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à Korkoud ; mais il avait contre lui les janissaires : cette milice brutale le considérait, à cause de son amour pour les arts , comme incapable de régner. Leur affection se porta sur Sèlim, dont le caractère bouillant et l'humeur guerrière convenaient mieux à des soldats. Ce dernier, sûr de leurs bonnes dispositions, quitta son gouvernement de Trébisonde et se rendit dans celui de son fils Suleîman où il exerça tous les actes de la souveraineté. Sultan-Baïezid , irrité de cette audace, lui ordonna de retourner dans son sandiak; mais, loin d'obéir, Sèlim demanda un gouvernement en Europe, pour se rapprocher, disait-il , de son pere : il sollicita même la faveur d'aller lui baiser la main. Le Sultan refusa par trois fois; mais Sèlim s'obstina, et vint avec son armée camper aux portes d'Andrinople, dans la vallée de Tchokour-Owa. Baîezid, accablé par l'âge et les infirmités, vit de sa tente les troupes de ce fils rebelle; à cet aspect ses yeux se mouillèrent de larmes ; il envoya le beilerbeï de Roumilie auprès de Sèlim, lui accorda le sandjak de Semendria, accru des territoires de Widdin et d'Aladja-Hyssar, et lui fit de riches présents.
Tandis qu'une tranquillité momentanée régnait en Europe par les concessions de Sultan-BaTezid à Sèlim, Korkoud allumait le feu de la guerre civile en Asie. Ce prince s'empara du gouvernement de Saroukhan. Une horde de brigands, sous les ordres d'un fanatique dévoué au roi de Perse Châb- Ismaïl , et connu sous le nom de Chèïtan-Kouli (esclave du diable), anéantit l'armée du beïler-beï d'Anatolie.
Cette défa ite des troupes de Su Itan-Baïezid fournit à Sèlim, qui se rendait à Semendria, le prétexte de suspendre sa marche. C'est en vain que le Sultan lui enjoint plusieurs fois de continuer sa route ; il ne tient aucun compte de cet ordre. Alors Baîezid , craignant qu'il ne voulût lui enlever Constantinople, y retourna en toute hâte. Après le depart de son père, Sèlim entra à Andrinople , ou il agit en souverain ; il
en sortit bientôt pour aller ù la rencontre de Sultan-Raïezid , qui s'avançait. Battu complètement, Sèlim s'enfuit en Crimée, chez son beau-père le khan des Tatares, qui lui promit de nouvelles troupes.
Le grand-vézir Ali-Pacha , voulant venger la mort du beïler-beï d'Anatolie, s'avança près de Brousse. Le grince Ahmed, que Sultan - Baïezid et son ministre voulaient pousser au trône, tâcha de gagner les janissaires par de nombreux présents; mais leur affection était acquise à Sèlim. Il fallut donc se borner pour le moment à combattre la troupe de Chèïtan-Kouli : ce chef, cerné dans la vallée de Kizil-Kyïa (roche rouge), parvint à en sortir ét à exterminer le corps d'armée qui s'opposait à son passage; poursuivi par Ali -Pacha, Chèïtan-Kouli accepta le combat et périt dans la mêlée , ainsi que le grand vézir. La mort des deux généraux mit fin à l'action. Ali-Pacha est le premier grand vézir qui ait succombe sur le champ de bataille. Son esprit supérieur, ses talents militaires , sa générosité , son amour des sciences et des arts, lui assurent un rang distingué parmi les ministres de l'empire ottoman.
La horde de Chèïtan-Kouli , après la mort de son chef, s'enfuit en Perse et se livra, chemin faisant, à mille brigandages. Châlvlsmaïl fit jeter dans des chaudières d'eau bouillante les deux nouveaux chefs de ces fanati-
Îues, et se fit, auprès de Sultauîaïezid , un mérite de ce châtiment.
Dès qu'Ahmed eut appris la défaite d'Ali-Pacha , il s'avança jusque près de Gueïbizè (Lybissaj; et le second vézir, Moustapha - Pacha , partit de Scutari pour aller à la rencontre du prince. A cette nouvelle, une révolte éclata parmi les janissaires , qui livrèrent au pillage les maisons des partisans d'Ahmed . Ce dernier, n'osant entrer dans la capitale , alla mettre le siège devant Konia, où commandait son neveu Muhammed ; le jeune prince, obligé de capituler, obtint la vie sauve. Sultan -Baïezid ordonna à Ahmed de
rendre la place; mais celui-ci, dévoilant enfin ses projets, insulta grièvement son père, dans la personne de son envoyé , à qui il lit couper le nez et les oreilles. Irrité de cet affront, le Sultan rendit à Sèlim le sandjak de Semendria , autorisant ainsi son retour en Europe. De son côté , Korkoud , voyant les menées de ses frères , voulut les déjouer et tenter de leur disputer la couronne. Il se déguisa, se rendit à Constantinople et descendit à la mosquée des janissaires. Malgré cet acte de confiance, il ne put changer les dispositions de ces fiers soldats ; ils le reçurent pourtant avec tous les honneurs dûs à son rang , et l'accompagnèrent lorsqu'il fut baiser la main de son père. Après avoir obtenu du monarque qu'il désignât Sèlim pour son successeur, ils ne se contentaient point encore de cette concession , et exigeaient une abdication immédiate. Ils se présentèrent alors devant Sultan-Baïezid , qui leur demanda ce qu'ils voulaient : « Notre « padischâh est vieux et malade , di- « rent - ils ; nous voulons à sa place <* Sultan-Sèlim. — Je lui cède l'em- « pire, répondit Baïezid ; que Dieu bé- « nisse son règne! » A cette réponse, le cri <X Allah-Kèrim (Dieu est grand) î fit résonner les voûtes du palais. Sèlim fut amené devant son père , dont il baisa respectueusement la main ; il en reçut les insignes impériaux , l'accompagna au Vieux-Sérail, et revint recevoir le serment de fidélité des grands. Vingt jours après , Sultan- Baïezid partait pour Dèmotika. Sèlim, à pied et écoutant les avis que lui donnait sou père, l'accompagna jusque la porte de la ville. Trois jours plus tard , Baïezid n'était plus ! Sa mort . gui suivit de si près son abdication , tût-elle le fruit d'un crime, ou simplement la suite de ses longues souffrances et de son âge avancé? La
vie entière de Sèlim peut faire pencher pour la première hypothèse, que tous les auteurs , sauf les historiographes de l'empire , ont admise comme une vérité.
Sultan-Baïezid , âgé de trente-cinq
ans lorsqu'il monta sur le trône , mourut en 918 (1512 i , après un règne de trente-deux années lunaires. Jusqu'à son avènement il avait passé ses jours dans les tranquilles plaisirs de I étude. Doux de caractère , simple de mœurs , aimant le repos, la vie contemplative, les sciences et la poésie , il ne fit la
Serre que lorsqu'il y fut forcé par circonstances. Plusieurs écrivains orientaux le désignent par le surnom de Souji ( philosophe contemplateur ) : épithète qu'on donne aussi aux dévots.
Il était dans l'usage de passer les dix derniers jours du ramazan en retraite, et de se livrer seul , ou avec le cheikh Mutin- uddin-Yawouz, à toutes les pratiques de la religion , dont ce prince était un zélé observateur. Il avait, comme son père, le nez fortement aquilin, une constitution robuste et beaucoup de vivacité dans ses mouvements. Ses cheveux et sa barbe étaient noirs; sa figure pleine portait à la fois l'empreinte de la mélancolie, du mvsticisme et de l'opiniâtreté , mais Savait rien de cruel ni de redoutable :
quoiqu'on l'accuse d'avoir fait empoisonner son frère Djem , ce fait , assez probable, malgré l'absence de preuves historiques, ne peut servir de base à une accusation de cruauté habituelle; car le fratricide avait été mis par Muhammed II au nombre des lois de l'État, d'après les idées politiques admises parmi les Orientaux , et qui ont passé dans les mœurs ottomanes , a la faveur d'un axiome équivalent à celui des Romains : Salvs populi, suprema lex esto. La nécessite de mettre son trône et sa personne à l'abri des tentatives d'un prétendant audacieux , peut , jusqu'à un certain point, pallier ce crime. Quant à l'opinion qu'un auteur italien émet sur la mort d'un des fils de Sultan-Baïezid , le prince Muhammed , qu'il prétend avoir été empoisonné par l'ordre de son père, elle nous paraît entièrement démentie par la tendresse du Sultan pour tous ses enfants , et par la douleur sincère que lui causa la perte de ceux qui moururent avant lui. Malgré son es- |*it religieux , il a été accusé d'ivro-
gnerie; il renonça cependant au vin sur la fin de ses jours : il ne put corriger de même son penchant pour les femmes , et dut à l'abus des plaisirs une vieillesse prématurée. Ce prince avait un goût très-vif pour les arts mécaniques; il recherchait avec passion les ouvrages faits au tour, les cornalines bien taillées et l'orfèvrerie. Adroit à tous les exercices du corps , il avait peu de rivaux dans le tir a l'arc. Ennemi du luxe, il ne portait pas le bonnet brodé d'or des six premiers Sultans (Yuskiuf) , ni le turban des oulémas (om//), adopté par Murad II ; il inventa une coiffure de forme cylindrique et entourée de mousseline, nommée mudjewwèzè.
Sultan-Baïezid fonda un grand nombre d'imarets et de mèdrécès et plusieurs mosquées , construisit trois ponts remarquables, sur le Kvzil - Irmak, à Osmandjik; sur la Sakaria et sur le Kodos (Hermus). Le reproche d'avarice que lui ont adressé quelques historiens, est dénué de fondement :
car il dépensa des sommes immenses en constructions , en aumônes , en présents aux gens de loi , aux cheïks , aux muderriss , aux kazi-askers , aux muftis et aux littérateurs de son règne : à l'époque de chaque courban-beïram .
il envoyait à la Mecque une offrande de quatorze mille ducats. La protection qu'il accordait aux sciences et aux lettres eut une influence remarquable sur leurs progrès. On compta soixante jurisconsultes célèbres. L'art épistolaire fut porté à sa perfection par les frères Djàfer et Saadi. Deux célèbres historiens, Neschri et Idris, écrivirent les annales de l'empire ; le premier d'un style simple et pur, le second avec toute la pompe et l'exagération de la phraséologie orientale. La poésie jeta aussi un grand éclat : Baïezid était lui-même un poète distingué , ainsi que son frère Djem , et ses fils Korkoud et Sèlim.
Nous terminerons ce chapitre par un trait qui peint la piété superstitieuse dont était animé Sultan-Baïezid.
Il avait fait recueillir avec soin la poussière qui s'attachait à ses vêtements
L'UNIVERS
pendant le cours de ses expéditions guerrières ; à l'heure de sa mort , il ordonna qu'on pétrît cette poussière en forme de brique, et qu'on la mît sous sa tSte dans son tombeau. Cette singulière prescription était motivée sur ce haais (tradition) de Mahomet :
« Celui dont les pieds se couvrent de « la poussière des sentiers du Sei- « gneur, sera préservé du feu éternel.»