‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 14 sur 73 · L’INCANTATION DE L’ENCHANTEUR · texte numérisé non relu

L’INCANTATION DE L’ENCHANTEUR

Prince charmant ou errant chevalier , fils de roi ou magicien , /iéros ou poète, que tu portes la large, la robe constellée ou la lyre, lu es toujours très beau , très jeune et très vainqueur ; et ta beauté et ta jeunesse et ta vaillance, tout cela, tu le mets aux pieds de quelque femme , persécutée et pure, Ange terrestre, ô Enchanteur !

Pendant la nuit peureuse et lente, les vierges se penchent vers V ombre, ouvrent leur âme à Vinvisible, exhalent leur désir ou leur peine , avec un vague espoir d'être entendues de lui.

De lui qu'elles ignorent et qui les hante, de lui, l'Aimé, qui n'est autre que toi , Enchanteur !

Combien de femmes ainsi appellent , dans la nuit, An-

dromède un Pensée, Angélique un Roger, Agnès son Valère, Ilèro son Léandre.

Combien de Seiglinde sous des Hundings gémissantes appellent leur Siegmund, combien d'Eisa leur Lohengrin , de Sarali leur Axel, 6 Enchanteur !

La faiblesse d'abord conçoit la force , son contraste , mais sous un bel aspect. Celui qui tue les méchants et les monstres , qui rend la liberté et leur rang aux princesses, le vainqueur du dragon , du roi mauvais , qui châtie les brigands et partout fait justice : on l'admire d'abord, il ressemble à saint George, à Michel; bientôt on le conçoit, demandant la douce récompense de sa prouesse ; on rêve t'enchanter, ô Enchanteur !

Cette vision, rien ne l'efface, ni vertige, ni sacrement ; quand le cœur serait plein et les sens satisfaits, il suffit d'un désir, d'une robe couleur du temps, impossible à vêtir, ou d'une joie royale à renoncer pour que le cœur retourne au rêve primitif et t'évoque , ô doux Puissant, amoureux magicien , ô Enchanteur !

Mais tu ne parais pas : la vie impérieuse lasse bien-

tôt cette attente idéale ; cachée au fond du cœur , ta délicieuse image demeure.

En vain , l'amant et V époux s'efforcent , Roland de V Ârioste ou époux très chrétien.

Son règne continue sur l'âme de la femme , et la coquette et la galante , parmi les aventures et les étreintes , ne cède qu' en pensant que celui qui la presse, cest peutêtre toi déguisé 5 ô Enchanteur !

Oh ! ce serait si doux de servir en esclave un homme sans faiblesse , d'être guidée étant charmée et d'obéir dans une extase. Savoir que son idole n'a pas de pieds d'argile , que demain ne raillera pas l' enthousiasme d'aujourd'hui.

« Je voudrais être un enchanteur , » parole coutumière de l'amant à l'amante et qui révèle en nous V ambition divine et sacrilège du miracle.

Enchanter , c'est faire du paradis dans une âme , 6 Enchanteur !

Siegfried trahit sa foi ; Tannhauser méconnaît la tendre Elisabeth : si le héros défaille , que sont les autres hommes , inaimables vraiment? L'un a le génie , qui est pauvre, l'autre possède l'or qui est laid, tandis que toi tu portes les trésors et les hymnes, et ton jeune baiser est le moindre de tes prestiges, ô Enchanteur !

Le baiser veut le luxe, et V amour un décor renouvelé sans cesse, sinon c’est le devoir amer et grand, trop lourd pour être désiré et morne pour ceux qui , courageux, V accomplissent .

L Amour est pèrêgrin, prodigue , et passe de la nef au cheval indompté .

Vainement, on voudrait le fixer au foyer ; il lui faut le grand vent des fantaisies errantes et l’imprévu des yeux et les ciels divers, pour qu’il se renouvelle en déplaçant sa tente, ô Pèrêgrin, ô Enchanteur !

Es-tu blond, es-tu brun? Qui donc y a pensé? tu es tout, étant lui. Tu peux paraître, prince ou bandit, et la pudeur obéira au mouvement de ton panache. Tu guéris de l’ennui , tu combles tout le vide. Pour la pauvresse , argentier ; ange pour la dévote; pour toutes, Roméo , Galaor ou Tammuz , pour toutes tu es Dieu, ô Enchanteur T

La femme épuise tout son rêve à te mieux concevoir ; si elle te voyait, te reconnaîtrait-elle ? Pour acquérir lé plein pouvoir, l’enchanteur a renoncé à sa jeunesse ; la pensée brille dans ses yeux et non pas la tendresse; il est esprit, idée, et si peu homme ; il plane, et ses désirs, il les

a jetés comme des aigles , au delà de la vie , au delà de ï amour , ri est-ce pas, Enchanteur ?

Au delà de la femme , hélas ! A ce seul prix, il a mérité la puissance, et si, revenant sur son vœu, il aimait, dès lors simple mortel et sans prestige, il ne serait plus lui.

Et toi-même, ô Femme qui soupires, rêve assez seulement pour en souffrir, afin que ton âme ennoblie devienne après la mort une âme fée, et tu rencontreras alors, parmi V éther, ton époux , V Enchanteur !

PRÉDELLE

L’Ange qui préside aux nobles destins, le céleste vagateur sans cesse à la recherche de l’exception, Atahel, suspend son vol au-dessus de Typhonia, la ville sans cœur et sans rêve.

Les ailes étendues et presque immobiles, il regarde de son regard spirituel, il écoute de son attentivité divine.

Voici qu’il remonte dans l’espace, offusqué par les exhalaisons combinées de la brutalité des hommes et de la bêlise des femmes.

Le radieux esprit bat des ailes comme une coquette délicate agite son éventail dans une méphitique atmosphère : son devoir, la questc des âmes, seul le retient, et vainement il interroge la cité mauvaise sans que rien de pur monte l’avertir d’une belle âme.

Soudain, il aperçoit d’une même impression Sin, l’éphèbe aux longs cheveux, qui dort atfaissé sur ses livres à côté d’une lampe qui charbonne, et Nannah, la vierge aux cheveux rouges qui s’éveille et tord ses bras, pleine d’ennui et d’idéal refoulé.

Alors, fier de ces deux découvertes, du bout de son doigt

2fi

rose, en lettres de lumière, il éerit sur une belle plume de son aile gauche Sin-Nannah, et son ongle fin unit ces noms par une accolade qui mêle leurs destins.

L’aube blanchit le ciel à l’horizon. Sin s’est réveillé souriant à un rêve vague et délicieux.

Nannah s’est dressée comme si une douce main la touchait.

Tous deux bénissent le jour qui naît, émus sans cause, tandis que l’Ange de l’exception, Atahel, emporte leurs noms accolés sur une belle plume de ses ailes qui palpitent déjà hors du ciel, dans l’éther.

Page 1