Types littéraires et fantaisies esthétique
J'ai retrouvé en fouillant mes papiers le souvenir déjà ancien d'une conversation sur la musique, dont quelques parties m'ont paru intéressantes et même dignes d'être placées sous les yeux du public. Mon interlocuteur, un jeune puritain d'humeur tendre et de conscience scrupuleuse, était un ennemi déclaré de cet art enivrant et irrésistible. Contrairement à l'opinion généralement répandue, il voyait dans la musique, telle que l'ont faite le progrès des temps et son exil du sanctuaire, non une médiatrice entre le monde terrestre et le monde idéal, mais le plus formidable instrument de destruction morale qui eût jamais été inventé. Son imagination, ingénieusement sombre, avait même trouvé une explication singulière de la frénésie musicale de nos contemporains et de leur ardeur à répondre aux sollicitations qui leur sont faites chaque jour au nom du dieu , ou plutôt pour conserver à son langage
toute sa couleur mystique et puritaine, au nom du démon de l'Jiarmonie. D'après lui, Satan, instruit par une longue expérience et de nombreux déboires, avait été amené à reconnaître deux vérités essentielles qu'il avait ignorées jusqu'à une époque très récente, ignorance qui plus d'une fois avait fait échouer les trames les plus fortement ourdies et les stratagèmes les mieux combinés de sa diplomatie. La première de ces deux vérités, c'est que les hommes avaient peur de lui lorsqu'il se présentait devant eux sous sa vraie figure et qu'il déclinait son nom et ses qualités. Alors, comme ils savaient à qui ils avaient affaii'e, ils se tenaient sur la réserve et ne lui accordaient que peu de chose. Généralement, il lui fallait s'en retourner avec des promesses fort vagues et des gages peu sûrs de fidélité, par exemple le blasphème d'un fou ou le cri de détresse d'un cœur malade. Ajoutez encore que la plupart du temps sa présence agissait comme un réactif tout-puissant ; il paraissait, et le fou qui avait proféré le blasphème évocateur éprouvait une telle secousse, qu'il en était rendu à la raison; il parlait, et le cœur malade qui avait crié vers lui dans sa détresse sentait ses cicatrices se fermer subitement et reprenait confiance en sa force. La seconde vérité que l'expérience lui avait enseignée, c'est que les hommes hésitaient beaucoup à vendre leur âme en bloc et qu'ils reculaient devant les marchés trop absolus. Tout ou rien n'était décidément pas leur devise. Il leur proposait un marché franc, loyal, sans réticence et sans arrière-pensée :
la propriété éternelle d'une âme en échange de la possession temporaire de quelques-uns des biens de la terre. Ils épiloguaient , rusaient, équivoquaient, disputaient; ils trouvaient le marché trop dur et les conditions trop onéreuses. Ils auraient bien consenti à vendre un quarts, un tiers ou même une moitié de leur âme; mais leur âme entière, c'était trop. Aussi le renvoyaient-ils la plupart du temps sans rien conclure.
Ainsi donc, il ne gagnait rien à sa loyauté qu'une réputation d'usurier. Il réfléchit beaucoup et arriva à cette conclusion qu'il devait désormais éviter de se montrer en personne et de proposer des marchés trop absolus. « J'inventerai, se dit-il, un art qui remplira ces deux conditions et amènera vers moi ces consciences pusillanimes et récalcitrantes sans les effaroucher; je leur achèterai leur âme en détail, atome par atome, un jour un peu de leur énergie virile, un autre jour un peu de leur candeur sauvage, un autre jour encore un peu de leur activité pratique et de leur ardeur laborieuse. Leur vie filtrera vers moi lentement, goutte à goutte, comme au travers d'une passoire ou d'un tamis aux pores subtils et invisibles. Puisque ma franchise et ma loyauté leur font peur et leur déplaisent, je saurai leur parler un langage séduisant et les envelopper de faveurs et de guirlandes. Mon nom prononcé suffît pour les guérir de leurs blessures et les arracher à leur folie!... Eh bien, l'art que j'emploierai entretiendra leur folie, la chauffera de rêves ardents, caressera leurs blessures
(j UNE CONVERSATION
et les arrosera de baumes irritants. Ils trouveront une ivresse dans leurs blasphèmes, et leurs souffrances leur seront une douceur. J'affaiblirai leurs nerfs pour en augmenter la susceptibilité douloureuse ; je les rendrai sensibles aux moindres souffles des vents embrasés de mon royaume, et, triomphe plus rare, ce trésor sacré des larmes qui est caché en eux, par lequel ils révèlent tout ce qu'ils ont de divin, l'humaine sympathie, la bonté, le dévouement, ce trésor qui est la rançon de leur âme, la source où elle se purifie et se rend de nouveau digne de Dieu après s'être rendue digne de moi, j"en prendrai possession. Ces larmes précieuses, qui ne sont faites pour couler qu'aux jours solennels de la vie et sous le coup des émotions pieuses, je les rendrai faciles et vulgaires. A la volonté de mon art magique, elles viendront sous leurs cils pour une sensualité, pour un caprice, pour un désir passager et suspect, moins que cela, pour un trouble sans objet. Ah! ils refusent la damnation sous la forme d'apoplexie et de mort subite ! je saurai la leur donner sous la forme de névralgies et de rhumatismes. » Telle était l'explication quelque peu sombre que donnait mon jeune puritain de l'origine du goût des contemporains pour la musique et du caractère tout profane qu'a pris dans les temps modernes cet art autrefois réputé le plus divin de tous.
— Je ne puis m'associer, disais-je, à vos anathèmes et à vos sarcasmes, qui ne me prouvent, à tout prendre, qu'une chose : la passion que vous
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inspire l'art même que vous prétendez haïr. Pour moi, bien loin de voir dans la musique un piège du diable, j'y verrais plutôt un présent de Dieu; loin d'y voir un instrument de destruction morale, j'y verrais un des plus puissants instruments de civilisation qui ait jamais été à l'œuvre en ce monde. Vos anathèmes, je le sais, ne tombent après tout que sur la forme qu'a revêtue la musique moderne, forme que vous condamnez en la flétrissant des noms de profane et de diabolique; mais même sous cette forme, que, moins sévère, je me contente d'appeler mondaine, elle n'a pas démérité de son antique origine, et elle accomplit encore, mieux que jamais peut-être, sa divine mission. Oui, quoi que vous en pensiez, même aujourd'hui elle ne recrute pas pour le diable, elle recrute pour Dieu ; elle n'est pas un élément de désordre, mais de bien moral, car elle diminue et affaiblit les deux grands fléaux qui entretiennent l'anarchie dans les sociétés humaines : l'ignorance et l'isolement des âmes.
Tout mal social vient d'une de ces deux causes, ignorance et isolement. Combien les âmes sont séparées les unes des autres, la plupart des hommes ne s'en doutent guère; mais, vous et moi, nous le savons. Les âmes humaines s'ignorent les unes les autres et n'ont que de rares oecasions de communiquer entre elles. Les cloisons charnelles qui les protègent sont épaisses et sourdes, et les paroles les plus sages et les plus rehgieuses, les paroles les plus semblables aux vôtres, ô jeune ascète, viennent s'émous-
ser et s'amortir contre ces remparts, comme les boulets les plus meurtriers et les plus rapides contre ces revêtements de terre dont Tart des ingénieurs enveloppe les forteresses. En vérité, on pourrait dire que l'âme humaine passe la moitié de son séjour sur la terre à l'état de mutisme, et l'autre moitié à l'état de surdité. Quand on lui parle, elle n'entend pas, et quand il lui arrive à son tour de parler elle ne rencontre pas de réponse. Dans sa longue surdité, elle contracte les vices de l'indifférence et de l'égoïsme, et dans ses temps de mutisme elle couve le ressentiment, le mépris et la haine. Si rares sont les occasions de sympathie, que l'on compte dans la vie les événements qui favorisent la rencontre fraternelle des âmes et les heures bénies où il leur a été permis de révéler ce qu'elles étaient. Que dis-je?ces événements font date dans l'histoire des hommes, et ces heures restent indélébilement marquées sur le cadran oîi les siècles viennent tour à tour se faire inscrire pour être bientôt effacés. Les hommes s'arrêtent stupéfaits devant ces révélations de leur nature, et leur étonnement se traduit par les explosions d'une bruyante admiration dont les générations successives répètent et ravivent l'écho. Quoi! il était donc vrai que les âmes ne sont pas ennemies les unes des autres! Il était donc vrai qu'elles ont un désir de se chercher, de se comprendre, de se pénétrer et de s'aimer I Nous avions traité de fables tout ce qu'on nous avait raconté touchant leur nature et leur fin, et voilà que nous sommes forcés de croire que cela doit être exact,
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au moins pour quelques-uns d'entre nous! Mais combien cette surprise que causent aux hommes les actes d'héroïsme, de dévouement et d'amour, témoigne de l'ignorance où ils sont d'eux-mêmes et de l'isolement où ils vivent. Cependant ces brusquas secousses ne les réveillent que pour un instant, ils en perdent bientôt le souvenir et se renferment plus que jamais dans leur donjon fortifié, d'où ils défient toute sympathie. Ainsi s'engendrent et se propagent l'ignorance, l'envie, le mépris et la haine; ainsi surtout s'engendre et se propage la glaciale indifférence qui est à l'âme ce que la paralysie est au corps.
Et puis, même lorsque les âmes se visitent et se recherchent, elles ne se pénètrent qu'imparfaitement, faute d'un langage qui les révèle les unes aux autres. Le langage humain n'exprime d'elles que la partie la plus banale et la plus superficielle, si bien qu'un regard muet et un serrement de main en disent plus long sur leur nature que les discours les plus éloquents et les paroles les plus ornées. Aussi se quittent-elles toujours sans s'être dit jamais ce qu^elIes avaient à se dire réellement. Mille obstacles contribuent encore à rendre inintelhgible ce langage, déjà si pauvre et si impuissant par lui-même : — l'éducation, le préjugé, la fortune, le génie. Un degré de plus ou de moins dans l'éducation ou le génie, et les hommes ne se comprennent plus. L'artiste, le savant et l'homme des classes 'supérieures parviennent à dompter cet indocile et incomplet instrument, mais il reste chez le pauvre et l'ignorant à l'état de jargon
barbare. Si le pauvre ou l'ignorant a une âme, ce n'est vraiment que pour ses semblables, qui le comprennent à travers les bégaiements et les défaillances de sa langue. La sympathie qui est en lui, ainsi refoulée et comprimée, s'aigrit et s'endurcit, et, tandis que les autres hommes parviennent à se dire à peu près correctement qu'ils ne s'aiment et ne se comprennent que médiocrement, lui, il ne parvient à exprimer ses souffrances, ses embarras et sa haine que par des dissonances et des éclats de voix pareils à ces horribles bêlements par lesquels les muets sollicitent la charité des passants.
Or voilà les miracles qu'accomplit cette magie des sons qu'on appelle la musique. Elle perce ces cloisons charnelles qui éteignent les paroles humaines, elle donne aux âmes un moyen de communiquer entre elles, elle crée un langage dont le plus ignorant et le plus pauvre sentent toute La puissance et toute la douceur. Elle parle, et soudain les âmes qui l'écoutent gémissent de leur isolement, frémissent de tendresse et rayonnent de bonheur. Considérez une foule en proie à l'émotion d'une grande œuvre musicale. Quels larges flots de vie morale circulent, impalpables et lumineux, à travers la salle I Quels vifs et pénétrants courants d'air psychique, si j'ose m'exprimer ainsi, passent sur tous ces fronts inclinés, sur toutes ces têtes absorbées par le rêve! Quelle atmosphère mystique a été soudainement créée ! Les âmes atteintes par les traits de cette lumière sonore sont montées des profondeurs de l'être où elles se renfer-
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ment. Elles, tout à l'heure si bien cachées, les voilà visibles. Elles regardent à travers les fenêtres des yeux et se jouent à fleur de lèvres. Ainsi l'on voit les dauphins, à l'approche des orages, jouer sur les flots profonds ; ainsi les oiseaux, lorsque paraît la lumière ou lorsque le soleil se couche dans les nuages embrasés de sa splendeur, entonnent leurs hymnes de bonheur, de reconnaissance et d'amour. Habitantes de l'océan infini de l'être, comme les dauphins sont habitants de l'océan terrestre, enfants de la lumière morale, comme les oiseaux sont enfants de la lumière matérielle, les âmes sortent et se montrent aux accents de la musique, car elles reconnaissent le langage que le corps ne leur permet pas de parler, les désirs qu'elles ne savaient comment exprimer, les vœux qu'elles ne savaient comment faire parvenir, les regrets d'une existence plus noble et meilleure ({ue celle que leur ont faite les conditions de la terre. Qui pourrait dire combien de sentiments héroïques se sont allumés ainsi dans des âmes qui ne les auraient jamais connus, combien de vertus, dont le germe se desséchait inutile, se sont entr 'ouvertes sous la fraîche influence de cette rosée de l'harmonie, combien de haines ont été amorties et de dévouements inspirés! Un instant plus tôt, ces âmes ne songeaient pas qu'elles pussent jamais être autres qu'elles n'étaient; elles ne demandaient qu'à persévérer dans leur indifférence ou leur torpeur : le flot des ondes sonores a passé, la voix de l'esprit a parlé, et les voilà changées pour jamais.
Pour moi, je me réjouis lorsque j'entre dans une salle de concert, voire dans la salle plus profane encore de quelqu'une de nos scènes lyriques, et que je vois une vaste foule humaine assemblée pour écouter quelque belle œuvre musicale. Eh quoi! nous avons mille fois gémi de la lenteur avec laquelle marchent sur la terre le bien, la justice et l'amour; nous sommes restés rêveurs en considérant combien le monde offre peu d'exemples de belles actions et de grandes vertus; nous avons reconnu avec un désappointement misanthropique que les nobles modèles étaient si rares qu'on pouvait en faire le compte exact en suivant l'histoire de l'humanité, et nous ne serions pas reconnaissants envers un art qui, parmi ses nombreux privilèges^ possède celui de solliciter en foule ces sentiments dont l'apparition est si incertaine et si exceptionnelle dans la réalité! Vous qui êtes croyant et pieux, vous savez que la prière a des effets indirects qu'il est impossible de calculer et qui dépassent la courte portée de la logique humaine. L'âme qui prie se tente elle-même au bien et se livre en proie à ses bons anges^ et plus tard telle action dont elle ne se serait pas crue capable, et qu'elle s'étonne d'avoir accomplie, a son origine dans cette prière, oubUée peut-être depuis longtemps. La musique n'a-t-elle pas précisément le même genre d'influence que la prière? Sans doute la musique ne frappe pas comme un coup de foudre, elle n'inspire pas une détermination soudaine, elle n'impose pas un acte héroïque, elle ne dit pas avec l'autorité d'une
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VOIX divine : « Sors et sois un autre homme! » mais elle tente l'âme, la sollicite, l'implore, pour qu'elle se laisse ennoblir, toucher et attendrir. Elle lui demande d'avoir pitié de ses propres dons, de rendre justice à ses propres vertus, de ne pas les traiter comme des servantes et des esclaves, d'être humaine pour ces puissances morales qu'elle laisse enchaînées en elle, et de dénouer un peu les liens charnels dont elles sont enveloppées. L'âme écoute, se sent émue et troublée jusque dans ses profondeurs; elle obéit rêveuse aux prières des doux esprits du son. Et ce miracle s'opère plus ou moins complètement, non pas sur quelques individus isolés, mais sur des foules entières. Plusieurs milliers de personnes reçoivent à la même heure la visite du même esprit bienfaisant. Non, jamais les germes du bien ne furent semés avec plus de prodigalité qu'ils ne le sont de nos jours par la musique. Nous ne pouvons pas suivre dans toutes les phases de sa végétation cette semence d'héroïsme et de noblesse ; mais soyez sûr que cette végétation existe et grandit chaque jour. Si nos actions pouvaient être analysées comme les corps matériels sont décomposés par la chimie, on reconnaîtrait probablement que la musique moderne entre pour une grande part dans leur formation. La musique est l'air respirable des âmes contemporaines ; elles l'absorbent comme nos poumons respirent l'air, naturellenient et pour ainsi dire à leur insu. Qui ne connaît la force de ces influences latentes qui agissent sur nous d'une manière insensible et nous phent douce-
ment à des habitudes contre lesquelles nous songeons d'autant moins à réagir que nous ne sentons pas la main qui nous les impose? L'éducation, dans ce qu'elle a de durable et de tout à fait invincible, ne se compose guère que d'influences de ce genre. Les leçons imposées par contrainte s'oublient, mais le pli que ces influences doucement agissantes ont imprimé à l'àme ne s'efface jamais. Ce n'est pas indifféremment que l'œil d'un enfant contemple dès ses premiers jours de belles et nobles images, et c'est ainsi qu'on a judicieusement expliqué l'aptitude naturelle des Italiens à saisir la beauté pittoresque. De toutes les influences insensibles, quoique souveraines, qui agissent sur nous aujourd'hui, la plus considérable et la plus morale est à coup sûr la musique. Quelle autre influence pourriez- vous citer après celle-là? Une seule peut-être, celle de l'industrie et des spectacles qu'elle présente à chaque pas dans nos villes modernes. Cette dernière est plus visible, et on peut en suivre avec moins d'efforts les résultats. Elle s'impose à notre vie de chaque jour, change peu à peu les dispositions de nos demeures, modifie nos habitudes. La musique est, à notre vie morale, ce que l'industrie est à notre vie matérielle.
Nos mœurs, nos actions, nos vices et nos vertus ont donc en eux un élément musical que nous ne soupçonnons pas et qui agit dans nos âmes comme le fer et le sel agissent dans l'économie de nos corps. Le poète Henri Heine cherchait naguère combien de quintaux de gloire appartenaient à Racine dans le
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bronze de la place Vendôme ; c'est-à-dire quelle part lui revenait dans les victoires de la République et de l'Empire. L'idée a semblé étrange et paradoxale à [)lusieurs; elle n'était que judicieuse. Qui pourrait dire pareillement quelle part appartient aux grandes œuvres musicales modernes dans nos victoires les plus récentes, et dans cette allégresse guerrière, cette insouciance de la mort et cette facilité au dévouement qui ont frappé tous les yeux dans nos dernières campagnes?
Ce qui est certain, c'est que les œuvres de la musique moderne sont encore plus familières à nos contemporains que les œuvres de Racine et de Corneille ne l'étaient à nos pères. Nos jeunes officiers savent peut-être moins bien que leurs pères les tirades des tragédies françaises, mais il n'en est aucun qui ne sache par cœur les cavatines de Rossini. Les plus ignorants de nos soldats, ceux même qui ne sont jamais entrés dans un théâtre lyrique et dans une salle de concert, ont été visités à leur insu par le dieu du son. Gomme le philosophe Jacques du Comme il vous piailla de Shakespeare, ils ont aspiré toute la gaieté et toute la mélancolie des chansons des musiciens modernes. Elles sont vermes les chercher sur le seuil de leurs misérables tavernes, à la manœuvre, au coin des carrefours, au fond de leurs casernes, et elles ont passé sur eux comme la caresse d'un esprit invisible. Leur âme en est restée songeuse et un peu triste; cela se voit à leur physionomie douce, modeste et résignée, fort différente de la physionomie
tapageuse de l'ancien soldat français. Aussi reconnaît-on dans leur courage une influence toute nouvelle et que rhumanité antérieure n'avait jamais connue. Cet héroïsme nouveau, qui est encore à son début et qui s'est révélé avec toute la fraîcheur de l'aube, ne s'est plus présenté comme le résultat d'un effort volontaire, comme une énergie désespérée ou une froide et majestueuse détermination, mais comme un mouvement naturel de l'âme. L'héroïsme jusqu'à une époque très récente a participé du caractère des arts qui étaient familiers à l'humanité; il avait en lui quelque chose de plastique et de pittoresque. L'homme se raidissait dans une attitude sculpturale et pénible, résultat d'un effort d'esprit et d'une détermination douloureuse. Il ne savait pas non plus, dirait-on, mourir tous les jours et à toutes les heures; il semblait choisir son heure et son moment, et il aimait à tomber en belle et pleine lumière. Rien de pareil dans l'héroïsme de nos soldats tel que l'ont montré ces dernières campagnes : nulle raideur, nulle tension, nuls combats visibles de la volonté; rien qu'un instinct léger, facile, ailé en quelque sorte, rapide et doux comme une onde sonore. Nos soldats ont rendu leur vie à Dieu comme un son meurt dans l'air ou comme un parfum s'évapore. Voilà le courage moderne, celui qui est destiné à prévaloir et à effacer l'ancien courage, qui ne s'obtenait que par l'effort laborieux de la volonté et par une sorte de violence faite à la nature. Mon cœur a vraiment bondi en reconnaissant que les jours approchaient où l'hé-
roïsme sera aussi facile à l'âme de l'homme que le sourire est facile au visage de l'enfant i.
Mais le courage n'est après tout qu'une de nos vertus. Si nous prenions successivement toutes les autres, nous y trouverions, je crois, le même élément musical. J'ai maintes fois entendu regretter par les personnes pieuses d'une autre communion que la vôtre la disparition des vertus monastiques : l'humilité, la douceur, la résignation, la patience, l'oubli de soi, le détachement des choses de ce monde. Toutes ces fleurs de la solitude religieuse se sont desséchées à jamais sur la terre, disaient-elles, et y ont été remplacées par les plantes vivaces de l'orgueil, de la révolte, de l'esprit de domination, de l'âpreté à la conquête des biens matériels. Moi-même j'ai partagé très longtemps cette opinion. Non, ces anciennes vertus ne sont pas mortes, et, si elles étaient menacées, l'influence de la musique suffirait pour les sauver. Une fois à Naples, on fut embarrassé de savoir comment on s'y prendrait pour obtenir un meilleur éclairage de nuit, sans qu'il en coûtât plus cher à l'Etat. Multipliez les madones, dit un prêtre sagace qui se trouvait présent à la délibération. Je serais de même tenté de dire, lorsque j'entends regretter la disparition des antiques vertus monastiques : Multipliez les concerts, et puis laissez agir l'influence des
1. Ces pages, ai-je besoin de le faire remarquer, étaient écrites avant la guerre de 1870 ; mais comme ces vertus nouvelles dont je saluais l'apparition ne se sont pas moins montrées dans la défaite que dans la victoire, je n'ai rien à changer- à l'expression de mes sentiments d'autrefois. Types littéraires. 2
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sons. Je ne répéterai pas la vieille phrase si connue, que la musique enlève l'homme à la terre ; elle fait mieux : par les désirs qu'elle lui inspire, elle lui rend peu à peu tous les plaisirs insipides ; par les rêveries dont elle l'enivre, elle lui rend peu à peu toutes les réalités misérables. Elle déplace et recule sans cesse l'idéal de l'homme ; elle accroît à l'infini ses exigences morales, si bien que le bonheur lui devient impossible dans les conditions qui lui sont faites ici-bas. Le seul bonheur possible, ce serait la possession ou la conquête de l'être ou de l'objet qui entretiendrait éternellement l'âme dans l'état momentané que la musique lui fait traverser. Cet être et cet objet ne se peuvent rencontrer. Rien sur la terre n'est capable de nous donner cette plénitude de bonheur, ni même cette profondeur de souffrance. Nos joies ne sont pas assez radieuses, ni nos douleurs assez cruelles, pour entrer en comparaison avec les joies et les douleurs que la musique nous fait rêver, de sorte que, ne pouvant espérer d'être heureux, nous n'avons pas même la consolation de souffrir fortement. Dans ce dégoût de toutes choses, dans cette certitude que rien ne peut réaliser ce bien idéal que la musique évoque, fait pressentir ou désirer, l'homme réapprend à son insu et par une méthode indirecte ces vertus monastiques si regrettées de quelques-uns : l'oubli de soi, l'indifférence aux choses de ce monde, l'insouciance du sort qui l'attend ou du malheur qui le guette. Quel que soit l'éclair de joie qui traversera son âme, il se dira : J'ai entrevu des joies plus radieuses dans les
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mélodies de Rossini ; quelle que soit la douceur qui l'enivre, il se souviendra qu'il en a ressenti une plus grande encore dans les mélodies de Mozart; quelles que soient les douleurs qu'il éprouvera, il se dira qu'elles ne sont rien à côté des douleurs vers lesquelles a été portée son âme par les symphonies de Beethoven. Un flot de mélancolie, jaillissant soudain, viendra troubler de son eau amère chacun des sentiments qu'il éprouvera; il restera triste en face de ses joies les plus désirées, sans qu'il puisse dire pourquoi. Une tristesse sans cause précise sera en lui comme l'once d'amertume dans la livre de douceurs dont parle l'Écriture, comme la tète de mort que les ascètes plaçaient sur leur prie-Dieu et les épicuriens à la table de leurs banquets. Il se demandera peut-être d'où lui vient cette tristesse, sans se rappeler qu'il l'a contractée à l'audition de telle œuvre musicale qui l'a plongé dans une rêverie dont il subit encore le charme.
Mais quelle profane méthode de revenir aux vertus oubliées! direz-vous peut-être... Ne soyez pas trop sévère, et rappelez-vous que ce fut par une méthode analogue que le christianisme appela à lui les âmes de l'ancien monde. Ces mêmes âmes étant devenues indifférentes à toute chose terrestre, elles s'attachèrent à Dieu de toute l'énergie de leur faiblesse et de leur lassitude, et se portèrent vers les espérances célestes avec tout l'appétit que leur laissait leur satiété des joies du monde. La musique nous rend donc, par des moyens moins coupables et plus conformes à la fin
divine que nous devons poursuivre, le même service que la satiété des plaisirs rendit aux âmes romaines. Elle nous dégoûte des voluptés en nous épargnant la fange qui les souille et nous détache de nous-mêmes sans qu'il en coûte trop de larmes à notre orgueil et à notre amour de la vie.
— Votre plaidoyer est partial, me répondit avec une froide grimace mon sévère ami ; vraiment il ne soutient pas l'examen. Vous parlez de l'influence bienfaisante de la musique ; mais, si l'on vous demande d'en montrer les résultats nets et précis, vous êtes réduit à répondre par des hypothèses et des suppositions. Le bien qu'elle produit est hypothétique et vague, mais le mal qu'elle engendre est réel et visible. On ne voit pas germer ces semences de vertus qu'elle dépose, selon vous, dans les âmes; mais il n'en est pas ainsi des semences de mal qu'elle y lance à profusion : celles-là, on les voit parfaitement croître et grandir. Vous dites que la musique implore l'âme et l'attendrit à l'égal de la prière; dites plutôt qu'elle la flatte et l'amollit à l'égal de la tentation. Oui, sans doute, la musique implore l'âme, si le nom de prière doit être employé pour exprimer le manège artificieux et compliqué par lequel le séducteur demande à l'être désiré de se laisser séduire. Gomme au séducteur, toutes les armes lui sont bonnes, le sourire, la colère ou les larmes; là où le sourire n'a pas réussi, les larmes réussiront peut-être. Je pourrais facilement tracer un tableau des effets de la musique aussi lamentable que le vôtre
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est consolant. L'âme humaine vit isolée et ignorante, sous l'abri des forteresses de la chair et des obstacles de toute nature qu'elle rencontre, cela est vrai; mais pensez- vous que ces forteresses et ces obstacles aient été élevés sans raison ? Qui sait s'ils ne sont pas le préservatif de sa dignité et de ses vertus? Ce serait une erreur que de considérer l'âme de l'homme comme douée d'une santé robuste et capable de résister aux chocs du dehors; elle est au contraire singulièrement faible et corruptible. Il ne lui vaut rien de sortir d'elle-même, et le moindre mal qui puisse lui en advenir, c'est de perdre sa candeur en perdant sa sauvagerie, et sa véracité en perdant sa timidité. Je me représenterais volontiers l'âme sous la forme d'un papillon singulièrement frêle et diaphane, aux ailes ornées de couleurs éclatantes, mais facilement ternies, et c'est ce papillon que la cruelle volupté des sons vient atteindre et froisser en nous. La mélodie le pénètre comme une aiguille d'acier^ l'asphyxie sous les parfums qu'il aime à respirer, et l'aveugle dans la lumière où il se plaît à jouer. La musique lui inflige donc une sorte de martyre voluptueux, d'autant plus immoral qu'il est accepté avec bonheur. Loin d'ennoblir et de fortifier l'âme, la musique l'énervé, l'affaiblit, comme une volupté imprudemment répétée affaiblit le corps. Elle fait plus, elle la souille, car, atteignant notre être physique et moral jusque dans ses dernières profondeurs, elle en remue toutes les vases et en fait jaillir autour d'elle toutes les bourbes. Notre âme reçoit pour
ainsi dire toutes les éclaboussures de la chair mise en fermentation par la musique. C'est cette fermentation charnelle qui nous donne le change sur la valeur morale de cet art néfaste. Parce que toutes les sources de notre vie sont troublées, nous nous croyons plus nobles et meilleurs; parce que toutes les puissances de notre chair sont soulevées, nous nous croyons plus purs. Nous croyons notre âme plus délivrée du corps au moment même où elle en est plus captive. Yoilà l'illusion vraiment infernale que produit la musique.
Lorsqu'Asmodée fut délivré de sa prison de verre par l'étudiant don Gléophas Zambullo, il lui fit contempler en récompense le plus amusant et le plus triste des spectacles. Il enleva sous ses yeux les toitures des maisons de Madrid et lui montra la vie humaine dans tout son cynisme et dans toute sa laideur. J'ai rêvé fort souvent un autre spectacle bien plus curieux et plus émouvant, bien moins vulgaire surtout que celui-là. Ah! si quelque ange tout-puissant pouvait ouvrir tous ces crânes et montrer à nu la fermentation à laquelle ces cerveaux sont en proie! ai-je pensé maintes fois en écoutant quelqu'une des œuvres de la musique moderne. Voilà qui trancherait à jamais la question de savoir si la musique est un art corrupteur ou un art moralisateur, pour employer le langage du jour. Nous verrions de quelle nature sont les rêves que font toutes ces âmes et vers quels objets est tendue la puissance de leurs désirs. Quel curieux spectacle, plein de brillante et
équivoque poésie ! La vraie musique nous paraîtrait celle que rendent toutes ces âmes mises en mouvement par l'orchestre, plus absorbées par leurs fantaisies que des buveurs d'opium, plus agitées de frénésies passionnées que des derviches tourneurs. Voyez plutôt. Celle-ci s'est comme enivrée des sons ; d'abord elle a bu avec avidité la capiteuse liqueur de l'harmonie; mais, au bout de quelques minutes, elle a senti la volonté lui échapper et n'a plus eu la force de conduire ses rêves. Elle s'est affaissée sur ellemême, et maintenant elle dort d'un sommeil lourd et profond. De temps à autre, elle se retourne avec effort, fait un mouvement et laisse échapper quelques rêveries incohérentes, pareilles aux paroles entrecoupées du sommeil. Celle-là est en proie au repentir, à un repentir qui n'a rien de divin, je vous assure, et qui ne lui ouvrira pas les portes du ciel. Elle se repent des voluptés qu'elle a laissées fuir, des tentations qu'elle a repoussées, des désirs qu'elle a comprimés. Elle regrette ces dangers auxquels elle a échappé et pense avec amertume qu'ils ne reviendront sans doute jamais plus. La voilà triste comme un ange de lumière qui, après la déroute finale de Lucifer, aurait regretté de ne pas s'être joint à la grande révolte. Cette autre palpite comme une lumière près de s'éteindre ; sa flamme grandit par moments et s'élance en jets rapides et éclatants, puis elle baisse soudain et rampe en s'étendant comme pour chercher l'aliment qui lui manque. Ces palpitations sont les angoisses du dernier combat que cette
âme se livre à elle-même. La musique l'a privée de ses dernières énergies ; vienne maintenant la tentation, elle la trouvera sans résistance. A cette autre encore qui paraît en proie à un étonnement mêlé d'inquiétude, les esprits du son viennent de jeter, comme les sorcières à Macbeth, des paroles fatidiques, et elle sent germer en elle des désirs qui lui étaient inconnus. Je vous fais grâce de toutes les imaginations bizarres, saugrenues ou meurtrières, qui traversent, comme des éclairs précurseurs de la folie, toutes ces têtes livrées par la musique au démon du rêve. Vous demandiez combien dUiommes doivent sortir d'une salle de concert enflammés de pensées généreuses qu'ils n'auraient jamais connues, combien avaient été conquis au bien moral par la puissance de l'harmonie... Je retourne votre question et je vous demande à mon tour : Savez-vous le nombre de ceux qui étaient entrés avec une âme pure et qui sont sortis préparés et mûrs pour le péché! Plus d'un qui était heureux s'en est retourné le cœur gros d'angoisses ; ceux qui avaient besoin d'oublier se sont souvenus et ont senti se rouvrir leurs blessures; ceux qui avaient besoin de se souvenir au contraire ont bu l'eau du Léthé et se sont endormis dans un coupable oubli.
Certains philosophes ont déclamé plus ou moins éloquemment contre l'influence corruptrice des arts. Je ne saurais approuver leurs déclamations, mais je les déclare vraies et fondées en ce qui concerne la musique. La musique est le seul des beaux-arts qui
soit vraiment corrupteur, et le seul aussi qui soit corrupteur impunément. Aucun autre ne possède cet équivoque privilège que possède la musique de pouvoir faire naître en môme temps des pensées nobles et des pensées malsaines. L'architecture n'inspire à l'esprit que des idées de grandeur, de noblesse, d'austérité majestueuse. Les nudités de la sculpture laissent une impression grave, sérieuse et chaste. La peinture donne à l'âme les fêtes les plus royales et la convie aux spectacles les plus propres à lui faire admirer Dieu visible dans ses œuvres . Quelquefois cependant, il s'est rencontré que l'artiste, abusant des facilités que lui fournissaient la sculpture et la peinture, s'est adressé aux dépravations des sens et aux curiosités de l'imagination; mais une statue et un dessin impudiques ne trompent personne et disent nettement ce qu'ils veulent dire. La peinture et la sculpture sont des arts francs, loyaux, sincères, qui préviennent des corruptions qu'ils flattent. Ceux qu'une peinture ou une sculpture libertine amorce et séduit sont corrompus à bon escient et ne peuvent condamner qu'eux-mêmes. Il n'en est pas ainsi de la musique, art dissimulé, subtil, hypocrite, et que j'appellerais volontiers jésuitique. On ne sait jamais au juste ce qu'elle veut dire, et les significations de son langage sont aussi multiples que les rêveries qu'il fait naître. Selon le mot admirable d'un poète contemporain, la langue de la musique est la seule qui permette à la pensée de garder ses voiles; mais je tournerai en reproche cette belle expression que le
poète appliquait en éloge. Protégée par ces voiles, la musique dit tout avec une impudeur sans franchise. Je connais telle phrase musicale qui ferait monter la rougeur au front et qui enflammerait les yeux d'indignation, s'il était possible de traduire dans cet honnête langage humain dont vous accusiez tout à l'heure la pauvreté les pensées qu'elle renferme. La musique peut donc tout dire avec impunité, car elle brave la traduction. Il n'y a dans aucune langue parlée d'équivalents pour les expressions de la langue des sons, et ceux qui essayent de traduire cet idiome occulte sont contraints de recourir à la méthode , aujourd'hui condamnée, des périphrases démesurément allongées et des développements parasites. Je me trompe ; il y a une langue qui correspond à la langue des sons : c'est la langue obscure et puissante que parle le corps, cet admirable instrument, divinement organisé pour l'épreuve en même temps que pour l'appui de l'âme, cette langue dont les mots sont des sensations et dont les phrases sont des voluptés et des soufl'rances. Si vous voulez trouver des équivalents pour la langue des sons, cherchez dans les magasins de la mémoire, et tâchez de retrouver et de ressusciter les vieilles sensations oubliées et les voluptés défuntes ; priez vos nerfs de répéter certains tressaillements d'une énergie si soudaine et d'une vivacité si exceptionnelle, qu'ils en ont gardé le souvenir; priez vos artères de recommencer les battements de joyeux effroi par lesquels ils ont salué un certain jour une apparition désirée ; priez votre chair
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de frissonner et de se fondre comme elle a frissonné et s'est fondue en telle occasion voluptueuse. S'il était possible de rendre visibles et intelligibles aux yeux et d'ajouter les unes aux autres toutes les fines nuances do nos sensations, on aurait la seule traduction véritable des œuvres musicales, car ce n'est ni par des pensées ni même par des images qu'on peut espérer d'interpréter le langage des sons. La nature de telle traduction peut vous renseigner sur la ualure de ridiome original.
Je ne nie pas que la musique n'inspire des sentiments très nobles, très purs et très élevés; mais lorsqu'elle les inspire, c'est par accident, et il n'y avait pas de raison pour qu'elle n'inspirât pas les sentiments tout contraires^ car, loin de nous arracher à nos préoccupations momentanées, à nos dispositions physiques et morales, elle nous y enfonce au contraire. Elle reste indifférente entre le bien et le mal; toutes les manifestations de la vie lui sont bonnes, et elle s'inquiète peu de distinguer entre elles. Avezvous une disposition momentanée à être généreux, elle vous confirmera dans votre disposition, en même temps qu'elle flattera chez votre voisin les inclina lions voluptueuses auxquelles il ne demande pas mieux que de se laisser aller pour le quart d'heure. Elle conseille le vice, la vertu, la passion, le devou- à la même minute, par la même phrase, dans la même onde sonore. Cette confusion de tous les sentiments, cette impartialité pour toutes les manifestations de la vie, quelles qu'elles suient, me révoltent et me scan-
dalisent. La musique est bien l'art qui convenait à une époque dont la principale piiilosophie n'a voulu voir dans le mal qu'une forme inférieure du bien, et dans nos vices que des vertus à leur plus bas degré de développement. Pour moi qui suis et resterai un dualiste déterminé, je ne puis aimer un art si complaisant, qui m'expose à rencontrer et à éprouver les sentiments justement contraires à ceux que je cherchais. Rien ne me paraît choquant comme d'entendre une parole légère et voluptueuse sortir de lèvi'es d'où je croyais que devaient tomber seulement des paroles de sagesse, et je suis presque scandalisé de rencontrer une exhortation à la vertu là où j'allais chercher une flatterie pour mes vices. Je sais que ce mélange de sentiments contraires, qui m'est odieux, ne déplaît pas à mes contemporains; mais je persiste dans mon opinion, fussé-je seul à la partager. « Y a-t-il encore des manichéens? dit Candide. — H y a moi, » dit Martin.
Et puis vous dirai-je ma pensée tout entière? La musique me semble un art dépravant même dans ce qu'elle a de noble et d'élevé. Elle raffine et exalte la sensibilité, et c'est pourquoi je la hais; elle attendrit et adoucit, et c'est pourquoi je la méprise. Ce fameux mot d'idéal, par lequel on a coutume de justifier les rêveries où elle vous plonge, me paraît un mot vide de sens, plus décevant que ne le furent jamais la fontaine de Jouvence, la pierre philosophale et l'élixir de longue vie. Si la sagesse consiste à tenir en équilibre la nature humaine et à l'empêcher de
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trop fortement pencher d'un seul côté, il serait prudent aux gouvernements de notre époque d'interdire pendant un demi-siècle , et peut-être davantage , toute exécution d'une œuvre musicale quelconque. Ce n'est pas de sensibilité que nous manquons, car après tout chacun de nous en possède plus qu'il n'en aurait fallu pour rendre malheureux dix hommes des générations précédentes; c'est d'énergie et de volonté. Nous n'avons pas besoin de stimulants, mais de cordiaux et de toniques. Nos cœurs ne demandent pas à être surexcités et peuvent se contenter des sentiments qu'ils possèdent; mais nos caractères auraient beaucoup à faire pour être aussi énergiques et aussi résolus que nos cœurs sont humains et doux. Pas plus que vous je ne suis aveugle aux grandes qualités qui distinguent nos contemporains : jamais les mœurs générales n'ont été, je crois, plus faciles et plus aimables, jamais l'humaine pitié n'a montré plus de promptitude et d'élan, jamais les âmes n'ont été chatouillées d'un tel divin frisson de sympathie ; mais, par un contraste étrange, jamais on ne vit plus de timidité, de pusillanimité et de faiblesse. 11 manque à toutes nos qualités ce sel que donnent la fermeté et la véracité. Notre sensibilité, qui s'irrite si aisément, s'effarouche plus aisément encore. Une ombre l'intimide, un souffle la glace, une vaine imagination la paralyse et la tarit. Nous marchons à travers notre société comme dans une chambre de malade, sur la pointe du pied, silencieux comme des ombres, ou chuchotant à voix basse des paroles qui
s'arrêtent à demi dans notre gosier, comme si elles avaient envie de demander s'il est bien prudent à elles de s'envoler. Il semble que la voix humaine soit en train de changer de nature, et que désormais elle se propose de rivaliser avec les murmures des esprits. La vérité prononcée à haute voix nous parait dangereuse : nous demandons qu'on nous la fasse comprendre par signe télégraphique et par manège muet. Nous ne sommes courageux et vertueux que négativement pour ainsi dire; nous nous abstenons du mal plus volontiers que nous ne faisons le bien. A cette timidité morale, joignez une fébrilité physique et une inquiétude sans égales jusqu'ici. L'homme moderne s'agite sans cesse, comme s'il était piqué d'un taon invisible. Le repos et le loisir lui sont inconnus, et cependant il est plus agité qu'actif et plus affairé que diligent. Et ce sont ces générations aux nerfs délicats et affaiblis que vous soumettez aux voluptés répétées de la musique I
Oui, la musique devrait être proscrite, non seukment comme un fléau moral, mais comme un art contraire à l'hygiène qui convient au tempérament des hommes modernes. Chaque époque a son tempérament comme elle a son génie, et devrait régler en conséquence son hygiène physique et morale sur les exigences de ce tempérament, Ahl si nous possédions encore l'heureux tempérament sanguin de nos pères, je serais sans doute moins sévère. La musique n'est pas un danger pour les gens sanguins, et elle peut être même pour eux un moyen de perfectionnement
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moral. C'est un utile stimulant pour mettre en mouvement leurs lourds esprits animaux, pour secouer leur âme opaque et même pour la faire repentir des joies grossières et bruyantes auxquelles elle se complaît. J'admettrais donc volontiers que, chez les hommes de ce tempérament trop terrestre, la musique peut être un instrument de salut. Elle peut éveiller en eux l'intuition de sentiments plus nobles que ceux qu'ils éprouvent, le regret d'une autre existence morale que celle qu'ils ont connue. Ces hommes, que leur sang trop chargé de sève pousse au rire bruyant et à la grosse bonne humeur, ils sentiront à leur grand étonnement une larme mouiller leur paupière. C'est pour les gens de tempérament sanguin qu'est bon surtout le flebile nescio qidd. Or ce tempérament a presque entièrement disparu. Quel besoin nos nerveux contemporains, qui vibrent cDmme des lyres au moindre souffle, ont-ils d'être émus, attendris et i-affinés? Ils ne sont déjà que trop susceptibles, trop inquiets, trop faciles aux larmes, à l'irritation et à la mélan€olie. Admettrez-vous que la musique soit un remède pour les maux dont ils souffrent? Un psychologue homœopathe pourrait seul soutenir une chose semblable. Non, ce n'est pas un remède qu'ils y cherchent, mais une volupté qui flatte leurs nerfs affaiblis, prédisposés par la maladie à mieux en sentir toutes les douceurs. Vous croyez que te goût de la musique est un symptôme de progrès moral, voyez-y plutôt un signe d'affaissement général des caractères et de relâchement de la fibre
à'Z UNE CONVERSATION
virile. Mieux trempés et de santé morale mieux assise, nos contemporains résisteraient davantage à cet art diabolique et en comprendraient plus difficilement le charme. Les vases poreux sont ceux qui absorbent les liquides avec le plus d'avidité ; les corps maladifs et débiles sont les plus pénétrables aux voluptés : les âmes entamées et affaiblies sont aussi les plus sensibles aux charmes du péché.
Le grand poète Shakespeare a peint sans y songer le spectacle que présentent les âmes de notre époque en proie à leur frénésie musicale dans les vers adorables qui ouvrent si poétiquement sa pièce de Ce que vous voudrez : « Si la musique est l'aliment de l'amour, continuez à jouer; donnez-m'en à l'excès, donnez-m'en trop, afin que ma passion en ait une indigestion et meure. Cet air, encore cet air! il avait une telle chute mourante! Oh! il a caressé mon oreille comme le doux vent du sud qui souffle sur un champ de violettes, dérobant et donnant des parfums... Assez, pas davantage! cela n'est plus aussi doux maintenant que tout à l'heure. » Entendez-vous cette voix doucement énervée? Si vous savez la comprendre, elle vous expliquera tout le mystère de la musique et l'action qu'elle exerce sur les hommes. De quoi parle le personnage du poète? Explique-t-il les effets de la musique, ou raconte-t-il les phases successives d'une sensation voluptueuse? On pourrait s'y tromper, et vraiment on aurait raison de s'y tromper, car il serait impossible, pour exprimer la volupté, d'employer d'autres paroles et d'autres ac-
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cents que ceux par lesquels le véridique poète exprime très exactement les effets de la musique.
Vouloir ajouter quelque chose à la sensibilité nerveuse de nos contemporains, c'est vouloir donner de la vaillance à Achille, des infortunes à Job, des doutes à Hamlet et de la mélancolie à Werther. Telle est précisément l'action déraisonnable de la musique, et c'est pourquoi je n'hésite pas à charger cet art dépravant de cet affaiblissement des caractères qu'on peut observer de notre temps. Vous disiez trop justement tout à l'heure que, pour être insensible, lïnlluence de la musique n'en était pas moins puissante. Vous vous en applaudissiez, et moi je m'en afflige. Ce n'est pas indifféremment en effet qu'on laisse son âme se baigner dans cette mer de sons : une ou deux fois, elle tente l'expérience, et elle en sort toute joyeuse et tout épanouie ; la dixième fois, elle en sort languissante ou affolée. Mettez, mettez hardiment la musique moderne parmi les narcotiques d'importation récente ou d'usage nouveau si chers à nos contemporains, à côté du tabac,, de l'opium et du haschisch. Elle n'est que le plus puissant de tous.
— Alors, selon vous, repris-je, la meilleure hygiène morale serait naturellement celle qui consisterait non à attendrir et à adoucir les âmes, mais à les rendre plus dures, moins accessibles à l'émotion, à la douleur et à l'amour, et à les rétablir dans cette antique opacité dont on les a délivrées avec tant de peine. Vous craignez la mollesse plus que la férocité, et vous prisez moins la sensibilité que l'énergie. Je Types littéraires. 3
crains à mon tour que votre choix, tout dicté qu'il est par les intentions les plus morales, ne soit un choix déplorable. Je me délie de l'énergie qui n'est pas unie à la sensibihté, je fais plus que m'en défier : je la repousse de toute mon antipathie. L'énergie qui n'est pas doublée de sensibilité me paraît ressembler à la brutalité, de même que la force qui n'est pas doublée de justice me paraît ressembler à l'inhumanité. S'il faut choisir à tout prix, j'aime mieux, je l'avoue, un voluptueux énervé, inquiet, languissant, mais doux et sensible, qu'une brute énergique, inique et sans pitié. S'il est vrai que la musique soit, comme vous le dites, un instrument de l'enfer, eh bien! j'aime mieux les démons qu'elle nous envoie que ceux qui visitaient l'ancienne humanité ; j'aime mieux Astarté et Asmodée que Moloch et Bélial. Heureusement cette explosion toute moderne de la sensibilité dont vous vous plaignez est un fait non diabolique, mais providentiel et préparé par toute l'histoire de l'humanité. C'est une nouvelle phase dans l'histoire du perfectionnement de cette âme humaine pour laquelle vous tremblez. Au commencement en effet l'âme était, comme un diamant, enveloppée dans une gangue épaisse, opaque et sale ; il a fallu des siècles et des efforts héroïques pour la délivrer de cette ténébreuse prison. Mille lapidaires se sont attaqués tour à tour à cette enveloppe, et à la fin le diamant s'est montré, brillant mais froid, dur, rebelle aux instruments qui le taillaient. 11 s'agit maintenant de rendre celte pierre sensible, d'en faire la perle vi-
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vante, le diamant qui chante, prie et soupire, le diamant taillé vraiment à l'image de cette eterna margherita que le grand poète de l'Italie contempla au centre des splendeurs célestes. Tout, à notre époque, travaille à cette fin sublime ; mais, parmi les influences qui sont à l'œuvre pour mener à bien cette grande entreprise, il n'en est pas de plus active que cette musique tant incriminée par vous.
Et puis est-il vrai, dites-moi, que l'âme humaine soit devenue si sensible, si irritable et si susceptible qu'il faut craindre pour son énergie? Parlons pour nous, s'il vous plaît. Vous croyez donc qu'il n'y a plus dans ce monde ni brutalité, ni sauvage orgueil, ni cruauté stupide? Je vous assure au contraire qu'on trouverait, sans beaucoup chercher, des spectateurs en nombre suffisant pour garnir l'enceinte du plus large des cirques, si l'on avait encore des chrétiens à jeter aux bêtes. Avez-vous compté tous les vices qui se cachent au fond des bouges où vous n'entrerez jamais, toutes les immondes voluptés qui se vautrent dans les antres obscurs de nos cités, toutes les lâchetés qui se méditent à l'abri de l'ombre et du silence? Ce sont des lâchetés, des vices et des voluptés qui ne doivent rien, croyez-le, à l'influence amollissante de la musique. N'y a-t-il donc ni rixes sanglantes, ni colères bestiales, ni promptitude à l'injure parmi les classes inférieures? Loin de trouver les âmes de nos contemporains trop molles, je les trouve trop fortes encore pour mon goût. Un peu d'émasculation bien entendue ne me déplairait point. Or quel art est plus
propre à produire cette émasculation morale que la musique? On a institué récemment des concerts populaires de musique classique, et on a constaté, contre 4'attente générale, que le peuple prenait goût aux grandes œuvres musicales. C'est là un fait vraiment considérable. Qui peut dire quelle influence l'habitude de si nobles plaisirs aura au bout de quelques générations sur les masses populaires? J'espère qu'elles y perdront ce qui leur reste encore de brutalité et de féroces instincts. Les mœurs fauves d'autrefois, déjà tant adoucies, disparaîtront, et les faits naguère encore d'occurrence journalière ne seront plus que de monstrueuses exceptions. Les mélodies de Rossini vous paraissent sans nul doute l'apothéose aussi brillante que scandaleuse des sensualités de la chair, mais cependant votre puritanisme est bien forcé d'admettre qu'elles seraient un véritable bienfait social, si elles parvenaient de plus en plus à remplacer les chants obscènes qui déshonorent encore nos carrefours et nos ateliers! Quel est l'homme qui, ayant pris goût à la douce musique de Mozart, pourrait se complaire désormais dans l'habitude des blasphèmes stupides et persister dans l'usage d'un argot qui fait frémir? La musique a malheureusement beaucoup à faire pour amener nos mœurs à ce point de raffinement que vous redoutez. Il y a encore dans notre société assez de férocité et de bas instincts à détruire pour retarder indéfiniment l'avènement de cette influence diabolique et malfaisante que vous dénoncez.
Il est possible que la musique soit en si grande faveur parmi nous, parce qu'elle flatte ce tempérament nerveux qui domine dans notre siècle; mais ne serait-il pas plus vrai encore que sa puissance provient de ce qu'elle est de tous les arts celui qui répond le mieux au génie qui nous est propre? La musique est par excellence Fart moderne, l'art du xix^ siècle. Nous l'aimons, non parce qu'elle nous flatte et nous corrompt, mais parce qu'elle nous raconte à nous-mêmes nos sentiments, nos passions, notre histoire morale tout entière. Les autres arls s'épuisent en imitations stériles ou en innovations plus stériles encore. La peinture et la sculpture, par exemple, que nous disent-elles de la vie qui est en nous? Rien ou à peu près rien. Elles nous parlent comme à des Grecs de l'excellence de la forme, ou comme aux enfants d'une société vingt fois séculaire de l'excellence et des vertus de la tradition. Elles répètent leurs vieilles leçons sans songer qu'il y a déjà bien longtemps que les hommes ne sont plus familiers avec les nobles nudités du gymnase, avec les combats de lutteurs adolescents et les courses de chars olympiques, sans songer que nous, enfants de ce siècle, nous sommes nés d'hier et ne pouvons demander à la tradition les secrets d'une vie morale qu'elle n'a pas connue. Autre circonstance qui fait de la musique une puissance véritable du xix" siècle ; elle est l'art démocratique par excellence et correspond merveilleusement, providentiellement, pour mieux dire, à l'avènement de la démocratie. La pein-
ture et la sculpture sont des arts essentiellement aristocratiques, qui demandent, pour être compris, une longue familiarité avec tout ce qui est élevé et grand. Les secrets qu'elles contiennent sont refusés au pauvre, à l'ignorant et, pour prendre une expression plus générale, à tous les novices de la vie et de la sagesse. Il leur faut pour public des âmes vieillies, mûres, sérieuses et graves, des âmes qui connaissent les derniers résultats de la vie, car ces arts sont euxmêmes des résultats de civilisation et de vie morale. Ils confirment l'expérience et la sagesse de ceux qui savent ; ils ne peuvent rien enseigner à celui qui ne sait pas. Au contraire, la musique est une initiatrice. Nul n'a besoin avec elle de longues préparations et d'éducation profonde et sévère, car elle ne demande pas pédantesquement à être comprise, elle ne demande qu'à être sentie et â être aimée. Vous pouvez vous présenter pour écouter ses accents avec une âme toute neuve, sans lien avec le passé, sans parenté avec l'histoire : elle ne vous fera pas rougir de votre ignorance et de votre condition d'orphelin ou de parvenu social, car elle vous parlera un langage que le temps n'a pas contribué à former et qui peut se comprendre sous toutes les latitudes. Les sentiments qu'elle exprime ont toujours la fraîcheur de l'heure présente et semblent s'écouler comme d'une région où les divisions du temps sont inconnues. Il est donc bien naturel que la musique soit si populaire et qu'elle exerce sur les hommes de notre temps une si grande influence. S'en étonner serait presque aussi
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puéril que de s'étonner de la puissance de la religion ; on peut faire ce rapprochement sans blasphème, car la musique a sur les autres arts précisément la même supériorité que la religion sur les philosophies. Comme la religion, elle est mystérieuse, voilée, disons même occulte; ses secrets et ses principes son. impénétrables à d'autres yeux qu'à ceux des initiés, et cependant tous les hommes peuvent, sans distinction de caste, de nationalité, de patrie, d'éducation, et même de vertu el de moralité, participer à ses bienfaits. Elle ouvre les sources de la vie morale, comme la religion, sans expliquer comment et pourquoi elle les ouvre, et, pour ennoblir et émouvoir, elle n'a pas besoin de se faire comprendre. Elle nous fait entendre la voix de l'esprit sans nous dire d'où il vient ni où il va. Elle conseille de croire, d'aimer, d'espérer, et soudain ceux qui ne croyaient, n'aimaient ni n'espéraient sont fortifiés et comme gonflés d'une sève divine. Les autres arts font payer d'avance les leçons qu'ils donnent en efforts d'intelligence, en persévérance de travail, en patience, en application soutenue; mais la musique, comme la religion, prête sans conditions toutes les vertus morales aux cœurs qu'elle visite, ces cœurs fussent-ils même les moins dignes de les recevoir.
Lorsque Dieu eut placé l'homme, créé libre, dans le monde sorti de ses mains, il vit qu'il serait vraiment trop malheureux, s'il restait livré à ses propres efl'orts, s'il ne devait découvrir et conquérir les destinées qui lui étaient réservées que par ses propres
mérites. Alors il reprit son âme, en détacha une partie et la conserva dans son sein pour la lui rendre dans les occasions qu'il marquerait et lui porter de temps à autre des nouvelles du monde idéal. Il voulut qu'il y eût une partie de l'homme qui agît en lui sans participation de sa volonté, qui lui fût une richesse morale où les labeurs de son libre arbitre ne seraient pour rien. C'est ce mystère de la faveur divhie que les philosophes expliquent par l'opposition entre les forces spontanées et les forces réfléchies de l'âme. Grâce à cette pitié divine, l'homme est donc visité par des forces qui lui sont inconnues et qui agissent en lui sans son concours. Brusque et soudaine est d'ordinaire l'apparition de ces visiteurs; ils entrent dans l'âme sans s'annoncer, la remplissent de flammes, de splendeurs et de parfums, la font voyager à leur gré dans les plus merveilleux pays, et lui ouvrent les horizons les plus imprévus. Et tout cela s'accomplit à son insu, sans sa participation, si doucement que la plus légère pensée de lutte ne s'éveille pas même en elle, et si puissamment toutefois que toute résistance serait vaine. De ces visiteurs envoyés par la faveur divine, et qui visitent inégalement tous les hommes, les trois plus puissants sont la religion, l'amour et l'âme de la musique. Heureux, à jamais heureux, quelles que soient les fatigues de son pèlerinage, celui qui a reçu dans sa vie les visites de ces trois puissants esprits 1 Malheureux, plus qu'on ne saurait l'exprimer, celui qui n'a connu aucun des trois ! Celui-là n'a d'espérance que dans un quatrième
visiteur qui ne manque jamais à aucun homme, il est vrai, et qui est, lui aussi, un bel ange consolateur, au visage sérieux, doux et triste, et que l'on appelle la mort. Loin donc de voir, comme vous, dans la musique un artifice de la diplomatie diabolique, j'y reconnais plutôt un des présents de la pitié divine, un don gratuitement et spontanément accordé pour compenser les privations et les douleurs de la terre, pour suppléer à l'insuffisance de notre libre arbitre à nous conquérir la vie morale.
On peut dire de la littérature de l'Espagne qu'elle a partagé exactement les destinées de cette grande monarchie, qui autrefois tint le monde sous la terreur de sa domination, en sorte que cette nation magnanime n'a pas moins soufTert dans son âme que dans son corps. Ses sentiments ont sombré comme sa grandeur, ses pensées ont pâli comme sa puissance, ses visions se sont éteintes comme le feu de ses autodafés et le zèle de son fanatisme. Cependant il n'y a pas eu de littérature plus riche, plus variée, plus amusante que la sienne, et il n'y a guère eu d'esprit mieux doué pour la littérature que l'esprit espagnol. L'Espagne a possédé trois génies bien distincts, qui d'ordinaire se trouvent rarement unis ensemble, et dont un seul suffirait à la gloire d'un peuple et à la fortune d'une littérature : le génie mystique, le génie de la
l. Essai écrit à l'occasion du Don Quichotte illustré de M. Gustave Doré.
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réalité et de robservation, le génie héroïque. Et ces trois génies, elle les a possédés non partiellement, à l'état de mélange et de nuance, mais entiers, complets, et avec tout l'excès de développement qu'ils peuvent atteindre. Les hardiesses et les violences de ses mystiques n'ont jamais été égalées, les peintures que dans d'autres pays on a tracées de la réalité pâlissent devant la franchise et la fougue cyniques de ses romans de mœurs, et la noblesse de ses héros tragiques s'impose avec une fierté, une autorité et un accent dominateur qui n'ont jamais été connus chez les autres peuples. Les provinces de cette littérature sont aussi nombreuses et aussi riches que le furent les provinces de l'ancienne monarchie espagnole; elle a ses récits picaresques comparables à de joyeuses Flandres, ses caprices et ses fantaisies, ses saynètes et ses comédies de cape et d'épée comparables à un brillant royaume de Naples, son théâtre tragique et religieux comparable à un nouveau monde aux riches mines d'or et d'argent, et enfin sa littérature mystique et sacrée comparable à cette domination religieuse qui fit connaître à Rome même les douleurs de l'asservissement, qui par Ignace de Loyola garrotta l'Eglise des liens de l'infaillibilité pontificale, et qui un moment plaça le roi Philippe II au-dessus du pape comme chef de la catholicité. Toutes ces richesses ne sont plus que des souvenirs et n'ont pas mieux profité à FEspagne que les trésors du nouveau monde.
Qu'entendons-nous par là ? Voulons-nous dire
qu'elles onl péri matériellement? Non, mais nous voulons dire qu'elles ne sont jamais entrées dans la circulation générale des richesses de l'humanité. Elles sont restées enfouies en Espagne comme ces trésors de piastres et de ducats qu'avant leur expulsion les Morisques étaient accusés d'enterrer pour appauvrir les chrétiens. Il n'en a passé dans la circulation européenne que quelque menue monnaie, et cependant cette monnaie a été suffisante pour commencer la fortune d'un Corneille et pour fonder l'honnête aisance d'un Le Sage. Toutes ces œuvres si fortes, si énergiques, si originales, sont donc restées inconnues ou ont été oubliées après avoir brillé un instant, si bien inconnues et oubliées qu'un des titres de gloire de Guillaume Schlegel, et non le moins enviable, est d'avoir compris le génie de Galderon et de l'avoir révélé à l'Europe. Sa découverte parut dans son genre aussi surprenante que celle de la littérature sanscrite ou de la langue zend, et lui valut le même honneur. Et cependant il s'agissait d'un poète qui avait vécu en plein xvip siècle et qui était à peine séparé de nos pères par deux générations d'hommes. Mais cette admirable découverte de Schlegel elle-même n'a pas eu tous les résultats qu'on aurait pu en attendre et qu'ont eues d'autres -grandes découvertes analogues , celle de Shakspeare par exemple. Le trésor de ces drames héroïques et mystiques n'a pas grossi le patrimoine moral du genre humain. La sublimité du Prince Constant, le fanatisme farouche de la Dévotion à la croix, l'orageux
délire du Sorcier merveilleux, la haute et fîère mélancolie de la Vie est un songe, ne sont sentis et ne peuvent être sentis que par les critiques, les érudits Imaginatifs, les dilettanti qui ont l'instinct de la grandeur, les lecteurs éclairés dont la pensée peut replacer sans efforts de telles œuvres dans leur milieu naturel et ressusciter les flammes de ce foyer d'énergie et de religion dont elles furent la suprême lueur. Nous savons bien qu'en tête des œuvres de tout grand poète il faudrait écrire : terrain consacré, interdit aux profanes; mais, dans le cas de Galderon-, les profanes ne sont rien moins que la masse de l'humanité. Aussi, tandis que les œuvres de Shakspeare gagnent chaque jour plus de lecteurs capables de les comprendre et de les aimer^ les œuvres du plus grand poète dramatique de l'Espagne deviennent d'heure en heure plus inaccessibles même à ce pubHc restreint auquel elles s'adressent . Chaque tour de roue du temps, en nous éloignant davantage des hommes pour qui elles furent écrites, les rend plus difficiles à comprendre, si bien qu'on peut prévoir le jour où les inspirations du plus grand homme qu'ait eu l'Espagne après Cervantes ne seront plus que le partage d'une rare élite de privilégiés de l'imagination et de l'enthousiasme.
Cependant, parmi ces richesses qu'elle n'a jamais empruntées qu'un moment, et qu'elle a toujours rendues presque en même temps qu'elle les empruntait, comme un bien qui ne lui appartenait pas et dont elle se sentait scrupule de faire usage, l'huma-
nité a distingué un livre, un seul, dont elle s'est emparée, et qu'elle a cette fois refusé de rendre. — Toutes les autres oeuvres, a-t-elle semblé penser, étaient marquées au coin de l'Espagne seule; mais celui-là était marqué à son coin à elle et lui appartenait légitimement. Ce livre s'appelle Don Quichotte de la Manche, et la popularité durable qu'il s'est acquise est à la fois la gloire et le châtiment du pays qui l'a produit.
Pourquoi en effet les œuvres de la littérature espagnole n'ont-elles jamais pu conserver au delà d'une génération de lecteurs la faveur dont elles ont joui à plusieurs reprises? Est-ce parce qu'elles sont trop exclusivement espagnoles, qu'elles nous ramènent trop obstinément à un passé disparu, qu'elles peignent trop partialement un certain homme particulier qui n'a été que d'un temps et d'un pays ? Sans doute ce sont là quelques-unes des causes qui ont contribué à les laisser dans l'ombre. Cependant il y a d'autres littératures qui sont aussi exclusivement nationales que la littérature espagnole et qui n''ont point rencontré les mêmes résistances au dehors, la littérature anglaise par exemple. Les grands poètes anglais, Shakspeare en tète, nous ramènent à une époque historique encore plus éloignée que celle que peint la littérature espagnole et nous présentent un homme particulier encore plus différent de nous s'il est possible. S'il est difficile de se faire Espagnol du xvi^ et du xviie siècle, il n'est guère moins difficile, ce semble, de se faire Écossais et Scandinave du Types littéraires. 4
xi^ siècle, ou Italien du xiii% ou Anglais du xiv' avec Shakspeare. C'est donc dans les différences des sentiments qui animent les deux littératures qu'il faut chercher la raison des diff'érences de leurs fortunes. Une robuste sympathie respire dans la littérature anglaise, quelque nationale et exclusive qu'elle soit. Cet homme du moyen âge que me présente Shakspeare ne m'est ni étranger ni hostile. Il se laisse aborder familièrement, il ne m'étonne ni ne me gêne. Un échange singulier de communications cordiales s'opère entre nous, il me ramène à lui, et, chose étrange, je le ramène à moi. Je découvre qu'il est autre que je ne suis et que pourtant il est le même que je suis. L'homme particulier qui est en lui, sans diminuer son individualité ni effacer son caractère, rejoint aisément l'homme éternel. Je puis vivre^ combattre, aimer avec lui, et je n'aurais aucune aversion à le choisir pour mon compagnon, mon maître et mon seigneur. Mais combien sont différents les sentiments qu'inspirent les personnages de la littérature espagnole I Ces personnages, quels qu'ils soient, depuis les héros jusqu'aux mendiants, repoussent toute familiarité et dédaignent toute sympathie qui ne vient pas de leurs égaux et de leurs proches. Ce sont les aristocrates les plus exclusifs qu'il y ait au monde. Ils ne semblent pas désirer que je les aborde, et je n'ose vraiment les aborder. Je suis contraint de m 'avouer avec une certaine timidité humble que je ne suis rattaché à eux par aucun lien, et je me tiens à distance convenable, partagé entre la terreur et le
DON QUICHOTTE ol
respect. Non seulement ces hommes sont d'une autre époque que moi, mais ils sont d'une autre substance d ame. Dans les héros de Shakspeare, je retrouve à la fois l'homme que je suis et l'homme que j'aimerais à être; mais je n'ai pas la même ressource avec les héros de Galderon. Ils dédaigneraient d'être l'homme que je suis, et je ne puis avoir ni la prétention ni la sottise d'être jamais ce qu'ils sont. Je n'en ai pas la prétention, et même je n'en ai pas le désir. Oh ! que ce noble orgueil doit être un lourd fardeau ! Que cette hautaine susceptibilité doit être un poison corrosif! Que les flammes de ce fanatisme doivent être dévorantes ! Vraiment, à mesure que je les contemple, je me sens presque pénétrer par le sentiment du bon Sancho Pan ça après qu'il eut goûté du gouvernement de l'île de Barataria : cette grandeur, cette noblesse, cette passion, loin de m'attirer, m'effrayent, et je m'estime heureux de ne pas les partager.
On sait qu'un vice affreux, la cruauté, a déparé les magnanimes qualités de cette Espagne héroïque du XVI'' siècle, Oserai-je dire qu'il y a dans sa litté-^ rature un vice analogue à celui-là, et qu'elle manque de cette vertu qui s'appelle l'humanité? Elle est noble, élevée, chevaleresque jusqu'à la folie, religieuse jusqu'à l'extase, franche jusqu'à la crudité, sincère jusqu'au cynisme; elle n'est pas humaine, et par là j'entends qu'elle ne possède pas cette fibre que remuent en nous les douleurs et les joies de nos semblables. Les conteurs picaresques tracent des peintures qui font frémir par leur tranquille dureté ;
ils secouent les guepilles avec une joie féroce et plaisantent sur la faim avec une bonne humeur qui épouvante. Dans cette canaille pittoresque qui grouille sous leurs yeux, ils ne voient que des haillons bariolés, des grimaces plaisantes , des groupes amusants à décrire. La même sécheresse envahit les mystiques Espagnols ; ils connaissent le nom de la charité, ils ne connaissent pas la chose, et on pourrait dire, en jouant sur les mots, que la charité est plutôt chez eux une vertu théologicjue que théologale. On me faisait remarcjuer un jour que sainte Thérèse n'avait à aucun degré l'amour des pauvres, et cette remarque, qui peut paraître étrange, est de la plus parfaite exactitude : cette âme chrétienne qui reçoit les visites du Sauveur semble ignorer l'existence de ceux que l'Eglise nomme les membres souffrants de Jésus-Christ. Si le zèle religieux des écrivains espagnols ignore la charité, leur passion ignore la tendresse. Dans tous les drames et dans tous les récits où l'amour joue un rôle, on chercherait en vain un de ces mots qui font jaillir la source des larmes. Les âmes sont de feu mais les cœurs semblent de bronze. Les orages de cette passion sont des orages secs et sans eau, tout à fait comparables aux tourbillons des plaines arides et brûlées, si bien que les sentiments de l'homme semblent s'être formés sur le modèle des phénomènes du climat. Un vent embrasé souffle en furieux et vole en soulevant des nuages de sable chaud qui entraînent et engloutissent tout sur leur passage, et, lorsque l'orage a cessé sans qu'une
goutte de pluie soit tombée, on aperçoit des cadavres couchés à terre, ou des fous menaçants qui escaladent les rochers, ou des coupables qui fuient à toute bride devant la vengeance, au milieu d'un paysage sec, violent et austère.
Comprenez-vous maintenant pourquoi, par un privilège tout exceptionnel, Don Quichotte jouit d'une popularité universelle, pourquoi l'humanité a séparé ce livre de tous les autres livres de la littérature espagnole, et pourquoi nous avons pu dire qu'il était à la fois la gloire et le châtiment de l'Espagne? Oh! qu'on est bien plus à l'aise avec le bon chevalier qu'avec tous les Eusèbe, tous les Cyprien, tous les Sigismond, tous les Fernand de Galderon, et comme on aime mieux la compagnie de son écuyer que celle des Pablo de Ségovie, des Guzman d'Alfarache, des Lazarille deTormes, des Rinconète et des Cortadillo. Vous pouvez sans crainte vous approcher du bon hidalgo, car il est fier sans morgue, bien appris sans orgueil, et pour peu que vous soyez malheureux, opprimé et souffrant, vous trouverez auprès de lui compassion et appui . Il est fou sans doute et il rêve ; mais il est à remarquer qu'il est fou des choses sur lesquelles l'ordre même du monde est établi, des choses que vous avez invoquées dans vos moments d'infortune comme le droit naturel de tout homme. Plùl au ciel que son rêve fût une réalité et qu'il rendit en effet justice aussi bien qu'il se flatte de la rendre ! Tous tant que nous sommes, nous ne désirons pas autre chose que ce qu'il désire, nous
n'aimons pas autre chose que ce qu'il aime, et si par hasard nos affections ont d'autres ohjcts, nous nous taisons hypocritement et nous nous gardons bien d'en faire l'aveu. Don Quichotte est donc un des nôtres, c'est un frère en humanité, car nous pouvons pleurer sur lui, et, ce qui est plus cher encore à notre nature et le rapproche davantage encore de nous, nous pouvons rire et nous égayer de lui. Ah! s'il forçait tyranniquement notre admiration, s'il nous imposait le respect, il nous fatiguerait peutêtre ; mais il fournit à notre roture la ressource de nous moquer de lui, et il nous en devient d'autant plus cher. Sa générosité en fait notre champion, nos quolibets en font notre victime. Tout lecteur peut être pour lui, h sa volonté, un malicieux Samson Garasco ou même un rustre Yangois. Si nous ne pouvons nous élever jusqu'à lui, nous pouvons au moins le rabaisser jusqu'à nous. Il touche donc à l'humanité par tous les points, car l'enthousiasme, l'admiration, la malice et la sottise peuvent également trouver leur compte avec lui.
Ce don Quichotte est cependant très Espagnol, et l'humanité l'a aimé encore à cause de ce titre même. Le chevalier de la Manche résume en effet toutes les qualités qui plaisent à l'humanité dans le caractère espagnol, sans aucun des défauts et des vice.^. qu'elle a condamnés. Il a la vaillance, la fierté, la magnanimité, le désintéressement, une loyauté sans tache, une fidélité à toute épreuve, un honneur aussi intact que l'innocence d'une vierge, 11 ignore l'arro-
gance, la haine, la cruauté; son esprit est exempt de cette susceptibilité ombrageuse dans laquelle la vanité a trouvé sa forme la plus offensante et les désirs de la vengeance n'ont jamais tourmenté son cœur. Don Quichotte, c'est vraiment l'Espagnol sans reproche comme sans peur. Sa folie ne connaît pas les rêves malséants, et ses chimères, vertueuses comme son âme, sont, parmi toutes les chimères qui hantèrent la forte imagination de l'Espagne, les seules dont nos rêveries aiment encore à se bercer. Don Quichotte est exalté, il n'est pas superstitieux; il est rehgieux, il n'est pas fanatique; il est fou de chevalerie, mais il est exempt de préjugés; ses visions nagent dans une belle lumière qui, en même temps qu'elle les rend plus distinctes à ses yeux et qu'elle lui fait croire davantage à leur existence, lui montre aussi dans leur plein jour les éternelles réalités qui sont le fondement du monde, la justice et l'amour. Don Quichotte, c'est donc l'Espagne qui est restée chère à l'humanité, celle que nos pères ont admirée et aimée, non celle qu'ils ont combattue et détestée ; c'est l'Espagne sans la fièvre de domination universelle, sans l'esprit de persécution, sans l'Inquisition, sans les bûchers. Ainsi ce don Quichotte ironiquement nommé par Cervantes la fleur des chevaliers errants de la Manche se trouve en réalité la fleur du génie espagnol ; il est le témoin de l'Espagne en face de la postérité, et il combat après sa mort pour son honneur et sa renommée mieux encore qu'il ne combattit de son vivant pour la
délivrance des princesses enchantées et la vengeance des opprimés.
Ce livre a tenté la verve imaginative et fertile de M. Gustave Doré, l'heureux illustrateur de Dante, et nous le concevons sans peine. C'est un livre avec lequel tout artiste doit aimer à se mesurer, un livre qui se présente tout naturellement à la pensée comme un thème fécond d'inspirations pittoresques. Tout lecteur de Don Quichotte à qui un crayon obéit docilement doit sentir les doigts lui démanger plus d'une fois à mesure que se déroulent devant son imagination les aventures du chevaleresque hidalgo et de son ingénieux écuyer. Un exemplaire de Don Quichotte possédé par un artiste et dont les marges seraient restées vierges de dessins trahirait chez son propriétaire une étrange langueur d'imagination. On peut lire ou contempler les plus belles choses du monde sans être tenté de les reproduire ou de les interpréter; mais don Quichotte et Sancho Pan ça sont plus heureux à cet égard que les plus belles choses du monde , car une sorte de désir ir^^ésistible , et qu'eux seuls, parmi tous les personnages inventés par les grands poètes, ont, je crois, le privilège d'éveiller, excite notre imagination à se représenter matériellement les figures des deux héros de Cervantes. La sympathie railleuse qu'ils nous inspirent met en mouvement à la fois notre enthousiasme et notre sentiment du ridicule, et, du môme aiguillon dont elle éveille la verve du peintre, pique la bonne humeur du caricaturiste. Les doigts poussent d'ins-
tinct le crayon moitié dans le désir de tracer un portrait fidèle, moitié par envie d'amusement et par obéissance à une pensée de satire. Nous ne sommes donc pas étonné que ce livre sollicite de préférence à tout autre la fantaisie de l'artiste et se présente à lui avec mille promesses d'inspirations pittoresques. Eh bien! ces promesses sont en partie mensongères, et ce sujet qui semble se prêter si naturellement à l'interprétation cache plusieurs écueils contre lesquels tout illustraleur viendra donner, et que M. Doré n'a pu éviter entièrement.
Un de ces écueils est une inévitable uniformité. Quelles que soient en effet la souplesse et l'habileté de l'artiste, son sujet le ramènera toujours forcément à deux personnages qu'il lui faudra représenter dans des situations à peu près identiques. Le fond principal de ses dessins restera invariablement le même, les accessoires seuls différeront. J'ai dit que don Quichotte et Sancho donnaient irrésistiblement envie de les dessiner; mais autre chose est de créer leurs portraits une fois pour toutes et autre chose de les suivre d'étape en étape dans leur longue et bizarre odyssée. Don Quichotte et Sancho, dans le roman de Cervantes, sont , on peut dire , presque toujours solitaires , en ce sens qu'ils concentrent sur eux seuls l'attention du lecteur. Ils ne rencontrent jamais leurs semblables qu'en passant, et tout juste le temps nécessaire pour recevoir la volée de coups de bâton obligée à laquelle est condamné don Quichotte en punition de son amour déréglé pour la justice. A quelques
exceptions près, tous les personnages du roman ne sont que des comparses avec lescjuels Cervantes ne nous donne pas le temps de nouer connaissance ; ils traversent le roman, ils ny séjournent pas; ils ne sont là que pour donner à la folie de don Quichotte l'occasion d'éclater et répondre à ses défis par quelques gourmades. Leurs fonctions accomplies, ils disparaissent, et nous n'entendons plus parler d'eux. Le dessinateur éprouvera donc une grande difficulté à éviter la monotonie, s'il s'attache obstinément aux pas des deux héros, et s'il prétend ne laisser passer sans la reproduire aucune de leurs aventures. Ce sera toujours don Quichotte et Sancho cheminant et devisant ensemble, don Quichotte et Sancho rossés et laissés sur place. Il n'y aura guère d'autres différences entre une scène et une autre que les divers paysages au milieu desquels elles se passent et le genre particulier d'étrivières que reçoit don Quichotte; mais ces différences seront-elles suffisantes pour introduire la variété dans un sujet qui la repousse formellement? M. Doré me montre don Quichotte et Sancho devisant ou cheminant sur une plaine sèche et nue au milieu des ardeurs du midi, puis le long d'un ruisseau plein d'ombre et de fraîcheur, puis entre des gorges de montagnes escarpées et sauvages. Je vois bien trois paysages différents, mais je ne vois qu'une seule et même action dans ces trois dessins. De même, que don Quichotte soit moulu à coups de poing, rossé à coups de bâton ou assommé à coups de pierres, le résultat de ces mé-
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savenUircs ne donnora jamais à l'arliste qu'un unique sujet de composition. Quoique le livre de Cervantes soit un chef-d'œuvre, il n'est pas sans défaut, et il est permis de trouver des taches dans ce soleil. Les bastonnades infiniment trop multipliées de don Quichotte finissent par fatiguer le lecteur et par produire sur lui une réelle impression de monotonie. On peut défier qui que ce soit de lire Don Quichotte sans s'y reprendre à plusieurs fois. Comment donc le dessinateur, qui ne peut que nous faire voir don Quichotte et Sancho, échapperait-il au défaut que n'a pu éviter l'écrivain, qui a cependant la ressource non seulement de nous les faire voir, mais de nous les faire entendre?
A la vérité, on peut dire que le Don Quichollc abonde en épisodes qui joermettent à l'artiste de rompre cette monotonie ; l'histoire du captif, la nouvelle du curieux malavisé, le double épisode des amours de Lucinde et de Cardenio, de Dorothée et de Fernand, peuvent fournir des sujets de composition où don Quichotte et Sancho n'auront pas à figurer. Cela est vrai, et M. Doré s'est très habilement servi des ressources que lui offrait la composition décousue et légèrement défectueuse des derniers livres de la première partie de Don Quichotte. Qu'arrive-til cependant? C'est qu'on est tenté de faire au dessinateur exactement le même reproche qu'on fait à l'écrivain, et de lui demander si c'est l'histoire du chevalier de la Manche qu'il illustre, ou un recueil de nouvelles amoureuses et romanesques. Tout à
l'heure on se plaignait d'être ramené sans trêve et sans merci à don Quichotte et à Sancho Pança, maintenant on se plaint de ne plus les rencontrer. On cherche quel rapport ces images où sont représentés des hommes en turbans debout au bord de la mer et gesticulant avec passion, des cavaliers qui soutiennent dans leurs bras des dames pâmées d'effroi ou brisées de douleur, ont avec l'histoire de l'ingénieux hidalgo. Il y a mieux : dans les épisodes auxquels don Quichotte n'est mêlé que d'une manière indirecte, comme celui des noces de Gamache, on est désappointé de voir le chevalier figurer au second plan et réduit au rôle de comparse. Ce type est tellement caractérisé que l'imagination a peine à l'écarter, même momentanément, pour regarder agir ou écouter parler d'autres personnages. Cervantes a commis cependant, me dira-t-on, cette impertinence envers son héros. Les derniers livres de la première partie du roman nous entretiennent de tout autres aventures que des aventures de don Quichotte. Oui, Cervantes a commis cette impertinence envers son héros, mais au détriment de son livre. Le lecteur, qui accepte d'abord docilement la compagnie de Gardenio, de don Fernand, de Lucinde et de Dorothée, finit par trouver que ces nobles personnages lui prennent trop de temps et réclame don Quichotte avec impatience. Or le dessinateur qui suit pas à pas le romancier, et qui donne à ces épisodes un peu parasites une aussi grande importance qu'aux autres parties du récit, ne tombe-t-il pas dans la même
erreur et dans la même injustice que Cervantes?
Tels sont les deux écueils entre lesquels devra fatalement naviguer tout illustrateur de Don Quichotte. Si l'artiste ramène trop souvent sous nos yeux don Quichotte et Sancho, il fatiguera notre attention ; s'il écarte un instant les deux héros, aussitôt nous serons étonnés de ne plus les voir. Voilà une difficulté inextricable, à ce qu'il semble ! Peutêtre la solution de cette difficulté consisterait-elle à ne pas épuiser le sujet et à ne pas trop multiplier les gravures. De cette façon, le dessinateur, restant libre de choisir tels épisodes qu'il lui plairait, pourrait satisfaire à la fois à ces deux conditions contraires. Peut-être la véritable illustration de Bon Quichotte devrait-elle consister en deux portraits fortement conçus et longtemps médités du chevalier de la Manche et de son écuyer, et dans la reproduction de leurs aventures principales. Une dizaine de planches suffiraient à cet objet; or les dessins, grands ou petits, de M. Doré, sont au nombre d'environ quatre cents. Don Quichotte est un personnage très considérable dans le monde de l'imagination, cela est vrai; cependant ce nombre de dessins semble hors de proportion avec son importance.
Les observations qui précèdent ne portent que sur la manière dont M. Doré a compris l'interprétation générale de son sujet ; mais nous avons à lui faire une querelle plus particulière. 11 a oublié de choisir parmi les représentations diverses que son imagina-
lion s'est créées de la personne de don Quichotte. Au lieu d'en prendre une et de s'y tenir, il a fait défiler la galerie entière des fantômes de sa rêverie. Son don Quichotte manque d'unité et d'identité : il varie d'une planche à l'autre et ne se ressemble jamais à lui-même : il n'a ni les mêmes traits, ni la même physionomie, ni le même âge, ni la même armure. Tantôt c^est le sec et- long hidalga qui a dépassé le méridien de la vie, celui-^là même que nous présente Cervantes; tantôt c'est un homme qui a dépassé à peine la première jeunesse et qui est encore éloigné d'au moins quinze années de l'époque où Cervantes prend son héros pour l'introduire devant le lecteur. Nous avons ainsi une série de portraits rétrospectifs de don Quichotte aux âges de sa vie antérieurs à sa folie chevaleresque, de don Quichotte à l'époque où il s'appelait simplement le seigneur Quijada, fort intéressante sans doute, mais qui ne répond plus à la personne présente de l'invincible chevalier de la Manche. 11 y en a de plaisants et de comiques, il y en a de nobles et de sévères, et il y en a, ma foi, de très jolis et de tout à fait propres à toucher la dureté de la seriora Dulcinée du Toboso, ou à changer en affection sincère l'hypocrisie amoureuse de l'artificieuse Altisidore. Parmi tous ces don Quichotte , l'imagination du lecteur choisira celui qu'elle voudra : le dessinateur semble avoir volontairement renoncé au privilège de lui en imposer un.
Nous avons dit les critiques qu'on peut élever
cDulrc l'œuvre de M. Doré; mais tes défauts, qui portent principalement sur la partie humaine des dessins, sont amplement rachetés par la partie pittoresque, qui est la grande nouveauté de cette illuslralion.
On a là sous les yeux la loi)Ographie vivante, pour ainsi dire, du pays où vécut et combattit don Quichotte. Voici les vrais paysages de la Manche, la vraie plaine de Montiel, les vrais rochers de la Sierra-Morena, les bois et les ruisseaux qui longent la route conduisant à Barcelone. Le crayon de M. Doré a reproduit vigoureusement cette âpre et chaude nature avec sa végétation rare d'arbres nains ou d'herbes grasses et piquantes, ses rochers nus et chauves, sans verdure et sans fleurs; mais cette nature n'est pas tout âpreté et violence, elle a ses douceurs et ses sourires, et M. Doré sait les saisir au passage et les fixer avec autant de mollesse et de grâce qu'il met de vigueur à reproduire ses traits sévères. Les bois et les retraites où hommes et troupeaux fuient les ardeurs meurtrières de ce soleil voisin de l'Afrique lui ont livré tous les secrets de la transparence de leur atmosphère, de la fraîcheur de leurs eaux, du crépuscule de leurs ombres. On se lasserait de compter les délicieux paysages qui abondent dans cette illustration. Gomme la lune qui éclaire cette nuit grotesquement célèbre où don Quichotte fît la veillée des armes jette une lumière à la fois malicieuse et sympathique! Elle rit sous cape, cette bonne lune, pendant que des nuages qui affee-
tent vaguement la forme de dragons passent sur son disque, et qu'elle éclaire spirituellement tous les détails et tous les accessoires vulgaires qui nous font finement comprendre tout ce qu'a de comique la folie du chevalier. Le dessin qui représente don Quichotte et Sancho à leur première sortie, descendant un chemin en pente aux premières heures du jour, a toute la fraîcheur de l'aube. Quelle transparence et quelle légèreté d'atmosphère dans le délicieux paysage où la belle Dorothée vient chercher la solitude et le silence ! Quelle mélancolie sombre dans le dessin oii don Quichotte, après sa défaite par le chevalier de la Blanche-Lune, contemple les flots et laisse échapper ces paroles navrantes : « Là tomba son bonheur pour ne plus se relever 1 » Je n'indique que quelques-uns de ces paysages ; il y en a bien d'autres non moins poétiques et beaux que ceux-là. Toutefois, en accordant nos éloges absolus à cette partie de l'œuvre, nous ne pouvons nous empêcher de faire une observation. L'auteur de ces dessins incline trop à sacrifier la partie humaine, qui devrait être l'essentielle, à la partie pittoresque, qui ne devrait être que l'accessoire. Il s'arrête à toute ligne du texte qui lui permet de dessiner non une action nette et déterminée, mais une plaine, une gorge de montagnes, une prairie, un effet de lumière. Cette préoccupation du paysage , parfaitement légitime dans des sujets tels que VAtala, s'explique beaucoup moins dans des sujets tels que les Contes de Perrault et le Don Quichotte. Nous lui signalons cette inclina-
tion de plus en plus prononcée de son esprit ^. Et, maintenant que nous en avons fini avec la nouvelle illustration, tournons-nous un instant vers Don Quichotte lui-même, et essayons par quelques interrogations discrètes d'apprendre de lui le secret de sa folie et de sa grandeur.
Les critiques modernes ont à diverses reprises découvert dans Doti Quichotte bien des symboles ingénieux et bien des significations profondes. Quelquesunes de ces significations sont parfaitement fondées, d'autres restent plus douteuses. Il est très vrai par exemple que don Quichotte, chevalier à une époque où il n'y a plus de chevalerie, représente l'enthousiaste rétrospectif; il est très vrai encore qu'il finit par symbohser le douloureux contraste qui existe entre les aspirations des âmes nobles et les platitudes de la réalité; mais il est moi n certain que ses aventures représentent la lutte des deux principes, ou qu'il faille prendre le chevalier pour le symbole de l'âme et son écuyer pour le symbole du corps. Nous écarterons donc toutes les significations arbitraires pour^ nous en tenir aux plus apparentes, à celles qui frappent les yeux et s'ofi'rent d'elles-mêmes à l'imagma-
1. Une autre partie de l'œuvre qu'il faut louer encore, ce sont les petits dessins qui ornent les tètes et les fins de chapitres, et qui en résument allégoriquement d'ordinaire les aventures et le sens. Il y a beaucoup d'esprit, souvent du plus ingénieux et du plus subtil, dans ces petites allégories gravées comme le reste, de l'œuvre par M. Pisan, iiu artiste hors ligne dans ce genre si ingrat et ii difficile de la gravure sur bois, et qu'il n'est que juste d'associer au succès du dessinateur. Types littéraires. :j
tien la moins subtile. Elles sont encore très diverses, très nombreuses et très belles.
Don Quichotte est en effet le symbole de bien des choses, et d'abord il est la personnification même de son auteur. Nous ne voulons pas dire seulement par là que les déboires de Cervantes ont une grande analogie avec ceux de don Quichotte, et qu'on peut tirer de leurs deux existences la même triste et affligeante moralité. Ce mince gentilhomme, soldat du régiment de don Lope de Figueroa, estimé de don Juan d'Autriche et de ses supérieurs hiérarchiques à peu près de la même façon que don Quichotte par le duc et la duchesse, retenu par la pauvreté et la fatalité du sort dans les rangs inférieurs de l'armée et de l'administration, blessé à Lépante, captif chez les Maures, dévoué à ses compagnons d'infortunejusqu'à prendre leurs fautes à son compte et à détourner sur sa tête le châtiment qui les attend, bassement persécuté et recevant, pour prix de tant de grandeur d'âme, de courage et d'héroïsme, les bons témoignages de la calomnie et l'hospitalité des prisons, présente une ressemblance frappante, et qui dispense d'insister, avec ce maigre hidalgo si généreux, si courtois, qui sort de sa bourgade pour purger la terre de ses tyrans, et qui reçoit pour récompense les horions de toutes les victimes qu'il délivre, qui cherche partout des chevaliers félons et ne rencontre que des rustres pour adversaires, dont l'imagination vit familièrement avec les héros de tous les temps, et qui est réduit, pour unique société, à la compagnie de la ca-
iiaille des hôtelleries et des grandes routes . La ressemblance, disons-nous, ne s'arrête pas aux aventures de l'auteur et du héros, elle est moins extérieure et plus mtime. Don Quichotte est l'expression même de l'esprit de Cervantes, la figure de son talent, la forme visible de son imagination, une des plus étranges qu'il y ait eu au monde.
Pour former cette imagination, le génie héroïque et le génie picaresque de TEspagne se sont unis par un mariage extraordinaire et presque contre nature. Ces deux génies contraires ne conservent pas dans leur association leur personnalité distincte, ils sont fondus l'un dans l'autre, comme l'âme dans le corps, si bien qu'on ne peut les concevoir l'un sans l'autre, de même qu'on ne peut loger l'enthousiasme de don Quichotte ailleurs que dans un corps sec et long. C'est quelque chose de très noble et de très trivial, de très élevé et de très bas, de très sensé et de très fantasque, qui produit une impression unique de saisissante originalité. On admire ce mélange comme une merveille dont le modèle ne se rencontrerait pas dans le monde moral, et dont on chercherait vainement le secret dans la nature. On se dit que, pour former une telle combinaison, la nature en effet n'aurait pas sufti, et qu'il y a fallu encore l'action de la fortune et les jeux du hasard. Née forte, sensée et noble, cette imagination est sortie des mains de la fortune martelée, bossuée, mordue de rouille, toute semblable à l'armure de don Quichotte, qui est à la fois une armure de chevalier
véritable et une défroque en ferraille propre à servir de travestissement dans une mascarade historique. Pour se tlgurer exactement cette forme d'imagination, il est nécessaire d'unir en un seul personnage les contrastes les plus baroques. Représentez-vous par exemple un grand seigneur en haillons, Alexandre roulant le tonneau de Diogène, le Cid parlant l'argot de Gusman d'Alfarache, un héros de Corneille qui porte l'habit des camarades de Gil-Blas. Ou bien encore figurez-vous les contrastes que présente le faubourg d'une vieille ville d'Espagne, loin des quartiers brillants et des palais des grands, à ce point oîi la ville rejoint la campagne, où l'œil peut contempler à la fois les aspects les plus abjects de la civilisation et les aspects les plus riants de la nature. Voici la sale posada où Vacadémie des thons tient ses séances. Voici l'hôpital de la Résurrection, où les deux chiens Scipion et Berganza dissertent la nuit si savamment sur l'espèce humaine. Ces deux enfants déguenillés qui se faufilent dans cette allée obscure ne sont-ils pas Rinconète et Gortadillo d'infâme mémoire, et cette vieille qui se traîne jetant un regard oblique et tendre sur tous les chiens qui passent, ne serait-ce pas la Canizarès qui poursuit la recherche du fils de son amie la sorcière, qu'elle sait enchanté sous cette forme abjecte? Cependant, au milieu des vociférations et des propos obcènes de cette canaille, on peut distinguer la voix d'un poète famélique et enthousiaste invoquant les noms sacrés des Muses et d'Apollon, ou celle plus sympathique encore de quelque
vétéran en loques qui parle des campagnes de Flandre, de la gloire de Lépante ou des splendeurs du nouveau monde. Quelle que soit la trivialité de ce spectacle, le cœur ne se sent ni avili ni abaissé. Une note héroïque a suffi pour le remettre au diapason normal de l'humanité et pour lui faire garder sa dignité et son rang. D'ailleurs un beau soleil, tombant d'aplomb sur toutes ces guenilles et toutes ces immondices, leur enlève une partie de leur laideur, entretient dans l'âme la joie, la liberté, l'enthousiasme de la beauté, l'amour de la vie, et la splendeur des horizons qui se déploient dans le lointain l'invite à prendre la clef des champs et à partir, comme don Quichotte, à la recherche des aventures. Voilà, décrite aussi exactement qu'il nous est possible, la forme d'imagination de Cervantes et l'impression qu'elle fait sur nous.
Si jamais héros de roman ou de poème fut le fds légitime de son auteur, ce fut bien ce don Quichotte que, dans le prologue de son livre, Cervantes présente si plaisamment au lecteur. « Ce hls maigre, rabougri, sec, fantasque, plein de pensées étranges, tel enfin qu'il pouvait s'engendrer dans le silence d'une prison où tout bruit sinistre fait sa demeure, » est bien la chair et le sang de Cervantes. Il est sorti de son cerveau à peu près comme Minerve du cerveau de Jupiter. Le génie fier, libre et joyeux de Cervantes a fini par s'ouvrir sous les coups d'une adversité continue, et l'étrange créature est venue au monde semblable de tout point à son père par la
tournure, le caractère et le tenipérament. Sa maigreur et sa folie témoignent des longs jeûnes et de la misère prolongée de Cervantes, comme les scrofules des enfants témoignent du tempérament malsain de leurs parents. Il présente, comme son père, le spectacle touchant et risible d'une âme noble emprisonnée dans une condition misérable, dont toutes les pensées sont nécessairement des chimères et tous les désirs des rêves. Ses discours sont une fête pour l'intelligence et son accoutrement un scandale pour l'œil, et vraiment rien n'est plus déconcertant que l'aspect de cet homme qui parle si bien et qui porte une cuirasse grotesque raccordée par des ficelles, des chausses reprisées et un habit de gros drap de la Manche. L'ange de l'enthousiasme l'enlève par les cheveux, comme autrefois le prophète, pendant que le monde picaresque s'accroche à ses pieds, et, ainsi tiré en double sens, son maigre corps s'allonge encore et présente le tableau le plus comique qui se puisse concevoir. Ses vaillants patrons eux-mêmes, Amadis de Gaule, ou don Bélianis, ne pourraient s'empêcher de rire en le voyant ainsi tiraillé entre Merlin et Maritorne. Don Quichotte ne s'est jamais plaint de sa pauvreté ; mais Cervantes, on le voit, a durement ressenti à sa place l'odieuse vérité de cette parole du poète latin : « nil habet paiipertas durius in se, quam qiiod ridiculos homines facit; la pauvreté a cela de plus particulièrement dur qu'elle rend les hommes ridicules. » Voilà bien l'enfant de la solitude, de la prison et du malheur, engendré sur un
grabat, dans les visions de la fièvre, par un esprit noble que la muse compatissante et sans hypocrisie a visité comme un succube bienfaisant. A mesure que l'on contemple ce corps baroque et cette physionomie vaillante et folle, on est en effet frappé de l'idée que ce personnage, comme certains de ces héros des romans de chevalerie qu'il aimait |tant, le roi Arthur ou le sage Merlin, doit sa naissance non à l'accomplissement d'une loi de la nature, mais à une opération de la magie, tant il est excentrique et différent des autres humains, même fous et chimériques. On s'ingénie volontiers pour lui supposer des parents, et , le souvenir des vieilles allégories revenant à l'esprit, on s'arrête à l'hypothèse qu'un jour Chevalerie épousa Guignon, et que de cette union naquit le héros de la Manche. Dès lors tout s'exphque, sa folie et sa noblesse, ses longues jambes et ses belles pensées, l'admiration qu'il inspire et les innombrables coups de bâton qu'il reçoit.
Ce don Quichotte, portrait de l'imagination de Cervantes, est aussi le miroir de son cœur. C'est un livre amer et doux où l'on peut lire les impressions que la vie a faites sur l'homme qui l'a écrit et le genre particulier de misanthropie qu'elle lui a inspiré. Il n'y en a guère eu de plus riante et de plus gaie. Les coups redoublés du malheur n'ont pu dompter la liberté ni éteindre la lumière de cette âme magnanime et joyeuse. Sa candeur hardie a traversé les pires marais du monde sans recevoir une éclaboussure de leurs fanges, pas plus sa santé n'a
reçu une atteinte de leurs exhalaisons. Il n')' a chez Cervantes ni fiel ni rancune, ni âpreté ni violence. A côté de ce grand homme qui connut toutes les duretés du destin, les misanthropes les plus modérés, Molière par exemple, paraissent presque sinistres. Une certaine tristesse le distingue, il est vrai, mais si lumineuse, si semblable à une belle journée de printemps, qu'elle fait épanouir le cœur au lieu de le contracter, et que les hommes, qui n'ont pas le temps d'y regarder de si près, l'ont toujours prise pour la bonne humeur. Pourtant une fibre sensible a été blessée et saigne aisément, celle que fait vibrer l'âpre parole du poète que nous avons déjà cité : nil habet paupei^tas durins, etc. Une sorte d'idée fixe est entrée en lui qui ne manque jamais de se montrer à la plus légère occasion : cette idée, c'est que sans doute la pauvreté n'est pas un malheur, mais un vice , à voir la manière dont les hommes en agissent avec elle. Il parlera d'un pauvre honorable et se hâtera de demander si un pauvre peut avoir de l'honneur. Il fait hardiment de pauvre le synonyme de vil et de bas, et ce qu'il y a de très particulier dans cette assimilation blessante, c'est qu'elle n'est pas une boutade, mais une sorte de conviction très arrêtée qui se retrouve dans tous ses écrits et notamment dans le Bon Quichotte. De tout temps, les sages ont donné aux pauvres le conseil de n'avoir que des désirs en rapport avec leur situation et des besoins en rapport avec leur fortune. « Sois modeste, frugal, laborieux, disent-ils au pauvre, évite la va-
nité, la sensualité et la paresse. » Cervantes va beaucoup plus loin , il conseille nettement au pauvre d'être franchement vil et bas. Un pauvre qui a des sentiments élevés et généreux est un insensé qui n'est pas en équilibre avec lui-même, puisque ses sentiments ne sont pas en accord avec ses moyens d'action . Quelle différence y a-t-il entre un pauvre qui est gourmand ou sensuel et un pauvre qui est généreux? Aucune, si ce n'est que le premier est un vicieux et que le second est un fou. Une des conclusions qui sort naturellement du Don Quichotte et la plus attristante de toutes, c'est que des sentiments nobles sont pour un homme de condition inférieure non seulement un danger, mais un ridicule ineffable. Laissez, dit-il, laissez aux rois les pensées royales et aux grands les grandes pensées. Sois franchement ce que tu es, si tu veux éviter l'infortune. Tu es roturier de naissance, sois aussi roturier de cœur; tu es plébéien sois franchement ignoble et butor. La hiérarchie des sentiments doit être réglée sur la hiérarchie des conditions. Joue donc le rôle que le sort t'a donné à jouer, et non celui d'un autre, et tu sortiras de ce monde avec la réputation d'un bon comédien, sans avoir à te repentir à ton lit de mort, comme le valeureux don Quichotte de la Manche, d'avoir manqué ta vie. Don Quichotte prête à rire ; pourquoi? Est-ce que ses sentiments sont ridicules? Non, c'est que ces sentiments, qui seraient parfaitement à leur place dans le cœur d'un Cid Campeador ou d'un don Juan d'Autriche, sont vraiment grotesques chez un mince
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hidalgo qui soupe tous les soirs d'une vinaigrette et dîne le dimanche d'abatis de bœuf. Combien plus sages sont les muletiers qui le rouent de coups, les Maritornes qui le bernent et les aimables plaisants qui se jouent de lui!
On peut aussi considérer don Quichotte comme une personnification de l'Espagne du xvi^ siècle, sans avoir besoin de trop torturer la lettre de ce livre. La tragique histoire de l'âme espagnole y est racontée tout au long avec une rage silencieuse et une amertume concentrée par un témoin, sympathique et sévère à la fois, qui a pénétré le néant de cette grandeur et la folie de cet héroïsme. Le Don Quichotte parait juste à la fin de ces prodiges de vaillance et d'énergie qui avaient duré tout un siècle, au moment même oii l'Espagne voit sa gloire s'éclipser et peut dire comme le chevalier de la Manche après son combat avec le chevalier de la Blanche- Lune, en regardant la mer pour la dernière fois et en retournant tristement à son logis : « Ici tomba mon bonheur pour ne se relever jamais. » Les jours sont loin où cette noble nation avait fait sa première sortie, l'âme pleine d'espérances, et où elle s'était élancée à la conquête du monde sur la parole d'un monarque ambitieux. Depuis ce jour, un siècle s'est écoulé; la fortune, d'abord souriante, n'a pas tenu toutes ses promesses, les déceptions ordinaires de la vie qui atteignent les nations comme les simples individus ont lassé cette énergie qui avait fait trembler la terre et porté l'incrédulité dans ces cœurs que rien
ne semblait pouvoir ébranler. L'Espagne a éprouvé défaites sur défaites, et l'humiliation qu'elle en a ressentie a été en proportion de cet orgueil qui la portait à se croire invincible : quant au monde, il en a ri, de ce rire qui est d'autant plus insultant que l'adversaire a été plus longtemps victorieux.
Avez-vous remarqué que les déboires de don Quichotte s'expliquent en partie par sa manière de procéder, qui est une des plus irritantes qu'il y ait au monde et des plus propres à provoquer l'indignation? D'ordinaire il jette un défi à un passant inoffensif qui ne sait ni quel il est ni ce qu'il demande, et puis immédiatement, sans crier gare, il se précipite sur lui la lance en avant. Le passant ainsi surpris par une attaque qu'il juge à bon droit brutale, et dont il n'a pas le loisir de rechercher le mobile, se rue sur le chevalier et le laisse moulu de coups sur place, à la grande hilarité des spectateurs, qui trouvent, non sans quelque raison, que cette volée est le juste châtiment de ses provocations . Cette manière de procéder fut à peu près celle de l'Espagne. Aussi les peuples ont-ils fini par s'indigner contre les assauts de cette nation, qui les défie sans qu'ils sachent pourquoi, se lance sur eux à tort et à travers, prend des moulins à vent pour des géants, des bourgeois paisibles pour des fils de Satan, et des différences d'opinion pour des crimes de lèse-divinité . Alors l'Espagne est rentrée chez elle comme don Quichotte, moulue de coups, harassée et malade. Non, il n'y a rien de plus navrant au monde et qui se ressemble
davantage que le retour de don Quichotte à son donjon delà Manche et la décadence de l'Espagne après la défaite de V Armada et la perte des Provinces- Unies. Samson Garrasco, le neveu du barbier, a terrassé cette vaillance que des muletiers, des chevriers et des valets d'hôtellerie avaient déjà si fort ébranlée ; des roturiers huguenots, des rustres anglais, des maritornes flamandes, ont eu raison de la noble Espagne. En ce moment, tous les échos de l'Europe lui crient le mot cruel qui acheva le cœur de don Quichotte à son entrée dans son village : « Elle est morte, ta dame, et tu ne la reverras plus! » L'esprit chevaleresque, avec don Quichotte, peut se mettre au lit et mourir.
Telle est la sombre histoire qui se laisse lire sans effort sous les voiles transparents de l'allégorie romanesque. Le Don Quichotte est l'œuvre d'un patriote attristé dont la raison est en lutte avec le cœur, et qui ne peut se défendre d'aimer ce qu'il maudit. Vous étonnez-vous qu'il n'y ait pas d'unité dans le caractère de don Quichotte, que ce fou soit si sage, que cet homme de tant d'intelligence ne soit cependant qu'un pauvre insensé? C'est qu'il y a deux Cervantes comme il y a deux don Quichotte, et que l'un et l'autre prennent alternativement la parole. Il y a un chevaher fou de bravoure, de magnanimité, de générosité, celui qui donne la prédominance aux armes sur les lettres par la bouche de don Quichotte, et un homme de génie qui sent avec irritation les dangers de cet héroïsme absurde. Son cœur de Castillan et
de vieux chrétien triomphe et s'alarme en même temps, et il raille ce qu'applaudit son orgueil patriotique. A ce moment suprême où tournent les destinées de l'Espagne, Cervantes fut la voix qui exprima le touchant et douloureux mélange de sentiments du peuple espagnol à l'égard de ses maîtres, voix discrète et singulièrement i^espeetueuse qui s'enveloppe d'allégories et que la postérité seule a pu entendre. Quel touchant symbole de la fidélité du peuple espagnol à ses rois que la personne de ce bon S'ancho Pança, qui, malgré son peu d'amour pour les coups et les jeûnes inutiles, consent à suivre son maître par des chemins où, pour parler son langage populaire, il y a à rencontrer plus d'amandes de rivière que de biscuits I A la cour de la duchesse, après avoir raconté toutes les folies de son maître, il termina son discours par ces paroles admirables : « Eh bien! tel qu'il est cependant, je l'aime, et jamais rien ne nous séparera jusqu'à ce qu'une même bêche et une même pioche nous creusent un même lit. » Voilà les sentiy ments politiques du peuple espagnol et sa fidélité monarchique. On lui dit, comme à Sancho, qu'il faut qu'il se donne trois mille coups de fouet pour désenchanter Dulcinée et quinze coups d'épingle pour ressusciter l'amoureuse Altisidore; il demande ce que sa chair peut avoir de commun avec Dulcinée ou Altisidore, et il cède cependant par reconnaissance pour ce maître généreux dont il mange le pain sec et qui, ne pouvant lui donner encore l'île qu'il lui a nromise, lui fait partager libéralement les coups de
bâton qu'il reçoit. Ce dévouement est fait pour surprendre; mais, si vous connaissiez ce maître, si vous aviez vu comme il châtia l'audace du Biscaïen, avec quelle aisance il désarçonna le chevalier des Miroirs et avec quelle intrépidité il entra dans la cage des lions! Par-dessus tout, si vous saviez quelle tranquillité il oppose à la mauvaise fortune, et quelle résignation il oppose au besoin! Il n'a jamais envie de boire ni de manger, il peut se passer de dormir, et il est toujours prêt à donner sa bourse et son manteau. Il n'y a que le plat à barbe qui lui sert de casque et sa vieille rondache qu'on ne pourrait lui arracher, ni par force ni par prière. Parfois, il est vrai, on a bien envie de regimber contre ses lubies; mais alors il tourne sur vous des regards si pleins de reproches et il vous dit d'une voix si sévère : « Quand donc, ami Sancho, te corrigeras-tu de ces sentiments de roturier? » qu'on se sent tout humilié et tout honteux. Que faire avec un tel maître? Se taire, admirer et suivrCi C'est ce que fait Sancho Pança, et c'est ce que fait aussi Cervantes.
Jamais homme de génie ne s'est trouvé dans une plus pénible situation d'âme et de cœur que Cervantes. Ses sentiments et ses facultés sont un amalgame d'éléments contraires qui s'arrangent comme ils peuvent et finissent par s'équilibrer dans une harmonie fantasque. Il y a en lui un patriote dont la clairvoyance contrarie l'enthousiasme. Il y a encore un libéral dont les préjugés nationaux contrarient le libéralisme. Libéral et libéralisme sont des mots bien
iiiodcrnes; cependant je n'hésite pas à les employer pour caractériser le sentiment d'humanité qui est propre à Cervantes. Il est vraiment libéral, et il est même, je crois, le seul des Espagnols de la grande époque auquel on puisse donner ce titre. Le phénomène quïl présente est comparable à celui de la coque verte de la rose qui se brise progressivement pour laisser épanouir le bourgeon. Figurez-vous un homme qui se fendrait comme une croûte sèche, comme une enveloppe qui bientôt sera hors d'usage, et dont les fissures laisseraient voir un autre homme encore replié sur lui-même. Cervantes est placé à ce point de transition où la chevalerie, qui n'est qu'une forme du libéralisme éternel, s'ouvre pour ainsi dire comme une écorce mûre pour laisser jaillir l'esprit des temps nouveaux qu'elle protège et contraint encore. Cervantes n'a possédé que deux des trois génies particuliers à l'Espagne, et les deux qui, par leur combinaison, pouvaient le mieux engendrer un homme des temps modernes, le génie héroïque et le génie picaresque. Le génie mystique n'a jamais pesé sur son esprit; il n'y a pas dans ses écrits une seule ligne où Ton sente le visionnaire et le fanatique. Il laisse percer des sentiments religieux, mais qui s'arrêtent à un noble enthousiasme et qui aiment encore à revêtir les belles formes de l'esprit chevaleresque, comme dans cette scène où don Quichotte disserte si éloquemment sur les statuettes de plâtre de saint George, de saint Martin, de saint Jacques, de saint Paul et autres grands chevaliers des escadrons du
Christ, ainsi qu'il les appelle lui-même. Une seule fois il a pris pour sujet d'une de ses pièces de théâtre un de ces thèmes théologiques qui ont fourni au génie violent de Galderon tant de chefs-d'œuvre; mais l'inclination de son esprit est tellement chevaleresque et humaine que ce sombre sujet s'est transformé sous sa plume, et que la conception du Don Quichotte a trouvé moyen de se faire jour dans la seule œuvre mystique qu'il ait écrite. Il s'agit d'un vaurien favorisé du ciel qui se convertit et qui demande à Dieu de prendre à son compte les horribles maladies d'une pécheresse, à la condition que l'âme de cette pécheresse sera sauvée. Don Cristoval (c'est le nom de V heureux vaurien), devenu le père de la Croix, est le don Quichotte de l'ascétisme : il donne tout dans ce troc sublime, les mérites de ses prières, de ses macérations, de ses jeûnes, pour devenir l'acquéreur d'infirmités repoussantes. Cependant l'humanité de Cervantes est garrottée par mille liens invisibles. Les préjugés de l'Espagnol, l'orgueil du sang et de la race pèsent sur lui d'un poids plus lourd que ne l'exigerait le patriotisme. Croirait-on qu'il partage pour tout ce qui n'est pas de pur sang de vieux chrétien, et spécialement pour les Morisques, l'aversion générale de ses contemporains? Dans le dialogue des deux chiens Scipion et Berganza, il applaudit formellement par avance à leur future extermination. Rappelez-vous la manière méprisante dont Sancho traite son ami le Morisque Ricote, lorsqu'il le rencontre après son départ de l'île de Bara-
taria, et comme il lui fait sentir à mots couverts, mais nets, qu'ils n'appartiennent pas à la même franc-maçonnerie, et qu'ils doivent aller chacun de son côté. Rappelez-vous encore l'histoire du captif et les louanges prodiguées à la belle Zoraïde pour avoir trahi son pays, son père et sa religion. Ce malheureux père surtout est traité avec autant de dureté par le narrateur que par sa fdle. Il n'y a pas une larme pour cette grande et légitime douleur, pas un accent d'humanité, et un silence impitoyable est la seule réponse qu'obtiennent ses sanglots et son désespoir.
Don Quichotte n'est pas seulement un symbole de l'Espagne; il a été, et en plus d'un sens, un personnage historique et qui a réellement vécu. Il croit aux récits des romans de chevalerie ; mais a-t-il donc si grand tort d'y croire? Non seulement tous ses contemporains aimaient ces récits, à commencer par son père Cervantes, qui en sauve le plus qu'il peut de l'autodafé du curé et du barbier, grands connaisseurs eux-mêmes, et à terminer par cet érudit licencié qui expose avec tant de vrai goût comment ces livres, tout absurdes qu'ils sont, seraient des cadres admirablement trouvés pour le poème épique ; mais beaucoup y croyaient aussi fermement que don Quichotte lui-même. Rappelez-vous l'incrédulité de l'hôtelier lorsqu'on veut lui prouver que ces récits sont faux. Il veut bien admettre que don Quichotte est fou, mais non pas que les chevaliers errants n'ont jamais existé. L'hôteher et don Quichotte ont raison Types littéraires 6
l'un et l'autre. Qu'est-ce donc que l'histoire de l'Espagne au XVI® siècle, sinon l'histoire d'une multitude de don Quichotte sérieux? La seule différence qu'il y ait entre eux et lui, c'est que la réalité de leur vie s'est trouvée d'accord avec leur rêve. Don Quichotte croit à l'existence d'Amadis de Gaule ; mais pourquoi, aurait-il pu répondre, n'y croirais-je pas, puisqu'aussi bien je suis obligé de croire à l'existence de Fernand Gortez? En quoi l'un est-il plus merveilleux que l'autre? Si Cortez est historique, pourquoi donc Amadis serait-il apocryphe? Les romans de chevalerie sont pleins de cabrioles merveilleuses, de bonds prodigieux, de chevaliers qui se précipitent du haut des tours et touchent terre sans se faire le moindre mal. Eh bien! pourquoi pas? Rappelez-vous le saut d'Alvarado. Dans un combat contre les Mexicains, Alvarado se trouva seul en face des ennemis, séparé de ses compagnons par un fossé en apparence infranchissable; alors, fixant sa lance en terre et s'en servant comme de point d'appui, il sauta le ossé d'un bond prodigieux, au grand ébahissement des Mexicains, et mérita ainsi de porter désormais dans l'histoire le nom d'Alvarado del Salto. Don Quichotte croit aux andriaques et autres monstres merveilleux sur la foi des romans de chevalerie; mais demandez à sainte Thérèse si ces monstres n'existent pas. Elle les nomme autrement, voilà tout. Plusieurs fois elle fut assaillie du démon : un jour, elle l'aperçut à ses côtés sous la forme d'une énorme bête qui vomissait le feu ; une autre fois, comme elle
le sentait rôder autour d'elle, elle se retourna et vit un petit nègre qui grimaçait en la regardant. Elle, d'un cœur intrépide, se mit à rire, et le petit nègre s'évanouit. Doutez-vous des enchanteurs, la même sainte vous apprendra ce qu'il faut en penser. Un jour, un prêtre en état de péché mortel lui ouvrit son âme ; sainte Thérèse se fit remettre une amulette magique qu'il portait sur lui, la jeta au fond d'un puits, et dès lors les obsessions du péché disparurent. Don Quichotte croit à la chevalerie errante; Ignace de Loyola, chevalier errant lui-même, y croyait aussi. Que pensez- vous qu'il voulût fonder lorsqu'il alla faire la veillée des armes au pied des autels de la Vierge? un ordre monastique ou un ordre de chevalerie ? L'esprit de la chevalerie fut non pas le moyen, comme on l'a dit, mais le principe de son institution, et il créa vraiment l'ordre des chevaliers errants de la Vierge et de Jésus. Un dernier exemple. Je demande laquelle des rêveries saugrenues de don Quichotte peut se comparer à la rêverie qui donna lieu à la première exploration de la Floride. Le capitaine Ponce de Léon, gouverneur d'une des provinces de l'Amérique espagnole, apprend que la fontaine de Jouvence existe en réalité et qu'elle se trouve dans le pays encore inexploré que nous connaissons sous le nom de Floride. Alors un irrésistible désir de découvrir la source merveilleuse s'empare de lui, il s'embarque, aborde en Floride, ne trouve rien et s'en retourne confus. Cependant la chimère romanesque survécut à cette [première déception : dix [ans plus
tard, il s'embarque pour la seconde fois, et à son arrivée en Floride il est reçu par les sauvages à coups de flèches. Il tombe mortellement blessé et trouve vraiment cette fois le breuvage de l'immortalité. On pourrait multiplier les exemples à l'infini. Convenez que, si don Quichotte est crédule, cette crédulité est bien explicable, et qu'il était excusable d'être épris de chimères qui étaient si voisines de la très historique réalité.
Don Quichotte est un personnage historique non seulement pour l'Espagne, mais pour l'Europe entière. Les personnages qui faisaient les déhces de son imagination avaient vécu pendant les générations qui avaient précédé la sienne ; mais lui-même vivait réellement en chair et en os au moment où parut le livre de Cervantes. Sa situation en face du monde est celle de toutes les aristocraties européennes d'alors en face de la monarchie grandissante et de l'esprit des temps nouveaux. Ces aristocraties turbulentes et entreprenantes ont maintenant à changer de mœurs. Elles se soumettent en résistant à ces écrasantes machines administratives qui commencent à remplacer l'action irrégulière de l'individu ; elles se voient forcées d'apprendre les vertus de la discip ine. Ce n'était pas assez, paraît-il, de l'invention de cette artillerie, que Cervantes maudit par la bouche de don Quichotte, comme il y a un siècle Arioste par la bouche de Roland. Ce. que l'artillerie a fait pour la valeur militaire, l'administration moderne va le faire pour Tindépendance sociale des
puissants. Plus moyen de courir la plus petite aventure; des saintes-hermandads sans nombre ferment partout les avenues. L'esprit de chevalerie ainsi cerné de toutes parts languit, mais ne se rend pas. Plutôt que de périr, il prendra les formes odieuses du duel et de la guerre civile. Les vieilles habitudes féodales persistent et se font jour à tort et à travers de la manière la plus capricieuse. Gentilshommes français, grands seigneurs anglais, cavaliers espagnols, sont tous soumis à cette époque d'une manière intermittente à la folie de don Quichotte. Subitement la chevalerie leur monte au cerveau, et alors malheur à ceux qui se trouvent en leur présence, car la plupart ont de meilleures armes que don Quichotte, de meilleures montures que Rossinante, et beaucoup n'ont pas la générosité et le cœur magnanime autant qu'intrépide du chevalier de la Manche.
Don Quichotte est-il fou, ne l'est-il pas? Un mot sur cette question controversée. Don Quichotte n'est réellement fou que pendant les trois premiers livres de la première partie. Il n'est pas douteux que Cervantes n'ait eu d'abord l'intention de tracer le portrait d'un fou complet. La prison d'Argamasilla lui aura fait prendre pendant un moment la vie tout à fait au tragique, et il aura maudit cette chevalerie qui lui était chère. « Fou à lier, aura-t-il pensé, celui qui croit à de telles chimères décevantes I » et il a écrit comme il sentait ; puis , à mesure qu'il soulageait son cœur en punissant son héros de sa généreuse sottise, le repentir lui est venu, et
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il a éprouvé un sentiment de pitié pour ce pauvre chevalier qu'il faisait bâtonner sans merci. « Après tout, aura-t-il dit, chimère pour chimère, mieux vaut encore celle de la chevalerie qu'une autre; tous les hommes n'ont-ils pas la leur, ces rustres euxmêmes et ces muletiers qui combattent avec le gourdin contre la lance de mon héros? Ne sommesnous pas tous plus ou moins fous? Qu'est-ce que l'amour par exemple, et de quel nom appeler le5 excès auxquels il nous porte ? » Alors il a placé en face de la folie d'héroïsme la folie d'amour, représentée par Gardenio, et ce contraste se prolonge pendant la seconde moitié de la première partie du livre. A partir de ce moment, don Quichotte s'est relevé dans l'estime de Cervantes, et il devient le fou éloquent qui prononce le discours sur les armes et les lettres, le fou courtois et bien appris qui donne de si sages conseils à Sancho partant pour son gouvernement. Le premier don Quichotte a plus d'unité peutêtre, mais il n'est que comique, et il est en outre le produit d'une boutade de misanthropie excessive; le second est touchant et sublime^, et représente mieux le vrai génie moral de Cervantes. Je crois qu'on peut indiquer l'apparition de Gardenio comme le point précis du roman où la conception de Cervantes s'est transformée dans son esprit.
Nous sommes tous plus ou moins fous, car tous nous caressons une certaine chimère : chimère de chevalerie comme don Quichotte, chimère d'amour comme Gardenio, chimère de cupidité comme San-
cho Pança. Nous ressemblons tous à don Quichotte, en ce sens que nous sommes tous très sensés dans l'appréciation des choses qui ne nous touchent pas directement ou qui nous laissent indifférents; mais, que la chimère secrète vienne à nous démanger, notre imagination la grattera avec frénésie, et alors adieu le bon sens ! Voyez Sancho Pança par exemple. On s'accorde généralement à reconnaître que dans le livre de Cervantes il représente le bon sens et la sagesse pratique ; cependant, en dépit de cette réputation si bien établie, l'écuyer vaut le maître, et il y a des moments où l'on se demande quel est le plus fou des deux. Ce personnage est le résultat d'une observation admirable et résume toute une loi de notre nature morale. Oui, Sancho est clairvoyant, madré et sournois; touchez pourtant à sa chimère de cupidité, et le fou va soudain vous apparaître. Sancho sait parfaitement que son maître est insensé, il ne croit pas un mot des merveilles qu'il lui raconte ; mais don Quichotte lui a promis une île, et il s'accroche à cette promesse chimérique avec un acharnement des plus comiques. Toutes les billevesées chevaleresques de don Quichotte sont mensongères, excepté celle qui l'intéresse, lui, Sancho Pança. Il n'y a pas de géants, il n"y a pas d'enchanteurs, il n'y a pas de Dulcinée; mais il y a quelque part une île qui l'attend. Ne sommes-nous pas tous comme le bon Sancho ? n'avons-nous pas tous une île qui nous attend? Quel droit avons-nous donc de nous moquer de don Quichotte ? La seule différence qu'il
y ait entre lui et nous n'est-elle pas tout à l'avantage du bon chevalier ? Ses chimères sont nobles, les nôtres pour la plupart sont vulgaires. Ce serait le cas d'enfiler, à l'imitation de Sancho Pança, la série des proverbes qui prouvent que tout le monde connaît son voisin, mais que nul ne se connaît, et de se rappeler l'opposition évangélique entre la paille qui est dans l'œil de notre frère et la poutre qui est dans le nôtre.
Le personnage de Sancho a, comme celui de don Quichotte, subi dans le cours du roman une transformation complète , et présente sous une autre forme le même admirable spectacle. Le Sancho de la première partie est un véritable rustre, cupide, avare, glouton, quelque peu voleur, avec une certaine inclination à la dureté et à la cruauté. Don Quichotte lui reproche à bon droit d'avoir des sentiments bas et des instincts de roturier. Si don Quichotte quitte l'hôtellerie qu'il a prise pour un château sans vouloir payer son écot, il a du moins une excuse dans sa folie, tandis que Sancho, qui l'imite, n'en a aucune. Il sait fort bien qu'on ne quitte pas une auberge sans payer sa dépense, et que les privilèges des écuyers de chevaliers errants qu'il met en avant pour s'en dispenser n'ont jamais été admis par les hôteliers. Lorsque don Quichotte a renversé de son cheval le pauvre moine qu'il prend pour un enchanteur, le premier mouvement de Sancho est de se précipiter sur la victime pour lui enlever son froc et ses chausses, sous ce beau prétexte que les dé-
pouilles des vaincus appartiennent aux écuyers des chevaliers errants. Plus tard, quand Dorothée, travestie en princesse Micomicona, fait luire à ses yeux la perspective prochaine de l'île désirée, qu'il croit peuplée de noirs, il médite déjà de vendre ses sujets comme esclaves pour s'en faire de gros revenus. Pourtant ce rustre n'est pas soumis en vain à l'inlluence de la forte imagination et de la nature morale élevée de don Quichotte : peu à peu, au contact de son maître, Sancho prend une autre nature, il s'épure et s'ennoblit, et il devient enfin le gentil, ingénieux et subtil écuyer que nous admirons dans la seconde partie. Ce paysan, qui ne sait ni lire ni écrire, a fini, à force d'entendre parler son maître, par devenir aussi savant que lui en matière de romans de chevalerie et de lois chevaleresques. Il a raison, le bon Sancho, d'être dévoué et de ne pas trop tenir à ses gages, car don Quichotte a payé ses services d'un salaire inestimable : il lui a donné une âme, et il l'a initié aux vertus de l'humanité.
Quant à la folie de don Quichotte, elle m'a toujours donné envie de consulter un physiologiste. Il y a une notable différence entre la folie et l'hallucination, qui nous paraît la véritable maladie de don Quichotte . En tout cas , s'il est fou , l'ingénieux hidalgo constitue une exception remarquable dans le monde de la folie. Les physiologistes s'accordent à dire que la vanité est toujours au fond de toutes les variétés de cette maladie. Or la vanité est absolument absente de l'âme exaltée de don Quichotte.
Jamais âme plus noble ne fut en même temps plus modeste. Les romans de chevalerie ont causé le désordre de son intelligence; mais vous croyez peut-être que, ébloui par leurs splendeurs et leurs merveilles, il a rêvé les titres les plus éclatants et qu'il médite d'être empereur ou à tout le moins duc et grand d'Espagne. Pas du tout : il a choisi la plus pauvre de toutes les noblesses, la plus conforme à sa condition de simple hidalgo, celle de chevalier errant. Ni l'or ni les commodités du luxe ne l'attirent; il se résigne joyeusement à la faim et à la soif, aux ardeurs du soleil et aux froides atteintes de la pluie, qui sont les misères habituelles de la vie du chevalier errant. Il ne demande qu'à se dévouer au service des faibles et des opprimés, à faire respecter la justice, à découvrir et à soulager l'infortune. Certes jamais folie ne fut moins exigeante et ne se rapprocha davantage de ce désintéressement que nous estimons chez les sages comme la parfaite vertu.
Oui, il y a en vérité une profonde sagesse dans la folie de don Quichotte, et les leçons de sa vie peuvent profiter à tous. Les grandeurs et la puissance sont le privilège de quelques-uns seulement, et don Quichotte ne les ambitionne pas ; mais il est une noblesse que tout homme peut justement ambitionner, celle du chevalier errant. C'est le droit de tout homme, et c'est même son devoir, que d'aspirer à cette noblesse. Chacun de nous en effet ne peut-il pas être, dans sa sphère d'action et d'influence, un véritable chevalier errant? Pour cela, il ne faut ni grande
l'oi'tuiie ni puissants moyens d'action; le petit bien et les vieilles armes de don Quichotte y suffisent, et l'indigence même d'un Cervantes n'y est pas un obstacle. Qu'est-ce qui nous empêche de supporter patiemment le chaud et le froid, la faim et la soif, les déceptions de la vie et les rigueurs de la fortune, de chercher, chacun en ce qui nous concerne, le triomphe de la justice? L'état de chevalier errant ne réclame rien qu'une âme et un cœur, et on s'accorde à penser que ces dons ont été libéralement octroyés par Dieu et la nature à chacun de nous. La chevalerie errante est donc en un sens toujours vivante, et don Quichotte a eu raison de croire à son existence. Sans doute il s'est trompé en prenant une des formes de cette éternelle chevalerie pour cette chevalerie ellemême; pourtant son erreur n'est-elle pas excusable et ne se renouvelle-t-elle pas à chaque minute dans l'histoire? Ne l'avons-nous pas vu commettre autour de nous? ne l'avons-nous pas commise nous-mêmes ? 11 naît toujours des âmes nobles; mais le présent, qui nous écrase tous de ses exigences mesquines, leur fournit rarement l'occasion de se manifester comme elles le désiraient, et conquiert rarement leurs sympathies. Jamais elles n'y trouvent l'idéal de noblesse, de justice, de perfection morale, qu'elles poursuivent, et alors elles se tournent pour le chercher vers les lointains du passé ou les vagues perspectives de l'avenir. Nous sommes tous forcément des utopistes rétrogrades ou des utopistes chimériques, nous sommes tous les chevaliers d'une idée
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qui n'existe plus ou les chevaliers d'une idée qui n'existe pas encore. Nous n'avons qu'un moyen, un seul, d'éviter l'erreur de don Quichotte : c'est d'être persuadés de la vérité qui le frappa seulement à l'heure de sa mort. Illuminé par l'approche du ciel, le brave hidalgo reconnut, nous dit Cervantes, la folie de sa vie tout entière. Il vit qu'il aurait pu être un parfait chevalier sans sortir de son petit bourg de la Manche. Pour cela, il lui suffisait d'accomplir noblement la tâche de chaque jour, d'aimer ses proches plus qu'il ne l'avait fait, de redresser les torts de son village, d'aider ses voisins et de vivre chrétiennement en paix avec eux. Or il paraît que ce moyen d'échapper à l'erreur est bien difficile, caries hommes y songent fort rarement, et nous voyons que d'ordinaire ils aiment mieux se faire les chevaliers du passé ou de Tavenir que les chevaliers du présent. Ainsi notre propre conduite justifie celle du bon don Quichotte, et la leçon de sa vie trouve encore journellement son application dans la vie de chacun de nous.
ET