MONSIEUR DE LA PALISSE, JANOT, CALINO, JOCRISSE ET GRIBOUILLE
Monsieur de la Palisse est mort, Mort devant Pavie.
Ainsi chantait la complainte que répétaient les soldats de Tarmée d'Italie, au commencement du xvi® siècle. Jacques de la Palisse avait été Tun des chevaliers les plus illustres de cette glorieuse époque. Après avoir accompagné Charles VII dans son expédition de Naples, il avait conquis le Milanais avec Louis XII et ce fut lui qui prit le commandement de l'armée après la mort de Gaston de Foix, à Ravenne. François I" le fit maréchal. La Palisse se couvrit de gloire à Marignan; ce fut encore lui qui délivra la Provence de l'envahisseur, le traître Bourbon; puis, ayant suivi François V en Italie, il mourut en brave
ii4 Types créés par les Grands Ecrwains,
à la funeste bataille de Pavie, livrée contre son avis. « Il ne pouvaitmourir autrement, dit un contemporain, car qui a bon commencement a bonne fin. » Un trait achèvera de le peindre. Fait prisonnier par les Espagnols, on le conduisit au pied d'une forteresse que défendait un de ses lieutenants. « Ordonnez-lui de capituler, lui dit-on, ou vous êtes mort. » Et la Palisse cria à son lieutenant : « Ne vous rendez pas; ensevelissez-vous plutôt sous les ruines dé la citadelle. » Les Espagnols n'osèrent accomplir leur menace et se déshonorer par la mort du héros.
Gomment cet homme a-t-il pu donner son nom à ces réflexions naïves, les lapalissades, qui atteignent la niaiserie, tant la vérité qu^^elles expriment est évidente? Par une malchance qui tient à la renommée même du brillant capitaine. Toute Tarmée chantait ses exploits. La complainte qui relatait sa mort disait :
Monsieur de la Palisse est mort,
Mort devant Pavîe. Un quart d'heure avant sa mort
II était encore en vie.
Gela signifiait qu'au moment où il reçut le coup mortel, sa valeur était entière et aussi redoutable à l'ennemi qu'au temps de sa jeunesse. Mais la forme qu'avait revêtue cette idée était trop naïve pour ne pas devenir célèbre; et quand, au xvm* siècle l'académicien La Monnaye voulut donner un exemple du genre naïf, il prit Monsieur de la Palisse pour héros. Aux douze couplets qu'il composa, chaque génération en ajouta un autre, et aujourd'hui la Chanson de la Palisse en compte cinquante et un. En voici les principaux :
Sots et Naïfs. ii5
Bien instruit dès le berceau, Jamais, tant il Fut honnête, II ne mettait son chapeau QulKne se couvrît la tête.
Il était affable et doux, De rhumeur de feu son père, Il n'entrait guère en courroux Si ce n'est dans la colère.
Ses valets étaient soigneux
De le servir d'andouillettes,
. Et n'oubliaient pas les œufs,
Surtout dans les omelettes.
De rinventeur du raisin Il révérait la mémoire.
Et pour bien goûter le vin Jugeait qu'il en fallait boire.
Il brillait comme un soleil, Sa chevelure était blonde, Il n'eût pas eu son pareil S'il eût été seul au monde.
Il se plaisait en bateau, Et, soit en paix, soit en guerre.
Lorsqu'il voyageait par eau, Ce n'était jamais sur terre.
Un beau jour s'étant fourré Dans un profond marécage, Il y serait demeuré S'il n'eût pas trouvé passage.
Un devin, pour deux testons.
Lui dit d'une voie hardie Qu'il mourrait de là les monts S'il mourait en Lorabardie.
ii6 Types créés par les Grands Ecrwains,
Il y mourut, le héros; Personne aujourd'hui n'en doute.
Sitôt qu'il eut les yeux clos, A Tinstant, il n*y vit goutte.
Il fut, par un triste sort, Blessé d'une main cruelle; On croit, puisqu'il en est mort, Que la plaie était mortelle.
Regretté de ses soldats, Il mourut digne d'envie.
Et le jour de son trépas Fut le dernier de sa vie.
Il mourut le vendredi.
Le dernier jour de son âge.
S'il fût mort le samedi.
Il eût vécu davantage.
On remarquera que ce n'est jamais M. de la Palisse qui parle, que jamais la chanson ne lui attribue à lui-même Tune de ces naïvetés dont elle est tissée; par suite, cest errer doublement que de taxer, comme il est d'usage, au dire un peu simple, de stérile de M. de la Palisse,
Janot et Calino, Jocrisse et Gribouille, sont des types achevés de niais.
Janot.
Janot est un imbécile qui parle de tout à tort et à travers, qui a de la naïveté comme Monsieur de la Palisse et de la bêtise comme Jocrisse. Il s'exprime en phrases comiques de ce genre : « Mon père avait un beau couteau, devant Dieu soit son âme, pendu à sa ceinture. » C'est lui qui dit à Suzon : « Prenez mon
Sots et Naïfs,
couteau, c'est tout ce qu'il y a de plus meilleur; il m'a déjà usé deux manches et trois lames et c'est toujours le même. »
Ce type fut créé par un écrivain dramatique de