DU GÉNIE POÉTIQUE
11 a été très bien dit que toute l'histoire n'était point dans les livres, que ses matériaux étaient épars sur toute la surface du globe, et que les hiéroglyphes écrits sur la pierre, que les sarcophages et les tombeaux, les haches de silex et les armes barbares, les dolmens gigantesques éternellement debout sur les bruyères druidiques, constituaient des lignes inachevées et incomplètes de longs chapitres qui ne seraient jamais écrits. Tous les personnages historiques ne sont point non plus ceux que mentionne l'histoire; il est toute une classe de héros qui n'ont jamais existé officiellement, mais qui méritent ce titre de personnages historiques mieux que bien des capitaines et des hommes d'Etat, et qui sont bien moins qu'eux soumis aux vicissitudes du jugement humain et à l'oubli des générations. Ce sont les héros créés par 1 imagination des grands poètes ; ils ont pris possession de la mémoire humaine, et ils ne
seront plus oubliés. Hamlet n'est pas moins réel que le comte d'Essex ou que Walter Raleigh, Alceste a vécu tout aussi bien que M. de Montausier ou le duc de Roannez. Tant qu'il y aura une Espagne, l'ingénieux hidalgo don Quichotte sera un personnage aussi incontestablement historique que le duc d'Albe, Philippe II et toute sa cour. L'excellent chevalier peut nous tenir très réellement lieu de tous les héros du xvi° siècle espagnol, car il résume avec une étonnante fidélité toutes leurs qualités, et il est plus intéressant, car il n'a pas leur insensible cruauté et leur implacable orgueil. Qui donc a pu dire que le Don Quichotte était la satire des romans de chevalerie? Pourquoi est-on allé chercher cette ingénieuse et sophistique théorie d'après laquelle ce livre immortel serait la représentation de l'àme sous la forme de don Quichotte traînant après elle sa guenille corporelle sous la forme du bon Sancho?Ge livre peut contenir toutes ces intentions et bien d'autres encore ; mais là n'est pas son sens vrai et profond. Le mérite éminent de la biographie de cet illustre et singulier personnage est d'être le document historique le plus incontestable et le plus fidèle que nous possédions sur la grande et misérable Espagne du xvi" siècle. Nous pouvons perdre tous les écrits qui racontent les guerres et les événements de cette époque tragique, il sera facile encore de les comprendre avec cet unique chefd'œuvre, car l'Espagne est morte pour sa dame bienaimée et en voulant faire confesser, comme don Quichotte, à tous les peuples de l'univers qu'elle était
la princesse la plus accomplie du monde ; car, ainsi que le bon chevalier, elle s'est couverte de gloire inutile, et elle a rêvé, comme le beau ténébreux, d'extases mystiques et de châteaux de la perfection ; car, après avoir couru tous les grands chemins de l'Europe à la recherche des chevaliers infidèles, elle est rentrée moulue de coups, bernée et rossée par tous les muletiers des routes, par des roturiers huguenots, par des maritornes flamandes, par de grossiers rustres anglais. Alors toutes les vulgaires pies bourgeoises de la terre ont salué son retour de ce cri fatidique qui porta le dernier coup à l'âme du héros de la Manche : « Elle est morte, ta dame, et tu ne la reverras jamais plus! » Elle ne l'a en effet jamais revue*.
C'est cette tragique et douloureuse histoire de l'àme espagnole que raconte sous le voile de l'allégorie, mais avec une grande transparence, le Don Quichotte, le plus amusant et le plus triste des livres, œuvre d'un grand patriote attristé, et lui-même emblème vivant de l'Espagne d'alors, si fièrement drapée dans ses héroïques guenilles. D'un œil clairvoyant, il découvrit la misère profonde de toute cette grandeur et la folie de ce dévouement à des chimères, et il n'osa pas condamner son pays. Peut-être eut-il l'intention d'écrire une satire, mais pas un mot amer ne put s'échapper de sa plume, des torrents de compatissante admiration en coulèrent, et il écrivit une
1. J'ai à peine besoin de faire remarquer que cet essai a été écrit avant le précédent.
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apologie. Il haussa les épaules, rit des lèvres et resta Espagnol de cœur. A la cour de la duchesse, Sancho se conduisit de même : après avoir égayé ses illustres hôtes du récit des sottises de son maître, il conclut en protestant de son amour pour lui : « Tel qu'il est, fou, visionnaire, absurde, je l'aime cependant, et je ne lui tiens point rancune des coups de bâton qu'il m'a valus. Oui, j'ai jeûné bien souvent à son service, et pourtant je le suivrai fidèlement, jusqu'à ce qu'une même bêche et une même pioche nous creusent un même lit. »
J'ai complaisamment parlé du Boti Quichotte et de son auteur, parce qu'il n'est peut-être pas d'exemple qui justifie plus complètement cette remarque que les créations des poètes étaient souvent plus historiques que la plupart des faits et des documents. Les poètes en effet ne nous font-ils pas entrevoir et ne nous résument-ils pas en traits immortels, toute cette partie idéale de l'histoire qui se joua de leur temps, et que nous avons tant de peine à reconnaître sous le masque des événements et des grossiers intérêts. Grâce à eux, nous surprenons maintes fois le profond pourquoi de tel fait qui se présente à nous comme une énigme indéchiffrable et absurde : ils nous font saisir l'esprit de telle époque, ce qui fut rame de telle génération, ses désirs, ses rêves, ses espérances, ses chimères chéries, toutes choses fugitives, insaisissables, — délicates nuances, fumées colorées, frissons nerveux. Rien de tout cela n'a pu être fixé dans les poudreux papiers d'Etat ; les yeux
grossiers des chroniqueurs, même lorsqu'ils en ont aperçu quelque rayon, ont été aussi peu réjouis de celte lumière que les yeux d'un paysan des beautés naturelles ; les mœurs du temps elles-mêmes ne nous en donnent pas une image fidèle. Mais si par hasard un vrai poète se présente, il prête l'oreille et surprend les murmures de tous ces sentiments secrets, et ce bourdonnement confus devient un langage musical et correct, compréhensible à toutes les intelligences. De tous ces atomes errants répandus partout dans l'air, il tire un monde enchanté; il rapproche mille rêves épars dans les âmes et forme un type qui exprime d'une manière sensible aux plus obtus le tourment occulte, la pensée caressée avec amour qui les faisait agir presque à leur insu, et qu'elles ne pouvaient nettement exprimer. Il révèle les contemporains à eux-mêmes et transmet à la postérité l'insaisissable idéal de son temps. Tel est le genre do service historique que nous rendent les poètes.
Une opinion généralement répandue en France, c'est qu'aucun poète n'est grand s'il n'exprime les sentiments éternels de l'humanité, c'est-à-dire un certain homme abstrait enlevé aux conditions de temps et de lieu, privé pour ainsi dire d'atmosphère ambiante et se mouvant dans une espèce de vide métaphysique. Il y a certainement beaucoup à dire sur cette opinion, qui, exprimée comme elle l'a été souvent parmi nous, m'a toujours paru à la fois pédantesque et exclusive. Il est incontestable que le poète doit reproduire les sentiments éternels de l'hu-
manité, car sans cela les hommes d'une autre génération que la sienne ne le comprendraient plus ; mais que sont ces sentiments séparés du milieu dans lequel ils se meuvent, des obstacles qui les limitent, des circonstances qui les sollicitent, et de ces raille accidents qui se mêlent à la vie, la pénètrent et la modifient? Réduire le poète à se conformer à cette théorie, ce serait obliger un homme à conjuguer un verbe en restant toujours à l'infinitif. Le sentiment pur, en soi, n'existe pour ainsi dire pas, dans les conditions de notre charnelle et mortelle humanité ; il peut être saisi d'instinct ou par un effort de la logique : il n'est sensible, visible, compréhensible que par ses manifestations. Amour, ambition, piété, que sais-je encore? sont comme les infinitifs d'un verbe qui demande à être conjugué. Ces infinitifs métaphysiqnes pourraient avoir leur charme comme personnages d'une allégorie; mais, dans un poème ou dans un drame, ils n'ont de valeur que par le temps ou le mode qui leur imprime une personnalité. En poésie, comme en bien d'autres choses, on peut donc dire en toute vérité que la forme emporte le fond, et que la figure domine la substance. Les poètes n'expriment pas les sentiments; ils en expriment les expressions^ si nous pouvons nous servir de ce terme ; ils en racontent les changements, les situations, les aventures à travers le temps et l'espace, ces deux grands modes universels qui nous ferment l'éternité et nous parquent nous-mêmes dans le fini. La série des œuvres poétiques constitue ainsi toute une histoire, celle
de l'âme humaine, qui, coulant sans cesse vers Tinfini, réfléchit sans cesse de aouveaux cieux et de nouvelles rives. Ce qui fait donc la vie de la poésie, ce qui lui donne son charme et sa beauté, ce qui fournit sa matière au poète, ce n'est pas cet élément impersonnel et identique que les critiques retrouvent au moyen de l'analyse, ce sont précisément ces circonstances fugitives qui ne reviendront plus, ce sont ces visions poursuivies et chéries que les yeux d'aucune génération ne reverront, ce sont ces couleurs et ces formes que le temps créa et fit disparaître, ce sont ces allures et ces tournures qu'affecta l'âme, ces mille dialectes par lesquels elle s'exprima. Là est la poésie et pas ailleurs, et, s'il est vrai que le poète n'est grand que lorsqu'on retrouve au fond de ses œuvres l'humanité universelle, en revanche il n'est poète qu'autant qu'il sait exprimer cette humanité universelle par les circonstances et les particularités de sa nation et de son temps.
Je voudrais faire sentir par des exemples la vérité de ce paradoxe ; mon assertion peut passer pour telle parmi nous. Il est reconnu, par exemple, que l'ambition est une des passions qui font partie de l'essence de l'âme. La peinture la plus forte que je connaisse de l'ambition, c'est le Macbeth de Shakespeare. En quoi consiste la poésie du Macbeth? Gonsiste-t-ellc dans l'expression générale de l'ambition ? Personne n'oserait le dire. Nous sentons tous instinctivement à la lecture que Tâme de l'ambitieux peut ressembler à celle de Macbeth ; mais aucun de nous
ne se reconnaîtra dans ce portrait : il n'y a entre lui et nous aucun trait commun. Macbeth n'est donc point un type ; c'est un individu, c'est Macbeth. Où donc est le grand intérêt de ce personnage, puisqu'il n'a point de ressemblance sensible avec nous ? Ohl dans mille circonstances. Macbeth est un chef de clan, un sauvage qui commande à d'autres sauvages : voilà son mode d'existence. Si dès la première scène il se présente à nous comme un personnage poétique, ce n'est pas parce qu'il est homme, c'est parce qu'il est thane de Glamis. Ardent et cruel, il prend la résolution de s'emparer de la couronne. C'est bien un fait d'ambitieux. Comment accomplit-il sa résolution? Comme un homme sans doute, mais surtout comme un chef barbare. D'où vient le degré de terreur poétique qui accompagne cet acte? De plusieurs circonstances : d'abord il tue Duncan de sa propre main, dans son sommeil, à l'heure des ténèbres, à l'heure « où la chauve-souris et la chouette sont les seuls êtres éveillés, où le loup hurle en attendant sa victime. » En second lieu, ce sauvage, à qui le crime serait naturel en sa qualité de sauvage, a cependant reçu le baptême, et une faible aurore de christianisme a brillé sur ses bruyères stériles : — cela suffit pour faire hésiter sa main, quoiqu'il se vante de faire bon marché de la vie future. Au nombre des phénomènes moraux qui accompagnent l'ambition criminelle sont les avertissements, les tressaillements, les remords de la conscience : ils se retrouvent chez Macbeth ; mais comment? De hideuses
apparitions viennent à sa rencontre et jettent dans son âme la pensée du mal. Des agents surnaturels et extérieurs le sollicitent, comblent ses désirs et le perdent. Où est la poésie, dans tout cela? Est-ce dans le fait psychologique du remords, ou dans la forme que prend ce fait? On voit quelle combinaison de circonstances il a fallu pour former la poésie du Macbeth. Macbeth n'est pas poétique parce qu'il est le type d'une âme ambitieuse ; il est poétique parce qu'il est Macbeth, c'est-à-dire chef de clan, barbare baptisé, mari d'une femme encore plus cruelle que lui , croyant aux sorcières, salué roi par elles, perdu par ellesj et vaincu le jour où la forêt de Birnam marcha contre la montagne de Dunsinane.
Nous avons pris un caractère, prenons maintenant une idée abstraite. Une des croyances qui ont toujours été chères à l'homme est celle de la fatalité. Cette idée fait le fond de toute la littérature antique, et elle apparaît avec toute sa majesté terrible dans la tragédie d'Œdipe roi. Les musulmans ont été les plus fervents sectateurs de cette idée, et on a du calife Omar un mot qui vaut tout un poème : « Ta destinée cherche après toi , c'est pourquoi ne la cherche pas. » Et dans ce mot, pour le dire en passant, ne voyez-vous pas apparaître la poésie de toute une civilisation? Ne voyez-vous pas les peuples musulmans accroupis à terre, les jambes croisées, fumant, rêvant ou priant dans une attitude de soumission grave et raisonnée, de mutisme plein d'une religieuse réserve? Cette idée, qui se déroba chez les
chrétiens sous la forme aimable et pieuse de la résignation à la volonté d'un Dieu d'amour, mort pour les hommes, a été reprise par les calvinistes sous le nom implacable de prédestination, qui est la forme la plus cruelle qu'elle puisse revêtir. Le grand Milton l'a chantée, John Bunyan l'a donnée pour guide austère à son fidèle chrétien dans son âpre pèlerinage à la cité éternelle. Nous pounnons demander déjà si la poésie de cette idée consiste dans l'idée même, ou dans les expressions diverses qu'elle a revêtues successivement ; mais un exemple se présente à notre mémoire, qui éclairera encore mieux notre pensée. Il existe un drame de Galderon que nous n'avons jamais pu hre sans frissonner. Tout ce que le fanatisme espagnol a de sombre et de violent a été mis à contribution pour enfanter cette œuvre terrible d'où les gracieuses allégories catholiques ont disparu, qu'enveloppe une nuit épaisse, éclairée seulement par en bas de reflets rouges comme les flammes de l'enfer qui font surgir du sein des ombres les formes d'un gigantesque cruciflx. Le drame s'appelle La Dévotion à la Croix. Le héros est un jeune homme nommé Eusebio, qui à sa naissance a été placé sous la protection de la Croix et abandonné sur une route au pied du symbole sacré. Depuis lors il a grandi et s'est couvert de crimes. Il tue, il vole, il viole, enlève des religieuses de leur couvent, entraîne dans le mal hommes et femmes, et livre au diable des milliers de victimes. Certes, si quelqu'un mérite la damnation, c'est lui. Gepen-
dant, quelque mauvais usage qu'il fasse de son libre arbitre, il défie tout jugement Immain et divin, car Dieu lui-même est enchaîné par la puissance de la Croix, Dieu ne peut lancer son arrêt contre le scélérat sur lequel l'arbre sacré a étendu son ombre protectrice. Vingt fois il a été pris, condamné, vingt fois il a vu la mort en face, et toujours il a échappé, la protection de la Croix le poursuit partout et le couvre d'une invulnérable égide. Enfin le bandit tombe frappé d'une balle au coin d'un bois et meurt sans confession; mais la protection divine qui l'a accompagné pendant sa vie criminelle le sauve de la damnation éternelle et fait un miracle en sa faveur. Un prêtre passe le long du chemin, et on entend un bruit dans les feuilles; c'est le mort qui ressuscite un instant afin de faire une dernière confession et recevoir l'absolution avant d'être jugé. II est impossible de se rendre compte sans l'avoir éprouvé de l'effet terrible que produit sur vous, incrédule, tiède croyant, catholique éclairé, cette donnée bizarre et cette absurde et sinistre interprétation de l'idée de prédestination. Qu'est-ce qui est saisissant et poétique dans ce drame? Est-ce l'idée de destinée en elle-même ou la forme qu'elle revêt? Vous le comprenez bien, ce drame est poétique par l'élément historique qu'il contient, il est poétique parce qu'il est violent, bo.urré de fanatisme et de superstition, d'orgueil et de passion, parce qu'il est espagnol dans la pire acception du mot. Je pourrais multiplier les exemples; en voici un
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dernier. Qu'est-ce qui fait le charme des comédies pastorales de Shakespeare? Les sentiments éternels de l'homme, ou l'expression, aimable et passagère comme une mode de l'âme, comme un gracieux engouement de l'esprit, qu'ont revêtu ces sentiments? Me dira-t-on qu'Orlando, Gélie, Rosalinde, le philosophe Jacques nous plaisent et nous séduisent parce que sous leurs déguisements de bergers nous sentons battre des cœurs pareils aux nôtres? Eh non ! tout leur charme poétique vient de leu»s déguisements mêmes. En lisant ces œuvres adorables, je vois défiler devant moi toute une légion ailée de rêves et de chimères qui autrefois furent la consolation et l'amusement de deux ou trois générations successives au milieu des grandes guerres, au lendemain des massacres, à la veille des échafauds. Rêves d'innocence pastorale, chimères de bonheur tranquille, ingénieuses combinaisons de gouvernements paternels et débonnaires, amalgame factice et aimable de la politesse des coui's et de la simplicité rustique, utopies construites dans les longues heures de désenchantement et de tristesse, tout cela fut vivant jadis, toutes ces rêveries firent doucement battre le cœur et chatouillèrent finement les sens des contemporains de Shakespeare. Ce fut leur idéal de bonheur terrestre, leur songe mille fois interrompu et mille fois repris, leur tour favori d'imagination, leur disposition d'âme habituelle. Le grand poète saisit ces chimères et les fixa sur la trame immortelle où elles vivent éternellement. C'est donc une
chose très passagère et jusqu'à un (?ertain point factice qui fait le charme des comédies pastorales de Shakespeare; le poète n'y a peint rien d'éternel; au contraire, il a donné l'immortalité aux choses les plus fugitives qui existent, les modes de l'imagination.
Toutes les œuvres poétiques peuvent ainsi être considérées en même temps comme des œuvres historiques, et il y aurait fort à craindre pour le génie du poète dont les créations ne seraient, aux yeux de la postérité, que de pures entités métaphysiques. Si la vie n'éclate pas dans ses créations, si ses personnages ne sont pas de chair et d'os , s'ils sont d'une simplicité si grande, qu'on pourrait les prendre pour des allégories, et qu'ils se présentent aussitôt à l'esprit avec leurs étiquettes, — ambitieux^ amoureux, jaloux^ mentew\ intrigant^ — ils auront beau faire les discours les plus éloquents, exposer les axiomes les plus philosophiques : ils n'auront jamais droit de cité dans les domaines de la poésie. Une des choses qui ont perdu la littérature dramatique française, c'est la manie de vouloir peindre des caractères abstraits et tout d'une pièce. Nous péchons par amour de la simplicité, et il a fallu à notre Molière toute la force de son génie pour ne pas échouer dans la fausse voie où l'esprit français s'est toujours complu et fourvoyé. Le poète doit peindre des caractères, cela est vrai, mais ces caractères ne doivent pas être artificiellement. conçus : ils doivent être le résultat même de la vie. Il n'y a pas
de caractères, à proprement parler, dans le monde ; il n'y a que des individus, c'est-à-dire des combinaisons, extrêmement compliquées et subtiles, de passions, de pensées, de vices et de vertus. Un individu qui représenterait ce qu'en langage dramatique on appelle un caractère serait un véritable monstre, et, par-dessus le marché, un monstre monotone. Je ne connais pas de caractères; je n'ai jamais vu l'ambitieux, le menteur, l'avare, le débauché, mais j'ai connu des individus qui étaient affligés de ces différentes passions, et je puis affirmer que, quelque prépondérantes qu'elles fussent en eux, elles n'y étaient cependant encore qu'à l'état de nuance, de fraction, d'ingrédient. Tels qu'ils étaient, ils étaient originaux ou intéressants, ou dignes d'observation ; s'ils avaient été des caractères, ils auraient été insupportables. J'ai déjà remarqué que Macbeth, le personnage le plus accusé de Shakespeare, ne nous intéressait pas comme type d'ambitieux, mais comme individu portant le nom de Macbeth. Le poète, s'il veut nous plaire et surtout s'il veut être vrai, doit donc rester fidèle à la vie ; il doit peindre, non des personnages, mais des personnes, non des êtres généraux, mais des individus.
Je faisais toutes ces réflexions sur ces éléments, encore mal analysés, du moins en France, du génie poétique, en relisant VHamlet de Shakespeare, source inépuisable de sentiments et de pensées, et vers lequel un invincible attrait nous ramène toujours. Nous pouvons vérifier par ce chef-d'œuvre quelques-
unes des observations que nous avons exprimées sur le génie poétique. Il est généralement reconnu qnHamlet est la plus philosophique des tragédies de Shakespeare, la plus abstraite, si l'on peut se servir de ce mot. Voyez cependant comme la vie éclate de toutes parts, comme l'écheveau de la destinée est hardiment embrouillé sous nos yeux par le poète, avec un audacieux dédain de la simphcité artificielle et une insouciance apparente de la composition et de l'unité ! Le poète sait bien que tous ces incidents confus et multipliés finiront par converger vers un but fatal, et qu'ils s'harmoniseront dans une unité souveraine comme le destin qui se charge de dénouer le drame. Chacune de ces scènes est un pas vers le dénouement inévitable; mais ce pas est fait par des êtres vivants qui s'arrêtent pour se reposer, respirer, causer ou contempler le paysage qui les entoure. C'est l'image même de la vie; Faction en a tour à tour la lenteur majestueuse et la précipitation convulsive; les personnages marchent sans connaître le but vers lequel ils se dirigent; le temps accumule les incidents et goutte à goutte remplit le vase; les épisodes succèdent aux épisodes, sans amener aucun résultat sensible à l'instant même, comme dans notre existence les mois succèdent aux mois, et les années aux années, si bien que l'incertitude règne dans l'âme du lecteur au moins autant que dans l'âme du prince Hamlet. Pendant trois longs actes, la vie ordinaire suit son cours, et le drame est pour ainsi dire abandonné à l'action hu-
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maine. C'est Hamiet seul qui est chargé d'accomplir la terrible mission du fantôme, et, comme Hamiet n'est qu'un homme, ces trois premiers actes sont ren]plis de réflexions, d'irrésolutions, de projets et de rêves, de plans ébauchés et abandonnés, de sorte qu'on peut dire que dans cette première partie du drame l'inaction est l'action même ; mais lorsqu'une fois il est bien démontré qu'Hamlet ne peut pas exécuter le message du fantôme, la destinée se charge de ce soin, et alors l'action marche avec une effrayante rapidité. Cette vie humaine, si molle et si lente, la voilà qui disparait comme un tourbillon; tous ces individus qui marchaient d'un pas si mesuré et si timide, les voilà, feuilles -arrachées, tiges brisées, qui vont joncher le sol. Aucun des acteurs n'a accompli son projet ou sa vengeance, et la destinée les également accomplis pour tous. Laërte est vengé d'Hamlet par Hamiet lui-même, et Hamiet est vengé du roi par le roi lui-même. Leurs vœux à tous sont également accomplis, mais aucun d'eux ne peut jouir de son succès ; la même ombre les enveloppe tous ; ils ont tous fait plus qu'ils ne voulaient et moins qu'ils ne voulaient faire, et tous ils ont fait autre chose. L'honnête fantôme lui-même s'est trompé, car il ne voulait certainement pas la destruction de son royaume. Quand le drame est joué et que la mort semble triompher, vous croyez peut-être que tout est fini; non : aussitôt la vie reprend impitoyablement son cours, et le poète nous en avertit. Les cadavres sont encore chauds, que déjà s'avancent
les acteurs d'un nouveau drame; sonnez, fanfares; avancez, cavaliers du jeune Forlinbras!
Quel drame! Jamais, je crois, on n'a mieux démontré les deux conditions qui dominent notre vie terrestre : d'une part, la lenteur de mouvement et l'impuissance de l'homme, les difficultés innombrables qui l'empêchent d'agir, cette masse d'obstacles, d'attraits, de hasards qui entravent notre marche et la poursuite de nos projets; de l'autre, cette impatience presque cruelle des lois éternelles qui semblent s'irriter de nos délais et ont hâte de débarrasser la terre des générations qui la couvrent pour la peupler de nouveaux acteurs. Mais si c'est là une donnée abstraite, comme elle est recouverte de couleurs brillantes, comme elle est bien cachée sous le sang et la chair! Quelle profusion de détails^ et en même temps comme ces détails sont bien en harmonie avec le lieu de l'action, la nature des personnages et l'esprit du temps! Tout porte le cachet du Nord dans cette pièce merveilleuse, depuis les passions et les superstitions des acteurs jusqu'à la décoration de la scène. Les superstitions sont sinistres, sérieuses, viriles, et ne s'égarent pas en frayeurs fantasques et puériles comme les superstitions du Midi; les fantômes sortent de la tombe pour raconter gravement des secrets que leurs auditeurs écoutent d'une oreille recueillie. Les passions, d'une intensité étonnante, n'ont rien d'extérieur; elles semblent prendre plaisir à s'enfoncer toujours plus profondément dans l'âme, au lieu de chercher à se répandre au dehors
comme ces passions exubérantes de climats plus heureux que le poète a peintes lui-même dans Othello et dans Roméo. Le paysage qu'il nous semble voir, tant est grande la magie du poète, est tout septentrional, et ce n'est pas une métaphore de dire que dès la première scène on frissonne sous l'âpre vent du nord avec les soldats de garde sur l'esplanade du château d'Elseneur. Une triste et tendre lumière boréale éclaire également toutes les parties du drame, et il semble qu'à sa clarté sans chaleur on voie apparaître les sapins et les chênes du Nord. Le ruisseau oîi s'est noyée Ophélia est décrit avec une précision particulière. Vous l'avez vu quelque part en Angleterre coulant limpide et transparent au milieu d'une oasis de verdure! Le cimetière apparaît aussi très facilement à l'imagination : un terrain argileux, stérile, une pauvre lande oti les fougères ont peine à pousser; pas très loin de l'église et des habitations de l'homme, assez loin cependant pour que les fossoyeurs puissent s'y livrer à toute leur gaieté sans avoir à craindre les importuns et les passants. C'est au milieu de ce paysage que se meuvent ou plutôt glissent les acteurs, car, si violemment qu'ils s'agitent, on n'entend jamais le bruit de leurs pas, amortis, dirait-on, par une fine couche de neige.
Voilà la scène et la couleur générale du drame; toute la poésie du Nord y est répandue. Quant aux personnages, jamais, je creris, le mélange confus qu'on appelle non pas l'homme, mais c?es hommes, n'a été présenté avec une telle hardiesse. Ces personnages
ne ressemblent à rien qu'à eux-mêmes, ils ne représentent rien qu'eux-mêmes. On ne les a jamais vus auparavant, et on ne les retrouvera jamais plus. Si vous avez des règles d'esthétique pédantesque, n'abordez pas cette pièce, elle met au défi toutes les règles. Il n'y a pas possibilité d'étiqueter et de" classer ces personnages et de dire à quel genre ils appartiennent ; ce sont des individus qui composent à eux seuls leur famille, leur tribu et leur genre. Il a fallu pour les former des combinaisons toutes particulières de la vie, des rencontres imprévues, des chocs d'atomes moraux uniques, et que toute la science du monde ne pourrait pas retrouver. C'est ici qu'éclate le merveilleux génie de Shakespeare. Son procédé pour créer des hommes ressemble à celui de la nature. Ses héros ont des aspects infiniment changeants, ils sont soumis à d'innombrables variations d'humeur et de tempérament, ils n'ont pas une particularité caractéristique, ils en ont cent. En un mot, ils ont tous les signes distinctifs de Vindlvidualiié, et ils nous restent dans le souvenir non comme des types^ mais comme des personnes connues. Que représente Polonius par exemple, sinon Polonius lui-même? Il n'y a jamais eu qu'un Polonius dans le monde, et la nature qui le créa dans une de ses heures de fantaisie confuse ne retrouvera jamais cette bizarre et incomplète inspiration. Quel singulier mélange de bon sens et de sottise que l'âme de cet honnête chambellan, qui est réellement expérimenté, mais qui n'en tombe pas moins en enfance, qui vous donne les meilleurs conseils du Types littéraires. 8
monde, mais des conseils qui ne répondent en rien à la question posée, — qui est fin et qui manque lourdement de tact! Sa sagesse radote, ses radotages sont sentences dorées. Il est véritablement fort respectable, mais il n'en est pas moins ridicule. Shakespeare a-t-il connu Polonius? Cela est probable; il l'aura fidèlement reproduit, car il est impossible que l'imagination arrive d'elle seule à cette perfection dans l'inachevé; l'imagination, comme la logique, veut conclure, et le personnage de Polonius n'a ni commencement ni fin. Quant à sa fille, la charmante Ophelia, son caractère consiste à n'en pas avoir, ce qu'on n'a pas assez remarqué. Ici, la nature a été copiée avec une fidélité surprenante. Ophelia est une simple jeune fille; rien n'est accusé en elle, ni penchants, ni passions, ni sentiments; elle n'a pas d'individualité morale, et sa naïveté même tient à la jeunesse et à la nature plutôt qu'à l'âme. Ne cherchez pas en elle l'étincelle passionnée de Juliette, la distinction de cœur de Desdemona, la splendeur virginale de Miranda. C'est un gracieux faon. Hamlet a fort raison de l'aimer, car, si elle devenait sa femme, elle serait capable d'un inaltérable dévouement, précisément par ce qui lui manque en élévation, — et de son côté Polonius a fort raison de la rudoyer et de prendre le soin de veiller sur elle, car, si Hamlet n'était pas tant occupé avec le fantôme, on ne voit pas comment Ophelia trouverait dans son ignorance confiante et dans sa naïveté toute physique des ressources suffisantes pour i'ésister au prince de Danemark.
Ilamlet passe généralement pour un type, celui du rêveur métaphysique incapable d'action. Il l'est en effet, mais c'est aussi un homme en chair et en os, un homme très compliqué^ très ondoyant et très divers, comme disait Montaigne. C'est si bien un individu, — le prince Hamlet, — qu'on peut donner sur sa personne les renseignements les plus précis et les plus exacts : Goethe l'a fait en partie. Hamlet porte le deuil de son père; il est à peine sorti de l'adolescence. Au moment où commence l'action, il a de vingt-quatre à vingt-six ans. Il a étudié à Wittenberg. Son amusement favori est l'escrime; mais il ne peut s'y livrer peut-être autant qu'il le voudrait, car il est un peu gras et s'essouffle facilement. Il est blond comme un enfant du Nord; son visage, jeune, cela va sans dire, est cependant prématurément fatigué, noble plutôt que beau. Ses manières sont froides, franches et discrètes, souvent aussi pleines de laisser aller et de sans-façon. Pareil contraste dans son costume, qui est à la fois noblement sévère et négligé. Dans ses relations avec ses semblables, son caractère est un mélange de hauteur et de bonhomie, de candeur et de défiance. 11 craint toujours d'être dupe; de là une certaine duplicilé toute superlicielle qu'il donne pour masque à sa franchise. Il est ordinairement muet, mais devant le monde et par contrainte, car il est plein d'effusions, et il aime à s'épancher. Quand il parle, il parle beaucoup et longtemps, comme un homme à qui l'on n'a jamais coupé la parole et que son rang place
au-dessus de la contradiction. Parler est même son faible, et, quoiqu'il soit exempt de vanité, il n'est pas sûr qu'il n'ait pas aimé le dilettantisme de la parole et le brillant déploiement de ses belles facultés. Dans ses relations avec lui-même, il est singulièrement irrésolu à force de scrupules, et singulièrement scrupuleux à force d'honnêteté. L'habitude de l'analyse ù outrance et de l'observation intime, en éclairant les abîmes de sa conscience, paralyse les forces de sa volonté. Cette méditation trop continue dérange l'équilibre de ses facultés et le fait incliner vers un certain scepticisme élevé et découragé qui le rend incapable de choses que le plus vulgaire des hommes mènerait à bonne fin. Son âme est celle d'un vrai prince ; il en a la condition essentielle, qui est d'être à son aise partout, et de savoir causer avec des soldats dans leurs casernes ou de vulgaires fossoyeurs dans un cimetière, comme avec des courtisans dans son palais.
On a fortement calomnié Hamlet. Son caractère irrésolu, son langage mélancolique, l'ont fait accuser de manquer d'énergie : c'est une erreur. Hamlet est un des caractères les plus mâles qu'il soit possible d'imaginer; sa bravoure est à toute épreuve, sa loyauté ne se dément jamais, ses promesses sont sûres; toutes les qualités de l'homme viril, il les possède. Il a le courage de suivre le fantôme sans hésiter un seul instant, et avec un tel sang-froid et un calme si parfait de jugement, malgré le trouble inséparable «l'une pareille aventure, qu'il commande
presque à l'ombre : « Parle maintenant, je ne te suivrai pas plus loin! » Je tiens surtout à faire remarquer qu'Hamlet n'a absolument aucune sentimentalité, comme on l'imagine généralement; personne no foule mieux aux pieds, au contraire, tous les masques hypocrites de la passion. Bien loin d'être sentimental, il est très dur et même brutal. Il a semblé du reste prévoir que cette accusation serait portée contre lui, car il fait tout son possible pour la détourner, et il affectionne une certaine vulgarité d'expression très forte, très poétique, mais très peu galante et aimable. Une certaine grossièreté bourrue ne lui déplaît pas. Je connais peu de scènes plus passionnées, mais en même temps moins sentimentales, que la scène de feinte folie où il se montre si dur pour la pauvre Ophélia : go to a nunnery. La violence de la race féodale se sent partout d'ailleurs chez ce noble personnage, et il crache son mépris à la face des gens avec une hauteur qui n'épargne même pas les personnes de son sang. Dans la scène avec sa mère, il va si loin, que l'honnête fantôme sent la cendre de son cœur se remuer dans le tombeau, et qu'il vient avec une tendresse exquise commander au jeune homme d'épargner celle qu'il aima tant et qui, malgré ses fautes, est toujours reine, femme et mère. 11 y a donc un type de faux Hamlet qui hante nos imaginations; nous avons fait un Hamlet à notre image, un Hamlet sentimental parce qu'il est mélancolique, mou parce qu'il est irrésolu, presque féminin parce qu'il est méditatif ot subtil de pensée ;
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mais le véritable Hamlot est à la fois méditatif et énergique, mâle et irrésolu, mélancolique et brutal. C'est une âme noble et élevée, mais c'est aussi une âme féodale et dure.
Oui, une âme féodale, et c'est là un de ses traits les plus accusés. Ce personnage, en qui nous sentons palpiter l'esprit moderne, qui a parcouru les mêmes séries de pensées que nous, dans lequel nous nous reconnaissons et qui parle notre langage, il sort cependant du moyen âge, et l'ombre de cette époque plane au-dessus de lui. C'est en cela qu'Hamlet est réellement historique; il marque une heure et une date, le moment remarquable où les hommes de race noble, réveillés comme en sursaut par la Réforme et la Renaissance, se frottent les yeux, regardent ébahis la disparition des vieux symboles et sentent un nouvel esprit s'abattre en eux. Cette heure d'étonnement, d'incertitude, d'hésitation, est admirablement marquée dans Hamlet. Le mélange des deux esprits, qui fait l'originalité du xvi" siècle, qui prête à ses personnages je ne sais quoi de grandiose et d'énorme comme la société du moyen âge, et en même temps de raffiné et de subtil comme l'esprit moderne, est très visible dans le drame de Shakespeare. La disposition d'âme d'Hamlet n'est point un fait d'imagination ; elle fut à un certain moment celle de tous les membres les plus nobles de la société européenne. Shakespeare n'a pas eu besoin d'inventer Hamlet, il existait de son temps, cl il est facile de retrouver en sa personne bien des traits des gentilshommes an-
glais de l'époque. Ne les reconnaissez- vous pas? Ils sont soucieux, inquiets, sollicités par un esprit nouveau qu'ils adoptent avec une ardeur grave et une certaine tristesse noble, et qu'ils servent avec dévouement et jusqu'à la mort. Autour d'eux brillent encore des symboles que la vie commence à déserter ; les formes du moyen âge, entamées déjà par la morl, se dressent encore à leurs côtés; les fantômes du passé hantent encore leur imagination, leur donnent de funèbres messages, et arment leurs mains du poignard pour la vengeance personnelle, pour la politique ou la religion. L'esprit est converti, mais la chair s'obstine ; les vieilles habitudes résistent, et le sang bouillonne avec sa vieille vivacité: bouillonnements solitaires cependant, passions à demi vaincues, réduites à l'impuissance. Un scrupule ou un obstacle retient souvent leur bras prêt à frapper ; ils ont sucé le lait de la tendre humanité, comme dit Macbeth. Eclairés, ils le sont; superstitieux, ils le sont aussi. Ils ont la générosité qui tient à une grande existence, et la bonté qui doit toujours accompagner le privilège et la puissance ; mais il leur manque je ne sais quelle douceur familière et d'un usage journalier et commun, comme aurait dit Montaigne. J'imagine que Shakespeare n'a eu qu'à prendre les traits épars que ses contemporains lui fournissaient pour former ce personnage d'Hamlet. Essex et Leicester, sir Walter Raleigh et sir Philip Sidney ont pu lui fournir chacun un détail, et, quoiqu'ils n'aient aucune ressemblance générale avec Hamlet, cependant il est recon-
naissable en eux. Ils ont, les uns sa tournure d'âme, son inquiétude secrète et sa tristesse grave ; les autres sa subtilité métaphysique aisément chimérique, et son élévation de pensée mêlée de superstition ; ceux-ci, sa hère allure, unie à ces boutades de dureté et à cette rudesse de ton qui lui étaient si habituelles ; ceux-là enhn, son esprit mâle et son irrésolution. Ce ne sont là toutefois que des traits particuliers ; le fait essentiel, considérable, historique, est celui que nous avons indiqué. La situation dans laquelle se trouvèrent les héritiers du moyen âge lorsque sonna le xvi^ siècle est exprimée dans Hamlet avec une étonnante fidélité ; il réunit deux natures d'homme en lui : c'est le dernier des féodaux, et c'est le premier des hommes modernes.
Mais le personnage d'Hamlet, s'il doit son individualité à ce cachet historique, doit sa beauté et sa grandeur à une cause plus élevée : il dépasse l'histoire, enjambe le temps. Nous avons vu le féodal, l'homme du xvi^ siècle, d'une parcelle infiniment petite du temps; voyons l'autre nature qui est en lui, elle est admirable.
La grande vertu d'Hamlet, c'est un amour inaltérable, ardent pour la vérité. Il ne comprend réellement pas le mensonge : cela dépasse son intelligence et le frappe littéralement de stupidité. Quand il essaye de mentir, de paraître ce qu'il n'est pas, il est d'une inconcevable maladresse ; à chaque instant, il laisse soupçonner la vérité ; à chaque instant, sous la peau d'âne dont il s'est affublé, passe la griffe du lion. Il
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ne comprend pas mieux les mensonges du cœur que les mensonges de l'esprit; que dis-je^ les mensonges? il n'en comprend pas même les oublis, et il appelle hypocrisie ce qui est sécheresse naturelle et égoïsme fatal. Ainsi, avant que le fantôme lui ait confié aucun secret, il trouve sa mère coupable, parce qu'elle a trop vite oublié son père. Gomment peut-on ne pas aimer toujours ce qu'on a aimé une fois? comment les sources du cœur peuvent-elles se tarir si vite? comment pouvons-nous être infidèles à notre âme, mentir à nos affections, ou même seulement à nos plaisirs ? Un courtisan, un homme à surface, lui inspire une horreur profonde et en même temps une sorte de gaieté exubérante. Un menteur pour Hamlet, dont l'élément de vie est la vérité, est une caricature, un être grotesque et surprenant, exactement comme pour l'homme antique, dont l'élément de vie était la liberté, pour le Dion, pour le Pélopidas, le tyran était une espèce de monstre ridicule en dehors de toutes les règles naturelles. Il s'amuse du menteur et du flatteur, il les bafoue, il les humilie; il les force à s'avilir et à se donner en spectacle comme dans la scène du courtisan. Les semblants en toute chose lui sont odieux. « Il me semble, dites-vous, madame!... je ne connais pas les semblants, » répond-il à je ne sais quel argument captieux de sa mère. Gomme tous les amants de la vérité, il sait reconnaître la réalité sous l'apparence et distinguer les cœurs qui battent fortement sous l'enveloppe charnelle qui les recouvre. Son meilleur ami est un gentilhomme de
rang inférieur, Iloratio, qu'il a choisi parce qu'il a reconnu en lui un esprit libre. « Donne-moi un homme qui ne soit pas l'esclave de ses passions, et je le porterai comme toi dans mon cœur, dans le sanctuaire de mes affections intimes, » dit-il à Horatio. Pour connaître la vérité, il ne reculera devant aucune terreur; il suivra sans hésiter les fantômes., il traversera avec joie les régions ténébreuses de la mort; il renoncera à ses habitudes chéries, fera taire les émotions de la piété filiale et de la tendresse naturelle, brisera son propre cœur, et en rejettera Ophelia et toutes ses espérances de bonheur. Ne croyez pas qu'il aime la vérité par curiosité passionnée, comme nous l'aimons trop souvent; non, elle est pour lui une affaire de vie ou de mort; il l'aime avec cette intrépidité philosophique qui pousse une grande âme à contempler son redoutable aspect, dût-elle mourir ensuite du secret pénétré, comme on mourait chez les Juifs, lorsque l'oreille avait reçu le son des syllabes du nom mystérieux d'Adonaï.
C'est en cela qu'Hamlet est profondément moderne. Quelque féodal qu'il soit, le moyen âge, ses terreurs, ses superstitions disparaissent de notre esprit, et il ne reste devant nous qu'un homme tourmenté de la soif de connaître et qui aspire de toutes les forces de son âme à la vérité. La vertu d'Hamlet, c'est aussi, je crois, le signe élevé et glorieux, le caractère dominant de l'homme moderne, dont nous parlons beaucoup, mais qui est fort difficile à définir : c'est-àdire l'amour de la vérité pure, de la vérité en elle-
mcme et ponr elle-même., de La vérité contemplée sans voiles, dépouillée de toute enveloppe et de tout symbole matériel, nue comme lorsqu'elle sortit des puits de l'antique Grèce. C'est là le principe immuable au milieu de toutes les vicissitudes historiques, résistant au milieu de toutes les oscillations et incertitudes de la pensée, qui soutient l'âme humaine depuis trois siècles, et auquel nous devons l'accélération du mouvement d'activité infinie imprimé par le christianisme à l'âme humaine. Dans Hamlet, nous avons pour ainsi dire le point de départ de cette accélération, ralentie par la nuit et les obstacles pendant tant de siècles. De là l'agitation fébrile, les incertitudes, les appréhensions de ce personnage, dont l'âme est entraînée par un mouvement qu'elle ne peut modérer ni guider. Il est le premier de cette chaîne électrique qui relie les hommes des derniers siècles; il a re'ssenti la secousse imprimée par l'étincelle avec la même force que nous, qui sommes nés d'hier. Tout à l'heure, nous avons vu qu'il marquait une date, un moment de la vie d'un siècle; maintenant il marque aussi une date, mais c'est celle d'une nouvelle ère de l'histoire humaine, de la plus récente et de la dernière peut-être.
Cet amour de la vérité pure et nue, cette ardeur à briser les enveloppes et les symboles, à chercher les réalités qu'ils cachent, cette haine de l'apparence ne sont pas seulement les qualités philosophiques et scientifiques des temps modernes. Ces sentiments constituent une manière de vivre, non pas, il est
vrai, pour le vulgaire troupeau humain, mais pour l'élite humaine, — non pas encore pour les nations, mais pour les individus. Ils constituent une manière de vivre, car ils raffinent la conscience, la remplissent de scrupules, et donnent h la pensée plus d'élan et plus d'amour, sinon plus de force qu'autrefois. Ils créent un langage subtil, inquiet, tourmenté, mais plein de ressources, et qui partout devient plus capable de saisir les nuances les plus ondoyantes de la pensée. Ils affectent la vie idéale et matérielle à la fois, et rendent naturellement le bonheur plus difficile et la satisfaction de l'âme moins paisible. Ils multiplient nos chimères et nos rêves, en nous dégoûtant successivement de chacune et en augmentant les exigences de nos imaginations. Ils affectent même jusqu'au tempérament, et donnent à l'élément nerveux la prédominance sur l'élément sanguin et bilieux, qui fut tout-puissant à une autre époque. Il y a donc toute une manière de vivre moderne qui n'existait pas autrefois et qui est due à cet amour singulier de la vérité. Ce qui m'étonne, c'est que les poètes n'aient pas remarqué plus souvent ce fait considérable. Ils copient les vulgarités de la vie; ils créent des personnages dont le type et le mode d'existence sont depuis longtemps épuisés, et ils négligent l'élément vraiment poétique qu'ils ont sous les yeux, ou, pour mieux dire, ils ne l'aperçoivent pas.
Trois héros poétiques seuls nous frappent par leur tournure moderne et nous semblent parler un
langage approprié aux temps nouveaux. Oui, quoique celte réunion semble bizarre, Hamlet, Alceste et Werther seuls, sont à peu près affranchis d'une vie qui n'est plus. Ils n'ont leur origine morale dans aucune autre époque que Tépoque moderne ; ils sont contemporains pour ainsi dire et ne doivent rien à leurs époques respectives que leur costume et leur tournure éphémère, — Hamlet son titre et son tonde prince, Alceste ses rubans verts et son dédain de gentilhomme, Werther sa sentimentalité et son air d'étudiant d'université allemande. Sous des formes diverses, et avec des nuances particulières, ils représentent tons trois, et ils représentent seuls, dans la littérature des derniers siècles, cette grande vertu, l'amour de la vérité.
Ces trois personnages lurent pour ainsi dire l'œuvre personnelle des trois poètes qui les créèrent. Hamlet était la pièce favorite de Shakespeare ; Molière, qui d'ordinaire n'aime pas à s'élever audessus d'un certain niveau moral, a mis dans Alceste tout ce que son âme pouvait concevoir de noble; Gœthe se reprochait trop vivement Werther pour n'avoir pas un faible pour lui, et peut-être le dédain de ses dernières années venait-il des reproches intérieurs que sa conscience lui adressait. Chacun des trois poètes a tracé son idéal d'homme, et il est remarquable qu'ils soient arrivés tous trois à rencontrer le même, à certaines différences près, et à donner tous trois l'héroïsme de la franchise comme le signe suprême de l'élévation. Une telle ren-
contre n'est pas fortuite et fait rêver. Trois poètes qui cherchent quel est l'idéal humain et qui le placent également dans l'amour de la vérité, cela n'indique-t-il pas que cet idéal est une réalité en puissance, un fait qui demande à venir à l'existence?
J'ai lu Werther bien des fois, et je ne l'ai jamais lu sans être ému profondément. Je l'ai lu à l'âge où Ton pressent tout sans avoir encore rien éprouvé. Je l'ai lu à l'âge où l'on a déjà trop senti pour être facilement ému, et toujours le héros à l'habit bleu et à la culotte nankin a exercé sur moi la même séduction. J"ai raffolé de bien des héros de poèmes et de romans qui sont maintenant effacés de mon esprit comme les affections oubliées. Je puis avouer aujourd'hui que j'ai été dupe de bien des inventions de poète et rire d'anciennes admirations ; mais il n'en est pas ainsi pour Werther, et, toutes les fois que je reprends le récit de sa lamentable destinée, je sens renaître ma sympathie pour lui. J'éprouve même une recrudescence d'affection pareille à celle que l'on ressent au retour d'un ami absent depuis longues années et qu'on retrouve tel qu'on l'avait aimé autrefois. Non, Werther n'a rien perdu pour moi. J'ai eu avr;c lui une Types littéraiues. 9
récente entrevue, il est bien encore tel que je l'ai connu jadis : éloquent, romanesque, exalté, si fiévreux et pourtant si doux, si naïf et d'habitudes si simples et cependant d'une intelligence si subtile et si raffinée, si timide dans ses relations avec le monde et si hardi avec lui-même, si gauche dans ses manières et pourtant si gracieux. Sur son intéressant et mélancolique visage, l'étrangeté de ces contrastes répand quelque chose de douloureux. On sent qu'il voudrait vivre et qu'il ne le peut pas, qu'il ne le pourra pas. Pauvre Werther 1 toute sa personne exprime d'une manière muette ces mots fiévreux qu'il laissa échapper dans sa dernière entrevue avec Charlotte : Cela ne peut pas durer, non, cela ne se peut pas! n
J'ai lutté contre mon affection pour lui et je me suis mainte fois reproché, comme un sentiment coupable, la sympathie qu'il m'inspirait. A l'âge où l'on se défie volontiers de son jugement, on me dit un jour que ce personnage était immoral et que sa fréquentation était dangereuse ; comme cet argument mérite considération, je fis tout au monde pour me persuader qu'il était vrai. J'appris à confondre Werther avec les héros de lord Byron, avec René et je ne sais quels autres personnages, tous pleins de désirs, plus criminels les uns que les autres, en quoi je lui faisais certainement tort. Le pauvre Werther, qui est la candeur même, n'a rien de commun avec ces personnages. II est trop honnête pour s'être jamais complu dans des pensées incestueuses, trop bourgeois pour
avoir jamais eu la pensée d'attenter à la vie d'autrui, J"ai toujours été étonné de la filiation qu'on essayait d'établir entre Werther et les héros de Byron. Ce qui caractérise Werther, c'est l'impuissance d'agir, et ce qui caractérise les héros de Byron, c'est précisément l'action poussée jusqu'à ses dernières limites; non seulement ils se tuent, mais ils tuent autrui, et quelquefois après l'avoir détroussé. De tels moyens d'action peuvent convenir peut-être aux aristocratiques Lara, Manfred, Conrad et tutti quanti ; mais ils ne sont pas à la portée de Werther, le jeune, timide et honnête bourgeois.
Comme mon admiration pour Werther a persisté en dépit de toutes les leçons de morale que j'ai lues à son sujet et de toutes les suppositions calomnieuses que j'avais inventées moi-même à son égard, je m'en suis demandé la cause, et j"ai fini par la trouver précisément dans la comparaison du roman de Goethe avec les poèmes de Byron. Les héros de Byron n'ont jamais plu qu'à mon imagination. Il m'est impossible de reconnaître en eux des types humains^ ni même des types du temps présent ; je ne consentirai jamais à calomnier à ce point la nature humaine, ni même notre époque, qui n*a pas besoin qu'on la calomnie ; je ne puis voir dans les héros de Byron que des conceptions toutes personnelles , enfants d'une puissante nature devenue dépravée, mais conservant encore des restes de noblesse première et remplaçant au moins les vertus qu'elle n'a plus par la haine de la vulgarité. Dans Byron éclate en paro-
les enflammées le mépris des vices mesquins et de la vulgaire corruption sociale. Par malheur pour lui, il aime la dépravation, mais son âme est trop ardente pour se contenter de celle qui l'entoure, et il invente un monde baroque et impossible où ses désirs puissent trouver leur satisfaction. Qu'avez-vous à m'off'rir? dit Byron à la société; d'ennuyeuses orgies, d'ignobles fourberies, de prosaïques adultères et des courtisanes médiocrement attrayantes. J'ai connu, j'ai senti, j'ai rêvé des choses beaucoup plus belles. Votre corruption ne me satisfait point. Chez vous, tout respire le mensonge, le calcul et les parfums rancis. Vous êtes avares, économes, rangés dans le vice, et vos passions les plus folles obéissent à je ne sais quels calculs de boutiquiers. Venez, je vais vous montrer un monde merveilleux, plein de péchés, mais exempt de souillures et de malpropretés. Là, des rivaux s'entretuent avec rage sous les frais rayons de l'aurore qui étincellent sur leurs épées, de sauvages amants mêlent leurs adieux aux retentissement des cascades, ou échangent leurs serments au bord des précipices; des barques de pirates fuient sur les flots illuminés par la pourpre du couchant. Là, la passion, le meurtre, le brigandage même sont nobles et séduisent par leur air de grandeur. On y tue, mais on n'y ment jamais. Tel est le caractère des héros de Byron; ils n'appartiennent à aucune classe ni à aucun pays, et ne veulent rien dire, sinon que leur père, nature essentiellement aristocratique, trouve la société moderne beaucoup trop bourgeoise pour lui, qu'il souf-
fre, non pas des douleurs de cette société, mais d'être lui-même condamné à y vivre, qu'il n'a que du mépris pour elle, et qu'il ne veut pas plus de ses vices que de ses vertus.
Les personnages de Byron sont donc des créations tout individuelles qui n'expriment rien que lord Byron lui-même. En faisant un effort d'esprit, je parviens à les comprendre, mais ils n'excitent en moi aucune sympathie; il n'y a rien en eux qui corresponde à ma nature ; je ne les ai jamais connus, et j'espère bien ne les connaître jamais. Quant à Werther, nous l'avons connu, celui-là; il est du même sang que nous, il appartient à la même classe sociale. Son père était un honnête bourgeois de notre voisinage ; sa mère et la nôtre étaient amies. Enfants, nous avons joué ensemble ; ensemble nous avons été élevés dans le même collège, ensemble nous avons passé la saison de l'adolescence. Je le connais donc depuis longues années ; je sais les causes de son ennui, car je les ai observées jour par jour. Son grand malheur, c'est d'avoir été éprouvé plutôt par des souffrances mesquines que par de grandes douleurs. Tracasseries de la destinée, circonstances déplaisantes, médiocrité de fortune et de condition, solitude forcée , légers froissements d'un susceptible amour-propre, petites souffrances incessamment renouvelées, petites humihations durement senties, sourd mécontentement de la destinée et des hommes, dépendance impatiemment supportée, j'ai vu tous ces chagrins vulgaires ruiner comme des mites cet
arbuste gracieux, sucer sa sève et piquer ses fleurs. N'est-ce pas que nous l'avons tous connu? Nous savons quel dépit a imprimé sur son front cette ride imperceptible, et à quelle illusion déçue il doit cet air mélancolique. L'ambassadeur dont il nous parle l'a beaucoup tourmenté ; il a eu beaucoup à souffrir de ses emportements calculés, de ses sourires de fat satisfait, de ses froides réprimandes, de sa supériorité usurpée. Il ne pouvait s'empêcher de comparer sa nature à celle de son supérieur officiel, et de faire la réflexion que, s'il y avait inégalité entre elles, cette inégalité était à son avantage, et que lui, Werther, était le réel supérieur. Cette réflexion le torturait d'autant plus à chaque humihation nouvelle, qu'il se rappelait avec quelle douceur, lui, le pauvre employé, traitait ses inférieurs, et qu'il osait à peine leur faire une observation lorsqu'ils avaient mal ciré ses bottes ou brossé ses habits. La brutalité des puissants, la froide cruauté mondaine blessaient toujours à coup sûr cette nature déhcate et sensible à l'excès. Aucune piqûre, si légère qu'elle fût, ne manquait son effet. Aussi, lorsqu'éclata l'orage qui devait l'emporter, était-il mûr pour la mort. Il ne fallait qu'une occasion pour terminer ce martyre, et elle se présenta heureusement. Nous disons heureusement, et en eff'et concevez-vous Werther vieillissant au milieu de ces tracasseries et de ces ennuis, sa mélancolie poétique se changeant en humeur chagrine, Werther devenant aigre, grognon, insociable? Il vaut mieux qu'il soit mort jeune, car il reste fixé dans notre sou-
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venir avec son attitude juvénile, avec sa grâce et son éloquence, avant qu'aucun défaut trop prononcé nous ait appris à moins l'aimer et à parler de lui avec un sourire ironique. Un vieux ^Yerther, quelle déplaisante image s'éveille en nous à ces mots! Un vieux Werther I cela ressemble presque à un paradoxe.
Oui, Werther est bien un type vrai et vivant. Il n'est pas vrai d'une vérité éternelle, comme les créations de tel autre grand poète ; mais il est vrai d'une vérité temporaire et relative. Il est un type de transition, et il ne cessera d'être vrai que lorsque la transition elle-même aura cessé.
Werther est un bourgeois, un enfant des classes moyennes. Avec lui commence dans la littérature une nouvelle série de héros ; il est le premier d'une longue liste de personnages nouveaux dont la littérature ancienne n'avait fait aucune mention. C'est lui qui met réellement fin à la littérature chevaleresque et aristocratique. Avec lui s'éteignent les sentiments du moyen âge ; avec lui, la vie moderne entre en scène. Il représente bien le moment précis où les classes moyennes, qui avaient croupi si longtemps dans des mœurs grossières et plébéiennes, qui pour toute littérature n'avaient eu si longtemps que d'obscènes fabliaux et des contes grivois, sont arrivées à cette culture d'esprit, à ce raffinement de pensée, à cette délicatesse de sentiments qui font l'orgueil et le charme de la vie . La vie bourgeoise prend, à partir de Werther, droit de cité dans la littérature. C'est
encore à Gœthe qu'on doit cette innovation, beaucoup plus qu'aux tentatives dramatiques de Diderot et de Lessing, beaucoup plus qu'à Jean-Jacques et à son Saint-Preux, personnage équivoque, fiévreux et bas, fier et servile, image de Jean-Jacques lui-même, et qui n'est pas, plus que les héros de Byron, un type général. Adieu maintenant pour toujours aux personnages et aux types d'autrefois ; adieu à ces passions et à ces sentiments dont le dernier accent expire avec le xviP siècle, et qui, de la féodalité au xyiii« siècle, avaient régné sous des formes diverses, dans tous les pays de l'Europe 1 Adieu à Tristram et à Yseult, à Ghimène et au Cid, à Titus et à Bérénice, à Louis XIV et à Madame ! Charlotte et Werther, deux personnages très modestes, deux jeunes bourgeois, vont se faire une réputation qui égalera celle de tous ces chevaleresques et royaux amants; ils vont exprimer des sentiments passionnés qui enflammeront des millions de cœurs *.
1. 11 est singulier que, taudis que les classes moyennes fournissaient dans les trois derniers siècles tant d'individualités remarquables et d'hommes de génie, elles n'aient pas fourni à la littérature un seul tj'pe noble et élevé. On cherche en vain dans l'ancienne littérature un type de bourgeois supportable. Au w" siècle, la littérature possède un type de bourgeois : il est repoussant; c'est Patelin. Dans Rabelais, le bonhomme Gargantua et le bon Pantagruel, un roi et un prince, expriment seuls des sentiments élevés; Panurge est un personnage fort comique, mais un drôle de la pire espèce. Les héros de Corneille, de Racine, de Mme de La Fayette, sont nobles ; les bourgeois de Molière sont des imbéciles. On sait ce que vaut Gii Blas. La première exception à citer, c'est le vicaire de Wakefield ; mais qui ne voit que ce personnage doit son élévation d'âme surtout à son caractère de ministre? Lui
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L'idéalité dans la passion et dans le sentiment, a délicatesse d'âme dans l'amour, la perception fine et subtile de la beauté morale, cette chose enviable qui éclate dans l'amour de Tristram et d'Yseult, de Roméo et de Juliette, et qui était le privilège bien réel des classes élevées par la féodalité, cette idéalité de sentiment, plus précieuse que la grandeur et les couronnes , ce cher Werther l'a conquise pour nous. Comme tout cet intérieur bourgeois décrit par Gœthe est plein d'idéal ! L'ameublement est bien modeste, les personnages n'empruntent aucun éclat à leurs aïeux , leur condition ne leur sert pas de piédestal ; mais, aussitôt qu'ils parlent et qu'ils agissent, la noblesse des sentiments exprimés, l'élégance de l'allure et du geste, la profondeur de la passion, vous font demander si ce sont bien de simples bourgeois que vous contemplez. Les trois personnages de Werther sont également nobles. Quelle belle et remarquable nature est celle d'Albert : prudent, froid, réservé, indulgent, voyant d'un œil clair et net tout le péril de sa situation sans s'étonner ni s'emporter, et faisant face à tous les dangers au moyen de cette faculté si déhcate et si rare, le tact ! Et Charlotte ! n'est-elle pas l'idéal de la femme bourgeoise? La pauvre Charlotte est à l'antipode des sentiments chevaleresques et de la vie chevaleresque. Il y a et il
seul dans sa famille a réellemeat de la noblesse. Ses fils sont de Lraves garçons, et ses filles sont charmantes; mais les enfants, dépouillés du caractère de leur père, lui sont fort inférieurs.
doit y avoir une contradiction entre sa vie morale et sa vie matérielle. Ses désirs, ses passions, doivent rester chez elle à l'état latent. Intelligente, sensible, bien élevée, son unique devoir est de distribuer à ses petits frères les tartines beurrées et de compter la lessive. Ce devoir, elle l'accomplit sans dépit et sans croire qu'elle est capable de choses plus élevées. Elle peut pleurer sur les héroïnes de Gœthe et de Schiller sans se croire le droit de sentir comme elles. Sa poitrine se soulèvera d'enthousiasme et son cœur débordera de tendresse aux sons de la musique de Mozart et de Haydn; mais ces émotions fortes et dangereuses cesseront avec la magre des sons. Lorsqu'elle s'écriera : Oh ! Klopstock! à la vue de l'arc-enciel, ne croyez pas que cette exclamation soit autre chose qu'une exclamation littéraire. La vie de Charlotte restera paisible et monotone comme un village de province, tandis que son esprit sera peuplé de sentiments, de passions et de rêves. Elle représente bien, la bonne Charlotte, cette invention des classes moyennes, la vertu des femmes, idéal essentiellement bourgeois, et dont aucune autre classe de la société ne s'est, à tout prendre, jamais beaucoup soucié.
Mais des trois personnages, le plus intéressant, c'est le plus malheureux, c'est Werther. Supposez que son amour contrarié n'existe point, qu'il n'ait jamais connu Charlotte, et la tragédie sera la même. Charlotte n'est dans sa vie qu'un accident qui sert à précipiter le dénouement; voilà tout. Le fâcheux
destin de Werther, c'est qu'il existe chez kii \à même contradiction entre la condition et les sentiments que nous venons de remarquer chez Charlotte, et (jue moins heureux que sa bien-aimée, il ne lui est ni possible, ni même permis d'en réconcilier les termes ennemis. Werther pourra penser comme un prince, il ne sera jamais qu'un bourgeois; il pourra sentir comme la nature la plus fine et la plus exquise, il ne sera jamais qu'un employé. Grâce à cette contradiction , l'action lui est interdite, et il devra rester forcément oisif. Comment agir en effet? Pour cela, il lui faudrait une nature plus grossière et moins noble, il lui faudrait une nature capable, comme dit Shakespeare, de manger des crapauds et d'avaler des couleuvres. Ah! s'il avait seulement un levain de bassesse, si léger qu'il fût, quel chemin il ferait dans le monde! Malheureusement Werther en est absolument dépourvu. Pour agir, combien il lui faudrait nouer d'intrigues, accepter d'humiliations, faire de courbettes, débiter de mensonges, inventer de llatteries! Werther est incapable de tout cela et il préfère rester oisif; mais cette oisiveté forcée ne convient pas à sa nature fiévreuse qui a besoin du dérivatif de l'action. Il va donc se dévorer lui-même et se nourrir de son propre coeur. Werther a d'ailleurs commis un calcul faux et tout à fait irrémédiable : enfant d'un siècle nouveau, animé de sentiments nouveaux, dépourvu de tout préjugé, Werther a cru que tout le monde était aussi franchement dégagé que lui des superstitions du passé. Il n'a pas vu que l'ombre
du passé s'étendait sur lui, absolument comme l'ombre du moyen âge s'étend sur Hamlet. Il pense comme un homme moderne, et il ne voit pas que le spectre de l'ancien régime le poursuit. A chaque pas qu'il va faire, il lui arrivera quelque mésaventure. Ici, il se heurtera contre une vieille ruine remplie de corbeaux effarouchés qui s'envoleront en croassant contre lui ; là, un fantôme se dressera sous ses pas et le regardera d'un air menaçant; plus loin, un préjugé impitoyable, sous la forme de quelque ambassadeur ou de quelque ministre, lui adressera mille impertinences. Werther n'appartient plus à ce passé, mais il en souffre, et, malgré ses souffrances, il ne peut se résigner ni à l'accepter ni à lutter contre lui.
Werther souffre aussi de lui-même. Il sent tout ce qu'il y a d'imparfait et d'incomplet en lui, et cette pensée le tourmente. Il a un sentiment très vif de ses défauts et de ses ridicules, et il se reproche durement chacune de ses étourderies ou de ses faiblesses. li n'a pas, comme tant d'autres, la ressource de pouvoir s'abuser sur son compte, car l'esprit d'analj^se est chez lui très éveillé et lui tient toujours l'œil ouvert sur lui-môme. Sa terrible imagination complique encore la douleur de cette situation , en lui présentant sans cesse des choses plus belles que celles que la réalité lui offre. Ses désirs ont des ailes, mais sa puissance d'action porte des chaînes. Son amour de la vie est énergique, car Werther aime la vie autant qu'on peut l'attendre d'une nature aussi riche, mais il ne peut en jouir. Toutes les choses de la terre se pré-
sentent à lui décolorées. Il n'aime plus rien que Charlotte; c'est elle seule qui peut encore lui faire éprouver quelques-unes de ces émotions naïves et puissantes qu'il trouvait autrefois dans une promenade au fond des bois, dans la conversation d'un ami, dans la lecture de son Homère. S'il se résigne à ne plus aimer Charlotte, il devra se résigner aussi à ne plus rien aimer dans sa vie. Elle possède encore le secret magique qui peut faire battre son cœur. Si la magicienne disparaît, ce cœur se taira pour toujours. Terrible situation que celle-là! Qui se résignerait à vivre comme un fantôme, sans espérance, sans illusion, sans amour et sans haine, avec les ombres d'un passé douloureux, à s'entretenir avec des souvenirs cruels sans espoir de renaître un jour à la vie? Peut-être vaut-il mieux mourir. Werther se tue.
Le suicide de Werther n'est donc pas un suicide ordinaire; ce n'est pas un de ces actes de folie inspirés par un égarement momentané ou une passion insensée : c'est un acte de froid calcul inspiré par la perception très nette de l'impossibilité de vivre plus longtemps dans le sens réel du mot. Oui, Werther pourrait continuer à vivre, si l'on entend par là déjeuner et dîner, dormir et bâiller, marcher ou parcourir d'un œil ennuyé les pages d'un livre qui ne dit plus rien à l'esprit; mais si par vivre l'on entend aimer, sentir, s'émouvoir, désirer, Werther ne le peut plus. Lorsque quelqu'un d'entre nous a éprouvé quelque grande douleur, il peut trouver autour de lui des agents de consolation. La bonne nature
nous ouvre ses bras, nous berce et nous endort en nous chantant ses vagues complaintes de nourrice ; elle nous fait oublier nos douleurs à force de nous en entretenir, et, par une alchimie particulière et bienfaisante, transforme ces douleurs en joies radieuses et en souvenirs affectueux. Ces peines et ces chagrins, qui nous mordaient le cœur comme des lutins malicieux, deviennent nos bons anges. Sous ces influences bienfaisantes de la nature, s'ouvrent bientôt en nous de nouvelles sources , plus fécondes , plus larges , moins avares que les anciennes, et alors nos sentiments qui coulaient d'abord, semblables à de petits ruisseaux aux faibles murmures, capables de réfléchir à peine notre propre image, jaillissent comme des cascades à la voix sonore, ou roulent comme de beaux fleuves au cours tranquille, réfléchissant dans leurs claires ondes le paysage entier de leurs rives et le ciel qui les recouvre avec son lumineux soleil et ses myriades d'étoiles. Puis, à la magie de la nature s'ajoute la toute-puissance du temps, qui sait si bien cacher nos chagrins sous d'épaisses couches d'oubli et qui, sur les ruines de nos affections, sait faire germer et éclore tant de fleurs que nous n'espérions plus. L'étude est là aussi avec ses ressources sévères, et le travail, précepteur indulgent qui nous réprimande avec douceur malgré son aspect austère. Grâce à lui, nous pouvons nous oublier et nous distraire de nous-mêmes dans la contemplation des douleurs d'autrui et de la vie universelle. Puis enfin, si tout cela ne réussit pas, il reste encore pour quelques-uns la religion, avec
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ses perspectives infinies et ses opiniâtres espérances. Mais pour Werther toutes ces sources de consolation sont desséchées. Pour kii, la nature est vide et décolorée, elle a été son premier amour, et, maintenant oubliée pour une passion ardente, elle se vengera en rivale dédaignée. Ses chansons enfantines, sa physionomie gracieuse ou sévère, mais toujours naïve, son innocence et sa paix, n'auront plus de charmes qui agissent sur Werther. L'étude n'a plus d'attrait pour lui, il a épuisé à peu près tout l'esprit de ses livres favoris, et il n'y trouve plus que des mots stériles. Il a eu assez à se plaindre de ses semblables pour ne pas essayer de chercher des consolations dans leur société, et quant à la religion, hélas! Werther est un enfant du xvii^' siècle, il ne peut pas se donner le conseil qu'Hamlet donne à Ophelia : Go to a nunnery!
Comment ce personnage ne serait-il pas intéressant? Il est jeune, noble, bien doué, et il lui est défendu de vivre. Les malheurs de Werther ne sont pas imaginaires pour être en grande partie abstraits. Il y a d'autres situations intolérables qu'une mauvaise situation matérielle. Il y a des situations d'âme qui sont plus terribles que la gène pécuniaire, qu'une vie précaire, que les angoisses même de la faim, par exemple celle-ci : être obligé de marcher seul, n'avoir aucun appui dans le passé ni dans le présent, être à la fois le levier et la masse, et se consumer en efforts désespérés pour soulever le poids de la des-^ tinée. C'est la situation de Werther, et n'est-ce pas
beaucoup la nôtre à tous, enfants d'un siècle nouveau, sans tradition, sans passée qui bégayons des paroles que nos pères ne comprennent plus, que nos aînés même ne comprennent pas toujours sans peine, qui sentons plus que nous n'agissons et dont les sentiments sont encore si nouveaux même pour nous, qu'ils nous étonnent souvent et nous effrayent? Nous sommes en effet des êtres pour ainsi dire en croissance ; notre cœur et notre cerveau sont comme les habitations où est venu loger tout un peuple de pensées et de sentiments avec lesquels nous ne sommes pas encore familiers et qui sont pour nous-mêmes pleins de mystères. De là souvent le vague de notre langage et l'indécision de notre caractère. De là vient aussi la disproportion qui existe entre nos sentiments et l'expression que nous leur donnons. Le sentiment est vigoureux et profond, l'expression est incomplète et faible. Il y a chez nous tous, comme chez Werther, une contradiction entre notre vie intérieure et notre vie extérieure; nos aspirations morales sont singulièrement hardies, élevées et nobles ; mais notre vie extérieure, nos manières et nos mœurs ont forcément quelque chose de vulgaire et de gauche qui causera toujours je ne sais quel dépit amer et quelle honte à une âme bien née. Oui, Werther, encore une fois, c'est bien nous, enfants des classes moyennes, avec nos habitudes d'esprit, notre tournure de pensée, notre excessif raffinement intellectuel, notre fatale intelligence des choses les plus subtiles et notre condition équivoque, flottante comme Délos, la patrie
WERTHER l^S
du dieu qui fît cesser sur la terre le règne des Titans et inaugura le règne des hommes. En vérité , si nous écrivions notre histoire, nous pourrions tous inscrire en tête le titre du roman de Gœthe, Les souffrances du jeune Werther. — Et, dites-moi, ces simples mots ne contiennent-ils pas pour vous tout un monde de rêveries autrement éloquentes que celles qu'éveillaient chez Mme de Staël les orangers du royaume de Grenade et les citronniers des rois maures?
Je viens incidemment de nommer le dieu qui fît cesser le règne des Titans et inaugura le règne des hommes. Dans notre xix"^ siècle, le règne des Titans a aussi cessé pour toujours, et nous essayons d'inaugurer le règne des hommes. Ne nous y trompons pas cependant, cette société moderne qu'on se vante d'avoir établie n'existe pas en réalité, elle existe en nous, chez les quelques milliers d'hommes cultivés et moralises qui foulent le sol de notre planète ; mais que de temps s'écoulera encore avant que cette abstraction soit devenue un fait, cet idéal une réalité, et combien de Werthers auront eu l'occasion de se suicider! Oh! quand je pense à la société moderne, je pense inévitablement à la position de Werther à la soirée du comte de G..., et je vois défîler devant lui Mme de S... et son époux, et leur grand oison de fille, le baron de F..., couvert de toute la défroque du couronnement de François I^'", et le ridicule J.,., homme habile à unir les contraires et qui mêle dans tout son habillement le gothique à la mode la plus Types littéraibes. 10
nouvelle. Pauvre Werther, qui n'as pour le défendre que beaucoup de noblesse dont on ne te tiendra pas compte et beaucoup de dédain dont tu ne pourras pas user ! Pauvre société moderne, assaillie d'ennemis, qui n'aâ pour te soutenir que la bonne volonté et le ferme espoir de quelques nobles cœurs 1 L'une après l'autre se dressent contre toi des armées d'ennemis qui prétendent tous que tu leur appartiens et qui travaillent tous à te tuer en germe, souvent même en croyant te servir; brillants escadrons de cavaliers, restaurateurs de l'art gothique et de la monarchie légendaire, importants parvenus bouffis de pédantisme, prolétaires socialistes, enfiévrés et impatients, saint-simonisme pratique, proclamant la prédominance absolue de l'industrie, et introduisant parmi nous la superstition mosaïque du fait, de la richesse, de la matière. Ah! pauvre esprit moderne, pauvre Werther !
Pour toutes les raisons que je viens d'énumérer, je donnerai donc à toutes les personnes de l'un et de l'autre sexe qui ne sont pas honteuses d'avoir une âme, et qui ont encore l'audace de le laisser voir, le conseil de ne jamais dire de mal du bon, gracieux, aimant, candide Werther; de garder en secret à sa mémoire la sympathie qu'il mérite, et de le défendre bravement en public lorsqu'il sera méchamment attaqué. Ames scrupuleuses et pieuses, ne craignez pas de vous charger de ce devoir ; on défend tous les jours bien des gens qui ne valent pas Werther, et on les défend à juste titre. Il ne faut jamais laisser atta-
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quer les hommes qui, au milieu même de beaucoup de défauts, ont une vertu, quelle qu'elle soit. Faites donc pour Werther, ce que vous feriez volontiers pour des hommes plus dangereux qu'il ne le fut et ne le sera jamais : vous serez récompensés de votre bonne action, et son ombre vous remerciera en vous envoyant de beaux songes pleins de grâce, de mélancolie et d'amour qui dissiperont quelques-uns des préjugés qui vous restent et vous gagneront par sympathie à la cause que les âmes nobles essaient avec tant de peine depuis un siècle de faire triompher.
Pour moi, si je l'ai défendu, c'est par un goût tout particulier, qui n'a, je le crois, aucune raison puérile, goût fondé sur les qualités nobles et sérieuses qui sont l'apanage de Werther. Ce que j'aime en lui, ce n'est pas sa fièvre, c'est son tourment; ce n'est pas sa susceptibilité, c'est sa délicatesse d'âme; ce n'est pas son inertie passive, c'est cette fîère indépendance qui lui fait préférer l'inaction à une action accomplie par des moyens honteux ; ce n'est pas sa sentimentalité rêveuse, c'est la véhémence et la profondeur de sa passion. Ce que j'aime, bien plus, ce que je respecte et ce que je salue chez ce jeune fou, amoureux d'une femme qui ne lui appartient pas et qui se débarrasse par le suicide d'une passion sans issue, c'est une âme ardente, ouverte, sympathique, et en dépit de sa fièvre et de sa sentimentalité indépendante, fière, mâle, incapable de se courber sous les fourches caudines du monde, incapable de rendre
ses armes, que ses ennemis pourront s'ils le veulent venir prendre sur son cadavre, mais pas auparavant ni autrement. Voilà le vrai Werther que l'on découvre aisément sous le nuage de rêverie dont il s'enveloppe. C'est le personnage de la littérature moderne que j'aime le mieux; il n'est pas le plus grand, mais il est le plus touchant. A vrai dire, dans la littérature des trois derniers siècles, il y a trois personnages qui m'inspirent à peu près une égale sympathie, le prince Hamlet, le gentilhomme Alceste et le bourgeois Werther. Tous les autres héros de drame ou de roman me touchent beaucoup moins et me paraissent tous un peu des Polonius ou des PhiUnte. Cependant , malgré toute ma sympathie pour le prince Hamlet et l'illustre Alceste, j'ai un penchant plus grand encore pour Werther, d'abord parce qu'il est plus récent et pour ainsi dire notre contemporain, ensuite parce qu'il est moins séparé de moi par le rang et la naissance. Il m'est plus familier, je le tutoie, j'ai joué aux barres avec lui dans mon enfance, et, à mesure qu'il a grandi, il m'a fait part de ses douleurs.
Un mot encore. Si par hasard dans les pages qui précèdent j'ai heurté les sentiments de quelques âmes sincères hostiles à Werther (il y en a beaucoup), je leur demande pardon de cette offense involontaire; mais quant aux partisans d'une certaine morale conventionnelle, ennemie par cela même de la vraie morale, qui seraient tentés de répéter pour la millième fois le plaidoyer de Rousseau contre le
suicide ou de renouveler contre Werther les vieilles accusations connues, je leur dirai que Werther leur a répondu d'avance le jour de cette immortelle entrevue avec Charlotte, alors qu'il parcourait d'un pas convulsif l'appartement de sa bien-aimée : « On pourrait imprimer cela, Charlotte, et le recommander à tous les instituteurs. »