BARTHOLO QUERELLANT FIGARO
cinquante fois... atchi... dans un moment... atchi... Je suis brisé!
Bartholo. — Et t'chi, et t'cha; Tun m'éternue au nez, l'autre m'y bâille.
Figaro survient :
« Que direz-vous, monsieur le zélé, lui crie Bartholo, à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé ? Et l'autre qui depuis trois heures éternue à se faire sauter le crâne! Que leur direzvous?
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— Ce que je leur dirai?
— Oui!
— Je leur dirai... Eh! parbleu, je dirai à celui qui éternue : Dieu vous bénisse! et s>a te coucher à celui qui bâille!
— On n'est pas de cette extravagance-là ! Vous feriez bien mieux de me payer les cent écus que vous me devez.
— Doutez-vous /le ma probité, Monsieur? Vos cent écus, j'aimerais mieux vous les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant!
— Vous le prenez bien haut, Monsieur; sachez que quand je dispute avec un fat, je ne lui cède jamais.
— Nous différons en cela, monsieur; moi je lui cède toujours. »
Et, pour ne pas laisser à son interlocuteur le moindre doute sur le sens de la réplique, Figaro lui tourne le dos.
Avec le temps, le joyeux drôle se modifie un peu, et, au déclin de sa jeunesse, on le retrouve toujours spirituel et effronté, mais aigri contre la société qui dédaigne les gens d'esprit et qui n'a de faveurs que pour les grands qui se sont seulement « donné la peine de naître ». Nulle puissance n'échappe à ses railleries amères.
Il est persuadé qu'un grand « nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal ». Et, parlant au comte Almaviva, il s'écrie :
a Aux vertus qu'on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets ? »
Avec quelle énergie il exprime son mépris pour les courtisans et les fonctionnaires !
« J'étais né, dit-il, pour être courtisan.
Figaro .
Suzanne. — On dit que c'est un métier si difficile !
Figaro. — Recevoir, prendre et demander : voilà le secret en trois mots.
Almaviva. — Avec du caractère et de Tesprit, tu pourrais un jour t'avancer dans les bureaux.
Figaro. — De Tespritpour i^'avancer? Monseigneur se rît du mien. Médiocre et rampant, et Ton arrive à tout. »
Il raille la loi, « indulgente aux grands, dure aux petits », et ridiculise la politique. «Feindre d'ignorer ce qu'on sait, de savoir tout ce qu'on ignore, d'entendre ce qu'on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu'on entend; avoir souvent pour grand secret de cacher qu'il n'y en a point, s'enfermer pour tailler des plumes et paraître profond quand on n'est que vide et creux, répandre des espions et pensionner des traîtres : voilà toute la politique, ou je meure! »
L'amertume de ces plaintes fait pressentir la Révolution, qui allait éclater six ans plus tard.
Figaro, avec son intelligence supérieure à la condition où il se trouve réduit, est, comme Gil Blas, de la famille de Panurge.
Scapin.
Au théâtre, Scap4n est le type du valet rusé, menteur et intrigant. Il est d'origine italienne, mais on peut dire que Molière Ta créé à nouveau dans Tune de ses comédies les plus divertissantes : Les Fourberies de Scapin (1671). Il s'y définit lui-même ainsi : « J'ai reçu du ciel un génie assez beau pour toutes les fabriques de ces gentillesses d'esprit à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies; et je puis dire sans vanité qu'on n'a guère vu d'homme qui fût plus habile ouvrier dé ressorts et d'intrigues que moi. »
Ce que Scapin dénomme gentillesses (Tesprit^ c'est, par exemple, boire le vin d'Espagne de son maître, puis faire une fente au tonneau pour donner à croire que le vin s'est échappé; c'est garder pour soi une montre qu'on l'a envoyé porter et rentrer au logis les habits couverts de boue, le visage en sang, en disant
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que des voleurs lui ont dérobé la montre après Tavoir battu ; c'est encore se déguiser en loup-garou et rouer de coups son jeune maître pour lui ôter l'envie de courir la ville de nuit, et, de la sorte, assurer son propre sommeil à lui, Scapin.
On voit qu'il n'a pas tort de vanter la fertilité de son esprit en fourberies; il n'a pas moins raison quand il assure qu'on n'a guère vu d'homme qui fut plus habile ouvrier de ressorts et d'intrigues. La pièce en fournit la preuve : Léandre et Octave ont besoin, l'un de cinq cents écus, l'autre de deux cents pistoles. Pas plus l'un que l'autre, ils n'ont chance de les obtenir de leurs parents qui sont en ce moment fort mécontents d'eux, car l'un s'est marié en secret et l'autre s'est fiancé contre le gré paternel. Us chargent Scapin de leurs intérêts et celui-ci a tôt fait son plan : effrayer le père d'Octave, Argante, qu'il sait poltron; abuser de la crédulité du père de Léandre, Géronte, qu'il sait naïf.
A Argante il dit : « Monsieur, vous voul-ez faire casser le mariage de votre fils; vous savez ce que c'est que les procès en ce pays-ci, et vous allez vous enfoncer dans d'étranges épines. J'ai trouvé un autre moyen. La jeune fille a un frère ; c'est un de ces braves de profession, de ces gens qui sont tout à coups d'épée, qui ne parlent que d'échiner et ne font non plus de conscience de tuer un homme que d'avaler un verre de vin. Je l'ai tant tourné de tous les côtés qu'il a prêté l'oreille à mes propositions, et il donnera son consentement à rompre le mariage pourvu que vous lui donniez de l'argent.
— Et qu'a-t-il dçmandé? dit Aidante.
Scapin. — Oh! d'abord, des choses par-dessus les maisons.
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Argante. — Et quoi?
— Scapin. — Il ne parlait pas moins de cinq ou six cents pistoles.
Argante. — Cinq ou six cents fièvres quartaines qui le puissent serrer ! Se moque-t-il des gens?
Scapin. — C'est ce que je lui ai dit.
J'ai rejeté bien loin de pareilles propositions. Après plusieurs discours, voici où s'est réduit le résultatde notre con férence. Nous voilà au temps, m'a-t-il dit, que je dois partir pour Tarmée; et le besoin que j'ai de quelque argent me -lait consentir, malgré moi, à ce qu'on me propose. Il me faut un cheval de service et je n'en sau* rais avoir un qui soit tant peu raisonnable à moins de soixante pistoles.
Argante. — Hé bien, pour soixante pistoles, je les donne.
Scapin. — Il faudra le harnais et les pistolets; et cela ira bien à vingt pistoles encore.
Argante.— Vingt pistoles et soixante, ce serait quatrevingts. C'est beaucoup; mais, soit! je consens à cela.
Scapin. — Il me faut aussi un cheval pour monter mon valet qui coûtera bien trente pistoles.
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Argante. — Gomment, diantre! Qu'il se promène, il n'aura rien du tout.
ScAPiN. — Monsieur!
Argante. — Non : c'est un impertinent.
ScAPiN. — Voulez-vous que son valet aille à pied ?
Argante. — Qu'il aille comme il lui plaira, et le maître aussi.
ScAPiN. — Mon Dieu, monsieur, ne vous arrêtez point à peu de chose. N'allez point plaider, je vous prie ; et donnez tout pour vous sauver des mains de la justice.
Argante. — Hé bien, soit : je me résous à donner encore ces trente pistoles.
Scapin. — Il me faut encore, a-t-il dit, un mulet pour porter...
Argante. — Oh! qu'il aille au diable avec son mulet! C'en est trop; et nous irons devant les juges.
Scapin. — De grâce! monsieur...
Argante. — Non, je n'en ferai rien.
Scapin. — Monsieur, un petit mulet.
Argante. — Je ne lui donnerai pas seulement un âne.
Scapin. — Considérez...
Argante, — Non : j'aime mieux plaider. »
Survient alors Sylvestre, un ami de Scapin quis'eàt chargé de jouer le rôle du spadassin.
« Scapin, dit-il, fais-moi connaître un peii cet Argante qui est père d'Octave. Je viens d'apprendre qu'il veut me mettre en procès et faire rompre par justice le mariage de ma sœur.
Scapin. — Je ne sais pas s'il a cette pensée; mais il ne veut point consentir aux deux cents pistoles que vous voulez, et il dit que c'est trop.
Scapin.
Sylvestre. — Par la mort! par la tête! par le ventre! si je le trouve, je le veux échiner, dussé-je
SGA.PIN JÎFFRA.YANT LE PÈRE d'oCTWE.
être roué tout vif. S'il était là, je lui donnerais tout à l'heure de Tépée dans le ventre... »
Et Argante épouvanté finit par consentir à donner les deux cents pistoles.
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Avec Géronte, Scapîn s'avise d'un autre tour qui met aux prises l'avarice du bonhomme et son affection paternelle. Il l'aborde avec tous les signes d'une grande douleur :
« O ciel! ô disgrâce imprévue! ô misérable père! Pauvre Géronte, que feras-tu?
— Qu'y a-t-il, Scapin? » demande Géronte.
ScAPiN. — Monsieur...
Géronte. — Quoi?
Scapin. — Monsieur, votre fils...
Gbronte. — Hé bien! mon fils?
Scapin. — Est tombé dans une disgrâce la plus étrange du monde.
GÉnoNTE. — Et quelle?...
Scapin. — Nous nous sommes allés promener sur le port. Là, entre autres plusieurs choses, nous avons arrêté nos yeux sur une galère turque assez bien équipée. Un jeune Turc de bonne mine nous a invités d'y entrer et nous a présenté la main. Nous y avons passé. Il nous a fait mille civilités, nous a donné la collation, où nous avons mangé des fruits les plus excellents qui se puissent voir et bu du vin que nous avons trouvé le meilleur du monde.
Géronte. — Qu'y a-t-il de si affligeant à tout cela ?
Scapin. — Attendez, monsieur, nous y voici. Pendant que nous mangions, il a fait mettre la galère en mer, et, se voyant éloigné du port, il m'a fait mettre dans un esquif, et m'envoie vous dire que si vous ne lui envoyez par moi, tout à l'heure, cinq cents écus, il va vous emmener votre fils en Alger.
Géronte. — Comment, diantre! cinq cents écus! Ah ! le pendard de Turc ! m'assassiner de la façon !
Scapin. — C'est à vous, monsieur, d'aviser promp-