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LE BAZAR DES ESCLAVES

( AWRET-BAZARI.)

Le bazar, ou marché des esclaves, à Constantinople , ne ressemble pas mal à une ménagerie ou à une volière.

Autour d'une cour vaste et sans ré-

Sularité, on a construit des espèces e loges en bois , dont les portes et les fenêtres sont grillées. Au centre s'élèvent de beaux arbres sous lesquels se promènent gravement les vendeurs d'esclaves , fumant leur pipe et parlant entre eux de leur marchandise humaine. A quelques pas de ces impassibles trafiquants , sont assis les malheureux esclaves, formés en petits groupes : la plupart sont nus ; leur figure porte l'empreinte de la résignation et de la tristesse. Dans cette enceinte sont réunis tous les types divers de la grande famille d'Adam :

ici , les plus beaux visages , le teint le plus blanc , les formes les plus élégantes, les filles delà Circassie, de la Géorgie, de la Mingrélie, aux traits réguliers et charmants , à la longue chevelure, à la taille souple et gracieuse ; là , les faces les plus hideuses, le nègre africain au nez épaté, aux lèvres charnues , au front bombé , aux cheveux crépus; le nègre abyssinien, au visage luisant comme l'ébène polie.

Dans cette enceinte circulent lentement les acheteurs : les uns marchandent des jeunes garçons, d'autres s'arrêtent devant des filles maures , dont toute

la parure consiste en quelques pièces de monnaie. Les esclaves ont reçu généralement une éducation soignée , car leur valeur dépend non-seulement de leur beauté physique, mais encore des talents qu'ils possèdent. Les jeunes filles ont appris à danser, à chanter, à jouer d'un instrument, à broder.

Lesjeunes garçons sont élevés avec encore plus de soin et les sujets distingués se payent fort cher. Quelquesuns d'entre eux , achetés pour le sérail, y acquièrent la faveur du padichâh , et peuvent devenir de grands personnages; car, le préjugé qui, chez les Grecs et les Romains , imposait à l'esclave une tache indélébile, est entièrement inconnu des mahométans ; les femmes musulmanes traitent leurs esclaves comme des sœurs et des filles; et les monarques de l'Orient confient souvent à ces jeunes captifs, qu'ils ont quelquefois élevés jusqu'à l'honneur de leur alliance, les plus hautes dignités de l'empire. De nos jours, le vieux Khosrexo et KhalU- Pacha, gendre de Sultan-Mahmoud, sont des exemples de cette fortune si peu en harmonie avec nos idées d'Europe, et surtout avec celles qui dominent dans le nouveau monde.

Parmi les esclaves dont la destinée a été la plus singulière, l'histoire a conservé le souvenir de la comtesse Potocka. Cette jeune et belle esclave, exposée au bazar de Constantinople, fut achetée , vers la fin du dix-huitieme siècle, par un gentilhomme français,

appelé le marquis de Y , qui, peu

de temps après , quitta le Levant pour repasser en France avec son précieux trésor. Arrivé à Karainiek, M. de V.... y fut accueilli avec les plus grands égards par le comte de Witt , Hollandais au service de Russie, et gouverneur de la place. Le comte avait à peine trente ans; il était lieutenant

général , jouissait de toute la faveur e Catherine II, et réunissait à ces avantages le don d'un extérieur séduisant. Il fut si frappé de la beauté de la jeune esclave, qu'il en devint éperdument amoureux, et lui proposa de l'épouser. Elle accepta, et abandonna.

L'UNIVERS

son premier maître. Deux ans après son mariage, le comte de Witt obtint un congé, et visita toutes les cours d'Europe. Partout la beauté de sa femme excita l'admiration la plus vive.

A Hambourg , le comte Félix Potocki, généralissime et grand maître de l'artillerie de la république de Pologne, ne put résister aux charmes de la belle Orientale, et, pour satisfaire sa passion, força le général à divorcer. Ainsi la jeune esclave vendue au bazar de Constantinople , devint tour à tour la mattresse d'un gentilhomme français, l'épouse d'un général, et enfin la compagne d'un des hommes les plus illustres de la Pologne.

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