‹ Types littéraires et fantaisies esthétiqueChapitre 3 sur 7 · DIFFICULTES DE L INTERPRETATION DE « WILHELM MEISTER · texte numérisé non relu

DIFFICULTES DE L INTERPRETATION DE « WILHELM MEISTER

Gœtlie, dans une de ses conversations avec Eckerniann, nous a prévenus lui-même loyalement du danger qu'il y aurait à vouloir fouiller trop profondément les arcanes de sa pensée et les mystères de ses conceptions. « Les lettres que Schiller m'a écrites sur Wilhelm Meister, disait-il, contiennent des vues et des idées de la plus haute importance; mais cet ouvrage est au nombre des productions qui échappen t à toute mesure ; moi-même, je n'en ai pas la clef. On y cherche un point central ; or il est difficile qu'il y en ait un, et même cela ne serait pas bon. Une existence riche et variée qui se déroulerait devant nos yeux serait aussi un tout, un ensemble, une œuvre naturelle, sans aucune tendance exprimée, car une tendance n'est pas quelque chose de réel, ce n'est qu'une conception de notre esprit. »

Il en est en effet d'une grande œuvre d'art comme

des productions de la nature : la vie envahissante recouvre bientôt les principes sur lesquels cette œuvre repose, la végétation de la pensée met à néant la semence première, la forme prend possession de l'idée, la recouvre et la voile, et l'artiste lui-même, entraîné par cette tyrannie de la vie, perd de vue son point de départ et ne le reconnaît plus dans les résultats de son travail . Il pourrait presque dire en face de sa propre œuvre ce que disait l'architecte sir Christophe Wren en face de je ne sais quelle église gothique d'Angleterre : « Je vous en bâtirai une semblable, si vous pouvez me découvrir où la première pierre a été posée. » Où la première pierre a-t-elle été posée ? Il l'a oublié ; ce qui est certain, c'est qu'un merveilleux édifice s'est élevé avec son chœur mystérieux, son jubé, ses vitraux peints et sa rosace en pierre brodée. D'où qu'il soit sorti, l'édifice est là^ devant nos yeux, attestant son existence par l'admiration qu'il nous inspire et par la curiosité même qui nous pousse à chercher sur quels fondements il repose.

Il semble à beaucoup de gens, surtout en France, que l'artiste et l'écrivain doivent être aussi pleinement maîtres de leur pensée qu'un habile cavalier est maître de son cheval, qu'ils peuvent la mener à leur gré et lui faire exécuter toutes les voltiges qu'il leur plaît, que les plus grandes œuvres d'art sont celles où l'artiste est resté jusqu'à la fin fidèle à son point de départ, où sa pensée s'est développée avec la rigueur d'un syllogisme et où l'on retrouve ses prémisses dans ses conclusions. Cette opinion cepen-

dant a le grand tort d'assimiler les œuvres de l'art aux œuvres de la dialectique et de la logique. Un traité de morale, un sermon, un discours politique peuvent et doivent présenter cet enchaînement artificiel de pensées; mais la nature ne connaît pas ces liens rigoureux et étroits, et l'art est fils de la nature. L'opinion vraie en telle matière est donc l'opinion contraire à celle qui domine encore aujourd'hui. Le véritable artiste est presque toujours involontairement infidèle à sa pensée première; il l'ait autre chose que ce qu'il voulait faire, ou il fait autrement qu'il ne voulait faire. Sa conception, d'abord précise et limitée comme une figure géométrique, brise bientôt ces lignes rigides et prend un caractère indéfini et indéterminé. Elle l'entraîne là oîi il n'avait jamais compté aller; elle se montre à lui sous un visage nouveau , elle lui révèle, à sa grande surprise, qu'il ne savait pas quelle elle était et ce qu'elle pouvait donner lorsqu'il l'a adoptée. Peu à peu, elle s'est transformée; elle est la même, et pourtant elle est autre. Il est vraiment curieux de voir comment à l'origine les plus grandes conceptions de l'art sont voisines du lieu commun le plus banal : elles en sont si voisines qu'elles ne dépassent pas la portée de l'intelligence la plus vulgaire, et que le premier venu pourrait les comprendre sous cette première forme; mais, lorsqu'une fois elles sont complètement traduites par l'art, l'intelligence La plus profonde ne suffirait plus pour en épuiser les significations multiples. Si l'on y regardait bien, on verrait que l'ambition de Thomme

de génie est d'ordinaire des plus modestes : il veut tout simplement prononcer sur un sujet donné quelques paroles de bon sens, mais la nature est ambitieuse pour lui et lui révèle des richesses morales auxquelles il n'avait pas songé. Prenons un exemple à jamais mémorable, un des plus beaux livres des temps modernes, le Don Quichotte. Il a été longtemps admis que Cervantes avait voulu faire tout simplement la satire des romans de chevalerie. Voilà un bien maigre point de départ, et on peut dire en toute vérité que, si telle a été la pensée de Cervantes, son œuvre est trop magnifique pour un but après tout aussi mesquin. Et cependant je crois bien que cette pensée fut à l'origine le vrai et unique point de départ de Cervantes; seulement, chemin faisant, elle s'est métamorphosée, les mésaventures du fou ridicule ont fait place aux infortunes d'un chevalier déclassé venu au monde à une époque où il n'y a plus de chevalerie, et, grandissant toujours à mesure qu'on Tobserve mieux, ce chevalier déclassé est devenu le représentant de l'enthousiasme et le patron des âmes idéales. De là la différence si tranchée qui sépare les deux parties du Do7i Quichotte, différence qui pourtant n'a pas créé de contradiction. La conception de Cervantes, en se révélant à lui par de lentes et successives évolutions, a respecté l'harmonie de son œuvre. Aucune des parties n'y donne de démenti à l'autre, si bien qu'on peut dire que Cervantes a fait exactement ce qu'il voulait faire d'abord, tout en faisant une tout autre chose. Un illustre

\YII.HEI,M MEISTER

homme d'aclion disait que l'on ne va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va; l'artiste et le poète ne pourraient-ils pas, mieux encore que l'homme d'action, faire un pareil aveu?

Voilà la première leçon ou, pour mieux dire, la préface des leçons nombreuses que nous pouvons tirer du Wilhelm Meister de Goethe. Avant même que nous l'ayons abordé directement, il nous révèle que l'inconscience de l'artiste est la première et la plus indispensable des conditions de toute grande œuvre d'art; il nous prévient que nous ne devons pas mesurer avec trop de précision la pensée de l'auteur, et il nous instruit déjà en nous recommandant la prudence. Ainsi l'homme le plus maître de sa pensée qui ait jamais été nous déclare qu'il ne peut répondre de n'avoir pas succombé à son insu à cette inconscience de l'artiste et du poète qui semble une des lois mêmes du génie. Il ne nous est pas prouvé en effet qu'il n'ait pas suivi un autre plan que celui qu'il s'était tracé, et que sa conception ne se soit pas métamorphosée progressivement. Il ne nous est pas prouvé qu'il n'ait pas voulu d'abord faire punir le téméraire Wilhelm Meister par la nature, au lieu de le faire instruire, corriger et ennoblir par elle. S'il y a une idée qui domine dans le livre , c'est que la route choisie au début par le héros est absolument fausse et ne peut le conduire que dans des fondrières de plus en plus dangereuses. Gœthe blâme ouvertement la tentative de son héros; selon lui, Wilhelm, en sa qualité d'enfant des classes moyennes, est coupable

de chercher cette harmonie, ce parfait équihbre de son être qui semble n'appartenir de droit qu'aux classes nobles, au lieu de s'enfermer dans une spécialité pratique et de s'y fortifier comme dans une citadelle, ce qui est le devoir de tout bourgeois. Cependant ce Wilhelm si ouvertement blâmé finit par arracher l'approbation de Goethe. Il semble qu'il ait éprouvé pour son héros le même sentiment que Cervantes pour le sien. Chemin faisant, il a de même changé d'opinion à son égard; sans renoncer à sa première idée, il a inchné du côté du héros qu'il avait créé, si bien que les conclusions du livre relativement à Wilhelm semblent être celles-ci : « Mon héros a triomphé là où il aurait dû échouer, mais il méritait de réussir. Les entreprises semblables à la sienne seront toujours téméraires et dangereuses ; cependant il sera toujours noble de les avoir tentées. » La pensée de Gœthe a donc aussi ses oscillations, et le lecteur par conséquent doit se tenir en garde contre toute interprétation trop absolue et tout jugement qui serait trop d'une seule pièce. Une grande œuvre est un produit libre de la vie, et son interprétation doit être libre comme elle.

L'intelligence merveilleusement compréhensive et conciliatrice que Gœthe a déployée dans le Wilhelm Meister fait de cette œuvre une mine inépuisable d'explications arbitraires et d'hypothèses fantasques pour la critique imaginative. On peut y découvrir cent opinions qui sont restées chez Gœthe à l'état d'intention ou à l'ét^at de nuance : aussi est-ce un des

livres qui se prêtent le mieux à une interprétation fausse ou calomnieuse de l'esprit de l'auteur. Il s'y trouve telle pensée qui, poussée logiquement, conduirait à des conséquences que Gœthe aurait réprouvées. La pensée s'y trouve, voilà qui est certain; mais il serait téméraire d'affirmer quil l'acceptait dans toute sa mesure. Les idées dans Gœthe ne se développent pas solitairement, mais simultanément, de telle sorte qu'aucune n'existe jamais sans son contre-poids et son contraire, et que de ce développement simultané naît cet équilibre parfait qui s'appelle l'harmonie. Harmonie d'une délicatesse singulière et qu'il faut craindre de détruire en poussant quelques-unes de ces idées plus loin que Gœthe ne voulait les mener I La brutalité de la logique ordinaire n'est donc pas de mise dans l'étude et l'examen d'une telle œuvre, et il y faut porter au contraire de la discrétion, du respect et de la prudence. Combien il est facile de renverser cet équilibre et de faire pencher du côté de nos opinions particulières Texacte balance des idées du maître ! A certaines pages, on pourrait prendre le livre pour une apologie delà liberté humaine et de la souveraineté individuelle, s'il ne semblait pencher dans les pages suivantes du côté de la fatalité et de la souveraineté de la nature. Ses conclusions seront épicuriennes si vous le voulez, stoïciennes si vous le voulez encore, mystiques même si vous avez un penchant prononcé pour le mysticisme. En règle générale, Gœthe croit à l'expérience comme base de la morale et à l'affranchissement de, l'homme par la

nature ; cependant il montre, dans le plus long chapitre de Wilhehn Meister, comment l'idée vivante du Dieu chrétien, en prenant progressivement possession d'une âme pieuse, arrive à la délivrer de toute sujétion. La recommandation principale de Gœthe, celle qui revient à chaque page du livre et sous toutes les formes, c'est de vivre et de songer à vivre, et pourtant, lorsque la mystérieuse société de Lothaire et de l'abbé a déclaré Wilhelm affranchi par la nature, que lui impose-t-elle, sinon le renoncement de soi, le sacrifice de son individualité au profit de l'ordre général? Ainsi notre liberté n'arrive à son point culminant que pour se détruire, et l'homme ne cherche la sagesse que pour apprendre à s'oublier. Les conclusions du livre semblent doiîc démentir ses prémisses.

Dans aucune de ses œuvres, Gœthe n'a appliqué d'une manière plus complète sa vaste et complexe méthode. On sait en effet qu'il déclarait qu'il avait besoin de tous les systèmes pour expliquer sa pensée, et qu'il n'aurait pu se passer d'un seul. Panthéiste dans l'observation de la nature, parce que l'unité est le principe et la fin de la science et que le panthéisme est d'ailleurs la seule doctrine qui laisse à la nature sa vie et sa poésie, polythéiste dans l'art, parce que l'art a besoin de limites et se compose de démembrements de la vérité, il était dualiste et monothéiste dans la partie de la morale qui regarde la société générale, et tour à tour chrétien ou empirique dans la partie de la morale qui regarde l'individu. Tel

AYILHELM JIEISTER 161

système qu'il proscrivait absolument d'une province, il l'acceptait dans une autre, comme par exemple cette méthode si célèbre et si longtemps triomphante des causes finales qu'il repoussait de la science et qu'il acceptait comme utile et même comme vraie dans la sphère du pur sentiment religieux. Et ce qu'il y a d'admirable, c'est que cet emploi des systèmes et des méthodes les plus contraires n'aboutissait pas chez lui à un éclectisme ou à un syncrétisme. Il ne prenait pas de chaque système ce qui lui convenait, comme l'éclectique, en rejetant les autres parties; non, il savait qu'un système est un tout harmonieux qui ne peut être scindé, et il l'acceptait et l'appliquait tout entier. Il n'essayait pas davantage de cet amalgame qu'on appelle syncrétisme, car chacun de ces systèmes n'était valable, selon lui, que pour un certain ordre de vérités et non pour un certain autre. Les divers systèmes n'étaient donc pas pour lui des expressions de la vérité, mais ils constituaient une échelle de méthodes toutes excellentes pour atteindre le vrai et le rendre sensible aux hommes. Avec quelle sagesse le maître emploie tour à tour ces divers systèmes transformés en méthodes, avec quel sentiment exact de la valeur et de la mesure, avec quel tact délicat du point où l'un ou l'autre cesse d'être applicable, c'est ce que savent tous ceux qui l'ont lu avec le respect et l'attention qu'il réclame. Comment a-il réussi à rendre obéissantes toutes ces opinions contradictoires, d'ordinaire récalcitrantes et tyranniques? Par quel art a-t-il dompté toutes ces Types littéraires. l\

forces intellectuelles, de manière à en faire les serviteurs dociles de son esprit? Gela est le secret de son génie et du long effort de sa vie, et ne s'est vu que cette seule fois dans l'histoire intellectuelle de l'humanité. Tous les systèmes de morale sociale et de morale individuelle se rencontrent donc à la fois dans le Wilhelm Meister; mais ils ne sont les uns et les autres que les instruments et les outils de la pensée de Fauteur, et il n'en est aucun qui pourrait élever la prétention d'être l'exact interprète de cette pensée souveraine. De là une nouvelle difficulté pour le commentateur; il lui est interdit de choisir entre ces divers systèmes de morale, puisque le maître n'a montré de préférence marquée pour aucun. Pour toute sorte de raisons, il sera donc sage de résister à la dangereuse tentation qui pousserait à interroger d'une manière trop pressante les détails et les épisodes particuliers du livre, et de s'en tenir à son ensemble et aux conclusions qui en sortent tout naturellement. Une des singularités du Wilhelm Meister^ c'est que les détails en sont aussi inquiétants et aussi irritants que les conclusions en sont sages, rassurantes et calmantes. Tenons-nous-en donc à ces conclusions et à ces leçons générales ; la matière est encore assez vaste pour qu'il soit difficile de l'épuiser en quelques pages.

ESTHETIQUE DE « WILUELM MEISTER ».

La composition littéraire de ce livre est de la plus grande importance. Un jour que Mme de Staël interrogeait le philosophe Fichte sur sa morale, il répondit très justement : « Prenez ma métaphysique, et vous saurez quelle est ma morale. » Il en est ainsi pour Gœthe : quiconque veut connaître sa morale doit avant tout connaître son esthétique, car l'une dépend de l'autre. Gela est vrai de toutes ses œuvres en général, mais cela n'est vrai d'aucune autant que de WUhelni Meister. C'est là qu'il s'est le plus clairement et le plus crûment dévoilé. Partout ailleurs, le choix habile de ses sujets et la perfection de son art ont dissimulé ses véritables principes et ont donné le change à ses lecteurs sur ce qu'il pensait réellement; mais là il étale ces principes avec une indifférence impérieuse et une sorte de cynisme souverain. Aussi le livre fit-il scandale à son apparition, même parmi les admirateurs les plus fervents de Gœthe. Ils refusèrent d'y reconnaître l'auteur de tant d'œuvros ad-

mirées pour leur perfection et leur pureté ; c'était pourtant le même : seulement tout masque était tombé, et le vrai visage se montrait pleinement à découvert pour la première fois.

Quelle est donc cette terrible esthétique? J'étonnerai peut-être encore bien des personnes en disant que Gœthe était un grand contempteur de ce que nous appelons l'idéal, et qu'il resta toute sa vie, depuis les jours où il écrivit We}'the)\ dans l'enthousiasme de ses jeunes années, jusqu'à ceux où il écrivit le second Faust au milieu des glaces de l'âge, un amant fidèle et loyal de la réalité. La réalité, scrupuleusement, amoureusement, religieusement interrogée, fut sa muse et son inspiratrice. Courtisan respectueux et discret dans le domaine de l'art comme dans celui de la vie, il acceptait avec déférence toutes les traditions d'académie et d'école; mais, ce devoir de politesse une fois rempli, il déposait paisiblement ces traditions dans les recoins les plus obscurs de son intelligence et ne demandait de leçons et de conseils qu'à son expérience et à ses souvenirs personnels. Il était convaincu que toute tentative poétique est vaine lorsqu'elle n'a pas ses racines dans la vie présente de l'artiste ou qu'elle ne se rapporte pas à quelque circonstance de son passé. Toute poésie, pour être éternelle ou seulement pour mériter de vivre, devait avoir son origine dans un moment du temps et dans un coin du monde extérieur, et non sortir de l'effort laborieux et abstrait d'une intelligence solitaire. Tout artiste véritable devait pour ainsi dire recommencer

rtiistoire de Tart dans sa personne et se servir des mêmes éléments dont s'était servi le premier artiste ou le premier poète. Or où donc ces éléments avaientils été pris, sinon dans la réalité la plus humble et même la plus vulgaire? Un peu de boue et de cendre animé par le souffle de l'esprit, voilà l'origine de tout art. D'où était sortie par exemple cette littérature héroïque de la Grèce, si justement classique, si justement offerte à l'admiration de chaque génération nouvelle? Des crimes, des vices et des brutalités de quelques sauvages familles primitives. Un inceste monstrueux, un adultère, un parricide, une vengeance de barbare anthropophage, voilà les éléments nobles et délicats qui se sont transformés en œuvres héroïques. Le modèle le plus parfait de l'idéal classique a été créé avec ce limon primitif. Rien ne remplace cette communication première avec la réalité. La tradition est excellente et peut nous apprendre beaucoup , si nous savons l'interroger comme elle doit être interrogée ; mais elle a deux défauts : le premier, c'est que sa tendance est de nous éloigner de la source de l'art, au lieu de nous en rapprocher; le second, c'est qu'elle ne présente à l'artiste que les produits de l'art, au lieu de lui présenter les éléments de la nature; ou, si vous aimez mieux, elle lui présente non pas la nature vraie, mais une nature de seconde main, celle qui a été déjà transformée par les artistes antérieurs. Elle lui donne des modèles à imiter, plutôt que des matériaux à mettre en œuvre.

L'idéal! voilà le mot peut-être dont les hommes ont le plus usé depuis un demi-siècle, sans chercher à se rendre compte de ce qu'ils entendent par là. Ils approuvent ou condamnent les œuvres littéraires de la manière la plus arbitraire en vertu de ce mot, dont ils seraient souvent fort embarrassés de donner une définition. Il est vraiment curieux de remarquer combien il est facile à un artiste ou à un poète de créer une illusion qui leur arrache cette louange et de leur faire déclarer idéale une œuvre qui est prise dans la réalité la plus concrète. Le choix habile du sujet y suffît, ou encore la perfection du travail. Qu'une figure prise dans la nature soit menée à perfection, les amateurs et les dilettanti la déclareront idéale; qu'un artiste ou un poète choisisse un sujet consacré par la religion et la tradition et le ramène habilement aux conditions de la réahté, l'œuvre protégée par l'étiquette de ce sujet échappera au reproche de vulgarité. Personne n'a mieux connu que Gœthe cette magie par iaquehe on crée l'illusion de l'idéal ; il a passé toute sa vie à transporter dans le royaume du plus grand art les réalités les plus humbles. Lui qui avait eu la puissance de se faire proclamer le maître classique par excellence, lui devant qui les pédants les plus revêches avaient dû se prosterner comme devant un dieu antique ressuscité, il a dû sourire bien des fois des fausses opinions par lesquelles les hommes sont gouvernés, il a dû bien des fois être tenté de leur dire : Ce que je vous fais applaudir, c'est cela même que vos préjugés d'école

VOUS l'ont considérer comme indigne de l'art; ces personnages qui arrachent votre admiration et vos larmes, c'est votre fille et votre frère, votre voisine et votre ami.

Gœthe accepte donc la réalité non seulement comme la matière indispensable à l'artiste pour que son œuvre ait un corps, mais comme le germe et le principe de toute beauté, de toute noblesse et de toute vertu. Pour lui, l'idéal est non pas le contraire, mais l'épanouissement de la réalité : il sort de la réalité comme la fleur sort de la plante, pour la couronner, ou comme le gazon sort de la terre, pour jeter un manteau vert sur sa nudité. L'idéal tel que Gœthe le comprend n'est pas autre chose que le résultat des forces de la nature et de l'esprit sur la matière et sur l'âme de l'homme. Une chose est toujours poétique lorsqu'elle est arrivée à son entier développement sous l'action de ces forces toutes-puissantes. Il n'y a de personnages vulgaires que ceux que la vie n'agite pas ou n'a pas encore touchés, caries grandes forces morales du monde possèdent le même privilège que le fatum anliqiie, celui d'ennoblir ceux qu'elles prennent pour victimes ou pour interprètes. Il ne vous appartient pas de déclarer que tel personnage est vulgaire, si la passion, la douleur et la tendresse qui l'ont visité déclarent le contraire. Prenons un exemple. Parmi les personnages de Gœthe, il n'en est pas de plus familier à l'imagination de la foule que le personnage de Marguerite. C'est Théroïne favorite de tout lecteur de Faust, le type de prédilection.

168 \MLHELM MEISTER

l'enfant gâté des plus sévères amants de l'idéal. Certes ce n'est pas à elle qu'on ménage les épithètes flatteuses et poétiques. Regardez bien cependant au fond de son histoire : qu'est-ce autre chose qu'une histoire d'occurrence journalière, et si vulgaire qu'on ne sait comment la raconter sans brutalité? Une pauvre fille du peuple séduite et abandonnée met au monde un enfant, le tue pour cacher son déshonneur et se voit condamnée à mort pour ce crime. Voilà qui est aussi peu idéal que possible ; mais cette réalité fangeuse et sanglante s'épanouit sous Faction des forces morales qui ont fait leur proie de Marguerite. Comment cette histoire serait-elle vulgaire lorsque nous voyons le démon peser de tout son poids sur cette pauvre âme que cherchent à lui arracher la piété et l'amour? La réalité n'est donc antipoétique que pour celui qui ne sait pas qu'elle contient toujours, soit latente , soit active , une force morale divine ou diabohque; mais celui qui connaît ce secret n'a plus envie de se détourner de cette source féconde pour suivre les pauvres chimères sans corps enfantées laborieusement par son imagination ,

Tous les personnages les plus vrais, les plus sympathiques, les mieux réussis en un mot des œuvres de Gœthe sont pris comme Marguerite dans la réalité la plus modeste et quelquefois la plus basse. Élargissant à l'infini le sens du fameux vers d'André Chénier :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques, Gœthe fait des types classiques avec des bourgeois et

\\ILHELM MEISTER 169

des gens du peuple. Que sont donc ce Werther et cette Charlotte si célèbres qui ont ému tous les cœurs et conquis leur place ù côté des plus illustres amants de l'ancienne Httérature chevaleresque? Deux jeunes bourgeois à qui Gœthe a donné pour l'éternité le pouvoir de représenter les passions et les égarements d'une certaine période de la jeunesse, ainsi qu'il le faisait remarquer lui-même avec une juste estime pour son œuvre. Qu'est-ce au fond que leur histoire, sinon l'histoire très ordinaire d'une jeune bourgeoise qui se désole d'être obligée d'être vertueuse et d'un jeune bourgeois qui se désespère de ne pouvoir être coupable? Mais, tant qu'il y aura des cœurs de vingtcinq ans assez engagés déjà dans la vie pour comprendre l'importance sacrée des lois sociales et encore assez près de l'adolescence pour ressentir avec une impatience fiévreuse les entraves que ces lois apportent à leur liberté ou à leur passion, leur histoire restera vraie. Qu'est-ce que cette Glaire si sympathique du drame à!Egmont, sinon une simple grisette qui professe pour le noble comte juste les mêmes sentiments que vous pourrez observer chaque jour chez la première grisette venue pour un jeune amant d'une condition supérieure à la sienne? L'éblouissement causé par la splendeur du rang, voilà le principe de l'amour de Claire pour Egmont ; mais ce sentiment, d'ordre assez peu élevé, suffît pour mettre en jeu son âme entière, et si violent est son effort pour aimer au-dessus d'elle, qu'il l'arrache à sa condition, où elle ne redescendra plus. Voilà l'aimable grisette de-

venue classique par la force de son désir! Il semble quelquefois, en lisant Gœthe, qu'on assiste à l'origine d'une nouvelle aristocratie de l'idéal. Ses personnages sont les premiers de leur famille. Poétiques par droit de nature, prosaïques par fatalité de naissance et de condition, ils apparaissent devant nous avec leur mélange de noblesse innée et de robuste solidité bourgeoise ou populaire. Personne des leurs ne fut poétique avant eux, leur valeur intrinsèque seule a tout fait pour eux. Vrais fondateurs, il ne leur fut rien légué, et c'est eux au contraire qui légueront leur Jioblesse à la longue lignée de personnages qui leur succédera.

Dans la plupart de ses oeuvres cependant, Gœthe a introduit cette réalité avec mesure et ménagement ; mais dans Wilhelm Meister elle opère une véritable invasion, si bien qu'on pourrait tirer du livre cette conclusion morale très pratique , mais de délicate application : les gens bien nés et bien doués doivent apprendre à vivre au milieu de la mauvaise compagnie, savoir s'y plaire au besoin et tirer profit de ce qu'ils y voient et de ce qu'ils y entendent pour leur perfectionnement individuel. Quelle société! Jamais, depuis qu'Apollon fut contraint de garder les troupeaux d'Admète, les muses n'avaient entretenu commerce avec pareilles créatures. Les coulisses ont fourni leur peuple, les comptoirs ont député leurs sages, et, pour représenter dignement l'idéal, les petites maisons et les baraques foraines ont laissé échapper leurs hôtes. La réahté la plus crue s'étale

WILHELM MEISTEU 171

devant nous avec ses misères, ses amertumes, ses joies sensuelles et bruyantes. C'est dans cette société que l'enthousiaste Wilhelm doit voyager à la poursuite de l'art, de la sagesse et du bonheur. A côté de cette société Gœthe, il est vrai, en a placé une seconde de nature plus noble dont les personnages sont chargés d'initier Wilhelm à une vie nouvelle ; mais les personnages de cette société, Jarno, Lothaire, l'abbé, n'ont jamais cherché le vrai et le beau en dehors ou au delà de la réalité. Tous ils marchent les yeux baissés vers la terre, attentifs à des soins de ménage ou de culture. La noblesse de ces hommes consiste dans leur parfaite prudence, dans la justice avec laquelle ils gouvernent le coin de terre qu'ils possèdent, dans la destination utile qu'ils ont su donner à leur vie. Le charme des femmes consiste dans leurs vertus pratiques innées et dans la bonne grâce qui ne leur manque jamais pour accepter et accomplir les fonctions auxquelles leurs instincts les appellent. Cette jeune Thérèse est née ménagère, cette jeune comtesse Nathalie est née sœur de charité. Voilà qui est bien peu romanesque, sans doute. Cependant ces instincts terrestres ne pourraient-ils pas s'épanouir en vertus poétiques? Le bien contient en germe l'utile; mais l'inverse ne serait-il pas vrai aussi, et de l'utile le beau et le bien ne pourraient-ils sortir? Le point de départ de tous ces personnages, c'est donc l'utile et le réel. Un philosophe antique comparait riiomme à un arbre dont la tête serait la racine et qui croîtrait de haut en bas au lieu de croître de bas

en haut, voulant faire entendre par là que l'origine de l'homme est céleste. Les racines des personnages de Wilhelm Meister sont au contraire fixées dans la terre ; c'est en elle qu'ils puisent la sève morale qui éclate en actes généreux et en belles maximes.

L'idéal et la poésie sont toutefois représentés dans ce livre par deux personnages : le harpiste et Mignon; du moins ces deux figures sont les seules que les habitudes contractées par notre imagination et pour ainsi dire les mœurs contractées par notre goût littéraire nous permettent d'appeler poétiques. Nous éloignent-elles beaucoup de la réalité? Non; au contraire, elles nous en rapprochent en un sens peut-être plus que toutes les autres. Il semble que Gœthe ait voulu montrer par cet exemple combien l'idéal pouvait être acquis à meilleur compte que nous ne le pensons. La plupart des poètes font des efforts extraordinaires pour le conquérir : ils fouillent les terres et les mers, interrogent les oracles du passé, inventent des îles inconnues et des combinaisons fantastiques, et tout cela souvent sans grand résultat. Gœthe n'a pas besoin d'aller si loin pour trouver l'idéal : à l'instar de Wilhelm, il le ramasse sur la grande route ou l'achète à une foire de village. Une petite créature équivoque et bizarre élevée parmi des saltimbanques, un vieux vagabond mélomane autour duquel on flaire une vague odeur de crime, suffisent pour ouvrir à l'imagination l'empire des rêves. C'est le hasard qui a mis ces deux créatures dans les mains de Wilhelm ; mais ce hasard est si peu extraordi-

WII.IIELM MEISTER 173

naire que pareille fortune pourrait échoir au premier venu, et qu'il n'est aucun de nous qui n'ait eu peutêtre dix fois l'occasion de faire l'emplette de l'idéal à aussi bon marché.

Et pourtant, quoiqu'il soit ramassé au milieu des fanges du chemin et parmi les broussailles lesplus sauvages de la vie réelle, c'est bien ce que nous appelons l'idéal poétique; on le reconnaît à son impuissance à se conformer aux exigences normales de la vie. L'idéal sort de la réahté; mais, une fois qu'il en est sorti, il ne peut plus y rentrer, de même que la fleur ne peut plus rentrer dans la tige sur laquelle elle s'est épanouie. Mignon et le harpiste, l'un par instinct, l'autre par fatalité, ne peuvent vivre que d'une manière poétique. Mignon est un enfant qui n'a d'intelligence que par la poésie et la passion; son état d'âme normal est poétique, en ce sens qu'il est toujours occupé par un sentiment extrême; elle craint, elle pressent, elle regrette, elle désire, ou s'abandonne à l'heure présente avec une joie folle. Taciturne et silencieuse dans les occupations ordinaires de la vie, une âme extraordinaire éclate en elle au contraire dans toutes les occasions qui exigent une dépense de sève poétique , lorsqu'elle chante , lorsqu'elle danse , lorsqu'elle presse son ami dans ses bras. La douleur, qui, trop prolongée, finit par apporter la mort aux autres hommes, est au contraire l'élément vital du harpiste vagabond. Elle a créé en lui un état d'âme qui est devenu constant et sans lequel le malheureux ne pourrait plus vivre. Comme cet état

est excessif, il est nécessairement poétique; le harpiste ne vit donc que de poésie. La souffrance lui a donné l'inspiration , le don de l'harmonie , le pouvoir de l'expression; qu'on l'en délivre, il ne restera plus qu'un maniaque qui, comprenant seul l'irréparable tort qu'on lui fait, se hâtera de mettre fin à ses jours. Mignon et le harpiste symbolisent une vérité esthétique des plus importantes, qu'on peut résumer dans cette formule : la réalité seule a le pouvoir de créer la poésie; mais elle ne peut la ressaisir une fois qu'elle l'a créée, et, quoique leur parenté soit aussi étroite que celle d'une mère et d'une fille, leur séparation est cependant absolue et irrévocable. Cette vérité nous est démontrée par ces deux exemples non seulement moralement, mais scientifiquement, physiologiquement pour ainsi dire.

Ces deux personnages ont en outre une importance historique. En face de la réalité contemporaine qui remplit tout le roman, ils représentent l'ancien idéal, la poésie du vieux monde en train de disparaître. Ces deux vagabonds sont les seuls liens qui rattachent les autres personnages au passé et à la tradition. En eux, nous contemplons le romantisme du moyen âge déclassé, déchu, dans les affres de l'agonie, dans les mélancohes ou les désespoirs du suprême adieu. La poésie rêveuse, Imaginative, la poésie qui ne vivait que d'âme et de passion, celle du visionnaire, de l'extatique, dit avec eux son dernier mot et exhale son dernier souffle. Heureusement, dans ce monde renouvelé, il restait encore un enthou-

^MLHELM MEISTEH 175

siaste, un déclassé volontaire, pour les recueillir et les héberger; mais que ce jeune Wilhelm eût laissé sa vie suivre son cours normal au lieu de la faire dévier par inexpérience, et il y avait grande apparence qu'ils seraient morts l'un et l'autre sur le grand chemin. Les autres acteurs du livre n'ont pa^ d'oreilles ou d'intelligence pour eux. Est-ce par insensibilité prosaïque? est-ce parce que cette réalité, à laquelle ils s'attachent avec tant d'énergie, les rend sourds et aveugles à la poésie? Non, la noble société à laquelle Wilhelm se trouve mêlé lorsqu'il a quitté sa bande de comédiens errants vit au contraire dans une atmosphère essentiellement poétique, mais cette atmosphère elle se la crée à elle-même par ses vertus à mesure qu'elle la respire; ce qui équivaut à dire que les personnes qui composent cette société ne comprennent pas la poésie à la manière de Mignon et du harpiste. De quoi parlent les deux compagnons de Wilhelm? De souffrances solitaires, de regrets et de rêves; leur poésie est essentiellement passive. Elle est pour eux une dépense et une déperdition de forces, leur vie s'écoule avec chacun de leurs Ueder, chacune de leurs inspirations les conduit un peu plus près de la mort. Les nobles associés de Wilhelm au contraire n'estiment que la poésie du fait, ne cherchent la poésie que dans l'action. Ils la créent par leur volonté et leur labeur pratique. Au lieu d'aller de l'intérieur à l'extérieur, leur poésie va de l'extérieur à l'intérieur. Elle entre en eux comme un aliment au lieu d'en sortir comme une perte d'àme; elle vient

176 NVILHELM MEISTER

de la vie et les conduit à la vie. Tel est le rôle historique de Mignon et du harpiste. Le passé, par leurs yeux songeurs et hagards, regarde avec indifférence, et sans y rien comprendre, le présent, qui de son côté le contemple avec compassion, mais sans se détourner de sa tâche. Partout le triomphe de la réalité, de l'action, de la vie présente.

Beaucoup ont défini la poésie une aspiration, un désir; Gœthe n'accepterait cette définition que sous bénéfice de commentaire. Gœthe est par excellence le poète de l'ordre et de Tharmonie, et l'anarchie ne lui déplaît pas moins dans l'art que dans la nature : or toute aspiration qui n'est pas exactement en rapport avec la nature et les forces de notre âme produit le désordre et crée un état violent et morbide qui fait sur beaucoup d'esprits l'illusion de la poésie, mais qui en est la plupart du temps le contraire. Selon Gœthe, un être, quel qu'il soit, est toujours poétique lorsqu'il est en parfait équilibre avec luimême, lorsque ses aspirations ne démentent pas ses facultés, et ses désirs ses instincts. Ce personnage, fût-il le plus prosaïque du monde, s'il se tient droit et ferme, s'il a bien trouvé son vrai centre de gravité, s'il est bien lui-même en un mot, présentera un spectacle harmonieux, sur lequel l'imagination se reposera avec plaisir. Voyez Philine par exemple. Est-il un caractère plus sympathique à l'imagination du lecteur? en est-il un qui reste mieux gravé dans sa pensée et dont il garde plus fidèlement le souvenir? On ne peut la voir agir sans l'aimer, et l'oublier est

impossible. Cependant Philine n'a pas d'aspirations sublimes ni de désirs élevés, elle n'a aucune prétention à nous faire rêver ou à nous inspirer l'enthousiasme : ce n'est qu'une coquette, qu'une espiègle; mais elle est franchement, nettement ce qu'elle est, et cette sincérité de sa personnalité conquiert à la folle créature la sécurité à travers les périls de l'existence, et la sympathie, j'allais dire l'estime de tous ceux qu'elle rencontre. Voyez la comédienne Aurélie au contraire, la sœur du directeur Serlo. Certes c'est, à tout prendre, une créature autrement noble que Philine, et peut-être croit-elle être dans son droit en regardant cette dernière de haut en bas et en la traitant avec un demi-mépris. Elle peut dire avec raison qu'elle est une intelligence, tandis que Philine appartient à l'ordre des simples esprits élémentaires; — qu'elle est une comédienne, tandis que Philine n'est qu'une actrice; — qu'elle a réellement aimé, tandis que Philine n'a jamais connu que la sensualité et le caprice; — qu'elle a senti la vie et en a été traversée de part en part, tandis que l'épiderme de Philine n'en a même pas été effleuré. Et pourtant combien son mépris est mal fondé! Philine est poétique, Aurélie n'est tout au plus que romanesque. Est-il spectacle plus pénible que celui qu'elle présente avec ses passions désordonnées, ses violences, ses égarements et sa phraséologie mélodramatique ? La passion , au lieu de développer harmonieusement son être, y jette le désordre et le mutile, la rend antipathique et même"" répulsive, au lieu de la rendre sympathique. « Au- Types littéraires. 12

178 WILHEI.M MEISTER

relie avait un grand défaut, dit le noiile Lothaire : c'est qu'en aimant elle ne savait pas être aimable, » et ce mot dit tout. Elle a beau se démener, elle n'excite pas l'intérêt, et, après avoir péniblement ému l'imagination, elle ne lui laisse aucun souvenir. Son épisode tient une assez grande place dans le Wilhelm Meister^ et cependant combien y a-t-il de lecteurs qui se souviennent de ce personnage? Malgré ses aspirations et ses fièvres, elle est reléguée dans la mémoire parmi la foule banale des Mélina, des Laertes et des Serlo. Ainsi, par ce double exemple de Philine et d'Aurélie, il nous est démontré qu'une prose sincère est plus près du véritable idéal qu'une poésie incomplète.

Il est vraiment curieux de voir combien ce livre est pénétré de réalité et de vérité jusque dans ses plus petits détails. De quelque façon qu'on le commente, sur quelque épisode qu'on s'arrête, sur quelque sentence qu'on médite, on se trouve toujours en face de la même grande pensée, l'excellence du vrai. Il semble par exemple à beaucoup de personnes qu'il y ait une différence très tranchée entre la première et la seconde partie de Wilhelm Meister; mais cette différence n'existe que dans la forme : les prin^ cipes et le -but restent les mêmes. Dans la seconde partie, les tableaux sont plus calmes et plus doux, la société équivoque et suspecte des années d'apprentissage a disparu, on respire un air plus pur, et la ' sagesse fait entendre sa voix sur un ton plus soutenu et plus grave. On peut se croire dans une sorte de

pays enchanté et non plus sur notre fangeuse planète, et c'est avec juste raison qu'un célèbre critique anglais a pu dire que cette seconde partie présentait plus de rapports avec la Reine des fées de Spenser, le type par excellence des œuvres idéalistes, qu'avec le Tom Jones de Fiekling ou telle autre oeuvre réaliste ; mais cet idéalisme des années de voyage n'implique pas un changement de système. Au fond, que veut dire Gœthe dans cette seconde partie, sinon ceci : La réalité vaut la féerie ? Vous ne savez pas combien de contes arabes et persans, combien de fables grecques, combien d'idylles allemandes et de romans français contient la vie de vos contemporains. Vous ignorez combien il faudrait peu de chose pour donner l'aspect de l'idéal à ces anecdotes que chaque jour voit éclore et que vous racontez vous-même sans réfléchir à ce qu'elles contiennent. Vous vous plaignez que tout ce qui vous entoure soit prosaïque; mais si vous aviez soin de recueillir toute la poésie que vous rencontrez sur votre route, après chacune de vos promenades, vous reviendriez chargés de gerbes de fleurs. Vous cherchez l'idéal à la lumière de la tradition et à la lumière de l'art : que ne le cherchezvous aussi à la lumière de la nature? Parmi ses combinaisons infinies et toujours changeantes, la réalité, si vous savez bien l'observer, vous présentera telle association de personnes et de circonstances qui vous fera comprendre les splendeurs historiques du passé et les œuvres les plus merveilleuses de l'art. Les surprises les plus instructives et les plus émouvantes

180 WILUELM MEISTER

VOUS attendent à chaque détour de votre route. Vous comprendrez comment ce qui est aujourd'hui nommé l'idéal a pu sortir de la nature en voyant la réalité le reproduire trait pour trait dans telle combinaison de faits et tel groupe de personnages. Voilà le sens de ces ingénieux et audacieux chapitres intitulés Saint Joseph 11, r Annonciation, où l'on voit les scènes de l'enfance du Sauveur reproduites presque exactement par une famille de simples gens des montagnes, moitié par suite d'un hasard fortuit, moitié par suite de la pieuse émulation que cette découverte a excitée en eux.

Telle est l'esthétique de Gœthe en général , telle est particulièrement celle de Wilhelm Meistev. Une semblable doctrine, je le sais, est faite pour déplaire à beaucoup de personnes, et certainement plus d'un lecteur répétera sous une forme ou sous une autre le jugement sévère de Novalis, qui pourtant relisait, dit-on, Wilhelm Meister une fois tous les ans : « Un athéisme littéraire est l'âme de ce Hvrc, complètement anti poétique en esprit, quoique le corps et le vêtement en soient poétiques. » Mais, qu'on blâme ou qu"on approuve, l'essentiel est de blâmer et d'approuver avec justesse, et de ne pas se méprendre sur la véritable pensée de l'auteur. Les noms consacrés prennent vite une signification académique, surtout en France, et, lorsque la mort a soustrait les hommes illustres aux disputes de chaque jour, l'admiration qu'ils inspirent devient aveugle et sourde, de trop clairvoyante qu'elle était auparavant. Il est dès lors

admis que leurs opinions sont irréprochables, et qu'il n'y a plus qu'à s'incliner. Une prévention respectueuse protège désormais leur nom contre la discussion, si bien que ceux qui auraient été de leur vivant les adversaires les plus acharnés de leurs doctrines en viennent à citer leurs paroles comme autorité le plus naïvement du monde, sans songer le plus souvent que, si un de leurs contemporains professait les mêmes opinions, ils n'auraient pas assez de colères contre de semblables audaces. Très certainement plus d'un amant de Yidéal. plus d'un partisan des traditions académiques se figure que Goethe devait nécessairement penser comme lui et ■ùj fait gloire à l'occasion de le citer. Eh bien! voilà ce que Gœthe pensait réellement sur la nature de la poésie et de l'art; bonne ou mauvaise, voilà sa doctrine littéraire.

Il y a quelque chose d'admirable dans la foi profonde et presque invincible que la réalité inspire à Gœthe. Les autres hommes se plaignent sans cesse de la réalité : ils la trouvent trop maigre et trop étroite pour incarner et contenir leurs rêves, ils parlent des déceptions et du désenchantement qu'elle leur a fait subir; ils découvrent en elle des imperfections, des lacunes, des intervalles. Gœthe, lui, ne découvre en elle ni imperfections ni lacunes d'aucun genre. La nature se présente devant lui comme un tout harmonieux et parfait, dont les parties sont étroitement liées les unes aux autres et où l'on ne remarque pas un vide, pas même une simple fêlure. Il n'a jamais été ni trahi, ni déçu, ni désenchanté par

elle : au lieu de l'en éloigner, l'expérience n'a fait que l'en rapprocher toujours davantage; son amour, son respect, sa vénération, j'allais dire son culte pour elle, ont grandi toujours davantage à mesure que l'âge avançait. Loin de la trouver trop parcimonieuse, il la trouvait trop prodigue et se déclarait embarrassé des ressources qu'elle lui fournissait. Les hommes, même les plus grands, sont en général ingrats envers la vie, médisants envers le monde, puérilement exigeants envers la nature ; mais il y en aura eu au moins un qui aura été tout reconnaissance, tout respect et tout admiration; il y en aura eu au moins un qui n'aura jamais connu le désenchantement et qui aura traversé la vie l'âme pleine d'un mâle bonheur.

Telle esthétique, telle morale. Les sources de la sagesse sont pour Goethe les mêmes que celles de l'art, ses opinions philosophiques sur la conduite de la vie ont la même solidité substantielle et concrète que ses opinions sur la poésie.

Gœthe esliin olympien, il appartient à la race des dieux, c'est une chose convenue depuis longtemps et sur laquelle il n'y a pas à revenir; mais les dieux, quoique égaux entre eux, ne sont pas tous de même origine et ne siègent pas tous aux mêmes titres dans l'olympe. Gœthe y est entré de plain-pied comme dans sa demeure naturelle, non en vertu d'un titre chevaleresque ou mystique, mais comme le représentant le plus accompli des classes moyennes et de leur manière de penser et d'agir. Lorsqu'il y a quelque tren'e années tel pauvre démocrate allemand, emporté par l'efTervescence équivoque de son enthousiasme révolutionnaire, appelait Gœthe un philistin et le roi des philistins, il ne savait pas si bien

dire, ni qu'il était aussi près de la vérité. Il croyait proférer une injure mortelle, il ne faisait que constater le titre le plus glorieux de Gœthe et ce qui fait sa véritable originalité. Gœthe en effet peut être dit le bourgeois idéal, s'il nous est permis de créer cette formule pour le caractériser. Il est bourgeois dans l'art comme dans la vie, dans le domaine des faits comme dans le domaine des idées. En lui, nous contemplons toutes les facultés particulières aux hommes des classes moyennes portées à leur plus haut point de développement, la prudence, la modération, l'impartialité, l'esprit de justice, le sens pratique, la foi au travail. En lui, nous admirons ce mélange d'indépendance et de respect, d'équité et de fermeté, qui compose la véritable attitude des bourgeois vis-à-vis des classes nobles d'une part, vis-à-vis des classes populaires de l'autre. Gomme les sages de ce collège idéal dont il nous parle dans la seconde partie de Wilhelm Meister, il professe à la fois le respect de ce qui est au-dessus et de ce qui est au-dessous de lui. Ni dans sa vie, ni dans son caractère, ni dans sa tournure d'esprit, vous ne surprendrez de chimère vaniteuse, de fatuité de poète enivré de son succès et ébloui de la société à laquelle il est mêlé. A aucun moment il ne se pose comme le poète particulier de la vie aristocratique; mais il ne se met jamais en opposition avec l'esprit des classes nobles, et il lui paye scrupuleusement ce qui lui est dû d'hommages et de considération. Il s'incline non seulement par déférence pour les personnes, mais encore par res-

pect pour les choses qu'elles représentent, et, lorsqu'il salue un prince ou un grand, il salue en même temps une de. ces lois de Tordre moral vers lesquelles l'attention de son vaste esprit est toujours tournée. Son attitude vis-à-vis du peuple est aussi prudente et aussi mesurée : il est plein d'équité et de judicieuse sollicitude pour les classes inférieures; mais il impose un frein à sa sensibilité et ne se laisse pas ramener jusqu'à elles par les mouvements d'une sympathie fiévreuse. L'irritation de la sensibilité ne l'égaré pas plus dans ses rapports avec les classes inférieures que le chatouillement de la vanité ne l'égaré dans SOS rapports avec les classes nobles. Le bon sens et le jugement sont dans un équilibre parfait. Autre particularité très caractéristique : Gœthe a rarement de l'enthousiasme, mais il n'a jamais de mépris, car sa principale préoccupation est de connaître la valeur et le prix exact de chaque chose. Or, avec une telle préoccupation, l'enthousiasme est aussi difficile que le mépris, parce que, s'il est rare de rencontrer une chose qui vaille la peine qu'on s'échauffe outre mesure l'imaghiation et qu'on embouche en son honneur la trompette lyrique, il est tout aussi rare d'en rencontrer une qui soit absolument sans valeur. Gœthe admire donc très peu, mais en revanche il estime beaucoup. C'est encore un trait qu'il a de commun avec les classes moyennes. L'homme des classes aristocratiques aime volontiers à mépriser, parce que le mépris est pour lui une arme de défense qui lui sert à protéger son rang et à maintenir la dis-

tance qui le sépare des autres hommes; mais l'homme des classes moyennes n'a pas de tels droits, il ne lui est pas permis de mé|3riser, il ne lui est permis que d'estimer. Son mépris est absolument sans portée et ne fait aucun mal à la personne ou à la chose sur laquelle il tombe; au contraire, son estime est singulièrement précieuse et honore tous ceux auxquels elle s'adresse. Chaque fois qu'il estime, l'homme des classes moyennes croît en considération et en puissance ; chaque fois qu'il méprise, il se rabaisse et se diminue. A tous ces titres, Gœthe est donc par excellence l'homme des classes moyennes. Personne ne les a jamais incarnées avec plus de puissance, plus d'éclat et plus d'autorité; personne n'a formulé leur esprit avec plus de netteté et plus de correction.

Nulle part ces qualités ne se montrent mieux que dans le Wilhelm Meister, livre écrit tout entier à l'adresse de la jeunesse des classes moyennes et qu'on pourrait appeler le guide moral du jeune bourgeois au xixo sircle. C'est à l'enfant des classes moyennes, et non à l'enfant de famille aristocratique ou à l'enfant du peuple, que s'adressent ses conseils, et c'est à lui seul qu'ils peuvent servir. Gœthe lui apprend ce qu'il doit fuir ou rechercher dans" la vie, sur quels principes il doit s'appuyer, vers quel but il doit tendre de préférence. Il a pour lui la plus haute ambition, et il tient pour lui école de manières nobles et polies. Il est intéressant de voir quelle importance donne Gœthe à cette question des manières et à quels détails minutieux il descend. Sous ce rapport,

WILHELM MEISTEK 187

Wilhehu Meisle)^ est une véritable école d'initiation à l'usage des classes moyennes. Précisément parce qu'il est né dans une condition intermédiaire l'individu issu de ces classes ne doit admettre rien de mesquin, rien de commun ni de trivial. Qu'il soit modeste, mais non pas au prix d'une gaucherie sans excuse ; qu'il soit pratique, mais non pas au prix de la vulgarité; qu'il aime l'ordre et la régularité, mais qu'il évite les vices sordides qui envahissent si vite les existences laborieuses. Cette condition intermédiaire, que lui a faite le hasard de la naissance, est à la fois un avantage et un désavantage : un désavantage, car il n'a pas d'assiette fixe, de centre de gravité, comme l'individu des autres classes; — un avantage, car il n'est pas l'esclave de son rang, comme l'homme des classes nobles, ou la victime du hasard, comme l'homme du peuple. Il est vraiment libre, ses égaux n'ont aucun pouvoir sur lui, tandis que le noble porte le fardeau de sa caste et l'homme du peuple le fardeau de la société tout entière. Cette liberté lui ouvre deux routes entre lesquelles il doit faire son choix : l'une sûre et qui respectera son indépendance, l'autre plus glorieuse, mais pleine de périls. Qu'il se crée une spécialité, une profession, et qu'il y devienne habile ; alors tous les autres hommes dépendront de lui, et lui ne dépendra de personne; ou bien qu'il sache profiter de cette liberté que lui fait sa condition pour être vraiment un homme, dépouillé de tout préjugé de caste, de toute servilité de fonction, de toute convention sociale ; que par un effort

persévérant il parvienne à l'harmonieux développement de son être, et qu'il réalise un beau type de perfection morale qui le mettra au niveau de toutes les conditions de la vie.

Le candide Wilhelm a fait son choix : de ces deux routes, il prend la plus périlleuse, Goethe, sans oser le blâmer, le conseille cependant longtemps par la voix du sage Werner et lui présente la route du mé* tier, de la profession, de la spécialité, comme la plus sûre et celle qui convient le mieux à un bourgeois; mais, une fois que le héros a pris décidément son parti, il l'accompagne avec une sage sollicitude jusqu'à ce qu'il soit enfin arrivé à bon port. Gœthe, quelle que soit son estime pour les spécialités, qu'il recommande à chaque instant dans son livre et dont il prophétise le futur triomphe social, qui est aujourd'hui un fait accompH, ne peut se défendre d'une certaine faiblesse pour ceux qui aspirent au développement harmonique de leur être. Tout en blâmant Wilhelm et en le traitant d'étourdi, il est pour lui plein de sympathie, et maintes fois on ne peut s'empêcher de penser qu'il prêche un peu pour son propre compte et qu'il fait un retour sur lui-même. Lui aussi, il avait aspiré au développement harmonique de son être; lui aussi, il n'avait pas voulu s'enfermer dans une de ces spécialités étroites qu'il recommande si sagement et par l'organe de Werner, et par celui de Jarno, et par celui de Wilhelm même. Il avait réussi à force de génie, de surveillance sur lui-même, au prix des quelques légères épreuves et des quelques

péchés moins légers dont son livre de Poésie et venté nous entretient, à réaliser l'équilibre parfait de son individu ; il avait fait de lui, par le travail et la volonté, ce que la naissance fait si facilement du noble, un beau type d'homme qui paye et récompense de tout par sa seule présence. Cependant, en dépit de son heureuse expérience, la ligne de démarcation lui paraît tranchée de telle sorte qu'il est dangereux de la franchir. Rappelez-vous l'admirable parallèle que trace Wilhelm du noble et du bourgeois : « Le noble vaut par ce qu'il est, le bourgeois par ce qu'il a. Le noble donne tout en présentant sa personne; le bourgeois ne donne quelque chose que par sa fortune, ses aptitudes et son intelligence : il doit donc développer des aptitudes uniques afin d'être utile, et c'est par conséquent une chose prévue d'avance qu'il n'y aura pas d'harmonie dans son être, parce que, pour se rendre utile dans une branche de connaissances, il faut abandonner tout le reste. » Chercher la perfection morale semblerait être le droit de tout homme; cependant pour le bourgecKS une pareille ambition est presque le contraire du devoir, et quiconque voudra tenter l'entreprise de Gœthe et de "Wilhelm doit savoir cela d'avance.

La morale du livre n'est pas plus héroïque que la composition n'en est romantique. Les idées et les sentiments chers aux instincts des classes moyennes en font tous les frais, et c'est à peine si en quelques passages on rencontre quelques faibles traces des sentiments et des idées particuliers aux anciennes aristo-

craties. Ce que Gœthe semble le plus envier et le plus apprécier chez les classses aristocratiques, c'est l'adresse physique, l'habileté aux exercices du corps, la tenue et le parfait aplomb du maintien. Il n'a pas dit un mot de la valeur militaire, et je ne crois pas que la vertu de l'honneur soit mentionnée dans Wilhelm Metster. An milieu de cette foule de fortes et pratiques idées, trois notions morales se détachent particulièrement, trois notions qui composent, pourrait-on dire, l'idéal de la sagesse chez les classes moyennes : l'expérience, le bonheur. Faction ; cherchez bien, et au fond de la morale qui est propre aux classes moyennes vous ne trouverez pas autre chose que ces trois notions.

Il semble que les hommes aient dû toujours accepter l'expérience comme principe.de la sagesse, et cependant il n'en est rien. Notre éducation exclut l'expérience, en ce sens qu'elle est essentiellement préventive et qu'elle nie à priori que l'exercice de la liberté individuelle puisse jamais être bienfaisant. Elle considère toute erreur comme mortelle, toute méprise comme irrémédiable. Elle n'avoue pas explicitement, mais elle admet tacitement que l'expérience pervertit l'homme au lieu de le corriger. Elle établit donc « priori des catégories de clrases défendues et de choses permises ; elle dresse un tracé géométrique de la vie et s'efforce de diriger mécaniquement la volonté de l'individu dans cette voie déterminée d'avance. Une pareille éducation réalise trop souvent la fable : Le fils de roi et l'Horoscope. L'individu ainsi élevé n'évite l'erreur que par igno-

WILHELM MEISTEU 191

rance; mais plus son ignorance est grande, plus sa chute sera profonde, s'il lui arrive de tomber dans cette erreur qu'on lui a soigneusement cachée. C'est donc une idée beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus hardie qu'on ne pense que de présenter l'expérience comme le principe de la sagesse, car cette idée contient en elle cette proposition que beaucoup jugeront téméraire : l'homme n'est instruit que par ses fautes ; l'erreur est donc par conséquent le vrai commencement de la sagesse. Selon Gœthe, l'individu n'étant jamais corrigé que par lui-même, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de le laisser se débattre avec la vie en suivant de Toeil ses mouvements. C'est là ce qu'il appelle l'affranchissement de l'individu par la nature. « Le devoir de celui qui instruit les hommes, dit-il dans une de ses belles sentences qui ont la gravité solennelle des sentences antiques, n'est pas de les préserver de l'erreur, mais de guider celui qui s'égare; lui laisser vider la coupe de l'erreur, c'est la sagesse du, maître. Celui qui ne fait que goûter à l'erreur la garde longtemps avec lui : il la regarde comme un rare trésor; mais celui qui a une fois épuisé la coupe connaît l'erreur, s'il n'est pas un insensé. » Ainsi l'homme doit faire par luimême l'apprentissage de la vie, comme l'ouvrier fait l'apprentissage de son métier. Quelqu'un pourrait-il se mettre à la place de l'apprenti sous prétexte que celui-ci est gauche et maladroit, et qu'avant de devenir habile dans son métier il lui faudra gâter un certain nombre de pièces?

192 WILUELM MEISTER

Cependant une très forte objection se présente : qui garantira la santé morale de l'individu contre les conséquences si souvent funestes de l'erreur? On peut être désabusé sur le compte de l'erreur, et cependant en rester empoisonné. Quel contre -poison donnerez-vous à l'individu avant de le lancer dans l'apprentissage de la vie? Le seul contre-poison, répond Gœthe, que la nature ne donne pas, c'est-àdire le respect. « La nature a donné à chacun tout ce qui lui est nécessaire pour le préserver dans l'avenir; mais il est une chose que personne n'apporte avec lui en venant au monde, et c'est précisément cette chose qui permet à l'homme de devenir un homme à tous égards, à savoir le respect... L'homme se résout à regret au respect, ou plutôt il ne s'y résout jamais ; c'est un sens supérieur qu'il faut ajouter à sa nature... » L'honime naturel ne connaît pas le respect, mais la crainte, et, chose singulière, notre éducation habituelle fortifie cette disposition instinctive au lieu de la corriger. Elle agit par la crainte, jamais par le respect. Dotez l'individu de cette vertu supérieure, la seule que l'éducation ait pour mission de développer, puisque toutes les autres sont innées, et puis lancez-le hardiment dans la vie : le respect le guérira de toutes les conséquences funestes de l'erreur. Rarement la sagesse humaine s'est approchée plus près de la vérité sur ce point de l'éducation.

L'expérience, en affranchissant l'individu du mensonge involontaire, le conduira à la vérité et par là

au bonheur, qui est le but véritable de la vie et qui réside dans l'accord parfait de l'homme avec la nature, Tordre social et les lois morales. Le bonheur, tous le désirent, mais combien peu connaissent son vrai visage I Tous le poursuivent sous un nom qui n'est pas le sien, gloire, volupté, richesse, et Gœthe nous présente dans le miroir des erreurs de son Wilhelm la série entière de ces images trompeuses, ce qui a fait croire à beaucoup de lecteurs trop peu attentifs et à quelques critiques à trop courte vue que Gœthe avait voulu préconiser une morale vulgairement épicurienne. Non, le bonheur tel que Gœthe le comprend n'a pas cet aspect riant et enivré que lui prêtent la plupart des hommes; c'est une chose grave, sérieuse et austère, et qui s'acquiert par le sacrifice douloureux de nos illusions. Comparez Wilhelm à son début dans la vie à Wilhelm au terme de son apprentissage, et vous comprendrez ce que Gœthe entend par le bonheur. Wilhelm est parti plein d'enthousiasme pour la conquête de la gloire ; il s'est enrôlé sous la bannière de l'art, et, pour mieux atteindre son but et le serrer de plus près, il s'est fait entrepreneur dramatique. Il vit dans la fièvre et l'agitation, sa tête est pleine de rêves, et son faible cœur, mal défendu par le souvenir douloureux de Marianne, est à qui veut le prendre. Il satisfait à ses désirs et n'obéit qu'à son caprice, il est son maître : est-il heureux? Oui, si l'on peut appeler heureux un homme qui vit dans l'illusion et l'erreur, qui ne connaît pas la mesure de ses forces et la valeur de Types littéraires. 13

ceux qui l'entourent. Voyez-le maintenant au terme de son pèlerinage, lorsque la formule sacramentelle a été prononcée sur lui : « Va, la nature t'a affranchi » : est-il désabusé, désenchanté, blasé? Non, cette fois il est heureux. Comment ne le serait-il pas? Il est en paix avec lui-même et avec les lois morales; il connaît la mesure de ses forces et de ses aptitudes, ce qui équivaut à la pleine possession de soi-même. Ses erreurs l'ont quitté l'une après l'autre, et le monde n'a plus de pièges pour lui, ce qui équivaut à la pleine possession de la vie. Sa volonté n'a plus aucun de ces caprices qui créent la douleur et le danger, parce qu'ils sont en désaccord avec l'ordre moral, ce" qui équivaut à la complète sécurité. Il a courbé l'orgueil indiscipliné de son moi individuel devant la sagesse des lois générales, ce qui équivaut à la perfection morale. A ce moment, cet humble fds de bourgeois pourrait dire comme l'empereur Marc- Aurèle : « 0 univers! je veux ce que tu veux. » Ce développement harmonique de son être, il l'a enfin trouvé, mais par une méthode bien différente de celle qu'il avait rêvée de suivre. Sérénité, sécurité, domination de soi-même, claire intelligence des lois du monde et du but de l'existence, voilà le vrai bonheur, celui qui nous rend maîtres es arts de la vie. Nous le payons cher la plupart du temps ; il y a toujours quelque souvenir importun ou douloureux, quelque méprise fatale, quelque erreur homicide au fond de ce bonheur. Le doux Wilhehîi ne compte-t-il pas deux victimes dans sa vie d'apprentissage, la

WILHELM MEISTETl 195

charmante et passionnée Marianne, la sensible et poétique Mignon? Et Gœthe ne traîne-t-il pas après lui le souvenir de Frédérique Brion? Heureux cependant celui qui peut s'en tirer à aussi bon compte que Wilhelm et que Gœthe I

L'âme étant arrivée à cet état de rassérénement et à cette réconciliation avec le monde et la vie, alors commence pour l'individu la véritable période de l'action. Jusque-là, l'action s'était confondue avec la passion, dont elle pouvait justement porter le nom. Incertaine, fiévreuse, turbulente comme la jeunesse, pleine des maladresses de l'apprentissage, elle était aussi puissante pour l'erreur que pour la vérité, et détruisait plus qu'elle ne créait. Maintenant, l'individu peut la diriger à son gré, comme un bon ouvrier dirige son outil, d'une volonté ferme, froide et sûre d'elle-même. Agir, et non rêver ou contempler, voilà désormais sa joie. Jusqu'alors et tant qu'a duré la période de la jeunesse, il a vécu des bienfaits de l'éducation et du fonds acquis par les innombrables générations qui l'ont précédé. Maintenant il va par l'action ajouter quelque chose à ce fonds social et rendre tout ce qu'il en a reçu. Le voilà créateur à son tour, il fait partie intégrante de ce vaste système d'activité universelle qui entretient et renouvelle la vie générale. C'est là son suprême titre de noblesse, car par l'action il fait deux choses: il affirme son individualité et en même temps il l'abdique, il pose son moi en face de l'univers et en même temps il le place dans un acte qui lui échappe, il se concentre en lui-

même et en même temps il fuit hors de lui-même, il fait don aux autres hommes de cette personnahté qu'il leur impose. Son abdication le fait roi. Ainsi par l'action sont réconciliées toutes les contradictions; l'harmonie embrasse maintenant l'être vivant tout entier. Du sommet où il est arrivé, l'individu n'aperçoit plus aucun désaccord dans les choses ; il voit clairement et il proclame hautement que tout est bien dans l'univers.

Tout est bien, voilà la conclusion dernière de Goethe. Wilhehn Meister est le vrai poème de l'optimisme, et je ne sais vraiment comment un des esprits les plus fins de ce temps-ci a pu découvrir qu'il contenait la morale du désenchantement, qu'il n'était qu'une manière de Candide plus serein et plus calme. Gœthe nous enseigne au contraire que la vie ne trompe jamais celui qui agit loyalement avec elle et qui est assez fort pour ne pas désespérer. Il est vrai qu'il met cet optimisme à un haut prix. Pour y parvenir, il faut traverser bien des erreurs, subir bien des déceptions; mais celui .qui persévère trouve à la fin la récompense de ses efforts. Sans doute nous assistons dans ce livre à bien des découragements, et, si nous nous en tenons aux premiers compagnons de Wilhelm, il est évident que le livre paraîtra entaché de pessimisme. Aurélie, Serlo, Laërtes, Mélina, toute cette foule morose, cynique ou désabusée nous fait goûter la lie amère de l'expérience ; mais est-ce que ce sont eux qui sont les véritables héros du livre et qui lui donnent sa signification? Voyez plutôt dans le

fond du tableau ce groupe de personnages qui fait contraste avec ceux qui occupent le premier plan : la belle sainte, Foncle, l'abbé, Lothaire, Jarno, Thérèse, Nathalie, voilà les personnages, pour ne rien dire de ceux des années de voyage, qui donnent la clef du livre et qui sont chargés d'en exposer la morale et d'en tirer les conclusions. Certes, ceux-là ne représentent pas le dégoût de la vie, le désenchantement et le désespoir; leur expérience n'a rien d'amer, leur sagesse n'a rien de triste. On dira peut-être que Wilhelm a obtenu peu de chose en comparaison de ce qu'il espérait, et que son bonheur ressemble beaucoup à la résignation; mais ceux qui concluraient de là que le livre contient une morale ironique et pessimiste obéiraient à l'illusion qui nous fait considérer notre vie individuelle comme mesquine lorsque nous la comparons à la vie générale qui nous entoure. C'est précisément cette opposition entre la vie individuelle et la vie générale qui est symbolisée d'une manière adniirable par l'antithèse de Wilhelm et de l'association maçonnique formée dans la maison de Lothaire. Notre vie individuelle est toujours pauvre et dénuée quand nous la comparons à ce monde extérieur, qui est si plein et si riche. Qu'est-ce cependant que cette richesse générale? C'est l'œuvre d'efforts individuels sans nombre. Chacun y contribue pour sa part et en profite pour quelque chose; seulement, comme ce quelque chose est nécessairement peu de chose, nous sommes toujours portés à nous considérer comme lésés et déshérités. En quoi cependant Wilhelm au-

rait-il le droit de se plaindre? Sans doute il a vu tomber ses espérances l'une après l'autre; mais n'a- t-il pas obtenu plus et mieux que ce qu'il avait désiré? Il avait souhaité le succès, il a obtenu la sagesse ; il avait souhaité la gloire, il a obtenu le bonheur. C'est donc très justement que Frédéric peut lui dire ; «Je te compare à Saiil, fils de Gis, qui était sorti pour trouver les ânesses de son père et qui rencontra un royaume.» Cette plaisanterie de Frédéric n'implique certes pas que Wilhelm ait le droit d'être bien désenchanté. D'ailleurs nous avons la garantie de Gœthe lui-même, qui, après avoir cité cette phrase de Frédéric, ajoutait : « Que l'on s'en tienne à cette conclusion, car au fond tout cet ensemble nous enseigne simplement que, malgré toutes ses sottises et tous ses égarements, l'homme conduit par une main supérieure arrive heureusement au but. »

Ce livre, loin de contenir une morale de désenchantement et de dégoût, est au contraire tellement optimiste que nous en recommanderions volontiers la lecture à tous ceux qui se trouvent en lutte avec la vie ou en désaccord avec elle, à tous ceux que l'expérience a mécontentés et que la fortune a maltraités, sans les briser ni les pervertir. Nous n'oserions aussi hardiment le recommander à ceux qui ont absolument désespéré et qui sont arrivés à l'incrédulité radicale ; nous craindrions que cette lecture ne fût pour eux d'aucun secours. C'est à une autre morale que ceux-là devront recourir. En dépit de la phrase célèbre : « Celui qui n'a jamais baigné son lit de larmes

\\1LHELJI MEISTER 199

solitaires, celui-là ne vous connaît pas, ô puissances célestes! » les encouragements de Wilhelm Meister sont sans efficacité contre le désespoir, sa sagesse est sans puissance contre l'incrédulité absolue. Ce livre n'a pas le don divin des miracles et ne peut ni ressusciter les morts ni rappeler les agonisants à la santé. En revanche, tous ceux qui ne sont encore qu'au commencement de la maladie, tous ceux qui ne sont que débilités et qui ne souffrent encore que d'une anémie morale, ne le liront pas sans ressentir un soulagement véritable, car c'est un des calmants les plus efficaces et les plus salutaires qu'on puisse recommander. C'est le livre qu'il faut mettre aux mains des hypocondriaques, des spleenétiques, des languissants atteints des fièvres du siècle, des mélancoliques et des irrités. Cette lecture apaisera leurs nerfs, dissipera leurs chimères, développera et nourrira les muscles de leur esprit, assagira leur imagination. Il est une autre classe de personnes qui liront aussi Wilhelm Meister avec fruit : ce sont ceux qui, au contraire des premiers, regorgent de santé, qui abondent en esprits animaux et en activité physique, ceux que cette vie pratique et active tant recommandée par Gœthe entraine dans son tourbillon sans loi et sans frein, et qui marchent en aveugles à la conquête de la matière avec une sorte d'élan farouche. Ceux-là apprendront dans le livre de Gœthe par quels moyens cette activité qui leur est chère peut être emiobhe, comment l'esprit double le prix de la matière, et comment le beau et le

bon sont les proches parents de l'utile. La société est aujourd'hui divisée en deux grandes classes d'hommes : les dégoûtés et les entreprenants. Wilhelm Meister s'adresse également aux uns et aux autres; c'est donc le hvre de la société moderne tout entière. Et pourtant cette belle œuvre, si pleine de calme, de sérénité et de sagesse, ne nous laisse pas entièrement satisfaits. Il y a je ne sais quoi qui nous froisse dans cette morale trop conforme à l'intérêt bien entendu de l'individu : les gages de cette sagesse nous apparaissent trop nettement, nous calculons avec trop de certitude les bénéfices de cette activité pratique ; la récompense suit l'acte de trop près, le salaire est trop près de la main de l'ouvrier. On se dit qu'un pareil livre pourra bien communiquer la sagesse à ceux qui ne la possèdent pas, et l'augmenter chez ceux qui la possèdent, mais qu'il ne créera jamais une âme et qu'il ne suscitera jamais un grand homme. Il formera des Franklin transcendants, des Bentham idéalistes, il ramènera de l'utopie chimérique à la saine science économique quelque Saint-Simon trop absolu ou quelque Owen trop rêveur, il enseignera à quelques natures d'élite les arts qui ornent et décorent la vie, il sauvera de l'amertume de l'expérience quelques jeunes imprudents trop altérés de gloire; mais là s'arrêtera malgré tout la sphère de son action. Que manque-t-il donc à ce hvre pour nous laisser entièrement satisfaits? Peut-être la chose même qu'il blâme et condamne, une fohe, une chimère, mais plus certainement encore une parcelle d'héroïsme,

WILHEL.M MEISTER 201

une étincelle du feu divin, un reflet de l'épée de l'archange. Il éclaire, il n'échauffe pas. Or il y a longtemps qu'il a été dit : « Éclairer est bien, brûler est mieux; éclairer et brûler à la fois est le comble de la perfection. »

Cette perfection sera-t-elle jamais atteinte? Viendra-t-il jamais, le poète qui à la lumineuse intelligence d'un Gœthe joindra le feu ardent d'un Shakespeare et d'un Dante, qui sera à la fois le souverain des esprits et des cœurs, le maître de toute sagesse comme de tout héroïsme?

Quelle fut l'attitude de la guerrière Hippolyte lorsqu'elle eut été vaincue par Thésée? Oh! sans doute elle n'implora pas son vainqueur à la manière des suppliantes et des captives, d'une Polyxène ou d'une Andromaque; sans doute elle ne démentit pas parles larmes, les prières ou toute autre faiblesse féminine son caractère d'Amazone et ne laissa pas trahir par la nature son orgueil déjà trahi par le destin. L'imagination se la représente bien plus volontiers s avançant vers Thésée, la tête haute, Toeil fier et sec, couverte de ses armes qu'elle n'a pas rendues, la cuirasse au sein, le carquois à l'épaule et toutes les flèches au carquois, mettant dans la main du héros la main d'une égale, et, par sa ferme attitude, laissant le vainqueur lui-même incertain de savoir de quel côté est la victoire. Cette attitude de la guerrière Hippolyte en face de Thésée, c'est l'attitude de certaines

1. Écrit à l'occasion des Dialogues sur Dante et Gœthe, par Mme la comtesse d'Agoult (Daniel Stem).

âmes nobles en face de la vérité, dont révidence les a vaincues, et vers laquelle les a conduites la force logique de la raison. Celles-là n'ont pas de vains regrets ni de stériles larmes, elles ne se dépensent pas en lamentations inutiles sur les illusions qu'elles ont perdues, ou en accusations plus inutiles encore sur les préjugés qui ne les ont pas défendues; elles ne déplorent pas leur défaite, mais au contraire l'acceptent résolument, sachant bien que cette défaite est une victoire, et qu'être vaincu par la vérité, c"'est perdre une province pour gagner un royaume. De cette classe d'âmes nobles il n'est pas de notre temps de type mieux frappé ni mieux accusé que le remarquable écrivain à la plume élégante et mâle à la fois qui signe Daniel Stern, car il n'est personne qui ait jamais mieux et plus bravement pris son parti de la victoire de la vérité. Elevé sous la tutelle de l'esprit des temps anciens, il s'est un jour rencontré face à face avec l'esprit moderne, il a cru que la vie et la justice étaient en lui, et, sans user d'une temporisation poltronne ou d'un hypocrite compromis, il a marché à sa rencontre avec une décision pleine d'assurance et lui a donné son adhésion avec une entière loyauté. L'esprit moderne aime les cœurs qui ne tremblent pas devant lui; aussi ne s'est-il pas montré avare envers sa noble conquête et l'a-t-il récompensée de sa franchise en donnant à sa pensée autant d'indépendance que son caractère avait montré de décision, et à l'expression de ses sentiments autant de fermeté que son cœur avait montré de résolution.

Les Dialogues sur Dante et Gœthe sont le fruit le plus récent de cette alliance, celui peut-être de tous ses livres où nous pouvons le mieux apprécier ces qualités distinctives de l'auteur, que nous nommions tout à l'heure : la virilité et l'indépendance. Quoi de plus viril que le choix de ce sujet, oîi nous sont présentées les deux plus mâles figures du monde poétique moderne, et que d'indépendance d'esprit révèle le hardi rapprochement de ces deux noms ! Evidemment il ne prend pas ses sentiments à une source banale, l'écrivain qui a pu confondre deux tels hommes dans un même respectueux amour ; il ne met pas ses jugements au pas de ceux du vulgaire, l'écrivain qui, dédaignant les objections frivoles qui naissent de la diversité des formes et de la diversité des doctrines, a su découvrir l'identité de nature, de désir, de tendance et de but qui assigne aux deux poètes la même place dans le monde des génies. Rien que dans ce rapprochement, qui aura causé sans doute à plus d'un lecteur un tressaillement de surprise, se révèle un esprit fait pour reconnaître la vérité en dépit de tous les déguisements qui la recouvrent et pour marcher droit à elle en dépit de tous les obstacles qui l'en séparent. Comptez en effet, si vous pouvez, tous les sots préjugés, toutes les fausses idées, toutes les opinions accréditées, toutes les erreurs de l'esprit de parti et tous les mensonges du parti pris, qu'il a fallu traverser à notre auteur avant d'arriver à ce sentiment simple, hardi et vrai : Dante et Gœthe sont deux génies de même substance, qui ont poursuivi un même but et édifié à la même

208 DANTE ET GCCTHE

éternelle vérité morale deux édifices divers de forme, mais semblables de destination. Certes, la forêt obscure dans laquelle Dante s'égare au début de son poème est à peine aussi épouvantable qu'un tel inextricable fourré de jugements préconçus, floraison stérile de la paresse d'esprit et floraison malfaisante de l'esprit de système ou de secte. Les vers célèbres du poète peuvent sans peine s'appliquer en toute vérité à ce fourré de broussailles morales :

0 quaulo a dir quai era, è cosa dura, Questa selva selvaggia, ed aspra, e forte Che nel pensier riaauova la paura; Tanto é aruara, che poco é plu morte.

Qui donc ayant connu la vie intellectuelle n'a pas vu mille fois cette forêt d'opinions accréditées se dresser devant lui pour lui cacher l'intelligence véritable d'esprits moins grands que ceux dont nous entretient Daniel Stern? Par exemple, que d'erreurs opiniâtres régnent encore aujourd'hui, malgré tout ce qu'on a pu faire pour expliquer leur vraie pensée, sur des hommes tels que Machiavel, Pascal ou Jean- Jacques Rousseau ! Pourtant ces hommes ont donné des gages certains à l'esprit de secte ou de parti; leur intelligence, quelque puissante qu'elle fut, s'est mue dans un cercle relativement étroit ; l'arène dans laquelle ils ont combattu est rigoureusement circonscrite, et l'on peut dire sans blasphème aucun qu'il est facile de compter les idées qu'ils ont soulevées. Que sera-ce donc lorsqu'il s'agira de ces intelligences

DANTE ET GCCTHE :209

harmoniques à qui il a été donné d'aimer la vérité d'un plus large et plus impartial amour, et qui, des hauteurs où elles se sont élevées, ont pu contempler dans son intégrité l'ordre universel des choses, embrasser sous leur regard le spectacle infiniment varié des destinées humaines, surprendre dans sa simplicité et à son principe même le jeu des lois du monde, ramasser tous les temps dans la minute passagère où elles ont vécu, et commenter, pour ainsi dire, leur époque par l'éternité !

. Ces intelUgences-là, le pauvre esprit de système, qui est déjà mal à son aise, avec des génies d'ordre inférieur, ne sachant par où les saisir, les défigure à plaisir, les diminue pour les mesurer à sa taille, leur prête ses vulgarités, ses petitesses, ses vues bornées, par-dessus tout sa partialité. Quelle bonne aubaine pour telle ou telle secte, si elle pouvait ramener la pensée de Dante aux proportions d'une hérésie, ou faire du poète l'interprète docile d'une orthodoxie timide ! Quel triomphe pour tel ou tel parti s'il parvenait à découvrir en Gœthe un jacobin caché, ou un philosophe négateur, ou un apologiste d'un statu quo éternel qui proclame vaines et frivoles les agitations de la vie humaine, parce qu'il connaît les hmites entre lesquelles ces agitations sont renfermées et contre lesquelles elles viendront infailliblement se briser un jour! Mais la pensée de ces grands hommes résiste obstinément à ces chétives interprétations, et chaque secte qui s'approche pour l'embrasser réalise à son tour la fable d'Ixion qui, croyant étreindre Junon, Types littéraires. 14

n'étreignit qu'un nuage. Aussi quelles colères succèdent soudainement aux adulations de l'heure précédente, et quels jugements hostiles sortent de la rancune de ces âmes désappointées 1 Dante sei^a orthodoxe ou hétérodoxe, obscur ou sublime, selon le courant religieux et littéraire qui régnera ; et c'était hier seulement que nous avons pu entendre tel pauvre jacobin allemand déclarer Gœtbe un phihstin, et le dieu des philistins, tandis que d'autres, mieux inspirés, le regardaient comme l'expression de la patrie allemande, le roi des temps nouveaux et le pontife du nouvel esprit. En quelques pages très nettes, Daniel Slern, à la fin de son livre, a exposé ces vicissitudes étranges de la gloire des deux grands poètes.

Voilà donc le premier point de ressemblance entre ces deux hommes si différents par la physionomie extérieure : la pensée de l'un et de l'autre échappe également à toute interprétation partiale. Dante et Gœthe excluent l'esprit de secte et de parti, qui les exclut à son tour. Cherchons un instant les causes de ce double et singulier ostracisme; elles nous livreront peut-être le secret de cette ressemblance profonde et cachée que nous reconnaissons avec Daniel Stern et qu'il s'agit pour nous de faire apercevoir au lecteur. Ces causes se résument toutes en une seule : l'extraordinaire faculté de compréhension de ces deux hommes, et cette faculté de compréhension s'explique à son tour par ce fait qu'ils ont tous deux même forme de génie. Si la physionomie extérieure est différente, la structure intérieure est la même.

DANTE ET GCETHE 211

Certains rêveurs théologiques cherchant à expliquer la nature des esprits célestes nous parlent d'anges androgynes, c'est-à-dire réunissant dans leur personne les deux sexes qui se partagent la race humaine. Mais la dualité n'existe pas dans cette androgénéité; l'ange n'est pas composé de deux personnes, il n'est qu'un seul et même être ; il n'a pas non plus de doubles attri^ buts s'exerçant successivement; il a virtuellement en lui les puissances de deux sortes d'attributs, et ces puissances coopèrent simultanément aux mêmes actes. Cet ange androgyne est la comparaison la plus heureuse que nous puissions trouver pour expliquer la nature des génies do Dante et de Gœthe, qui consiste dans l'union la plus intime et, si nous osions nous servir de cette expression, dans l'harmonie la plus fraternelle qui fut jamais entre l'esprit métaphysique et l'esprit poétique. Et cette union intime, cette harmonie fraternelle ne subit pas de vicissitudes et d'éclipsés; ces deux esprits ne régnent pas chez eux successivement, à la manière des antiques Dioscures, l'un chantant pendant que l'autre dort, l'un pensant pendant que l'autre se tait; non, ils sont tous deux présents en même temps dans la même pensée, contenus tous deux dans la même inspiration, vivants tous deux dans le même battement du cœur. 11 n'y a pas une pensée, si abstraite soit-elle en apparence, de Dante et de Gœthe, d'où ne résulte pour le lecteur une sensation poétique; il n'y a pas une image de Dante ou de Gœthe qui ne découvre une pensée; le mot qui chez eux veut enseigner enchante, et la parole

qui veut séduire arrête la réflexion au passage et sert de point de départ à la méditation. Voilà à quel degré d'intime concorde vivent ces deux esprits, partout ailleurs frères rivaux ou soumis à ces lois ordinaires de la primogéniture, qui séparent les frères en aînés et cadets. Rien de pareil chez Dante et Gœthe, car, des deux esprits qu'ils portent en eux, on ne saurait dire lequel est l'aîné de l'autre, ni lequel sert de moteur à Tautre. Leur philosophie est la raison de leur poésie et leur poésie la raison de leur philosophie.

L'harmonie fraternelle de l'esprit métaphysique et de l'esprit poétique ! Réfléchissez un instant et vous cesserez de vous étonner que des hommes en qui cette alliance existe au degré où elle existe chez Dante et Gœthe échappent à toute classification de secte et de parti. En effet, la faculté de compréhension d'hommes ainsi doués doit nécessairement embrasser l'univers entier. Qu'est-ce que l'esprit métaphysique séparé de tout mélange? C'est l'esprit qui, pour trouver la raison des choses, dédaignant leurs effets multiples et changeants, va droit à leurs racines et à leurs principes, c'est-à-dire à ces causes premières inaccessibles aux sens sous le voile d'abstractions où elles s'enveloppent. Et qu'est-ce que l'esprit poétique, considéré pur également de tout mélange et réduit à son domaine propre, sinon l'esprit à qui suffit ce monde secondaire des effets que dédaigne l'esprit métaphysique? L'homme qui possède ces deux esprits doit donc nécessairement connaître et

DANTE ET GCETHE 213

comprendre les choses dans leur intégrité absolue, puisqu'il peut contempler à la fois leur vérité dans leurs causes premières et leur beauté dans la floraison extérieure de ces causes. Maintenant, si nous parvenons à concevoir que ces deux contemplations très distinctes n'en font cependant qu'une seule, parce qu'elles ont lieu simultanément et non successivement, parce que la minute même oi^i le poète admire les lois des choses est aussi celle où il s'enivre de leurs couleurs et de leurs parfums, nous concevrons que cette faculté de compréhension doit être doublée d'une faculté de sympathie aussi profonde qu'elle est elle-même étendue, en d'autres termes, que la possession des choses, par le poète, doit être aussi complète que possible, les conditions humaines étant données.

Or c'est là précisément ce qui a lieu chez Dante et Gœthe : comme la vérité et la beauté des choses sont toujours également présentes à leur esprit, elles sont senties amoureusement dans leurs effets en même temps que comprises pieusement dans leurs principes. Uivresse de la volupté poétique est inséparable chez eux de l'austérité de la méditation ; c'est comme un double courant de sève qui circule dans leur œuvre, la contemplation tempérant de respect la volupté poétique, qui à son tour l'avive et l'échaufTe de ses émotions. Ainsi le second trait de ressemblance entre Dante et Gœthe, — et il ne saurait y en avoir de plus grand, — c'est la forme même de leurs génies, qui consiste dans une alliance frater-

nellement indissoluble de l'esprit métaphysique et de l'esprit poétique.

Un troisième trait de ressemblance résulte de cette forme commune de leurs deux génies. Je veux parler de ce caractère religieux, sacerdotal, hiérophantique, prophétique, qui les sépare de tous les autres poètes modernes et les rattache directement à cette race de chanteurs antiques qui portèrent le nom de vates, les inspirés et les voyants. D'où résulte en effet le véritable esprit religieux, sinon d'une alliance pareille à celle que nous découvrions tout à l'heure chez Dante et Gœthe, entre l'esprit métaphysique et l'esprit poétique? Et qu'y a-t-il au fond du sentiment religieux, sinon une contemplation métaphysique de la vérité rendue vivante par l'excès de l'émotion du contemplateur. Tout saint a porté en lui les deux sortes de dons qui distinguent Dante et Gœthe. Tout saint a été comme eux métaphysicien par le choix et la nature de l'objet de son amour, et poète par l'ardeur de son amour. Dans tous les actes qui ont composé sa vie morale, la contemplation, la prière, l'adoration, ces deux sortes de dons ont agi avec la concorde et la simultanéité que nous avons remarquées chez les deux poètes. Au fond, toute prière, toute contemplation est un poème vivant, et tout poème est d'autant plus beau et plus parfait qu'il se rapproche davantage de la prière et de la contemplation. L'esprit métaphysique et l'esprit poétique coopèrent donc simultanément à tout acte vraiment religieux, et c'est par suite de l'intuition obscure de cette vérité

DANTE ET GCffiTHE 215

que les sociétés antiques n'établissaient aucune différence entre la poésie et la religion, et identifiaient le prophète avec le poète.

Mais les jours de cette antique alliance sont à jamais passés, car, longtemps avant que la division des fonctions fût établie dans les sociétés, l'analyse, la trop souvent mortelle analyse, l'avait établie dans l'âme humaine, et c'est ainsi que depuis de longs siècles les hommes se sont habitués à attacher un sens tout profane à ridée de poésie. Prenez les plus grands, les plus illustres des poètes modernes, et cherchez si leur caractère n'est pas tout profane, si leur contemplation va plus loin que le monde des causes secondes et si elle remonte jamais jusqu'aux racines de cette floraison qui les captive et les enchante ! Ceux-là mêmes qui sont le plus justement réputés divins ne sont rien moins cependant que rapprochés de Dieu. Le roi des poètes, celui qui les domine tous sans exception, y compris Dante et Gœthe, si l'on ne tient compte que de la variété de l'invention et de la fertilité de l'imagination, Shakespeare, ne sort jamais du monde des contingences et des passions humaines. Qu'est-il, sinon une sorte de soleil central de la poésie, résultat de toutes les énergies de notre planète, formé, comme voulaient que le fussent les idées Démocrite et Epicure, de millions d'atomes émanés des choses vivantes ; une montagne d'aimant poétique pareille à celle de Sindbad le Marin, susceptible d'attirer à elle toute parcelle de poésie existant entre la terre et le ciel : une manière de Demioursos

alexandrin qui communique avec le monde par l'intermédiaire des génies et des démons? D'autres audessous de lui , un Arioste , par exemple , ou un Tasse, appartiennent à la race des esprits élémentaires; leurs vies se passent dans les flots d'ombre et de lumière, de parfums et de sons qui enveloppent la terre d'un océan magique; tout finit pour eux avec le flot oii ils se baignent, avec le parfum qu'ils respirent, avec les chants d'oiseaux qu'ils écoutent. Les vérités éternelles leur sont à jamais cachées, ou, si parfois ils tournent les yeux vers le ciel, c'est pour le regarder de très loin, comme le Tasse, exhaler un soupir de regret ou de passagers désirs, et revenir bien vite à leurs brillantes et profanes frivolités. Qui citerons-nous encore? un Milton , un Byron? Si par hasard Byron a souvenir de cette antique alliance et conscience du caractère sacré du poète, c'est à peu près comme le Satan de Milton a souvenir de son alliance avec Dieu et l'Abaddonna de Klopstock conscience de son origine céleste. Milton peut, à la rigueur, constituer une exception; mais que d'efforts, que de labeurs pour gravir seulement jusqu'à mi-côte de ces régions inaccessibles et invisibles où Dante et Goethe marchent si posément, d'un pas si régulier et si ferme! Comme chez lui l'équilibre entre l'esprit métaphysique et l'esprit poétique est peu naïf, peu instinctif, et qu'il est facile à rompre ! Dante et Gœthe sont chez eux dans ce monde des causes premières et de l'idéal invisible qui leur appartient non seulement par droit de désir et de con-

DANTE ET GCETHE :217

quête, mais par droit de nature ; Milton au contraire n'y est, pour ainsi dire, qu'un parvenu sublime. C'est avec une autre aisance que la sienne que Dante parcourt les régions du monde surnaturel, et que Faust accomplit son voyage chez les mères^ à travers les royaumes des ombres et des abstractions.

Il nous serait donc impossible de comprendre autrement que par la tradition cette antique alliance de la religion et de la poésie, si Dante et Gœthe n'en avaient été, dans les temps modernes, les représentants et les témoins vivants. Par eux, nous pouvons comprendre ce qui fut sans avoir recours aux efTorts laborieux et incertains de l'induction logique ou aux visions confuses de l'imagination, car non seulement leur génie reproduit les conditions de cette alliance, mais leur poésie pourrait servir aux mêmes usages que l'antique poésie, c'est-à-dire servir d'hymnes et de prières. Aujourd'hui, par suite du long et irrévocable divorce dont je viens de parler, nous établissons une telle différence entre la prière et la poésie que, lorsque nous entrons dans une église, c'est à peine si l'idée nous vient que ce qui nous sert aujourd'hui de prières fut la poésie des temps anciens, que lorsque nous remercions Dieu, nous lui récitons une ode, ou que lorsque nous l'implorons, nous lui récitons une élégie de quelque vieux poète. Nous avons beau savoir que c'est là un fait certain, il ne nous en semble pas moins bizarre et incompréhensible, tant nous sommes habitués à attacher des sentiments profanes à l'idée de poésie. Vous figurez-

218 DANTE ET GOTTHE

VOUS en effet les odes et les élégies de nos poètes modernes servant de moyen de recueillement ou d'édification aux fidèles assemblés, ou récitées comme expressions de repentir et de reconnaissance en face de la toute-puissance divine? Or cet office religieux, les poésies de Dante et de Gœthe pourraient le remplir sans aucune difficulté. Pour Dante, le fait n'a pas besoin d'être prouvé; on n'a presque qu'à couper au hasard dans la Divine Comédie; ses tercets sont des prières toutes formées. Quels hymnes radieux pour la Fête-Dieu ou la Trinité on tirerait des beaux passages du Paradis! Quelles touchantes prières pour la Toussaint et le jour des Morts on tirerait du Purgatoire! Quels admirables cantiques de triomphe pour les fêtes de saint François d'Assise et de saint Dominique on détacherait des discours de saint Thomas d'Aquin et de saint Bonaventure! Daniel Stern raconte dans son livre un fait curieux qui est au plus grand honneur de l'Eglise catholique. Parmi les légendes qui au moyen âge avaient cours sur Virgile, il en est une^ inspirée peut-être par le caractère de piété et de tendresse presque chrétiennes qui distingue sa poésie, selon laquelle saint Paul aurait visité à Naples le tombeau de Virgile, et l'Eglise avait permis qu'à Mantoue, le jour de la fête du saint, on chantât une hymne où le souvenir de Papôtre était associé au souvenir du poète. Ce qu'elle a permis pour Virgile, combien elle pourrait mieux encore le permettre pour Dante, dont la poésie tour à tour si radieuse et si sombre s'accorde si bien avec le double caractère de ses

fêles tour à tour si tristes et si pleines d'allégresse! Ce qu'on accordera sans peine pour Dante, on le contestera peut-être pour Gœthe, qui n'a pas, comme le Florentin, le bonheur de s'inspirer de la foi commune à la civilisation européenne, et dont ia religion purement individuelle n'a pas à sa disposition les symboles familiers à toutes les imaginations. Gœthe n'est religieux que pour les hommes d'une culture morale accomplie ; en revanche l'impression qui résulte de la lecture de ses œuvres sur les hommes de cet ordre est une des plus sincèrement et des plus fortement édifiantes qu'il soit donné de recevoir. Pour notre part, nous ne connaissons pas de lecture qui porte davantage au recueillement , dont on sorte l'âme plus remplie de cette paix sacrée que donne la religion, le cœur plus disposé à la sagesse et plus touché de l'amour de Dieu. Gœthe ne permet jamais que l'esprit de soji lecteur perde un seul instant, pendant qu'il s'entretient avec lui, le souvenir de sa divine origine et de sa haute destination, ni qu'il ait d'autres pensées que des pensées de respectueux amour et de pieuse admiration. Oh! comme alors on se sent convaincu que cet univers où nous vivons est divin et repose sur un fondement divin! Gomme la marque sacrée imprimée par Dieu sur toutes ses créatures apparaît visible! Gomme nous sentons l'éternité de notre âme, comme notre être tout entier, de plus en plus soUicité et comme lentement soulevé par un enthousiasme paisible, tend vers la vérité! Si la véritable attitude de l'homme

220 DANTE ET GCffiTHE

est de tenir la tête droite et de regarder vers le ciel, je ne connais pas de poète qui impose cette attitude à ses lecteurs plus naturellement que Gœthe. Si Dante rappelle les fougueux prophètes et les frémissantes sibylles, il y a dans Gœthe du patriarche par la majestueuse simplicité, et du hiérophante par l'enthousiasme grave et soutenu. Il a été très bien dit de lui que, depuis les anciens Hébreux, personne n'avait su donner une tournure aussi religieuse aux sentences de la sagesse, et, quand on lit certains passages de Faust et de Wilhelm Melster, on ne se figure pas les hiérophantes des temples sacrés de l'Egypte et de la Grèce dévoilant les mystères d'un son de voix plus solennel et avec une éloquence plus pénétrée de gravité sacerdotale. Telle de ses petites pièces lyriques est une vraie prière, et il y a telles des pages de son Wilhelm Meister, l'Histoire cVune belle âme par exemple, qui pourraient tenir lieu d'un prêche ou qu'on pourrait recommander au nombre des lectures édifiantes par excellence. Même dans ses moments les plus profanes, lorsqu'il promène l'imagination de son lecteur sur des tableaux voluptueux, son génie garde encore quelque chose de religieux, et, alors que se déploie l'essaim de ses images colorées et de ses souriantes pensées, on songe irrésistiblement aux danses sacrées des bayadères dans les temples indiens.

Vous souriez peut-être de ce caractère religieux que j'attribue à Gœthe, à ce Gœthe qui, par suite d'un de ces faux jugements qui calomnient pendant

des siècles la pensée des grands hommes, a été au contraire compté jusqu'à présent parmi les négateurs par excellence de la religion. Voilà plus de cinquante ans qu'il est mort, voilà plus de quatre-vingts ans qu'il est célèbre, et c'est aujourd'hui seulement que nous commençons à distinguer la vraie nature de son génie. Combien Gœthe est religieux, cela ne sera profondément senti que dans deux ou trois générations; mais alors on s'étonnera de la longue erreur qui a transformé en un dilettante transcendant et en un négateur vulgaire et immoral l'homme le plus sage qui fut jamais. Souvent en contemplant les agitations et l'activité sans frein de notre trop pratique âge moderne, et en pensant à toutes les âmes nobles cju'il lasse ou qu'il blesse, je me suis plu à rêver pour ces âmes quelqu'une de ces ingénieuses combinaisons sociales, de ces aimables colonies dont le grand homme a donné le modèle dans Wilhelm Meister. Eh bien, supposez que celte colonie existe en effet; quel sera pour toutes ces âmes, venues de tous les points de l'horizon, séparées par des éducations différentes, imbues de doctrines contraires, mais ayant toutes, sans exception, respiré l'air de leur siècle, le lien moral qui les rattachera les unes aux autres par le respect et l'amour, le terrain moral sur lequel elles se rencontreront, le miroir moral dans lequel elles reconnaîtront leur ressemblance fraternelle? Ce lien, ce terrain, ce miroir commun, ce sera Gœthe. En lui elles vivront, en lui toutes leurs discordes seront apaisées, et, lorsqu'elles se réuniront avant leur travail de

â22 DANTE ET GCETHE

chaque matin ou leur repos de chaque soir, ellpoes ruront vraiment s'édifier en commun par la lecture de ses mystiques pages et tirer leurs prières du livre de ses poésies.

De cette vaste contemplation qui n'embrasse pas moins que l'univers entier et qui met en action toutes les forces de l'être, naît un quatrième point de ressemblance. Dante et Gœthe sont à la fois maîtres et rois des deux grands royaumes que se partagent les artistes et les poètes : l'idéal el la réalité. Eux seuls réunissent cette double royauté. D'ordinaire, ceux qui sont princes sur un de ces vastes territoires sont à peine citoyens dans l'autre : les idéalistes sont gauches ou timides lorsqu'ils s'aventurent sur le terrain de la réalité ; les réalistes sont grossiers et maladroits lorsqu'ils pénètrent sur le terrain de l'idéal. L'étreinte des premiers manque de puissance pour saisir et reproduire les objets de la matière ; l'œil des seconds manque de force pour soutenir l'éclat des vérités premières et plonger dans les profondeurs des idées abstraites. Aussi les premiers ont-ils d'ordinaire de la répugnance pouT le spectacle des choses sensibles que dans leur impuissance ils traitent de vulgarités, et les seconds de la colère contre le monde moral pour eux inaccessible, qu'ils blasphèment et nient, ne pouvant y pénétrer. Rien de pareil chez Dante et Gœthe. Avec quelle profondeur ils pensent, mais aussi avec quelle puissance ils peignent ! Lorsque Dante veut faire apparaître un objet aux yeux de l'imagination, la réalité même de cet objet

n'ajouterait rien à la force de sa description, et qui ne sait à quel point Gœthe s'entend à nous faire sentir la vie des phénomènes naturels et à nous révéler rame de la nature? Chez eux, nulle étroitesse de goût, aucune de ces intolérances qu'on remarque dans les esprits dont les facultés sont limitées, aucune de ces répugnances et de ces mièvreries qui se rencontrent chez les intelUgences aptes seulement à saisir un certain ordre de faits. Les spectacles les plus vulgaires, les plus scandaleux, les plus impurs même ne repoussent pas l'âme sage et sereine de Gœthe, l'âme hautaine et pure de Dante. L'homme si tendre et si noble qui vient de causer avec Francesca ou Farinata s'arrête sans dégoût pour contempler un hideux symbole de vices, un monstre difforme, ou écouter une querelle de chenapans damnés dans un carrefour infernal ; Ihomme qui vient de s'entretenir avec les caractères les plus héroïques de l'histoire et d'écrire les monologues de Faust peut sans vergogne se complaire à écouter de sales propos de taverne, ou pénétrer dans l'antre grouillant de la sorcière, et s'asseoir près du feu où ses singes surveillent l'abominable potage qui bouillonne dans la marmite diabolique.

Vous comprenez sans doute maintenant comment des hommes doués de tels dons échappent à toute interprétation partielle, et pourquoi il ne se rencontrera jamais une secte ou une doctrine qui puisse les réclamer comme siens, à moins que cette secte ou cette doctrine n'ait pour objet l'univers entier.

Il s'en faut de beaucoup que dans les pages précédentes nous ayons épuisé tous les traits qu'ont en commun les deux physionomies morales de Dante et deGœthe. Nous n'avons mis à découvert qu'une partie de leur être intime, celle qu'on peut appeler leur génie proprement dit. Mais la ressemblance va plus loin encore ; car leurs sentiments sont de même nature que leurs facultés, et leurs cœurs ont, comme leurs génies, forme et structure pareilles.

Chose curieuse, les sentiments de ces deux grands hommes ont donné lieu à autant d'interprétations que leurs pensées, et leurs cœurs ont semblé aussi difficiles à comprendre que leurs génies. Chacun leur a fait un cœur étroit, dur ou égoïste, à l'usage de ses rnacunes, de ses haines et de ses préventions, en sorte qu'il n'est pas une partie d'eux-mêmes qui ait échappé à une interprétation partiale et qui n'ait été atteinte par l'ostracisme de l'esprit de secte. Encore aujourd'hui, pour combien le cœur de Dante n'est-il pas synonyme de colère et de vengeance? et, quant à Gœthe, il faudra probablement plusieurs siècles avant que les hommes se rangent à cette opinion du mystique Jung Stilling, qui l'avait beaucoup aimé : « Le cœur de Gœthe, que peu connaissaient, était aussi grand que son génie, que tous connaissaient. »

Cependant ce faux jugement peut à la rigueur se comprendre pour Gœthe, puisque, n'ayant dans aucun

DANTE ET GCETHE 225

de ses grands ouvrages poétiques ou romanesques exprimé directement ses sentiments personnels et pris la parole en son nom, nous en sommes réduits pour juger son cœur à interroger les actes de sa vie; mais, \)0UT Dante, il est absolument incompréhensible. En effet, Dante n'a jamais exprimé que sa personne, et une des raisons pour lesquelles il est si grand est précisément que, en n'exprimant rien d'autre que sa propre personnalité, il a trouvé moyen d'exprimer, et cela sans le moindre effort, son temps, sa nation et l'ordre entier de civilisation auquel il appartenait. Dante ne nous a rien caché de son moi, pas même ses écarts et ses faiblesses. Nous connaissons, par sa confession même, les ombres et les lumières de sa vie, cet amour mystique pour lequel il est resté célèbre et ces accès de caprices sensuels ou de fantaisies erotiques pour lesquels Boccace, auteur du Décaméi'on, a cru devoir gourmander sa mémoire, on ne sait en vertu de quel droit et pour quelles raisons, si ce n'est par l'effet de cet incroyable aveuglement dont parle l'Evangile, qui nous fait voir une paille dans l'œil de notre voisin et nous empêche de voir une poutre dans le nôtre. Nous savons, par les reproches que lui fait Béatrice et qu'il écoute les yeux baissés, quel genre de sentiment il avait pour sa femme Gemma Donati, et comment son âme pleine du souvenir de la fdle de Portinari regardait ce mariage comme une trahison ou une déchéance spirituelle. Quoique le Lucquois Buonagiunta soit obligé de parler de la gorge à cause de la soif ardente qui Types littéraires 15

226 DANTE ET GCETHE

punit sa gourmandise dans le purgatoire, il parle encore assez distinctement pour que Dante, et après lui toute la postérité, puisse l'entendre prononcer le nom de Gentucca de Lucques :

Ei mormorava ; e non so che Gentucca Sentiva io là ov'el sentia la piaga Délia giustizia che si gli pilucca.

Nous savons exactement quelle opinion il avait des grands citoyens de Florence et des autres parties de l'Italie; quels étaient ses sentiments pour ses maîtres, ses amis, ses ennemis, ses précurseurs poétiques, ses rivaux en célébrité. Il nous a lui-même donné toutes les pièces pouvant nous permettre d'instruire le procès de son cœur. Eh bien, que répond cette enquête facile même faite sommairement et à vol d'oiseau?

L'enquête répond qu'il n'est pas un seul des grands sentiments humains que n'ait porté le cœur de Dante : l'amour, l'amitié, le respect, la piété religieuse, la piété patriotique, l'héroïsme, la pitié. Ne croyez pas que ces sentiments si divers soient chez lui à l'état de nuance ou de mélange, ni qu'il y en ait un qui domine tous les autres , comme on peut l'observer chez presque tous les grands cœurs; non, ils sont en lui entiers, avec toute leur plénitude, dans toute leur intensité, et revêtus d'expressions si poignantes et si tendres, que les cœurs les plus exigeants sont obligés de se déclarer satisfaits et d'avouer qu'ils ont touché l'extrême limite où peuvent atteindre les puissances de l'amour et de la compassion. Mais ce ne sont

pas seulement les grands sentiments de notre nature que l'on rencontre chez Dante, ce sont aussi les plus petits, ceux que Ton exige du commun des hommes et dont on se sert comme de pierre de touche pour éprouver le degré de bonté des cœurs ordinaires, en sorte que l'humanité tout entière vit chez Dante, dans ce qu'elle a de plus sublime comme dans ce qu'elle a de plus familier. Il nous plait particulièrement de rencontrer chez cet homme si grand l'expression des sentiments que l'on demande aux faibles et aux humbles, aux enfants, aux écoliers, aux serviteurs, aux inférieurs de tout genre. Gomme il va aux entrailles par exemple, le discours par lequel, sous la pluie de feu, il salue son vieux maître Brunetto Latinil Brunetto est un damné, un réprouvé de Dieu, et cela pour le plus vilain péché qui se puisse imaginer; mais cette déchéance irrémédiable ne peut rien contre la reconnaissance de Dante; la victime de la justice divine n'en reste pas moins son maître, celui qui a formé sa jeune intelligence, et il lui parle avec la même déférence courtoise qu'il montrera tout à l'heure au juge Nino, dans le premier cercle du purgatoire, ou à sa cousine Piccarda, dans le ciel de la lune :

Che in la meute m'é fitta ed or m'accuora La buoua cara immagine paterna Di voi, qiiaudo nel mondo, ad ora ad ora, M'insegnavate corne l'uom s'eterna.

Ce qu'il j^a d'attendrissement dans ce salut ou 1 souvenir des jeunes années disparues sans retour se

228 DANTE ET GCETHE

mêle à la reconnaissance^ ceux-là seuls peuvent bien le sentir qui approchent du méridien de la vie ; mais, pour ceux-là, une irrésistible émotion naîtra de ces simples paroles. Tel est, du reste, en général, le cas pour tous les sentiments de Dante; ils demandent pour être compris 'un cœur qui non seulement ait connu les passions, mais qui en ait laissé bon nombre derrière lui. Voilà pourquoi Dante trouve si peu de lecteurs enthousiastes parmi les jeunes gens. Ce n'est guère qu'à partir de trente ans qu'on commence à le comprendre ; alors, il est vrai, Tadmiration ne cesse de grandir avec chaque année qui s'écoule, jusqu'aux approches de la vieillesse, qui, je le crois, ne s'accommode pas mieux de Dante que l'extrême jeunesse et réclame une lecture moins forte et plus calmante. Le vrai public de Dante, ce sont les hommes qui sont entre trente et soixante ans; or ce public lui fait en grande partie défaut, et c'est là une des causes principales des faux jugements qui sont encore accrédités sur le compte du poète. Ces faux jugements n'auraient pas tant de ténacité si tous ceux à qui s'adressent véritablement ses paroles avaient le loisir de les entendre. Mais quoi! à ces âges-là, la vie active dévore l'âme et le temps; on ne lit plus autant que par le passé, ou, si on lit encore, on revient, poussé par la force de l'habitude, aux livres favoris de la jeunesse; en sorte que ceux qui n'ont pas eu étant jeunes un commencement d'affection pour Dante ne renouent jamais connaissance avec lui plus tard. Sa gloire ne peut compter non plus sur ces chances d'admiration

DANTE ET OfCTHE 229

tardive que rencontrent de moins grands poètes par la grâce des souvenirs de l'éducation classique ; on ne revient pas à lui comme on revient parfois à ces auteurs qui ont servi à ouvrir notre intelligence. Oh! quelle gloire serait la sienne, et que son public serait grand, si Dante, à l'instar de son maître Virgile, avait quelque peu ennuyé et assombri notre enfance !

Si donc le cœur de Dante a été si mal compris, ce n'est pas à cause de ce qui lui manque, mais à cause de ce qu'il a en excès. Il semblerait en effet qu'un grand cœur dût exposer le jugement humain à moins d'erreurs qu'une grande intelligence; il n'en est rien. Trop de sentiments l'offusquent et l'embarrassent, aussi bien que trop de facultés; il croit malaisément à une telle richesse, sa malignité s'en indigne, et il nie volontiers ce qu'il ne peut ni égaler ni embrasser. Et puis de tels phénomènes sont si rares! On rencontre aussi difficilement un ccèur qui soit sensible dans toutes ses parties, qu'une intelligence qui soit lumineuse dans toute son étendue, car d'ordinaire le cœur ne peut porter sans fléchir plus d'un grand sentiment à la fois. Un grand amour, un grand désir de gloire, ou une vive amitié, ou un ardent enthousiasme rehgieux , suffit pour absorber et épuiser toutes les forces de notre être et suspendre en nous toutes les autres manifestations de la vie. Rarement il est donné aux hommes de connaître plus d'une de ces puissances morales, car, lorsqu'ils en ont connu une seule dans toute sa plénitude, leur âme est ou bien trop remplie ou bien trop épuisée pour trouver

230 DANTE ET GfiETHE

de la place ou de la force pour un autre sentiment. Il faut être amant, ou ami, ou patriote, ou fanatique religieux; difficilement, celui qui a donné tout son amour à son Dieu aura le désir de dresser un autel à une idole vivante, et les sentiments naturels n'ont qu'une faible prise sur les cœurs dont s'est emparé le patriotisme. Mais que faire d'une âme qui porte tous ces sentiments à la fois? Junius Brutus, par amour de sa ville, immole ses deux fils : nous frémissons, mais nous comprenons; le citoyen veut que nous l'admirions au détriment du père. Comment, au contraire, ne pas être embarrassés devant l'amitié si tendre de Dante pour son ami Guido Gavalcanti, quand nous savons que lui-même l'avait exilé et qu'il fut tant soit peu son meurtrier, Guido ayant pris dans son exil la maladie dont il mourut? Dante exige que nous admirions en lui le plus implacable des justiciers et le plus tendre des hommes, le plus inexorable des patriotes et le plus affectueux des amis. Il jette aux flammes ceux qu'il adore, et il respecte ceux qu'il damne. L'effet ordinaire du sentiment de la justice est de suspendre en nous le respect et l'amour; Dante renverse cette loi ordinaire de notre nature. Lorsque, dans la sublime tragédie d'Eschyle, Apollon vient relever Oreste prosterné sous le fouet des Furies, et décréter les lois clémentes d'une nouvelle justice, il annonce leur déchéance aux anciennes déesses, mais il ne les installe pas sur l'autel de Minerve en compagnie des nouveaux dieux. Dante réalise le miracle que le dieu lui-même n'aurait pas songé à

faire, et son cœur peut porter en même temps tout ce que la justice naturelle a d'implacable sévérité et tout ce que la loi chrétienne a de mansuétude et d'amour.

C'est ainsi que sont harmonieusement unies chez Dante toutes ces contradictions de sentiments que nos faibles cœurs s'épuisent à réconcilier, et que le plus souvent ils acceptent sans résistance. En voulezvous un nouvel exemple? Dante n'est pas le seul poète qui ait connu l'amour mystique. Ce que Béatrix fut pour lui, Laure de Sade le fut pour Pétrarque. Mais que la différence est grande entre les effets de cet amour sur les deux poètes ! Le souvenir de Laure a suffi pour remplir toute l'âme de Pétrarque, et tous ses autres sentiments ont été réduits à devenir les satellites et les servants de son amour. La religion elle-même, dont Pétrarque est un des ministres, n'apparaîtra qu'à la suite de ce souvenir, pour lui donner plus de consécration, pour dire combien il est éternel et combien infmi. Si Pétrarque tourne les yeux vers le ciel, c'est que là habite Laure; s'il espère le paradis, c'est qu'il y retrouvera Laure; si la terre n'a plus de charmes, c'est que Laure n'est plus; s'il reçoit des messages d'en haut, c'est pour lui parler de Laure; s'il échappe aux embûches du monde, c'est par la protection de Laure; s'il lui arrive quelque pieuse et sainte pensée, c'est par la grâce de Laure plutôt que par celle de Dieu; s'il a encore une patrie, ce n'est plus le natal Arezzo, ni Florence, patrie des ancêtres, ni Rome, ni Parme, ni Naples, c'est Avignon,

ce sont les lieux où a respiré Laure. Laure, toujours Laure, l'univers entier, visible et invisible, est suspendu à ce nom et concentré dans ce souvenir. Comme l'âme de Dante nous présente un autre spectacle! Certes l'amour de Pétrarque est bien noble, et cependant on hésite à le qualifier de cette épithète lorsqu'on le compare à celui de Dante. Cet amour choque alors comme une manière d'idolâtrie, pleine de pratiques superstitieuses, de mièvreries dévotieuses, et il prend envie de le ranger, non parmi les plus nobles produits qu'ait enfantés le christianisme uni à l'idéalisme platonicien, mais parmi les fétichismesles plus mortels que l'âme humaine se soit créés pour la satisfaction de son égoïsme ou l'apaisement de ses convoitises. Au contraire, l'amour de Dante pour Béalrix ne nuit à aucun autre de ses sentiments et ne trouble en rien l'équilibre de son être. Il est pourtant bien grand, cet amour; si grand, qu'il remplit l'âme entière du poète : comment se fait-il donc qu'il la laisse libre pour d'autres sentiments? C'est que ce souvenir, pénétrant son âme à la manière d'une lumière radieuse, la remplit ainsi sans y tenir aucune place, augmente de tout son éclat la clairvoyance déjà si forte de son intelligence, et éclaire les objets de ses autres amours, au lieu de les lui cacher. Plus cette lumière brille en lui, mieux il découvre les lois de l'ordre du monde entier, mieux il lit les décrets de l'éternelle justice et de l'éternel amour.

Nous avons accordé que, pour Gœthe, cette question des sentiments était plus sujette à controverse,

parce que son impersonnalité comme poète est trop grande pour qu'on puisse lui attribuer absolument le bénéfice des nobles sentiments exprimés par ses personnages. Nous ne pouvons juger par ses œuvres que son intelligence et son imagination, tandis que par la Divine Comédie nous pouvons juger de Dante tout entier : esprit, âme et cœur. Nous devons donc nous arrêter, pour connaître Gœthe, à ce qu'il nous apprend de lui-même dans ses lettres et dans ses mémoires, si judicieusement intitulés Poésie et vérité, et aux récils que nous ont faits de lui ceux qui l'ont approché. Eh bien! tous ces récits loyalement lus révèlent un homme fier et hautain sans doute, mais né singulièrement bon, humain et confiant.

Je regrette que Daniel Stern, qui a si bien compris l'intelligence de Gœthe, n'ait pas insisté plus qu'il n'a fait sur cette question de ses sentiments. Le cœur de Gœthe! quel bel essai il y aurait à faire sous ce titre; après tout ce qu'on a écrit sur le poète, le sujet est encore presque neuf. Pour qui sait bien lire, l'énigme de cette froideur marmoréenne et de cette attitude de statue antique qu'on lui a tant reprochées est pleinement expliquée par cette sentence grecque placée en tête de Poésie et vérité : Lhomme a besoin d'être éprouvé pour être élevé, et cette phrase elle-même est le résumé de toute sa vie. Gœthe eût été parfait s'il avait su davantage aimer : voilà sous sa forme la plus douce le reproche que tous lui adressent, même ses plus fervents admirateurs : voyons un peu ce qui en est. Loin de ne pas

234 DANTE ET GCfiTHE

savoir aimer, il n'était que trop accessible aux dangereuses émotions de l'amour, et il n'a dû d'échapper aux périls vers lesquels le portaient ses penchants qu'à une des victoires les plus remarquables qu'un homme ait jamais remportées sur lui-même. Il était né avec un cœur riche, chaud, facile à séduire, mais aussi avec une intelligence ferme, sage et grave. C'est dans cette intelligence qu'il trouva son salut, A quoi a-t-il tenu en effet qu'on n'ait vu se reproduire chez lui cette tragédie lamentable qui a si souvent attristé et terni la vie des hommes supérieurs? Oserai-je dire qu'il n'y a pas de grand homme dont la jeunesse présente plus d'exemples d'étourderie que celle de ce Gœthe, si grave, si digne, que nous voyons toujours avec l'auréole que la gloire a mise à son front et sous le masque sévère des dernières années. Ce n'est pas ce qu'on appelle un bon et sage jeune homme que Gœthe dans sa jeunesse; ce n'est pas davantage un épicurien adroit et retors, habile à sauver les apparences, à concilier son amour du plaisir avec le décorum mondain et à satisfaire ses passions sans engager son cœur ; non, c'est un véritable étudiant allemand , confiant , candide , sans souci du qu'en dira-ton., capable de se fourvoyer, sans y prendre garde, dans les pires compagnies, adoptant le premier compagnon venu, pourvu que ce compagnon l'amuse ou lui présente un sujet d'intérêt, et donnant son amour à la première fillette qui passe, pour peu qu'elle lui apparaisse sous un rayon propice, ou que son cœur saute ce jour-là

DANTE ET GCETHE 235

dans sa poitrine un peu plus fort qu'à l'ordinaire. Et cette fillette, ainsi rencontrée par hasard, il l'aime tout de bon, avec des larmes, des sanglots, des insomnies, des déchirements; il l'aime jusqu'au point de compromettre sa santé, comme dans l'histoire d'Annette ; il l'aime jusqu'au point de côtoyer les abîmes, comme dans l'histoire de Marguerite. Que ces aventures de jeunesse n'aient rien coûté à sa réputation et n'aient pas déchaîné contre ses mœurs toutes les langues de la calomnie, je ne connais pas pour ma part de fait qui fasse plus d'honneur à la moralité de l'Allemagne. La véritable marque des cœurs qui sont nés fatalement pour l'amour, c'est d'aimer sans choix et sans discernement, sans préméditation et sans arrière-pensée, et telle me paraît avoir été à l'origine la marque du cœur de Gœthe. On demeure véritablement étonné devant l'incroyable distance que l'on découvre entre le poète et les personnes sur lesquelles s'est portée son affection : Marguerite, Annette, Lili, même la charmante Frédérique . Leurs pauvres ombres demeurent comme écrasées sous le souvenir de l'homme puissant qui les approcha. Voit-on cependant qu'il se soit jamais embarrassé de la distance qui le séparait d'elles, qu'il se soit jamais posé la question de savoir si celle-ci ou celle-là était plus ou moins digne de son amour, ou que dans aucun de ces amours il ait séparé dédaigneusement son âme de ses sens comme il arrive si fréquemment entTe personnes de condition ou d'intelligence inégale? Non, je ne connais pas de grand

236 DANTE ET GCETHE

homme qui ait été en amour plus démocrate que Gcethe, et qui ait jamais moins compliqué ses affections de sentiments étrangers à ce qui constitue proprement la passion de Famour.

Un cœur riche et chaud, une intelligence grave et sage, telle était donc la vivante antithèse que Goethe portait en lui. Cette antithèse pleine de périls, Gœthe sut l'abolir, ou plutôt il sut changer en un noble état de paix l'état de guerre intérieur et d'anarchie passionnée dont elle le menaçait. D'une nature qui pouvait être facilement discordante, il fit une nature harmonieuse et pleine d'équilibre. Gomment donc y parvint-il? En tuant son cœur par des mutilations volontaires et répétées à la façon des ascètes? Non, Gœthe sentait trop profondément la nature dans son intégrité pour vouloir l'outrager ou la mutiler dans une de ses parties. En endurcissant son cœur, comme on l'a dit, en en exilant par un calcul égoïste toutes les préoccupations qui auraient pu le détourner de sa voie de poète et de philosophe? Pas davantage. Jamais homme sage n'employa moins la contrainte envers ses sentiments et ne se montra moins tyrannique envers sa nature. Son inteUigence laissa toujours son cœur libre de courir les aventures; seulement elle refusa toujours de se laisser duper par les sophismes et les excuses dont il aurait pu couvrir ses erreurs et ses fautes. L'art de la vie tel que le comprenait Gœthe, et jamais personne ne l'a compris aussi bien que lui, consistait dans l'application constante de cette maxime : faire servir notre expé-

rience à notre perfectionnement individuel, et accepter toute épreuve non comme une humiliation ou un châtiment , mais comme un nouveau moyen d'éducation et comme une initiation à un degré supérieur de vérité. C'est parce qu'il n'a jamais manqué un seul jour à l'application de cette maxime qu'il nous paraît froid et insensible. Mais, parce qu'elles étaient employées comme moyen de sagesse, les épreuves en existaient-elles moins, et avant d'être des instruments de perfection en avaient-elles été moins douloureuses? Son cœur en avait-il moins saigné parce que son intelligence profitait de ses erreurs, et ses passions en avaient-elles été moins ardentes parce que, une fois refroidies, elles servaient de matière à des œuvres d'art ? Pour nous, l'infériorité qu'on lui découvre est tout simplement son plus légitime titre de supériorité ; car, tandis que la plupart des hommes ne savent rien faire de leurs épreuves, ou qu'ils les acceptent avec révolte, ou qu'ils les laissent opérer en eux une œuvre de corruption malfaisante, lui, il s'en servait comme de moyen de purification, d'excitation à la sagesse, et les transformait en mobiles de perfectionnement moral.

Et maintenant, si nous interrogeons ceux de ses chefs-d'œuvre où il a mis le plus de sa personnalité, ceux qu'on peut regarder à la rigueur comme des miroirs de lui-même, comme nous y verrons bien se refléter l'histoire de son cœur telle que nous l'avons esquissée ! Nous laisserons de côté, si vous le voulez bien, ce Werther qui n'a été que l'expression d'une

238 ■ DAME ET GCETHE

très courte période de sa vie, en faisant remarquer cependant de quelles fièvres ardentes témoigne ce livre tragique et à quel point celui qui l'a écrit a vu de près l'abîme. Bornons-nous à Faust et à Wllhelm Melster. Que voyons-nous dans Faust, sinon l'histoire d'un homme doué, comme le Gœthe que nous venons de présenter à notre lecteur, à la fois d'un cœur riche et chaud et d'une intelligence grave et sage, qui finit par triompher des entraînements de sa nature et par se reposer dans l'équilibre péniblement reconquis de son âme. Quelle anarchie il y a dans le premier Faust f Quels tumultes des instincts, quelles révoltes des sens ! Comme les deux parties de l'homme sont en guerre acharnée l'une contre l'autre ! Quel congé amer le cœur lassé et malade donne à l'intelligence, et avec quelle inexorable sévérité l'intelligence , ainsi congédiée , refuse de reconnaître la légitimité de cette révolte du cœur! Ce que le cœur décore des noms de passion, d'entraînement, d'amour, l'inteUigence l'appelle ici de son vrai nom : désordre, aveuglement, crime. Faust condamne son amour ; mais cet amour en a-t-il été moins profond et l'épreuve a-t-elle été moins cruelle parce que le héros en est sorti en portant sentence contre lui^ même? Est-il un lecteur qui, après avoir assisté aux scènes du Brocken et au sombre dénouement du drame, oserait accuser Faust de manquer de cœur, s'il refusait de courir une seconde fois pareille aventure ? J'imagine qu'il l'estimerait sage de mettre à profit une si cruelle expérience; ainsi pense Faust,

qui, sachant à quoi s'en tenir désormais sur la valeur des passions, se sert de l'expérience acquise pour s'élever d'un degré de plus dans l'idéal. Il mettra désormais son cœur plus près de son intelligence, et, dans Hélène ressuscitée, il aimera par l'esprit ce qu'il aima par la chair dans Marguerite. Est-ce sécheresse ou noblesse, est-ce égoïsme ou vertu qu'il faut nommer une telle détermination?

Cependant Faust n'est malgré tout que le Gœlhe idéal ; le vrai Gœthe, le Gœthe de la réahté, c'est Wilhelm Meisler. Entre le jeune bourgeois allemand qui court le monde plein d'un bel enthousiasme à la poursuite de l'idéal et de l'art et le Gœthe que nous présente le livre de Poésie et vérité, le parallélisme s'établit comme de lui-même et sans aucun effort. Pendant toute sa jeunesse, Gœthe fut un véritable Wilhelm Meister, donnant dans toutes les doctrines qui présentaient quelque amorce à son enthousiasme, s'associant à tous les compagnons qui offraient quelque attrait à sa curiosité, se donnant des entorses à tous les détours du chemin et présentant courageusement ses divines épaules aux étrivières de l'expérience. Quelle société mélangée que celle où Gœthe passa ses jeunes années; mystiques en dehors de l'orthodoxie protestante, piétistes, moraves, réformateurs excentriques, classiques obstinés, novateurs téméraires et prématurés, chrétiens et athées, peintres, comédiens, âmes vertueuses et caractères équivoques, ses compagnons et ses amis sont de toute provenance. A Dieu ne plaise que je [veuille pédan-

240 DAME ET GCETHE

tesquement reprocher à Gœthe le vagabondage des premières années ! Je crois ce vagabondage la meilleure école de sagesse pour un esprit aussi robuste que le sien, et, puisque Apollon garda les troupeaux d'Admète, Goethe pouvait bien courir les grandes routes en compagnie de qui lui plaisait; mais enfin rien n'est moins régulier que sa jeunesse, et, pour lui donner son véritable nom, on peut l'appeler, comme celle de Wilhelm Meister, un cabotinage transcendant. Toutes les fois qu^il m'arrive de relire Poésie et vérité, je ne puis m'empècher de songer que les réputations, comme les livres, ont leurs destinées. Le reproche de froideur et de sécheresse implique chez la plupart de ceux qui le formulent l'idée d'un homme incapable d'incartades, de folies et d'erreurs. Or, de son propre aveu, Gœthe en a commis de très nombreuses. D'autre part, l'idée de gravité, de tenue austère et de noble maintien exclut, dans l'esprit de la plupart des hommes, l'idée du genre d'expériences que Gœthe avait traversées. Ceux qui l'accusent de manquer de cœur, parce qu'il était incapable de folies, et ceux qui attribuent sa dignité à je ne sais quelle sagesse ignorante de l'erreur, se trompent également. S'il ne faut que payer son tribut à l'humaine faiblesse pour prouver qu'on a un cœur, Gœthe en avait un, et des plus larges, et, si la gravité ne peut s'accorder avec certaines expériences, il faut conclure que Gœthe n'en posséda jamais aucune.

Puisque Gœthe a connu la jeunesse de Wilhelm

DANTE ET GœiHE 241

Meister, pourquoi n'aurait-il pas éprouvé les mêmes sentiments que lui? Est-il un de nous qui oserait accuser ce Wilhelm, si candide, si cordial, si bon camarade, de si facile composition, de manquer de cœur? Est-il sec et froid le compagnon dont le désenchantement même n'arrête pas l'obligeance, qui sauve ses amis les comédiens de la ruine, supporte sans ressentiment les reproches de l'aigre Mélina, pleure comme un enfant après sa séparation d'avec Marianne, ramasse Mignon et le harpiste sur le bord des fossés d'^s grands chemins, traîne partout à sa suite, sans vergogne aucune, ces deux poétiques mais équivoques créatures, et adopte si spontanément son fils naturel lorsque le hasard le met sur sa route? Eh bien, nous croyons à l'amour, aux remords, au dévouement de Gœthe , comme à l'amour , aux remords et au dévouement de Wilhelm. Pourquoi donc ne croirions-nous pas qu'il a connu lui aussi, par le pouvoir des larmes et des nuits sans sommeil, la présence des puissances célestes , puisque nous savons par l'histoire de toute sa vie qu'il a conquis la sagesse par les mêmes moyens que Wilhelm. Wilhelm, comme Gœthe, a fait tourner chacune de ses nombreuses erreurs au profit de son perfectionnement individuel; chacune de ses fautes lui a servi d'échelon pour gravir à un plus haut degré de vie morale, d'initiation pour atteindre à une vérité supérieure. Puisqu'ils ont même sagesse, ils doivent avoir eu même cœur, et tous nos lecteurs savent certainement combien celui de Wilhelm est charmant, sen- Types littéraires. 16

:24i2 DANTE ET GOETHE

sible et affectueux. Mais quoi ! ce cœur avait le respect de lui-même, et il n'y avait pas de folie, si chère lui fût-elle, capable de lui faire oublier longtemps ce qu'il se devait. Peut-être est-ce là une des causes du reproche de froideur qu'on lui adresse ; il faudrait se demander cependant si ce respect de soi-même n'est pas un indice plus sûr d'un grand cœur qu'une trop facile indulgence.

Si nous avions plus de temps pour parcourir cette longue et féconde vie de Gœthe, nous montrerions aisément qu'il a su ne rester étranger à aucun des sentiments de notre nature. Il en est un au moins que ses détracteurs les plus obstinés ne peuvent lui reprocher de n'avoir pas connu et pratiqué, celui de l'amitié. Certes cette amitié n'était ni facile ni indulgente, elle ne se portait pas sur le premier venu, mais qu'elle était précieuse et rare! Gomme elle était exempte de ces vulgaires manèges, de ces empiétements hypocrites et indiscrets, de ces oscillations d'humeur qui se rencontrent dans les amitiés les mieux établies I Avec lui, nulle variation dans la température de l'affection : son cœur était au beau fixe perpétuel. Aucun de ces écarts d'esprit que la familiarité peut bien absoudre, puisqu'elle les engendre, mais qui n'en sont pas moins des manières d'impolitesses par lesquelles un ami rompt au profit de son égoïsme l'égalité qui fait l'essence de ce sentiment. Pas un mot discourtois, pas une insistance pédantesque. Son amitié pour Schiller tient presque de la grandeur d'âme. Quel désintéressement! quelle

DANTE ET GCffiTHE 243

absence complète de vanité littéraire et de rivalité de métier ! Quel oubli de lui-même dans cette admiration que lui inspirent les dons de l'homme qu'il appelle royalement un Etre magnifique î Gomme il est reconnaissant à Schiller d'avoir bien voulu venir au monde en même temps que lui, pour lui permettre de se rendre compte autrement que par son propre génie de la nature du poète ! Il ne pense pas un seul instant que Schiller diminue sa gloire en la partageant avec lui ; il songe que son intelligence aurait été moins éclairée, sans le service que lui rend Schiller, en déployant sous ses yeux le spectacle de ses dons. Ses relations d'amitié ne furent pas toujours aussi heureuses, nous le savons; sa liaison avec Lavater, par exemple, eut un fâcheux dénouement; mais nous partageons complètement l'opinion de Samuel Johnson sur les querelles si fréquentes des hommes supérieurs avec leurs amis, et nous pensons que les torts sont d'habitude du côté de ces derniers. Dans le cas de Lavater, par exemple, n'est-il pas clair que la froideur finale de Gœthe se trouve amplement justifiée par le christianisme intempérant, le prosélytisme agressif, la pieuse indiscrétion et le manque incroyable de tact de cet homme éloquent et borné qui crut pouvoir enchaîner à ses marottes religieuses une telle intelligence ? Mais, pendant les premières années de leurs relations, quelle cordialité de la part de Gœthe et quelle sincère admiration 1

La bonté de Gœthe ne frappe pas, parce qu'elle n'est pas voyante et ne se manifeste pas par de ba-

244 DANTE ET GCETHE

nales effusions de sensibilité; pour que les hommes croient à la bonté, il faut qu'ils lui voient une certaine vulgarité apte à émouvoir les entrailles comme la prose d'un mélodrame, et celle de Goethe, élevée comme son âme, n'a en effet aucun caractère de ce genre. Un des traits de cette bonté est le sentiment profond du respect que l'homme doit à l'homme, sentiment que personne n'a eu au même degré que lui. Il abhorrait à l'égal d'une mauvaise action tout ce qui porte atteinte à la dignité de l'âme, plaisanteries agressives, quolibets, moqueries discourtoises, facéties et mystifications. Il attachait à ce sujet une telle importance que, dans Wilhelm Meisfer, il a consacré toute une nouvelle à montrer les conséquences fâcheuses des mauvaises plaisanteries, et, parmi les épisodes de sa vie, il n'en est pas qui me touche plus, peut-être, que ce dîner de table d'hôte où il sut arrêter avec tant d'autorité les railleries qu'avait soulevées la malencontreuse perruque de Jung Stilling. Il n'y a pas de trait de caractère qui soit un plus sûr indice de bonté que celui-là, surtout quand on le rencontre chez un homme qui peut si facilement abuser de ses grands dons. Que de témoignages d'humanité durant sa longue carrière I La bonté a-telle jamais pris une forme plus ingénieuse, plus spirituelle et plus charmante que cette visite qu'il fit pendant le voyage d'Italie à la mère de Cagliostro ? Et comme il s'entendait à faire descendre sur ceux qu'il aimait et protégeait quelques rayons de ce respect qui l'environnait ! quelle déférence dans toute

sa conduite avec cette bonne Ghristiane Vulpius, qu'il avait élevée de la condition de ménagère à celle d'épouse 1 quel souci constant de rendre à ceux qui l'approchaient l'hommage qui était le plus particulièrement dû à leur nature ! Si l'excellence du tact est la marque de la vraie bonté, il est impossible de mettre en question celle de Gœthe, car jamais tact ne fut plus exquis que le sien.

UN

UN

On peut avoir maintes fois visité les bords du Rhin sans avoir entendu parler de Neuwied, et il est probable que, si quelque voyageur français a retenu par hasard ce nom, il ne lui représente pas autre chose que le nom d'une des stations des bateaux à vapeur qui font le service du Rhin. Il y a longtemps que la fameuse méthode d'autorité a été abohe dans les sciences et la philosophie; mais il est une province de l'activité humaine où elle conserve toujours son empire : je veux dire les voyages. Le touriste moderne est bien d'ordinaire le personnage le plus banal et le plus servile qu'il y ait au monde. II voyage superstitieusement, aveuglément, sur la foi de la tradition et l'autorité de ses devanciers. On dirait que le premier touriste qui a parcouru l'Europe a tracé une fois pour toutes l'itinéraire que devraient suivre tous ses successeurs. Chaque nouveau voyageur pose scrupuleusement son pied sur l'empreinte

laissée par le pied de son prédécesseur, qui semble aussi sacrée pour lui que l'empreinte du pied de Bouddha pour les naturels de Geylan. Il court visiter quelque entassement maussade de pierres décoré du nom d'édifice, ou quelque interminable boutique de bric-à-brac décorée du nom de musée, sans se soucier de savoir s'il ne laisse pas derrière lui les paysages les plus charmants et les mœurs les plus intéressantes. Sa grande ambition paraît être de parcourir le plus vaste espace possible dans le plus court laps de temps ; il ne s'est pas dit qu'il n'est pas une localité qui, sympathiquement observée, ne possède son attrait et où l'on ne puisse s'arrêter avec intérêt, au moins pour vingt-quatre heures.

Le touriste banal n'a certes jamais visité Neuwied. Pourquoi aurait-il visité cette ville? Il n'y a là rien pour lui, ni église somptueuse, ni musée, ni monuments historiques. Un pareil voyageur ne marche pas sans son Guide; si ce Guide était bien informé voici à peu près en quels termes il le renseignerait sur cette ville :

« Neuwied, sur le Rhin, à quelque distance de Goblentz, est une petite ville de la Prusse rhénane, qui fut autrefois le siège d'une principauté, maintenant médiatisée, appartenant à l'antique famille de Wied. Neuwied (la nouvelle Wied), comme son nom l'indique d'ailleurs, est d'origine moderne ; elle ne remonte pas plus haut que 1735. Les de "Wied, princes tolérants et éclairés, firent au dernier siècle de leur petite principauté l'asile de toutes les sectes persécutées

dans les Etats voisins par la tyrannie du culte officiel et le fanatisme de princes trop partisans de la religion d'Etat. Juifs, catholiques, calvinistes, piétistes disciples de Spener, frères moraves disciples du comte Zinzendorfî, y affluèrent de toutes les provinces de l'Allemagne et formèrent bientôt la plus grande partie de la population de cette ville de Neuwied, qui conserve encore aujourd'hui le cachet de son origine. Ainsi la principauté de Wied fut, au dernier siècle, une sorte de petite Pensylvanie allemande, et sa capitale une miniature de la pacifique Philadelphie.

« L'oublieuse et ingrate postérité ne se souvient guère de cette principauté minuscule, non plus que des princes qui l'ont gouvernée, et cependant ce coin de terre fut un refuge où la conscience humaine violée trouva hospitalité et protection, et ces princes furent des princes selon le cœur du xviiie siècle et du siècle présent. Si leur domaine fut petit, en revanche leurs services eurent leur importance. L'immense liberté académique moderne de l'Allemagne abuse notre jugement sur un passé encore bien récent. Nous nous figurons volontiers que l'Allemagne a été de tout temps le pays de la liberté intellectuelle et religieuse, et nous oublions que, pendant plus de cent années, l'orthodoxie luthérienne a pesé d'un poids singulièrement lourd sur la conscience du peuple allemand. Il y a eu dans d'autres temps et d'autres pays des intolérances religieuses plus violentes, plus cruelles, plus meurtrières, il n'y en a pas eu de plus

maussade, de plus pédantesque et de plus étouffante que celle que le luthéranisme officiel fit peser sur l'Allemagne durant la seconde moitié du xyii^ et la première moitié du xyiip siècles. Le pouvoir protecteur dont Luther avait jadis armé les princes au nom de la liberté se retournait maintenant contre la liberté, et l'oppression politique secondait l'intolérance religieuse. Pour faire cesser cet insupportable état de choses, il ne fallut pas moins que les gigantesques efforts d'un Lessing, d'un Gœthe et des autres grands esprits qui apparurent en Allemagne à la fin du dernier siècle, et l'exemple donné aux princes allemands par le roi Frédéric II. Les princes de Wied eurent l'insigne honneur de devancer la pensée de Frédéric et d'apphquer à leur manière la parole par laquelle le grand roi imposa silence à l'Eglise officielle et annonça l'avènement de la tolérance reUgieuse. En ouvrant un refuge à tous les persécutés, eux aussi déclarèrent que dans leur État chacun de leurs sujets se sauverait comme il l'entendrait. Or, comme il faut que la vertu soit toujours récompensée en ce monde, leur principauté a été médiatisée ; le pouvoir politique dont ils avaient si bien usé a été enlevé à leurs descendants. Le représentant actuel de cette famille a profité pour son perfectionnement intellectuel des loisirs que lui faisait le progrès des temps. Il a beaucoup voyagé, il est lettré et savant. Son prénom est Hermann ' ; il a l'air spirituel, affable et bon. Le voya-

1. Le priuce Hermana de Wied est mort depuis que cet essai a été écrit.

geur qui voudrait faire connaissance avec son image trouvera son portrait, ainsi que celui de la princesse sa femme, dans une conditorei qui est en même temps un gasthaus et un café, et qui est située près du quartier des frères moraves. Cette maison peut être recommandée au voyageur en toute confiance, car elle est tenue par le plus honnête pâtissier du monde, et on peut y dîner à trois pour la modeste somme d'un thaler. »

C'est ainsi à peu près, j'imagine, que parlerait le Guide^ joignant ingénieusement l'utile à l'agréable. Notre touriste moderne est trop pressé pour s'arrêter pour si peu. Il est évident qu'il n'y a rien à voir à Neuwied, si ce n'est des hommes et des femmes. Vaut-il la peine de se déranger pour contempler quelques visages de bigots fanatiques de diverses dénominations? Il continue donc son chemin, et il a raison s'il est ignorant et d'esprit léger; mais s'il appartient à Un degré quelconque à cette grande Eglise invisible où se rencontrent les hommes religieux de toute provenance, s'il éprouve un plaisir sympathique à contempler sur les visages humains la noble empreinte qu'y laisse le souci constant de la moralité et la dignité que l'habitude de la religion donne aux plus humbles individus, ah 1 qu'il a tort de passer!

Toute localité, et spécialement une ville célèbre, possède une âme qui se révèle au voyageur, après un séjour plus ou moins long, un génie quiTenlève à son époque, lui rend le passé présent, ou plutôt le pousse

à reculons dans le passé en l'arrêtant, avec une précision admirable, juste au point de la durée où il veut le conduire. Qui donc, par exemple, après un séjour de quelques heures à Cologne, la ville des miracles et des reliques, ne s'est pas senti pousser graduellement jusqu'au xy^ siècle. Vous êtes saisi par un esprit d'une incroyable puissance' qui vous dépouille en un instant de votre personnalité d'homme moderne, qui vous plonge dans un crépuscule sombre et cependant coloré où toutes les réalités de votre vie actuelle disparaissent une à une. Vous sentez votre éducation vous abandonner insensiblement et votre scepticisme philosophique s'écouler hors de vous comme le blessé sent la vie s'écouler hors de lui avec chaque goutte de son sang. Vous appartenez corps et âme à ce christianisme légendaire qui fut la religion populaire du moyen âge. C'est en vain que vous demanderiez secours contre ce passé qui vous étreint à un passé plus ancien. Les souvenirs et les vestiges romains que vous rencontrez à Cologne n'y semblent exister que pour confirmer le triomphe de ce christianisme poétique. La légende y a mis le pied sur l'histoire, à peu près comme saint Georges sur la tête du dragon, et l'ancien monde y apparaît humilié, vaincu, dégradé, dans un état de vasselage et d'infériorité. Que viennent faire là les souvenirs d'Agrippinc et de la colonie militaire romaine? Les vrais commencements de cette histoire, on le sent à n'en pouvoir douter, c'est saint Géryon et la légion thébaine, c'est Ursule et les onze mille vierges ; comme

m PÈLERINAGE ÉDIFIANT 255

son dernier chapitre est la légende de la cathédrale. La bonne petite ville de Neuwied ne pouvait certainement pas nous donner une impression aussi forte et aussi poétique, elle ne pouvait pas nous faire reculer jusqu'à un passé aussi lointain, mais elle nous a révélé un fait fort curieux dont nous aurions douté avant notre propre expérience : c'est que cette âme des localités avait la puissance non seulement de ressusciter le passé, pour celui qui en connaît l'histoire, mais encore de le faire deviner à celui qui l'ignore complètement. Si Cologne a fait sur nous l'impression que nous avons essayé de rendre, c'est à tout prendre que nous connaissions l'histoire de cette ville, et que par conséquent l'esprit du passé avait prise sur nous. Au contraire, nous nous sommes mis en route pour NeuM^ied avec un jeune protestant français de nos amis, sans rien savoir, ou à peu près rien de son histoire; nous ignorions qu'elle fût d'origine aussi récente, nous ignorions qu'elle eût servi d'asile aux sectaires allemands persécutés, et notre excursion n'avait d'autre but que de visiter une communauté de frères moraves qui se trouve dans cette ville. Cependant nous n'étions pas depuis un quart d'heure dans Neuwied, que nous savions à quoi nous en tenir sur son origine et le caractère de sa population. Nous reconstruisîmes à nous deux, par hypothèse, l'histoire de cette petite cité, et notre amourpropre ne fut pas médiocrement flatté, lorsque, après informations prises, nous reconnûmes que nos suppositions s'accordaient exactement avec les faits réels

ons génie de la localité.

Le schloss, ou résidence du prince, est bâti sur les bords mêmes du Rhin, à l'entrée de la ville. Le château n'est pas une merveille d'architecture, et il y a dans le monde de plus beaux parcs ; mais je ne sais quelle atmosphère de bienveillance, de douceur et de paix flotte autour de cette demeure et au-dessus de ces allées soigneusement ratissées. Si l'on n'était prévenu, on aurait quelque peine à dire à qui peut appartenir une pareille demeure. Elle n'a rien de seigneurial, et cependant il ne viendrait pas à l'esprit de l'attribuer à un simple bourgeois. Cela ressemble plutôt à la résidence d'un gentilhomme aisé ou au siège d'une municipalité aristocratique dont le maire serait un personnage titré. Les souvenirs littéraires aidant, l'imagination doucement sollicitée fait passer devant les yeux de l'esprit mille petits tableaux à la fois plaisants et nobles, gais et décents, innocemment comiques. On pense à l'existence d'une cour minuscule où le principal office du grand chambellan serait d'ordonner d'atteler pour la promenade journalière du prince, où les principales affaires du premier ministre seraient la destitution d'un jardinier négligent ou la promulgation d'ordonnances pour l'éclairage des réverbères. On pense aux romans d'Auguste Lafontaine, aux comédies de Kotzebue, aux fantaisies de Jean Paul ; on cherche des yeux l'endroit où l'on aurait pu placer une de ces harpes éoliennes si à la mode en Allemagne à la fin du dernier siècle et au

UN PÈLEllLN'AGE ÉDIFIANT 2S7

commencement de celui-ci, et l'on se dit que par les belles soirées d'automne on serait bien sur cette terrasse pour jouer de cet harmonica dont les vibralions maladives retentissent d'une manière si sentimentale dans les cœurs des héroïnes des romans allemands. Gomme nous nous entretenions de ces rêveries pacitîques, nous fîmes la rencontre de quelques objets qui en tout autre lieu auraient singulièrement dérangé le cours de nos pensées. Ces objets étaient trois canons en fort bon état, confortablement adossés à la terrasse qui regarde le Rhin, très étroitement rapprochés les uns des autres et entourés d'une grille de fer. Mon compagnon de voyage me fit spirituellement remarquer qu'ainsi parqués ils avaient l'air de bêles féroces encagées de peur qu'elles ne mordent, et exposées à la curiosité du public. Oh! qu'ils avaient un aspect honnête et pacifique, ces trois canons ! On voyait bien qu'ils n'avaient jamais fait de mal à personne. Loin de contraster avec le caractère paisible de la petite ville, ces trois engins de meurtre emprisonnés semblaient placés là, au contraire, pour figurer allégoriquement le triomphe de la tolérance et de la concorde i.

Un philosophe a prétendu que c'était l'homme qui créait la nature, en d'autres termes, que la nature était toujours ce que l'imagination voulait qu'elle fût. Je ne sais jusqu'à quel point cette opinion est vraie. Ce qui est certain , c'est que les choses physiques,

1. Il est possible que ces engins de guerre tiieut eu (lei»nis un rôle plus offensif.

même les plus inertes, s'arrangent toujours de manière à s'accorder étroitement avec le caractère moral de l'homme. Ainsi, dans cette ville de Neuwied, tout est en parfaite harmonie avec les habitants. Les maisons ont un extérieur décent et pour ainsi dire du maintien et de la réserve ; il est évident que ces rues ont des échos chastes qui n'ont jamais retenu les syllabes d'un juron ou d'une parole obscène; les pavés eux-mêmes ont l'air innocent. Il faisait très beau le jour où nous visitions la ville, et rien n'empêchait le soleil de prodiguer sa lumière à flots ; mais il semblait sentir qu'il ne le devait pas, et il se contentait de faire courir dans les rues et sur les façades des maisons un sourire gai, affable et discret ; cependant il n'y avait pas un nuage au ciel, et partout ailleurs il devait rayonner avec l'effronterie de l'opulence.

J'engagerais volontiers ceux qui doutent que les manières soient l'œuvre des croyances à aller faire à Neuwied le même pèlerinage que nous. Si l'on ne savait que Neuwied est une ville religieuse, la tenue, la démarche et la physionomie de ses habitants suffiraient pour vous le révéler. J'ignore quels sont les défauts de caractère des habitants de cette ville, mais je réponds qu'il y a deux classes d'animaux humains qu'ils ne nourrissent pas parmi eux : je veux dire les badauds et les niais. Tout voyageur a pu remarquer la déplaisante curiosité dont il est l'objet lorsqu'il s'arrête dans une petite ville. Les diverses manifestations de cette curiosité composent un vrai

tableau d'Hogarth. Les uns vous regardent passer bouche béante dans l'attitude de la stupéfaction; les autres vous inspectent de loin , incertains de savoir s'ils doivent avancer ou reculer, avec une curiosité craintive ; quelques-uns , plus hardis et moins respectueux, vous regardent ironiquement, comme si vous leur aviez donné occasion de rire de vous ou que votre qualité d'étranger fût un titre au ridicule. Vous n'observez sur les visages des habitants de Neuwied aucun de ces tics bêtes qui dénotent beaucoup plus qu'on ne saurait le croire l'inéducation et la sauvagerie. Aucun n'a l'air de vous dire en passant près de vous : Vous êtes étranger, je le sais bien. Hommes et femmes, à quelque condition qu'ils appartiennent, circulent dans les rues avec une gravité exempte de toute raideur; pas de bouche béante, pas de sourires narquois, pas de regards indiscrètement interrogateurs ; jamais provinciaux n'ont eu l'air moins provincial.

Cette honnêteté de maintien frappe naturellement davantage chez les hommes de condition inférieure. Quelle excellente tournure avait ce pâtisssier qui nous donna à dîner à trois pour un thale7' et quelques groschen! Avec sa forte moustache blonde, il ressemblait à un soldat prussien qui aurait été humanisé et ennobli par la fréquentation assidue du prêche et la lecture de la Bible, et en réalité il en était à peu près ainsi. Pendant les préparatifs du dîner, j'avais examiné curieusement sa bibliothèque. Elle se com posait de la Bible de Luther, d'un volume de com-

iJGO UN PÈLEUINAGE ÉDIFIANT

mentaires sur le Nouveau Testament, des œuvres complètes de Schiller et d'un pamphlet assez volumineux intitulé les Mystères du Vatican. J'aurais autant aimé ne pas trouver ce dernier article, car on éprouve toujours une impression pénible quand on rencontre entre les mains des personnes instinctives et naïves ces productions stériles d'esprits batailleurs, ces fruits de cendre de la mer Morte des disputes humaines. Mais que voulez- vous? il faut bien que l'esprit de secte se fasse jour par quelque endroit. Ce qui était plus important, c'est que la Bible et les œuvres de Schiller avaient été évidemment beaucoup lues. Je ne fus donc pas étonné du prix modique de notre dîner; il était trop évident qu'un pâtissier qui avait nourri son âme du livre de la conscience et des écrits du poète de .l'enthousiasme ne pouvait pas avoir la tentation de nous réclamer plus que ce qu'il croyait lui être strictement dû.

Tout cela est bien peu de chose, n'est-ce pas? Qui sait cependant si cette petite ville ne tient pas dans l'ordre général de l'univers une plus grande place que d'autres matériellement plus considérables? Combien à notre retour elle m'apparut plus importante que Goblentz, sa voisine, par exemple, avec sa forteresse, ses casernes prussiennes et ses larges et belles rues 1 Les nobles et bonnes âmes ne sont-elles pas le sel de la terre? Cette secte des frères moraves dont nous aUions visiter l'établissement tient une bien faible place dans la chrétienté ; cependant n'avait-elle pas été un des moyens par lesquels les âmes aile-

UN PÈLKRINAnr: KDIFIÂNT 261

mandes avaient pu se dilater et respirer avant le grand essor de la littérature de leur pays?

Il y a dans l'histoire de toute secte victorieuse, de toute doctrine établie, un moment particulièremeiit périlleux et odieux : c'est celui oîi non seulement elle se montre intolérante envers ses adversaires, mais où elle paraît insupportable à ses propres fidèles, qui cherchent alors par quels moyens ils pourraient lui échapper sans se séparer d'elle. La première moitié du xviiie siècle fut cette époque critique pour le protestantisme luthérien. Les âmes, opprimées par la sécheresse d'une théologie abstraite dans laquelle elles ne retrouvaient ni la vie de l'histoire, ni la vie du sentiment, mirent tout leur espoir dans le chef invisible de l'Eglise, le Christ. Elles ne sortirent pas précisément de l'Eglise, mais elles se résignèrent à ne plus rien en attendre ; elles cherchèrent l'ahment spirituel qui leur manquait, non pas en dehors d'elle, mais au-dessus d'elle. On demanda à la vie du cœur ce que le dogme théologique ne savait pas donner, c'est-à-dire de diminuer l'éloignement où Dieu était de ses créatures, de le leur faire sentir plus visible, plus présent. Les deux plus remarquables de ces protestations furent le piétisme de Spener et la doctrine du comte Zinzendorff, pieux gentilhomme, d'une âme élevée et pleine de belles chimères. La tentative de Zinzendorff prouve une fois de plus que la nouveauté des choses est moins dans leur substance que dans la forme qu'on sait leur donner, car elle consiste simplement dans cet éternel retour à l'Eglise

primitive que tout réformateur chrétien semble condamné à recommander, et dans la pratique de la vertu chrétienne de la résignation. Mais ce retour à l'Eglise primitive prit une forme originale, et cette vieille vertu de la résignation devint une vertu toute nouvelle chez ces âmes rajeunies par un ravivement de ferveur religieuse. Une vertu est toujours nouvelle, en effet, lorsque nous l'exerçons dans de nou-' velles conditions et sous un nouveau maître, parce qu'alors nous y portons un degré de zèle que nous n'aurions pu avoir sous l'ancien maître et dans les anciennes conditions.

L'union intime avec Dieu par la prière, par l'exercice des pratiques pieuses; l'association des âmes animées des mêmes sentiments religieux, conçue comme un moyen de faciliter cette union ; la soumission constante à la volonté de Dieu dans les détails quotidiens de la vie : voilà les principaux points de cette doctrine qui pourrait se résumer à peu près par cette formule : vivre en sorte qu'on ne soit jamais loin de Dieu. Certes, cela a sa poésie, sa beauté et sa vérité. Rarement on a mieux exprimé de quelle façon la soumission à la volonté de Dieu doit être comprise par le chrétien. C'est cette soumission parfaite dans la pratique quotidienne de la vie qui a fait comparer les associations de moraves aux couvents catholiques, avec lesquels elles n'ont cependant aucun point de ressemblance. Les communautés de moraves sont faites tout simplement à l'image de la société; chacun y exerce son métier, y vit selon les inclinations

de son esprit, s'y marie ou y reste célibataire selon son plaisir : ce sont donc de petites sociétés, mais des sociétés où tous les liens qui rassemblent les hommes sont ramenés à un seul, et oii tous les mobiles d'action et d'obéissance sont réduits à un seul. L'homme, dans notre société, obéit chaque jour à vingt maîtres différents, selon les affaires qu'il doit traiter ou les devoirs qu'il doit remplir; le morave n'obéit jamais qu'à un seul, ou plutôt dans tous les maîtres il n'en voit qu'un seul, et c'est cette simplification qui fait de sa vie une vie absolument religieuse et qui lui donne une ressemblance trompeuse avec la vie des sociétés monastiques.

La ressemblance est trompeuse, mais elle existe cependant; il y a là une nuance délicate que nous voudrions faire bien saisir au lecteur. La pratique des mêmes vertus crée à peu près partout les mêmes habitudes, et des habitudes analogues engendrent des formes analogues. Les associations moraves ne sont pas des couvents, et cependant tout y a un air à demi conventuel. Gela est frappant, surtout chez les femmes, qu'on prendrait facilement non pour des religieuses cloîtrées de nos couvents catholiques , mais pour celles de ces rehgieuses auxquelles l'exercice de leurs fonctions laisse une denii-liberté et permet une certaine communication avec le monde extérieur, les sœurs tourières, par exemple. Plusieurs avaient sur le visage cette blancheur lisse comme celle des images de cire, qui semble comme le doux stigmate dont la piété aime à marquer s*es nobles

UN PKLERINÂGE EDIFIANT

victimes. Mais il est aisé de voir que la vie mystique est incomplète et que le sentiment pratique conserve encore une grande part dans la conduite de ces existences. Pendant que nous visitions la partie de l'établissement qui est réservée aux femmes célibataires et à l'école des filles, j'observai un bien curieux et bien touchant exemple de ce mélange de mysticité et de sagesse pratique sur le visage d'une très vieille femme, un des plus respectables, assurément, que j'aie vu de ma vie. Toute la paix religieuse de l'Evangile rayonnait sur ce visage, et cependant ce n'était que celui d'une bonne et diligente, ménagère. Certes, ce n'était point le visage qu'on aimerait à prêter à la mystique Marie devenue vieille, mais c'est bien ainsi qu'on pourrait se représenter la pratique Marthe à soixante-dix ans. Un Holbein, s'il eût voulu représenter les visites du Christ chez ses amis de Béthanie, l'aurait insérée toute vive dans sa toile, avec l'anachronisme de son costume moderne. Evidemment il n'}^ avait jamais eu dans cette existence de torrents mystiques ni de violences de la grâce; il y avait eu un régime bien entendu et bien observé d'homœopathie religieuse. Chaque jour cette âme avait absorbé un globule évangélique, et à la fin elle avait été saturée de paix religieuse et radicalement transformée. La contemplation de ce respectable visage populaire me jeta dans des rêveries de plus d'une sorte. Je songeai, par exemple , que nous étions souvent bien insensés dans notre amour des œuvres des l'art. Aurais-je fait le pèlerinage de Neu-

IN l'KI.EUINAGE ÉDIFIANT 2GÎ")

wied si l'on m'eût dit qu'il s'y trouvait un visage de vieille femme digne d'attirer l'attention? Non, probablement. Cependant, j'aurais fait ce même pèlerinage et un plus long encore pour voir une tête do vieille peinte par Holbein, ou simplement par Gérard Dow. Nous courons après les musées et nous avons en tout lieu un musée vivant auquel nous ne prêtons aucune attention.

Le caractère doux et inofîensif de la secte du comte Zinzendorff ne la protégea pas contre la persécution , L'Eglise établie fut mécontente de voir s'élever une secte où les fidèles les plus vénérables usurpaient les fonctions do ministres et oîi l'on pouvait être pieux sans son secours. Dans plusieurs Etats, elle arracba aux princes des ordonnances vexatoires. Défense fut faite aux fidèles de s'assembler pour chanter des cantiques, défense de propager les écrits du comte Zinzendorff. C'est pour échapper à quelqu'une de ces persécutions que les moraves, établis dans un Etat voisin *, vinrent chercher un refuge à Neuwied, où ils ont prospéré en paix dans le voisinage d'autres communions persécutées comme elle et instruites par l'adversité à comprendre les bienfaits de la tolérance. Ils forment tout un quartier de la ville et sont composés de gens de tout état au nombre d'environ quatre cents. Je n'ai pas osé interroger, mais j'ai bien cru m'apercevoir que les fidèles étaient pour la plupart

1. Cet État est la tiesse électorale, si j'ai bieu retenu les renseignements que nous donna le directeur de l'école des garçons, M. Biilow.

de bonnes gens du simple peuple ou des gens de condition moyenne inférieure. A l'origine, cependant, ce fat l'aristocratie qui prit la tête du mouvement et qui forma d'abord le noyau de fidèles réunis autour du comte ZinzendorfF. Pendant longtemps, nobles et lettrés tinrent à honneur d'être affiliés à la secte. Pour prendre un exemple, beaucoup de nos lecteurs connaissent certainement Mlle de Klettenberg, cette pieuse amie de Gœthe, dont le grand poète a tracé le portrait moral dans le célèbre chapitre de Wilhehn Meister , intitulé : La Confession d'une belle sainte. Gœthe lui-même, on le sait, eut dans sa jeunesse un moment de tendresse et de vénération pour les frères moraves, et fut en relation avec quelquesuns de leurs chefs. Mais les aristocraties sont volontiers oublieuses, et, s'il n'y avait qu'elles au monde, les traditions humaines seraient bien vite rompues. D'autres doctrines sont venues plus larges, plus séduisantes, et la pieuse doctrine, qui n'avait pour se recommander que son bon vouloir et sa piété, a été oubliée et délaissée. Le peuple est plus vraiment conservateur que les aristocraties, parce qu'il ne perd pas si vite le pli qu'on lui donne, et je crois bien que c'est lui seul qui maintient encore aujourd'hui la secte du comte ZinzendorfF.

Le directeur de l'école des garçons, M. Biilow, nous fit visiter avec une bonne grâce parfaite la partie de l'établissement où la secte élève non seulement les jeunes gens des familles de la communauté de Neuwied, mais les enfants des familles moraves

étrangères que leurs parents envoient en Allemagne pour apprendre la langue du pays. Dortoir, réfectoire, salle d'études, tout reluisait d'une propreté remarquable. Nous n'avons pas vu le cimetière, et nous n'avons pu y lire cette inscription, qui est tout simplement la plus belle qu'on ait trouvée depuis l'inscription grecque : il a vécu; cette inscription, qui résume d'une manière si touchante la foi du morave et qui voile d'une manière si chrétienne l'idée de la mort : il est retourné chez lui. Le temple nous laissa quelque désappointement. Nous fûmes étonnés de sa rigide nudité protestante et de n'y trouver aucun de ces ornements que tolère la piété des moraves, pas même cette grande croix dorée qui brille dans nos temples calvinistes. Gomme je manifestais mon étonnement, notre guide parut s'alarmer et penser que peut-être nous les prenions pour une secte d'athées. « Ce n'est pas que nous repoussions ce signe..., » nous dit-il, et déjà il cherchait sa Bible. Nous le rassurâmes aussitôt en affirmant que nous n'avions jamais pensé qu'ils pussent avoir quelque éloignement pour l'instrument de la rédemption et le signe du salut.

Deux petits incidents vinrent clore ce pèlerinage et compléter les impressions qu'il m'avait données. En passant devant une boutique de jouets d'enfants, j'aperçus un jouet si extraordinaire que je ne pus résister au désir de l'acheter. C'est un vrai joujou piétiste et biblique. Je n'ai pas encore pu déterminer quel est l'animal qu'il représente. Je crois que c'est un lion, mais on m'affirme que c'est un chien. On

Ï>G8 l"N PKLERINAGE ÉDIFIANT

(lirait un des animaux des visions d'Ezéchiel ou de l'Apocalypse traduit d'une manière enfantine par une imagination enfantine.

Comme nous revenions, nous aperçûmes sur les bords du Rhin une troupe de petites filles et une troupe de petits garçons dont quelques-uns portaient des couronnes en papier doré sur la tête et tenaient à la main des arcs et des flèches d'une forme étrange. C'étaient deux pensionnats qui attendaient comme nous le bateau à vapeur pour s'en retourner à Coblentz. Un bon ordre parfait régnait parmi toute cette marmaille, qui s'agitait d'une manière pour ainsi dire paisible et au milieu de laquelle un homme d'un âge mûr circulait en distribuant des fruits, du pain et des gâteaux. Je pensai, je ne sais pourquoi, à cet épisode des Rêveries d'un promeneur solitaire, où Jean- Jacques raconte comment il avait pris plaisir à distribuer des oublies à un pensionnat de petites demoiselles qu'il avait fait approcher de lui. Le misanthrope avait voulu reposer son âme inquiète et aigrie par la vue de cette innocence et de cette candeur auxquelles il avait si souvent donné des louanges éloquentes oii le regret avait tant de part. C'était à peu près le même spectacle que j'avais sous les yeux, avec cette différence que le bonhomme qui distribuait les friandises n'était pas un Rousseau, et qu'il n'avait ni son génie, ni sa misanthropie, ni son amertume . Cette rencontre et ce rapprochement d'une scène évanouie et d'une scène présente me parurent comme le symbole de la vie qui venait de nous appa-

UN PÈLElUN.Vr.E ÉDIFIANT 261)

railre. Cette vie, c'était celle du xviii'^ siècle, mais du xYiiU' siècle encore innocent et candide, encore irréprochable dans ses doctrines et ses actes, encore protégé par ses vrais bons génies, les anges de la bienveillance et de la tolérance.

Nous nous plaignons quelquefois de la monotonie de notre existence moderne, nous nous surprenons à regretter le temps oîi le monde était traversé par des apparitions merveilleuses, oîi la nature était peuplée d'êtres surnaturels et où les hommes étaient visités par de si beaux songes qu'ils ne voulaient pas en laisser perdre le souvenir et qu'ils les transmettaient aux races futures sous la forme de poèmes et de légendes. Nous accusons le sort de nous avoir envoyés trop tard sur la terre, et nous nous écrions volontiers avec le poète sceptique :

0 l'heureux temps que celui de ces fables.

Nous ferions mieux, la plupart du temps, de n'accuser que nous-mêmes, notre distraction ou notre pauvreté d'imagination. Le monde n'a pas cessé d'être merveilleux, la vie n'a pas cessé d'être poétique. Si les esprits ne nous visitent plus en songe et ne nous apparaissent Types littéraires. 18

i274 VISIONS DU PASSÉ

plus, ce n'est pas qu'ils soient morts ou qu'ils aient quitté la terre ; si nous n'avons plus d'aventures comparables à celles des rêveurs d'Orient et des chevaliers du moyen âge, c'est peut-être que nous ne les méritons pas, ou, plus simplement encore, que nous ne savons pas reconnaître les occasions qui s'offrent à nous et qui ne demandaient qu'à être transformées en aventures. Personne n'a de visions parmi nous ; mais la faute n'en est qu'à nous seuls en vérité. Le monde est plein de fantômes et d'apparitions qui passent auprès de nous sans attirer notre attention. Nous ne les voyons pas, mais notre aveuglement n'empêche en rien leur existence, et ils continuent leurs promenades dans nos rues ou leurs visites dans nos maisons sans se soucier de savoir s'ils sont remarqués. La nature étalait ses splendeurs alors qu'il n'y avait pas encore un seul homme pour la contempler; elle n'a pas fait une dépense de plus le jour où la terre a été peuplée; elle ne changerait rien à son luxe le jour où la race humaine disparaîtrait. Il en est ainsi du monde poétique et merveilleux; il existait nécessairement avant qu'aucun poète eût apparu dans le monde; il existerait encore alors même que la race des poètes s'éteindrait. Qui veut le voir peut le voir : complaisant à ceux qui le désirent ou qui sont assez clairvoyants et assez sagaces pour le découvrir, il est indifférent aux plaintes des myopes ou aux négations des esprits frivoles et sceptiques.

Est-il rien de plus étonnant, par exemple, et qui soit cependant d'occurrence plus journalière, que ces

singulières visions du passé qui se dressent subitement devant nos yeux sous la forme d'une physionomie contemporaine, qui se révèlent par la lumière d'un regard, par une attitude, par une démarche? Ces aventures nous arrivent chaque jour, et c'est à peine si nous les remarquons une fois sur mille. La vision ne nous frappe que lorsqu'elle atteste sa réalité par quelque forme excessive ou exceptionnelle. De loin en loin, quelque chef arabe à la grave démarche, quelque Espagnol de pure et antique race, au parler à la fois âpre et caressant, quelque prince étranger au visage asiatique, imposent à notre imagination la croyance à ce miracle devant lequel nous passons à toute heure sans le voir, c'est-à-dire : l'immortalité du passé, l'indeslructibilité des formes que l'âme a revêtues ne fût-ce qu'un moment, la présence invisible des siècles écoulés, la persistance silencieuse des sentiments et des pensées des hommes d'autrefois. Tout ce qui vécut vit parmi nous, et vivra encore alors que depuis longtemps nous ne serons plus; car tout ce qui vit prit naissance dans 1 ame et y puisa, en même temps que la vie, l'immortalité. Nous nous plaignons quelquefois de ne plus rencontrer de sylphes au bord des lacs, de fées au bord des fontaines et d'ondines sur les rivages des fleuves; ces esprits sont toujours à leur ancienne place cependant, et nous les y trouverions si nous les cherchions bien; mais, en admettant qu'ils aient disparu et que la nature soit veuve de ses anciens amants , est-ce que notre société humaine ne contient pas des apparitions mille fois

plus merveilleuses, plus poétiques et de formes plus variées que celles de ces esprits élémentaires, dans ces images des choses disparues qui passent et flottent devant nos yeux comme des frissons de lumière, dans ces voix du passé qui nous jettent à l'improviste quelques mots révélateurs d'une présence invisible, et cela sans mystère, en plein soleil, à toute heure du jour, au milieu des foules les plus compactes, sur nos places publiques les plus fréquentées et en quelque compagnie que nous nous trouvions, la plus vulgaire comme la plus noble?

Il serait trop facile de démontrer par les exemples de l'histoire, et par le spectacle même que présente le siècle le plus dédaigneux de la tradition qui ait encore existé, cette vitalité du passé, cette indestruclibilité des formes de l'âme; mais je laisserai de côté, comme trop pédantesque pour l'objet que je me propose, toute question politique ou philosophique, et je ne prendrai de ce fait singuHer que ce qu'il a de tout à fait aimable et poétique, et même, si vous voulez, de tout à fait léger et frivole, c'est-à-dire ces féeries du visage et du corps par lesquelles l'àme universelle, poète divinement inspiré, se plaît à nous faire apparaître tout un siècle dans un sourire et à nous résumer toute une civilisation dans un geste ou une démarche.

Le passé ne réveille chez la plupart des hommes que des idées de tristesse, de néant et de grandeur austère. Toute la poésie du passé n'est pas dans des ruines cependant, ni dans le sentiment de majestueuse

mélancolie qu'elles inspirent. Le passé pourrait aisément trouver d'autres chantres qu'un Chateaubriand ou un Byron, et il m'est souvent arrivé de rêver pour lui un poète animé des plus chaudes, des plus mobiles, des plus capricieuses émotions de la vie, un poète plein de l'enivrement de l'heure présente, tout entier aux joies actuelles qu'il éprouve, et ne se souciant en rien de la mélancolie des tombeaux, non plus que des menaces et des orages de l'avenir. Il ne donnerait pas aux choses du passé" ce morose et blafard aspect de spectres silencieux que leur donnent la plupart des poètes ; le passé vivrait dans ses chants comme il vit dans la réalité, d'une vie turbulente, amusante, tour à tour joyeuse ou triste, selon la condition morale des personnes qu'il anime et dont il est une partie intégrante; il sourirait sur des lèvres jeunes et charmantes, il étincellerait dans des yeux pleins de la passion du commandement, il palpiterait avec des cœurs pleins de fièvre ; il respirerait par des poitrines chargées de feu ou lourdes de soupirs. C'est ainsi qu'il existe en réalité, car il ne vit pas seulement d'une vie de fantôme, il est mêlé et confondu avec notre vie actuelle qu'il augmente et qu'il grossit sans que nous en sachions rien.

Il en est des phénomènes de notre vie morale comme des phénomènes de la beauté physique et de la santé; leur origine est toujours plus ou moins lointaine et cachée. Ne vous est-il jamais arrivé, lorsque vous admiriez l'agilité d'un jeune homme ou l'incarnat d'une jeune femme, d'avoir envie de leur dire :

Je sais, monsieur, d'où vous vient ce surcroît de souplesse; c'est le résultat de la longue course à cheval que vous fîtes il y a trois jours. Je sais, madame, d'où vous viennent ces belles couleurs; c'est la récompense de cette longue promenade hygiénique que vous fîtes il y a un mois, ou de cette sagesse qui vous fit préférer tel soir le repos et le sommeil aux fatigues du monde. Il en est de même pour notre âme. Notre voix ne s'élève à certains jours avec tant d'éclat, nos yeux ne rayonnent avec tant d'audace ou tant de tendresse, que parce qu'il s'est passé, il y a mille années peut-être, tel fait que nous ignorons parfaitement. Nous ne sommes que les instruments de nos actions; mais leur véritable auteur est souvent mort depuis des siècles. Il est mort, et cependant n'est-il pas plus vivant que nous, lui qui agit par nous, qui dispose de nous ? C'est lui qui commande et nous qui obéissons. Sont-ils à lui ou à nous ces actes que nous expliquons et que nous justifions par les mêmes paroles qu'il employa pour justifier et exphquer les siens? Pour prendre le plus grand et le plus saint des exemples, nous pardonnons aujourd'hui les offenses commises contre nous, parce qu'il y a dix-huit cents ans Jésus de Nazareth pardonna à ses bourreaux, et nous pardonnons dans les mêmes termes. Qui pardonne, cependant? Est-ce nous, ou n'est-ce pas plutôt cet être divin qui nous donna le premier cette formule du pardon qu'il nous suffit de répéter avec un cœur sincère pour en faire une parole éternellement vivante? Nous avons été braves tel jour; devons-nous

MSIONS DU PASSÉ 279

nous attribuer le mérite de cette bravoure? Peut-être aurions-nous reculé si nous n'avions senti, il y a des années, par l'admiration que nous causa la lecture d'un certain acte héroïque, qu'il était lâche d'avoir peur. Nous ne songions certainement pas à cette ancienne émotion lorsque nous avons été braves, mais si forte elle avait été que notre àme en avait été ébranlée et avait, à notre insu, contracté depuis ce jour une habitude, une nouvelle manière d'être d'où a surgi, à un moment donné, ce courage que nous regardons comme notre propriété personnelle et qui appartient en réalité à quelque vieux héros ou à quelque vieux sage.

Notre vie tout entière baigne dans ce mystique élément du passé, et y fleurit à la manière de ces larges plantes qui s'épanouissent à la surface des fleuves et trempent leurs racines dans la fraîcheur des eaux toujours mobiles. Il est merveilleux de voir combien les plus petits détails de notre existence, les plus insignifiants en apparence ont une origine lointaine et se rattachent sans efibrt aux plus grands événements du monde. Telle frivolité est quelquefois d'origine austère et presque divine, et les choses que nous considérons comme secondaires, nos manières, par exemple, nos inflexions de voix, notre maintien, notre mode de salut, nous ramènent souvent tout près des sources mêmes de la vie morale. J'étais assis un jour en face d'un chef arabe que je considérais avec la curiosité que devait naturellement exciter en moi un homme séparé de notre civilisation par les abîmes presque

infranchissables de la race, de la religion, et d'une manière de vivre séculaire. Il écarta légèrement son burnous et laissa voir les manches de sa veste brodée dans laquelle il était facile de reconnaître l'origine de la veste andalouse. Je pensai que le costume de ce grand seigneur du désert était à peu près celui sous lequel nous avons coutume de nous représenter le sémillant barbier de Séville, et ce détail, qui rapprochait ce représentant d'une des plus vieilles races du monde du type le plus parfait qu'on ait créé du parvenu, de l'homme nouveau-né à la vie, me fit sourire par sa bizarrerie. Ainsi l'homme sans lien avec le passé, ce Figaro sans traditions et qui se vante de ne rien devoir qu'à lui-même, devait cependant le costume qu'il portait aux descendants de l'enfant d'Agar et d'Abraham. Figaro avait des rapports éloignés avec les patriarches. Quelle piquante satire de la vanité des prétentions de notre moderne civilisation que ce petit détail insignifiant que j'étais libre de négliger, qui pourtant me ramenait aux âges les plus lointains et qui unissait de la manière la plus inattendue l'intrigant spirituel de Beaumarchais aux austères personnages de la Bible !

Mais la rêverie me détourna bientôt de ce détail et fixa mon attention sur le caractère le plus saillant et le plus général que présentât la personne physique du chef arabe : je veux dire sur la gravité de sa tenue et la morne noblesse de son maintien. Quelque haute que fût l'origine de la race dont il était issu, cette noblesse de maintien eu avait une plus haute encore,

VISIONS DU PASSÉ "IHl

car elle n'existait qu'en vertu des paroles d'un prophète et d'un homme inspiré. Ce chef du désert n'avait une telle dignité silencieuse et une assurance si parfaitement tranquille que parce qu'il y a bien des siècles un jeune conducteur de chameaux, d'une âme violente et éloquente, était venu proclamer qu'Allah était le souverain maître du monde et que les hommes étaient soumis aux décisions aussi sages qu'irrévocables de sa divine providence. Les arrêts de Dieu, avaitil dit, sont souverainement justes, souverainement bons, et la loi suprême de l'homme, c'est de les attendre en silence et de les accepter religieusement. Dieu choisira pour chaque homme ce qui lui est véritablement le plus utile et le meilleur; tout ce qu'il nous est permis de faire, c'est de bénir son nom, de nous prosterner devant sa grandeur, et nous ne devons relever la tête que pour faire face à ses ennemis. Voilà l'origine de cette gravité et de cette assurance nobles qui font l'admiration des mondains et des cUlettanti en matière de bonne tenue et de bon ton. Ces manières arabes n'ont pas leur origine dans un futile besoin d'élégance et dans des principes arbitraires de convenances mondaines; elles sont le résultat des habitudes que l'âme, noblement préoccupée du grand dogme de la fatalité, a fini par imposer au corps. La ferveur religieuse a tout naturellement engendré le principe sur lequel reposent les nobles manières, à savoir, l'harmonie entre la dignité que l'on se doit à soi-même et la déférence qu'on doit aux autres. Ce qui est aujourd'hui courtoisie et politesse fut à l'origine sou-

mission et résignation. Ce calme et cette discrétion silencieuse ont été donnés aux musulmans par la volonté fixe et arrêtée d'accepter les arrêts de Dieu quels qu'ils fussent; cette assurance leur vient de la confiance que Dieu ne peut vouloir que ce qu'il y a de plus sage. Leur taciturnité n'est que l'expression de la tristesse secrète de l'homme qui sait que son sort n'est pas entre ses mains. Lorsqu'un homme attend une visite auguste, il prépare son maintien afin de recevoir son visiteur selon toutes les lois de la déférence et du respect; les peuples soumis à la croyance fataliste ont adopté, une fois pour toutes, ce maintien exceptionnel parce que la visite qu'ils attendent est toujours imminente et ne peut manquer. Ainsi ce simple détail des manières arabes nous ramène à la loi même du Prophète, et toute l'histoire de l'islamisme peut revivre dans un salut ou dans une attitude orientale. Ces saluts, ces attitudes, ces manières varient à l'infini, selon les individus, le beau mot du calife Omar : « Ta destinée cherche après toi, c'est pourquoi ne la cherche pas. »

Maintes fois il nous est arrivé de regretter de ne pouvoir renouveler pour tel ou tel grand personnage du passé l'opération magique que Faust accomplit pour la belle Hélène. Nous aurions v^oulu aborder et contempler ce personnage qui pique notre curiosité. Il nous semblait que nous l'aurions mieux compris si nous avions pu le voir un instant, et que toutes les obscurités qui nous dérobent en partie son caractère ou son génie auraient été dissipées par cette entre-

vue rapide. Mais le hasard accomplit souvent pour nous à l'improviste le prodige que nous demanderions en vain à la trompeuse magie. Ces visions du passé, qui d'ordinaire ont un caractère général et flottant et se contentent de nous reporter vers tel ou tel siècle, sans indication précise d'individu, prennent tout à coup une exactitude bien définie et appellent sur nos lèvres un nom propre bien distinct. C'est ainsi qu'en plein Paris, au grand jour de notre civilisation moderne, nous avons eu une fois l'honneur de contempler un instant ce sultan Timour Lenc, qui, pendant plus de cinquante ans, épouvanta le monde et promena sa course sanglante des rives du Gange aux steppes de la Hongrie, sous la forme d'un prince étranger dont le visage accusait une origine mongolique des plus authentiques. Fatigué par la maladie plus que par l'âge, immobile sur son fauteuil, Timour ressuscité promenait autour de lui ces petits yeux pleins de finesse et de douceur sournoise dont l'expression étonne et fait rêver si singulièrement l'imagination. Pas un trait ne manquait à ce visage, pas une nuance à cette physionomie pour présenter le parfait modèle du portrait si précieux qu'un artiste hindou inconnu a légué à la postérité; même tranquillité railleuse, même bonhomie narquoise, même sourire sarcastique et froid. Seulement le modèle avait un peu plus vieilli que le portrait ; ce n'était plus Timour vainqueur de l'Inde, c'était Timour tel qu'il dut être lorsqu'à l'âge de soixante-dix ans il partit de Samarcande pour cette lointaine conquête de la Chine, que l'ange Azraël

ne voulut pas lui iicrmettre d'accomplir. La ressemblance était tellement extraordinaire que je fus sur le point de lui demander indiscrètement de dissiper mes doutes sur certains points de son histoire, de me dire^ par exemple, s'il était bien vrai qu'il fût entré à Moscou et qu'il eût incendié cette ville, et s'il fallait croire à l'anecdote de la fameuse cage de fer dans laquelle il aurait fait enfermer Bajazet après la bataille d'Ancyre. Timour remarqua ma curiosité et chercha sans doute à s'en rendre compte, car il y répondit par un sourire pénétrant comme une lame d'acier qui me ramena aux sentiments de timidité qu'un tel personnage est bien fait pour inspirer. Je me rappelai les cent raille prisonniers de guerre égorgés devant Delhi en moins de deux heures, la Perse ravagée, Damas et Bagdad mises à sac ; une vague terreur s'empara de moi, et je détournai les yeux de cette redoutable apparition.

De toutes ces visions par lesquelles le passé se révèle à nous, les plus ordinaires sont celles qui sont dues à la persistance des caractères physiques de la race. Néanmoins le passé a là encore des manières bien subtiles, bien délicates, bien poétiques de révéler sa présence. Que certaines formes du visage et du corps se conservent à travers les siècles, il n'y a là rien d'étonnant; mais n'est-il pas étrange que des choses aussi fugitives qu'un frisson de lumière, aussi impalpables qu'une ondulation musicale, aussi incorporelles que la chaleur et l'électricité, puissent survivre aux générations qu'elles ont animées. Ces

VISIONS DU PASSK 28o

phénomènes sont tellement insaisissables, que nous n'en connaissons qu'un très petit nombre : ceux-là seulement que la peinture et la gravure ont été assez habiles pour fixer et ceux que nous pouvons deviner plutôt encore que retrouver dans le langage expressif mais mystérieux et indéterminé des œuvres musicales du passé. Nous savons par les œuvres des arts du dessin comment marchaient les hommes d'autrefois, comment ils saluaient, comment ils s'accoudaient pour converser ou pour penser; nous soupçonnons par la musique comment ils rêvaient, comment ils soupiraient, quelle était la lenteur ou la précipitation avec laquelle battait leur cœur, et nous disons : Tout cela a fini avec eux, les hommes d'aujourd'hui ne marchent plus, ne saluent plus, ne rêvent plus comme les hommes de cette époque. Voici un Allemand, un Anglais, un Français, un Italien; je reconnais bien la persistance du type général, mais où est cette nuance de physionomie que leurs peintres de telle ou telle époque nous ont transmise? où est cette nuance d'âme que leurs anciens poètes et leurs anciens musiciens nous font comprendre ou soupçonner? C'est bien toujours la même argile, mais ce n'est plus le même feu qui l'anime. Nous disons cela et nous nous trompons grossièrement. Qu'il se présente parmi des hommes d'une même origine un de ces groupes, une de ces combinaisons que les anciens artistes ont reproduites, qu'il nous arrive de voir ces hommes accomplir un de ces actes qui furent autrefois un thème famiher de composition pittoresque, et immédiate-

ment nous verrons reparaître ces phénomènes fugitifs qui nous semblaient ne plus exister que dans les œuvres de l'art du passé.

J'assistais à un concert donné par un virtuose belge d'un admirable talent. A le prendre au repos, mon virtuose était tout simplement un honnête Wallon nuancé de Flamand, qui ne présentait rien de bien particulièrement caractéristique : jamais homme ne fut moins fait en apparence pour vous reporter vers le passé et pour émouvoir votre imagination autrement que par son incomparable exécution, qui ressemble au génie à force de probité et de correction. Cependant il saisit son violoncelle, il joue, et voilà que, peu à peu, le corps prend certaines attitudes, certaines inclinaisons qui semblaient perdues depuis les œuvres des peintres de la Flandre et de la Hollande. Les jambes saisissent l'instrument avec une fermeté sans raideur, le torse se rejette en arrière avec la nonchalance robuste des vieux bourgeois flamands, la tête se penche légèrement sur l'épaule avec une expression de commandement paternellement impérieuse : c'est l'air d'autorité d'un vieux bourgmestre, d'un magistrat municipal; l'antique bourgeoisie des Pays-Bas revit tout entière dans la personne de ce virtuose qui semble à ce moment échappé d'une vieille gravure. Les musiciens de Terburg et de Miéris n'ont pas d'autres attitudes. Le plaisir de la représentation historique que donne à son insu le célèbre virtuose, s'ajoutant au plaisir que donne son talent, inspirerait presque le désir de

VISIONS DU l'ASsi'; 287

l'applaudir deux fois à ceux qui le contemplent et l'écoutent : une fois en l'honneur de la musique el une fois en l'honneur de l'histoire.

Ainsi donc, ce qu'il y a de plus immatériel, de plus insaisissable, de plus fugitif au monde, un sourire, une attitude, une manière de saluer, peut traverser les siècles et durer plus longtemps qu'un empire et qu'une civilisation. Ce qui est venu jusqu'à nous des hommes d'autrefois est précisément ce qu'ils estimaient le moins et qui semblait devoir périr avec eux. Leurs corps sont épars dans la poussière, leur gloire est éclipsée, leurs actes sont en partie inconnus, et leur souvenir sombrera bientôt dans l'oublieuse mémoire humaine; il ne reste d'eux que ces rayons fugitifs par lesquels ils attestent qu'ils vivent encore. Ces choses, qui paraissent si mobiles et si légères, étaient au fond plus solides que leurs œuvres les plus massives, et plus vivaces que leurs actions les plus éclatantes, car elles tenaient de plus près à l'essence de leur âme et pouvaient en être moins aisément détachées. Nos actions se séparent de nous dès que nous les avons accomplies, nos paroles s'envolent loin de nous dès que nous les avons prononcées; mais il n'en est pas ainsi de ces choses que nous appelons légères et frivoles, elles sont inhérentes à notre âme même, dont elles ne sont que les mouvements, et ne peuvent en conséquence être atteintes par la destruction. Est-ce que ce fait, petit en apparence, ne révèle pas le plus grand des faits, à savoir l'éternité de l'âme et son absolue domination sur le monde? L'âme existe et

iSS VISIONS DU PASSÉ

existe seule, puisque les rayons par lesquels elle se manifesta brillent encore aujourd'hui avec le même éclat qu'autrefois, puisque tout ce qui lui a appartenu une fois d'une manière intime est assuré de ne pas mourir, puisqu'elle n'a oublié aucune de ses formes et qu'elle se plaît à les montrer à l'improviste à ceux qui savent et veulent les voir. Il nous plaît en vérité que ce soient les choses les plus fugitives, celles qui ne sont que grâce, caprice et mouvement, qui conservent le plus longtemps parmi les hommes l'existence du passé, qui l'unissent avec le plus d'aisance à la vie du présent et qui proclament le mieux ce qu'il eut de sagesse, de grandeur et de beauté.

Page 1