LA RACE D'OSMAN
Nous nous garderons bien de reproduire dans notre récit toutes les recherches des écrivains orientaux, et d'adopter leurs rêveries sur l'origine du fondateur de l'empire ottoman.
Nous ne dirons donc point comment ils sont parvenus à découvrir une série incontestable de trente générations , qui remontent jusqu'au déluge, afin de prouver que la race d'Osman le Victorieux , quoique tout à fait étrangère à celle du prophète arabe et de ses premiers vicaires, dont le troisième porte cependant le même nom (Osman), est la plus belle, la plus pure, la plus'noble et la plus glorieuse des races humaines; qu'elle est prédestinée non-seulement à régner, jusqu'à la fin du monde, sur tous les sectateurs du dernier des prophètes , mais encore à commander en suzeraine aux mécréants eux-mêmes. Il sera bon cependant de tenir
quelque compte de cette ferme croyance universellement répanduedans les états bien gardés, où le Grand Seigneur est toujours le monarque par excellence, le roi des rois , Yombre de Dieu , et le souverain distributeur des couronnes aux princes de la terre. Il y aurait de l'impiété à soumettre à l'examen, au simple doute , cette opinion populaire encore pleine de vie ; et il serait dangereux de le faire, aujourd'hui même que tant de prestiges se sont évanouis. Quant aux Ottomans ( je dis les Ottomans et non les Turcs': on comprendra bientôt pourquoi) , n'oublions pas non plus que , devenus maîtres de toute la partie orientale de l'empire romain, ils se sont considérés comme les légitimes héritiers de Rome la Grande(*); que plusieurs peuples , entre autres les Persans , leur donnent encore le nom de Round; qu'ils se sont imbus, par instinct, des maximes et des convictions du peuple-roi , auxquelles il dut des triomphes inouïs; et que, dans la supériorité religieuse et politique qu'ils s'octroyaient avec tant de complaisance les nouveaux conquérants se prétendaient aussi nés pour châtier les superbes , et pour épargner les peuples soumis :
Parccre subjectis et debellarc soperbos!
Quoi qu'il en soit , si nous sommes résolus de rejetter les apologies emphatiques des princes ottomans, et les louanges exagérées dont les écrivains nationaux sont si prodigues, dès qu'il s'agit de flatter l'orgueil de leurs compatriotes, il nous sera permis d'éviter un autre excès tout aussi déraisonnable : nous n'adopterons point sans critique les récits et les préjugés des chrétiens, surtout ceux des Grecs vaincus. Quel cas ferions-nous d'une histoire de l'homme du dix-neuvième siècle, dont l'auteur ne chercherait ses inspirations que dans les bulletins étrangers, ou dans le long factum d'un illustre Ecossais , qui aurait du dédaigner le triste honneur d'attacher son nom a un
(*) Rouniiet-iil-kubra , qu'ils^nouiment aussi Kyzil-elma , la pomme d'or.
L'UNIVERS
monument de haine et d'injustice?
Nous serons obligés d'employer fréquemment , dans cette partie de l'Univers, une foule de noms propres dont la prononciation varie, en Orient même, d'une province à l'autre, selon le dialecte de celle des trois langues qui } y est en usage. Nos historiens et nos Voyageurs, ne se piquant pas toujours d'une grande exactitude, nous les transmettent tant bien que mal ; et on reproche avec quelque raison aux orientalistes européens de ne pas s'accorder entre eux sur l'orthographe des mêmes rnpts. Pour éviter, autant que possible, ce fâcheux inconvénient, nous avons adopté, pour règle, te prononciation de Constantinople } et nous nous attachons à l'exprimer ae manière qu'un Français puisse la rendre naturellement et sans efforts , en lisant ces mots étrangers comme s'ils étaient français (*). Il y a cependant des noms tellement consacrés par l'usage, que nous nous en servirons toujours, malgré leur barbarisme : Mahomet, par exemple (mais seulement lorsqu'il s'agit du législateur des Arabes ), hégire , mosquée , janissaires, et quelques autres encore. Mais nous appellerons le conquérant de Constantinople Sultan- Muhammed II, au lieu de Mahomet, Sultan-Murad, au lieu d'Amurath, Sultan-Baïezid , au lieu de Bajazet, Djem, au lieu de Zizim, etc., et nous laisserons aux princes ottomans leurs véritables noms sans les défigurer.
LK TURKISTAN.
Les Orientaux se servent de la terminaison persane istan, que nos géographes ont adoptée, et qtfon joint au nom d'un peuple , pour désigner plus ou moins vaguement, un ensemble de pays qui sont toutefois in-
(*) Néanmoins le lecteur est prié d'observer que les mots termines par un n , tels que Osman , iman , moumen , din , Émin , Djeihoun , Mamoun , etc. , doivent se prononcer comme si cet n était suivi d'un c muet , très-bref, c'est-à-dire Osmanc, imane, dinc, Mamounc, etc.
dépendants les uns des autres , et dont les habitants ne sauraient être entièrement confondus avec le peuple dont la renommée a absorbé celle de ses voisins. Ainsi VHindoustan embrasse toutes les contrées à l'est de l'Indus (Sind) , au delà et en deçà du Gange, dont toute la population n'est pas indoue; le Frenyuistan , rendu si fameux en Asie , par nos croisés français ou francs , comprend la chrétienté, c'est-à-dire la partie européenne de l'ancien monde où règne le christianisme, par opposition aux contrées soumises à l'islam. De même le nom deTurkistan ( la Scythie des Grecs et le Touran des anciens Perses) s'applique à ces vastes régions de l'Asie , qui ont pour limites la Chine ( Khataï ), les monts Himalaïa, la chaîne du Taurus d'où, sort le Djeïhoun , la mer Caspienne, le Wolga, et, au delà de ce fleuve, les steppes du Kyptchak , qui s'étendent jusqu'au pied du Caucase , à la mer d'Azow, et au Tanaïs.
Ce Turkistan embrasse donc tous les pays occupés par les Tatares , le Khârezm, la Bukharie, le Turkistan proprement dit, la Mongolie, le Thibet, et un nombre infini de subdivisions incertaines et changeantes comme la vie nomade de leurs populations vagabondes. Sans remonter aux Scythes, aux Huns , aux Alains et aux autres barbares qui renversèrent l'empire romain d'Occident , nous voyons, depuis la naissance de l'islamisme , sortir en foule, de cette véritable officina GENTiDM, les Turcs, les Tatars Moghols ou Mongols, les Turkmens,lès Oïghours, les Kirghis , les Kalmouks , et tant d'autres hordes qui fuyaient devant un ennemi plus puissant, ou abandonnaient leurs déserts à la suite d'un Attila et d'un Djenghiz. Semblables u des torrents dévastateurs, ils débordaient de toutes parts, et recherchaient des climats plus doux et plus féconds, pour assouvir leur sauvage avarice et l'ambition de faire tout plier sous leur
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Les premières années du treizième
siècle de notre ère avaient été témoins
d'une de ces invasions, qui, aussi
L'UNIVERS
terrible que la grande peste noire du siècle suivant, venue également du centre de l'Asie, ravagea cette partie du monde , et pénétra jusqu'au cœur de l'Europe. II avait fallu six ans à Djenghiz-Khan pour soumettre complètement, ou plutôt pour dévaster sans merci le Khârezm et la Bukharie , le Khoraçan , le Farsistan , le Kerman, 1' Azerbaïdjan , la Géorgie, l'Arménie , le Kurdistan , la Mésopotamie, et la portion de l'Asie Mineure
2 ai dépendait des sultans d'Iconium.
'étaient les plus belles provinces de l'islamisme, où florissaient les sciences , les lettres , la poésie , sous la protection éclairée des rois de Khârezm , des Seldjoukides d'Iran et de Roum. Le vainqueur n'épargna rien : 3ités, monuments, populations, tout tomba devant ce nouveau fléau de Dieu. Et Djenghiz ne reprit le chemin de son empire de Chine, qu'après avoir écrasé tout ce qui avait ose lui résister.
Suleïman-Châh , fils de Kyïa ou de Kaïalp, père d'Erthogroul, et aïeul de Sultan-Osman, fut sans doute un des généraux de ce grand conquérant.
Il n était point étranger, dit-on, à la grande famille tatare oghouzienne, à laquelle appartenait Djenghiz luimême; et lorsqu'en 621 (1224), il s'achemina vers l'Arménie , à la tête d'un essaim de 50,000 âmes , il possédait les fiefs de Mahan et de Merw- Chahidjan, en Khoraçan, avec le titre de wali, ou vice-roi. Il vint bientôt fixer ses tentes sur les bords de l'Euphrate, dans le riche canton d'Erzinghian et d'Akhlat. Mais, en 629 (1231), le désir de revoir le pays natal s'étant emparé de la horde de Suleïman-Châh, ce chef , voulant passer le fleuve auprès du château de Dja'ber , s'v noya; et un tombeau , qui a conserve le nom de Turk-Mezari ( la tombe du Turc) , consacre le souvenir de cet événement.
La horde se partagea après la perte de son émir; le plus grand nombre suivit les deux aînés qui retournèrent en Khoraçan; et Erthogroul et son troisième frère , réduits à un clan de
400 familles, s'établirent d'abord dans la plaine de Pacin , traversée par l'Euphrate oriental {Mur ad- Tchai ) , à l'est d'Erzroum , et dans le canton de Syrmaly-Tchokour, où sont les sources de l'Araxe et de l'Euphrate proprement dit (Nèhr-Frat).
Erthogroul ne tarda pas à perdre son frère. Il quitta alors les environs d'Erzroum, et s'avança vers l'intérieur de l'Anatolie. En errant avec sa tribu dans les états d'Ala-eddin, sultan d'Iconium , il eut occasion de contribuer généreusement à la défaite d'une armée tatare, qui était aux prises avec les troupes du prince seldjoukide; et celuici, pénétré de reconnaissance, voulut récompenser les braves nomades qui lui avaient rendu un si grand service, et leur assigna, dans l'est du mont Olympe de Bvthinie, pour leur résidence d'été, les hautes terres de Karadja-Daghy, deTumanid j et d'Ermeni , et toute la plaine de Suïud pour leur campement d'hiver.
Un si mince apanage féodal dans un petit canton de Phrygie, qui , en 1260, formait à peine le quart du sandjak actuel de Sultan-Euni, tel fut le berceau de la puissance ottomane; et c'est autour de ce faible noyau que s'agglomérèrent, avec la plus surprenante rapidité , les éléments de puissance et de gloire dont s'enorgueillit cette famille , peut-être plus féconde en grands hommes qu'aucune de celles qui ont régné sur la face du globe.