GAVROCHE PARTAGEANT SON LIT
tous furent plongés dans un calme sommeil.
Le lendemain, Gavroche mit les deux enfants dans la rue et leur donna rendez-vous pour le soir au même endroit; mais les deux enfants s'égarèrent, furent ramassés par les sergents de ville ou volés par des saltimbanques, et leur protecteur ne les revit plus.
Gavroche s'en va ainsi dans la vie, toujours prêt à
i5G Types créés par les Grands Ecrivains.
rendre service à ceux qui lui plaisent, insolent envers qui le choque par quelque travers, amusé de tout, ne se plaignant jamais.
Comment finit-il? Sur une barricade.
Dans sa vie errante, il s'était trop souvent heurté à la police pour ne pas avoir mauvaise opinion de Tautorité. Une émeute ayant éclaté, Gavroche se dit: « On va flanquer le gouvernement par terre, j'en suis. » Et il accourut à la barricade élevée par les insurgés.
11 y rendit mille services.
Quand les insurgés se furesft aperçus que leurs munitions s'épuisaient, Gavroche saisit un panier et s'élança en bas de la barricade pour aller vider les gibernes des soldats tués pendant les 'précédents assauts.
« Tu ne vois donc pas la mitraille? luicria-t-on.
— Eh bien, il pleut. Après? » répondit-il.
Il dévalisa les sept ou huit premières gibernes sans grand danger. Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, serpentait d'un mort à l'autre. A force d'aller en avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait transparent, si bien que les soldats massés à l'angle de la rue l'aperçurent.
Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant près d'une borne, une balle frappa le cadavre.
« Fichtre ! fît Gavroche. Voilà qu'on tue mes morts. »
Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième balle renversa son panier. Gavroche comprit qu'il était visé. Alors, se dressant tout droit, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l'œil fixé sur ceux qui tiraient, il chanta :
Gaçroche, i5y
On est laid à Nan terre, C'est la faute à Voltaire; Et bête à Palaiseau, C'est la faute à Rousseau.
Puis il ramassa son panier et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta encore :
Je ne suis pas notaire, C'est la faute à Voltaire ; Je suis petit oiseau, C'est la faute à Rousseau.
Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet.
Cela continua ainsi quelque temps.
Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traîtresse que les autres, finit par atteindre Tenfant. On le vit chanceler, puis il s'affaissa. Tous les insurgés poussèrent un cri d'angoisse. Gavroche restait assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage; il éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup et se mit à chanter :
Je suis tombé par terre, C'est la faute à Voltaire ; Le nez dans le ruisseau, C'est la faute à ....
Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court. Cette fois il s'abattit la face contre le pavé et ne remua plus.- Il était mort.