HARPAGON DISCUTANT AVEC SON CUISINIER
prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.
— Eh bien, il faudra quatre grands potages et cinq services : potages... entrées...
— Que diable! voilà pour traiter une ville tout entière!
— Rôt...
— Ah! traître! tu manges tout mon bien. »
iio Types créés par les Grands Ecrivains,
Et Harpagon ordonne à son cuisinier de se réduire aux mets dont on ne mange guère et qui rassasient d'abord : quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot, bien garni de marrons.
Si encore Harpagon se bornait à l'épargne sordide ! mais il n'aime pas seulement l'argent plus que sa réputation, il l'aime plus que l'honneur et, pour augmenter ses richesses, il va jusqu'à pratiquer l'usure, à spéculer honteusement sur les passions des jeunes'gens.
Et maintenant voyez les conséquences de cette avarice.
Harpagon a pour ainsi dire vicié l'air autour de lui. Son fils Gléante, à qui il refuse tout, est devenu joueur; bien loin de l'en reprendre, il ose lui dire : « Si vous êtes heureux au jeu, vous devriez en profiter, et mettre à honnête intérêt l'argent que vous gagnez! » Mais Gléante s'endette; il cherche à emprunter; on lui promet de le mettre en rapport avec un usurier et il se trouve en présence de son père ! La scène est tragique :
« N'as-tu pas honte, dit Harpagon, de te précipiter dans des dépenses effroyables et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amassé avec tant de sueurs? »
Et Gléante, qui a perdu tout respect, réplique :
« Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites; de sacrifier gloire et réputation au désir insatiable d'entasser écus sur écus, et de renchérir, en fait d'intérêts, sur les plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers ?
— Ote-toi de mes yeux, coquin ! ôte-toi de mes yeux !
Harpagon, 1 1 1
— Qui est le plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire ? »
Méprisé de son fils, Harpagon n'est guère plus respecté de sa fille Elise, qui n'a jamais éprouvé son affection. Elle est en âge de se marier; pour se débarrasser d'elle, Harpagon veut lui faire épouser un vieillard qui consent à la prendre sans dot.
« C'est pour moi, dit-il, une épargne considérable.
— Mais, lui dit-on, le mariage est une grande affaire, n y va d'être heureux ou malheureux toute sa vie; un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions.
— Sans dot! répond Harpagon, pour qui c'est un argument sans réplique.
— Quantité de pères aimeraient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourraient donner; ils ne voudraient point les sacrifier à l'intérêt, et chercheraient plus que toute autre chose à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie. »
Et Harpagon interrompt encore avec l'argument irrésistible :
' « Sans dot ! »
La pauvre Elise courrait grand risque d'être sacrifiée sans retour, si elle n'était aimée d'un jeune homme qui la sauve.
Ainsi l'avarice d'Harpagon a tué en lui le souci de sa dignité, le sentiment de l'honneur, la notion de ses devoirs, même l'affection paternelle ; en ses enfants, elle a tué le respect et l'affection filiale. La famille est détruite. Voilà pourquoi Harpagon, avec sa physionomie si distincte, si personnelle, est resté le type parfait de l'avare.