé de reprendre Ak-Kerman", Ali-Pacha ravagea les États du voïvode, qui eut à subir, l'année suivante , une nouvelle incursion des Ottomans, sous la direction du gouverneur de Silistrie.
Ces expéditions militaires de Sultan- Baïezid en Eurppe furent suivies , en Asie , de la première guerre contre les mamlouks. Déjà sous Muhammed II , ces derniers avaient altéré, par une conduite hostile, les relations amicales qui existaient entre eux et les Osmanlis. De nouveaux sujets de plainte qu'ils donnèrent au Sultan , entre autres l'hospitalité accordée à Djem, décidèrent le monarque ottoman à commencer la lutte sanglante
3 ni devait finir, sous le règne de son ts Sèlim , par la conquête de l'Égypte et la destruction de la dynastie des Sultans mamlouks. , -
Quelques châteaux aux environs de Tarsous et d'Adana avaient été pris sur le prince de tlamazan , chef turcoman de la tribu d'Utch-Ok (des trois flèches). Sultan-Baïezid donna à Kara-Gueai-Pacha , gouverneur de la Karamanië, l'ordre de les reprendre (890—1485). Quatre autres forts, si-
VERS
tués dans les passages les plus difficiles du Taurus {Ala-Dagh ) , tombèrent aussi en son pouvoir. Mais tandis que Kara-Gueuz-Pacha s'enorgueillissait de sa victoire , l'armée ottomane éprouvait, sur un autre point, trois défaites successives. Ouzbeï, général égyptien, et le gouverneur d'Alep , surprenaient les garnisons d'Adana et de Tarsous. Hersck-Ahmed-Pacha , envoyé par le Sultan pour réparer ce double revers, était lui-même battu et fait prisonnier. Mais Baïezid ne se laissa point décourager. Sur son ordre , le grand vézir , Daoud-Pacha , partit avec quatre mille janissaires et toutes les troupes de sa maison , et ramena à l'obéissance les tribus de la Karamanie et celles de Warsak et de Torghoud , que Muhammed , petitfils de Kaçim-Beï, avait poussées à la révolte.
A cette époque (892—1487 ) Sultan- Baïezid reçut à Constantinople l'ambassadeur du dernier roi more de Grenade, Abou-Abdullah , dont les historiens occidentaux ont défiguré le nom , en l'appelant Boabdil. Ce'prince implorait l'aide du Sultan des deux terres et des deux mers , contre Ferdinand, roi d'Aragon et de Castilie, dont les armes victorieuses repoussaient les musulmans de l'Andalousie.
Sultan-Baïezid envoya, pour ravager l'Espagne, une flotte sous les ordres d'un ae ses anciens pages, à qui sa beauté remarquable avait fait donner le surnom de A êmal{ beauté parfaite).
Dans le même temps , Venise députa vers le Sultan les plénipotentiaires qui, sept ans auparavant, avaient conclu la paix avec Muhammed II.
Boccolino, citoyen de la petite ville d'Osimo , dans la Marche d'Ancône , s'en étant fait nommer le seigneur, avait secoué le joug du pape Innocent VIII , et offert à Sultan-Baïezid la suzeraineté d'Osimo. Laurent de Médicis s'interposa entre le souverain pontife et les insurgés, et empêcha ainsi les musulmans de s'établir dans les États romains, d'où il eût été peutêtre bien difficile de les chasser. Un envoyé de Baïezid avait demandé ,
pour les flottes ottomanes , le droit de stationner dans ie port de Famagouste tant que le Sultan serait en guerre avec r Egypte. Cette demande tut repoussée par le sénat , sous le prétexte de la paix qui existait entre cette dernière puissance et la république. La mort de Beccolino, arrêté près de Milan et pendu sans jugement, enleva à Sultan-Baïezid tout espoir d'intervenir à son profit dans les affaires de l'Italie.
Les relations diplomatiques de ce monarque avec les puissances de l'Europe étaient alors très-actives : l'envoyé moldave lui apportait le tribut de deux années; l'ambassadeur hongrois, Démétrius Yaxich, recevait, à son audience de congé, un kaftan d'honneur, et Mathias Corvin renouvelait pour trois ans , avec l'ambassadeur de Sultan-Baïezid, la trêve expirée.
En 893 (1488), Ali-Pacha, après quelques succès contre les mamlouks, était battu par l'armée égyptienne sous les ordresd'Ouzbeï. Kara-Gueuz-Pacha et plusieurs autres beïs , qui , par jalousie contre Ali-Pacha , avaient pris la fuite dès le commencement de l'action, furent punis, le premier par la mort , les autres par la^ prison et la destitution. La guerre d'Ëgypte devint de plus en plus funeste aux armes ottomanes ; elle durait depuis cinq ans ; elle fut terminée , en 896 (1491) , par un traité de paix qui stipulait l'abandon des droits du Sultan sur les trois forteresses dont les Égyptiens avaient fait la conquête dans la plaine de Tchokour-Ova.
En 897 (1492), la mort de Mathias Corvin ayant plongé la Hongrie dans la guerre civile, Sultan-Baïezid , à la faveur de ces troubles, conçut l'espoir de s'emparer de Belgrade. Khadim- Suleïman-Pacha fit sonder les dispositions du despote Uilak ; il crut reconnaître dans sa réponse ambiguë qu'il était prêt à acheter les bonnes grâces du Sultan , en lui livrant les villes de Zwomik , d'Aladja-Hyssar et de Belgrade; en conséquence, le blocus de cette dernière place fut ordonné, et
une flotte de trois cents voues alla attendre Sultan-Baïezid sur les cotes d'Albanie. 11 partit de Constantinople pour Sofia, afin de pouvoir, suivant que les circonstances l'exigeraient , se rendre en Servie ou en Albanie. Le projet sur Belgrade échoua, et les musulmans furent complètement battus en Hongrie ; alors le Sultan entra en Albanie par la route de Monastir.
Entre cette ville et Parlèpè, au moment où il passait dans un sentier fort étroit, un assassin, déguisé en kalender (sorte de derviches vagabonds) , s'approcha et voulut lui porter un coup de poignard. Les gardes qui entouraient le monarque prévinrent cet attentat et massacrèrent le meurtrier.
Depuis cet événement, toutes les personnes qui étaient présentées au Sultan devaient quitter leurs armes et être accompagnées de deux chambellans qui leur tenaient les bras en les saisissant sous l'aisselle. Cet usage, oui s'est conservé jusqu'à nos jours , devint un cérémonial auquel les ambasdeurs étrangers étaient eux-mêmes assujettis. Pendant le séjour du Sultan en Albanie, les janissaires désolèrent le pays, et firent un grand carnage de ses malheureux habitants; les Ékindjis ravagèrent l'Autriche : la Carniole, la Carinthie, la Styrie devinrent le théâtre d'atrocités de tout genre ; les historiens du temps les racontent avec horreur : ce ne sont qu'enfants empalés ou écrasés contre les murs , femmes et jeunes filles en proie à la brutalité des vainqueurs , etc. Des haies de lances surmontées de têtes formaient, disent-ils, l'enceinte où ils prenaient leurs repas; les routes que parcouraient ces hordes dévastatrices étaient semées de membres mutilés. Une armée, envoyée par l'empereur Maximilien à la rencontre des Ottomans , leur livra un combat acharné près de Villach en Carinthie, et les défit entièrement : quinze mille prisonniers qu'ils traînaient à leur suite brisèrent leurs chaînes pendant la bataille , et , tombant à l'improviste sur les Osmanlis , contribuèrent puissamment au triomphe des chrétiens.
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Os derniers déshonorèrent leur victoire en imitant et en surpassant même la cruauté de leurs ennemis. On a peine à concevoir cette fécondité d'inventions atroces que déploya le barbare Kinis, général des Hongrois : il fit coudre dans des sacs et jeter à l'eau une partie des prisonniers ; les autres furent écorchés, broyés sous des meules , rôtis , ou dévores vivants par des porcs affamés. Ali - Pacha - Mikhal- Oghlou fat pris et fusillé sur le champ de bataille. Cette même année, un autre Ali-Pacha, gouverneur de Semendria , fut repoussé de la Transylvanie par Etienne de Thelegd, et perdit , au défilé de la Tour-Rouge , quinze mille hommes, son butin et ses esclaves.
Pour venger tant de défaites, Sultan- Baïezid envoya Yakoub- Pacha avec une armée de huit mille hommes : il ravagea les contrées de Ci 11 y et de Pettau , et défia à un combat singulier le commandant de la forteresse de Yaïtcha, qui répondit à cette fanfaronnade par une vigoureuse sortie.
Yakoub se retira en désordre, et alla porter ses ravages dans la Croatie et la Styrie inférieure. Les nobles Croates se livraient entre eux à une guerre acharnée; mais lorsqu'ils virent l'ennemi commun obligé de battre en retraite, ils se réunirent tous contre lui, et le cernèrent dans un défilé nommé le Pas-de-Sadbar. Réduit à la dernière extrémité , Yakoub voulut négocier sa retraite à prix d'argent ; mais les conditions trop dures qu'on lui imposa le décidèrent à tenter le sort des armes. Une victoire complète couronna cette tentative hasardeuse.
Le Sultan lui envoya, en récompense, un magnifique cimeterre , un chevai des écuries impériales, et l'éleva à la dignité de beiler-beï de Roumilie.
Enfin , après bien des revers et des succès respectifs , une trêve de trois ans fut conclue , en 900 ( 1 495) , entre la Hongrie et la Porte. Dans les deux années suivantes , les Ottomans s'emparèrent de quelques forts en Bosnie , entrèrent en Daimatie , et poussèrent leurs courses jusque dans le Frioul.
En 902 (1497); Daoud-Pacha fut mis
à la retraite , avec une peusion onnuellt de trois cent mille aspres. C'est le seul , des quatorze grands vézirs qui se sont succédé dans la première dignité de l'empire , qui soit rentré dans la vie privée avec toute la faveur du Sultan.
Hersek-Ahmed Pacha le remplaça , et céda , dans la même année , ce poste éminent à Ibrahim-Djendèrèli , fils de Khalil.
Depuis 1490 (896), la paix entre la Porte et la Pologne n'avait pas été troublée. Jean Albert, roi de ce dernier pays, commit, contre la Moldavie , quelques hostilités qui motivèrent l'expédition de Bali-Beï, gouverneur de Silistrie. Au printemps de 1498 ( 903) , ce chef ottoman passa le Danube, et fit dix mille prisonniers: une seconde invasion , dans l'automne suivant, eut des résultats encore plus importants : il traversa le Dniester , brida ou dévasta plusieurs villes sur les bords de ce fleuve , et fit un immense butin. Le froid rigoureux qui se lit sentir aux approches de l'hiver, et le manque de vivres, décidèrent enfin les Ottomans à se retirer.
Dès l'an 1492, le czar Iwan III avait fait des tentatives d'alliance avec Sultan-Baïezid , et lui avait même écrit une lettre relative au commerce des marchands d'Azoff et de Kaffa. Trois ans après, Michel Plesttschéïef, ambassadeur russe, se rendit à Constantinople , et , malgré la grossièreté de ses manières, obtint, pour le commerce de son pays, toutes les concessions que son maître demandait au Sultan. Ce prince, qui, le premier de sa dynastie , donna un grand développement à la politique extérieure, cherchait, par tous les moyens en usage dans la diplomatie, à acquérir de l'influence chez ses voisins : ainsi la petite-fille de Sultan-Baïezid était donnée en mariaçe à Ahmed-Mirza, héritier présomptif de la couronne de Perse ; et la fille de Djem épousait le Sultan Nassir-Muhammed , fils de Kaïtbaï; de nombreuses ambassades en Europe et en Asie témoignèrent encore des pacifiques intentions qui animaient Baïeztd dans ses relations politiques.
Les Vénitiens envoyèrent, en 1498
(904), Andréa Zanchani à Constantinople. La paix fut renouvelée par un traité en langue latine, ce qui , suivant Sultan-Baïezid , lui permettait d'en violer la teneur, en cas de convenance.
Poussé en secret par les agents de Naples , de Florence et de Milan , le Sultan fit investir Lépante par terre et par mer. Les flottes ottomane et vénitienne se livrèrent, près de l'île de Sapienza (au sud-ouest de la Morée), un combat qui se termina à l'avantage de l'escadre musulmane. Le commandant de la ville assiégée , voyant les vaisseaux vénitiens s'éloigner , se rendit au kapoudan - pacha Daoud.
Le Sultan , maître de cette place forte, chargea Sinan- Pacha, beïler-beï d'Anatolie, d'élever deux forts sur les promontoires de la Morée et de la Roumilie, afin de fermer le détroit; il fit construire quarante navires sur le modèle de ceux des Vénitiens , et retourna à Constantinople.
Après la prise de Lépante, Iskender- Parha , gouverneur de Bosnie , envahit le Frioul et la Carinthie, et renouvela les scènes de désolation dont ces malheureuses contrées furent si souvent le théâtre. Deux mille cavaliers ottomans passèrent le Tagliamento (nommé par les musulmans , 1ksou); une division poussa même jusqu'à Vicence. D'autres corps réduisaient en cendres cent trente -deux bourgs et villages , et ravageaient la Carniole et la Dalmatie. Enfin , en 1500 ( 905), le (léau des populations de ces provinces, le terrible Iskender - Pacha , mourut d'unemaladiepédiculaire, peu de temps après avoir été forcé , par Jean Corvin , de lever le siège de Yaïtcha.
Les Vénitiens se vengèrent de la perte de Lépante en s'emparant, la même année (1500), de l'Ile de Céphalonie, que Suitan-Muhammed-el-Fatvli avait conquise vers la fin de son règne. Modon, Navarin ou Zonchio (autrefois Pyios) et Coron , tombèrent «tu pouvoir des Osman lis ; mais Napolide- Malvoisie (Noembasia) , défendue par le brave Paul Contarini , résista à ious les efforts de Baîezid. Venise, cramant de ne pouvoir à elle seule
arrêter les armes du Sultan , implora le secours des puissauces chrétiennes.
Une ligue offensive et défensive se forma entre la république , le pape et la Hongrie. La France et l'Espagne fournirent une flotte qui se réunit aux forces navales hongroises et vénitiennes. L'amiral Benedctto Pesaro surprit l'escadre ottomane près de Voïssa , captura onze galères et brûla la douzième; et, tandis que Gonzalve de Cordoue, le grand capitaine, ravageait les côtes de l'Asie Mineure , les vaisseaux du pape dévastaient les possessions ottomanes de l'Archipel. En même temps , l'amiral français Ravestein effectuait une descente dans l'île de M rte] in (Lesbos) , dont il assié-
Seait la capitale ; mais , à l'approche e Hersek-Ahmed -Pacha , qui accourait au secours de cette ville, Ravestein leva l'ancre ; et sa flotte , surprise à la hauteur de Cérigo par un violent coup de vent, périt tout entière.
Le Vénitien Pesaro, par un hardi coup de main , pénétra dans le port de Prévèsa , et y brûla huit galères.
En 1502 (908), la flotte vénitienne, vingt vaisseaux du pape et une nouvelle escadre française, attaquèrent Sainte- Maure. Les janissaires, qui la défendaient, capitulèrent. Sultan-Baïezid les punit plus tard de cette lâche soumission , en les faisant pendre ou massacrer. Un grand nombre de vaisseaux ottomans furent capturés par l'amiral vénitien , tandis que son compatriote Nicolaï Capello sauvait l'île de Chypre , menacée par les Osmanlis.
La guerre avec Venise et la Hongrie se prolongeait et devenait dangereuse pour les Ottomans : ils avaient, déplus , à se défendre contre la Perse , qui venait d'attaquer leurs frontières orientales , et à réprimer de nouvelles tentatives de rébellion des tribus Torghoud et Warsak. Toutes ces circonstances déterminèrent Sultan-Baïezid à faire la paix. Ùn traité fut conclu avec Venise , en vertu duquel la république garda Céphalouie, et céda Sainte- Maure, Modon, Coron et Lépante.
Une trêve de sept ans avec la Hongrie fut jurée, en 1503 (909), par Wladislai
L'UNIVERS
et Hersek- Ahmed- Pacha , qui , en considération du succès de ses négociations , fut promu , pour la seconde fois, au grand vézirat, dignité dont il avait été privé au commencement de la guerre contre les Vénitiens.
A cette époque, le Sultan accorda en mariage à Sinan-Pacha , beïler-beï d'Anatolie, la fille, du prince Djem, veuve du Sultan d'Egypte. Cet acte de politique délivrait SÛÎtan-Baiezid de toute crainte de rivalité ; la postérité du prétendant était à jamais reléguée au fond d'un harem.
En l'an 907 (1501), le jeune prince persan Châh - Ismaïl Sèfi , ayant attaqué et vaincu Elwend - Mirzâ , dernier rejeton de la famille du Mouton-Blanc, qui régnait en Perse , avajfr» établi sa puissance à Tebriz (Tauriz) , et jeté les fondements d'une nouvelle dynastie (*).
Ismaïl , jaloux de se concilier l'amitié de Sultan-Baïezid , lui envoya, à diverses reprises, des ambassadeurs pour l'assurer de ses intentions pacifiques : en retour, le monarque ottoman adressa au prince Sèfi un envoyé oui se conduisit avec la plus grande fierté , et dont l'orgueilleux Ismaïl supporta cependant les manières hautaines, tant il avait à cœur de se conserver l'amitié du Sultan. C'est ce même Ismaïl qui, plus tard, combattit Sèlitn Ier, successeur de Baïezid , et fut vaincu par lui à Tchaldiran.
Le Sultan , après la paix avec Venise et la Hongrie , commença à chercher les douceurs du repos, et, renonçant à la guerre , s'adonna à l'administration intérieure de son empire. Hersek- Ahmed-Pacha perdit une seconde fois la confiance du Sultan, et fut rem-
(*) Celte dynastie , dont les princes sont connus en Europe sous le nom fautif de Sopkîs , et qui doit son véritable nom de Sèfi à Chcïkn-Sèfi, grand-père de Châh- Ismaïl , a occupé le trône depuis 907 (i5oi) jusqu'en x i34 (1 723), car, quoique deux des enfants de Chah-Sultan-Huçein aient été proclamés par le fameux Thahmas-Kouli- Kkan , c'est lui qui régna sous leur nom ; et il se défit du dernier en prenant enfin hii-méme le titre de Nadir-Chdk
placé, dans la dignité de grand vézir, par Ali-Pacha. Le nouveau ministre, animé contre Korkoud , fils aîné de Baïezid , d'une haine qu'il ne cherchait pas à cacher, irrita tellement la fierté de ce prince qu'il résolut de quitter la cour. Sous le prétexte d'aller en pèlerinage à la Mecque, il se rendit en Egypte. Le Sultan des mamlouks le reçut avec les plus grands honneurs , mais repoussa absolument toutes les propositions de Korkoud, qui auraient pu troubler l'harmonie entre l' Egypte et la Porte. Pour réparer l'imprudence de sa démarche, le prince écrivit alors au vézir, en le priant d'intercéder pour lui auprès du Sultan.
Au moyen de cet acte de soumission , le jeune prince rentra en gVdce, et se hâta de retourner dans son gouvernement. Pendant le trajet, sa petite (lotte, battue par les vaisseaux des chevaliers de Rhodes , fut forcée de se sauver sur les cotes de l'Asie Mineure
Le 14 septembre 1509 ( 915 ), une grande catastrophe porta la terreur dans Constanti no pie. Un tremblement de terre, d'une violence dont l'histoire ottomane n'offre pas un second exemple , renversa mille soixante-dix maisons , cent neuf mosquées , et une grande partie des murs du sérail et des remparts. Les coupoles de plusieurs édifices publics s'écroulèrent , des colonnes vacillèrent et se fendirent, les aqueducs furent ruinés; la mer sortit de son lit , et roula ses vagues furieuses au-dessus des murs et dans les rues de la ville et du faubourg. Pendant quarante -cinq jours, des secousses continuelles portèrent la frayeur dans la capitale de l'empire, et même dans les provinces d'Asie et d'Europe. Gallipoli , Demotika, les deux tiers de Tchoroum , ne présentaient plus qu'un amas de décombres. Le Sultan , tremblant d'être écrasé sous les murs de son palais, occupa pendant dix jours une tente dressée au milieu des jardins du sérail. Il se rendit ensuite à Andrinople ; mais cette ville ne fut pas plus heureuse que la grande capitale : au tremblement de terre se joignit une
horrible tempête; les eaux de la Toundja vinrent couvrir les ruines amoncelées.
Enfin , lorsque les éléments se furent calmés, Suftan-Baïezid convoqua un divan, dans lequel, après avoir attribué le désastre qui affligeait son empire à la conduite tyrannique et cruelle de ses ministres, il proposa des mesures pour reconstruire les murs et les édifices de Constantinople. Un concours immense d'ouvriers , sur le nombre desquels les historiens varient depuis quinze mille jusqu'à soixantetreize mille, répara en deux mois tout le mal. L'année suivante, on célébra l'anniversaire de la reconstruction des murs de la capitale, en distribuant au peuple, pendant trois jours, des vivres dans Me la vaisselle plate. Cette mesure, conseillée par les grands de la cour comme un moyen de faire oublier à la population les désastres du tremblement de terre, cachait l'intention secrète de vaincre la sévérité du Sultan, en l'obligeant à tolérer un luxe qu'il était tenté d'interdire par scrupule de religion.
Sultan -Baîezid, après ces travaux matériels, chercha à consolider les bases de son gouvernement. Il crut y parvenir en partageant l'administration des provinces entre ses fils et petits-fils; mais cette mesure ne fut qu'une source de troubles. Les gouvernements de Trébisonde, d'Amassia , de Tekkè et de Karamanie étaient confiés aux princes Sèiim , Ahmed , Korkoud et Chèhinchâh ; le jeune Suleïman, fils du premier, fut investi du gouvernement de Boli. Ahmed vit avec chagrin cette nomination , qui semblait placer tout exprès son neveu sur ia route d'Amassia à Constantinople, c'est-à-dire sur le chemin qui conduisait au trône, pour lui en interdire à lui-même l'approche. Ses plaintes furent si violentes , que le Sultan crut devoir révoquer sa décision , et donner en échange à Suleîman le gouvernement de Kaffa en Crimée. Malgré cette concession , la jalousie oui existait entre les princes éclata bientôt.
Chèhinchâh , l'aîné des fils du Sultan, était mort ; le trône revenait de droit