LA LANGUE TURQUE, LES TURCS ET LES OSMANLIS
La langue turque, originaire du plateau central de l'Asie, est encore le langage des peuples qui n'ont point quitté ce plateau; c'est celui des Tatars de Casan et de Crimée, des Galmouks, et des autres sujets musulmans de la Russie; on le trouve chez les tribus (ildt) d'origine turque établies en Perse , dans la erande moitié de ce royaume, et enfin dans tout l'empire ottoman.
Inculte et grossière en Turkistan, chez les Oighours, qui l'écrivent avec un caractère tout autre que l'alphabet
arabe , et partout où les gouvernements dédaignaient et dédaignent encore de s'en servir pour les actes de l'autorité, la langue turque est naturellement restée stationnaire sous les tentes des nomades. En Perse, on la parle, mais on ne l'écrit point; dans la majeure partie de l'Asie ottomane, elle a conservé de la rudesse et une prononciation peu agréable ; mais au cœur même de l'empire elle a acquis du nombre, de l'harmonie . de la grâce et de la pompe , depuis qu'elle est devenue, il y a cinq cents ans , la langue écrite des Osmanlis, et qu'elle s'est enrichie des formes et des mots de deux langues abondantes et perfectionnées : l'arabe et le persan. On éprouvera sans doute quelque surprise en lisant cet éloge d'un idiome qu'on est disposé à traiter de barbare, quand, et surtout parce qu'on ne le connaît pas; mais que pensera-t-on lorsque nous aurons l'audace, un peu plus tard, de parler de la littérature turque, de l'amour des lettres, et de la protection que leur ont accordée les Sultans? quand nous ajouterons que l'étude de la plus riche philologie, celle des lois et des sciences, dont on a fait tant d'honneur aux Arabes, sont une source de considération , d'avancement et de fortune, chez les Osmanlis? Et comme on voit souvent un homme de rien, un homme illettré arriver aux plus hautes charges de l'État , on conclut, du particulier au général, qu'il en est toujours ainsi et partout : <rest une erreur. Il faut reconnaître cependant que les Osmanlis sont fort en arrière sous beaucoup de rapports , qu'ils ont de fausses idées , de graves préjugés contre notre civilisation toujours agitée, tandis que la leur est essentiellement stationnaire , à raison de l'immutabilité des principes sur lesquels elle repose; et qu'enfin notre histoire, notre littérature , nos arts leur restent inconnus. Mais nous sommes forcés d'ajouter, sans vouloir faire injure à personne, que, de notre côté, nous les ravalons beaucoup trop, et que nous prononçons, à notre tour, d'assez téméraires jugements sur ce qu'ils sont, et sur ce qu'ils ne sont pas.
Parlons maintenant de la nation ellemême, et déduisons les motifs pour lesquels nous ne dirons jamais les Turcs, mais seulement et toujours les Ottomans , ou les Osmanlis.
Appeler Turc un Osmanli , c'est lui adresser une grossière injure, car il se
Sique d'urbanité, de culture et de nesse d'esprit, enfin de savoir-vivre, et le mot turc emporte avec soi une idée toute contraire. Autant vaudrait nous traiter de Germains barbares, nous autres qui portons avec fierté notre nom de Français, comme marchant à la téte des peuples polis et de la civilisation progressive.
Cependant on objectera sans doute que les Sultans sont d'origine turque : la chose est certaine, et ils n'ont jamais renié cette origine; mais cela ne les oblige pas de prendre le nom de Turcs t et ne peut les empêcher de se qualifier du titre ^empereurs de la race cm du peuple d'Osman, comme le fait encore Sultan-Mahmoud II, dont la signature autographe figurera dans les planches iconographiques jointes à cette partie de Y Univers pittoresque.
Pourquoi donc n'adopterait-on pas cette dénomination, à l'exemple des historiens les plus dignes de confiance et les plus instruits dans les annales de ce peuple ?
Nous ajouterons que le sang turc doit être d'ailleurs devenu fort rare dans le mélange de tant de populations diverses, qui, en embrassant l'islamisme, se sont trouvées aussitôt confondues avec les vainqueurs. On verra de fréquents exemples d'apostasies qui ont aussitôt procuré à l'empire ottoman des guerriers redoutables, des hommes dÉtat distingués, et même uii mufti. Enfin , s'il y avait quelque fondement solide au préjugé systématique qui, malgré 1 influence toutepuissante d'une religion commune , accorde tout à la race arabe, lorsqu'il s'agit des facultés intellectuelles et de l'aptitude pour les sciences, et qui refuse tout a la race turque, l'anathème lancé contre les Osmanlis devrait être moins sévère, puisqu'ils ont dans les veines moins de sang turc que de sang
L'UNIVERS
grec; et personne, de notre temps, n'osera accuser ce dernier de manquer de capacité et d'intelligence. Mais ce système ne résisterait pas à un examen sérieux; l'histoire esc là pour prouver que la civilisation orientale, que la littérature orientale, d'abord si supérieures à celles de notre Occident , ont fleuri non-seulement sous les Abbassides , mais encore dans les temps où les Gaznewides, les Ata-Beks, les Seldjoukides, princes d'origine turque, 8*honoraient du titre de protecteurs des sciences, des lettres et des arts.
Nous ne craindrons pas de proclamer
ici que les Sultans n'ont point foulé aux pieds de si glorieux exemples, et que si les universités de Samarkand et de Balkh allaient de pair avec celles d'Arabie, d'Egypte et d'Espagne, les fondations impériales de Brousse, d' Andrinople et d'Islambol , établies sur les mêmes bases, et tant d'autres répandues sur la surface de l'empire par la munificence des Sultans et de leurs vézirs , ne seraient point indignes non plus d'attirer sur leur organisation et sur les résultats qu'elles ont donnés , l'attention des hommes qui cherchent et aiment la vérité.