LA PROVINCE
Balzac, l’homme qui a fait passer par son vaste cœur le plus grand fleuve de sentiments ; Balzac, ce confesseur de toute âme moderne, ce miroir sans rival où les anges se reconnaîtraient comme aussi le dernier des commerçants ; Balzac, qui, seul dans l’art universel, a créé une société faisant tenir dans la forme soi-disant amusante du roman la série complète de l’hominalité civilisée; Balzac, que Wagner, son seul rival pour l’amplitude du génie, considérait comme éponyme du siècle ; Balzac, notre Homère, a tout transfiguré dès qu’il a peint, et son Paris comme sa province sont faux, à la façon d’un grandissement au carreau partant du modèle évidemment, mais pour aboutir au gigantesque.
La province du Curé de Tours et d’un Ménage de garçon passionne d’intérêt, parce que les âmes y sont tendues au point esthétique.
La province réelle ne présente, au contraire, que des
âmes relâchées, lentes et paresseuses. N’étant ni le village ni la grande ville, la province réduit tout : c’est un Lillipnt expansif.
Transplantée à Lyon ou à Itennes, la Parisienne en un an devient sotte, et l’homme le plus supérieur se découvrira des mesquineries, apres un trimestre de séjour.
Paris est l’ennemi de l’habitude ; le hasard et l’imprévu tiennent en éveil les facultés ; il y a un fort courant de fleuve qui remue toutes les existences.
La province est un marais : il faut s’habituer, c’est-àdire s’immobiliser ; l’habitude est un somnambulisme, un état d'inconscience. Aussi voit-on le côté animal de la vie devenir la plus perpétuelle des préoccupations : l’estomac préside aux deux grands actes de la journée; tandis que le Parisien invite à tout propos et déteste de s’attabler seul, le Provincial évite d’être troublé dans sa seule méditation : manger.
Pris individuellement, les gens de la démocratie se montrent civilisés. Celui-ci wagnérise, l’autre est archéologue, un troisième admire Balzac, d’Aurevilly, Villcrs de l’Islc- Adam ; mais, lorsqu’ils fonctionnent leur rôle politique, ils fonctionnent le crime.
Séjournant en province, on découvrira un compréhensif des derniers quatuors de Beethoven ou une femme douée de passion : mais le Bcethovenien ira régulièrement à la musique militaire, cette infamie, et la passionnée hurlera avec les louves contre les fautes qu’elle désire commettre ou la. romanesque quelle envie.
Quelqu'un^ plus d’esprit que Voltaire : tout le monde.
TYPIIONIA
C’est plus de force qu’il faudrait dire : le collectif enlise l’individu, comme le sable du mont Saint-Michel.
Pour les comparaisons atroces., il faut toujours en venir au militarisme, qui est la communion du Mal et du Laid.
Là encore, que d’àmes sensibles et élevées parmi ces pauvres soldats, que de vraie chevalerie entre ces officiers, si fatalement voués à T abrutissement ! Isolément, chacun n’excite que la pitié ; collectivement, il n’inspire que l’anathome.
En vertu de cette loi des milieux animiques (l):
Il y a une atmosphère morale où se condensent les exhalaisons de l'âme, et, de même que les exhalaisons physiques corrompent l’atmosphère gazeuse ou respirable, de même les exhalaisons sentimentales corrompent l’atmosphère morale ou sensible.
Certaine condensation psychique éteint l’individualisme comme tel gaz éteint un flambeau.
Les historiens comme les psychologues n’ont pas donné à ce facteur la réalité qu’il possède en effet.
Ne voit-on pas, parmi les religieux, le franciscain différer? d’allure comme de pensée du dominicain, et la nette disparité entre le Breton et le Normand.
La terre marque d’abord sur l’homme l’ascendant chtonien, puis la tribu ou nation, enfin la caste dont il est.
L’être supérieur renie le sol, le pays et la caste; mais le problème de sa destinée matérielle reste impérieux.
(1) Comment on devient Maye, t. I do l’Amphithéâtre des sciences mortes: 1891, in-8, Cliamuel.
Or l’exceptionnel vivant en province ne peut que s’écarter ; il n’échappe pas ; il doit renoncer à toute activité. La société ayant le monopole des moyens d’exister, il faut s’adresser à elle, végéter ou courir le risque de son génie, si on y croit.
Pylhagore a dénoncé le phénomène de la déteinte morale d’un être sur l’autre, dans toute intimité ; il a averti aussi les Crotoniates qu’une ville a une âme faite du consensus des habitants.
L’ame des villes réunies forme l’âme d’un peuple, et à ce point de force accumulée, il y a génération d’un monstre qui s’appelle patrie ou abstrait collectif.
Ce monstre, beaucoup plus terrible que les dragons légendaires, agit en Minotaure impérieux ; les guerres sont ses hécatombes et ses rites la paix armée.
L’âme collective, si elle ne s’oriente vers le divin, est folle, toujours armée contre l’individu, qui tend à lui échapper.
Une des difficiles opérations de la magie consiste à résister à la pression locale.
Essayez, dans les moments troublés où on gueule la Marseillaise , ce chant qui ne résonnera plus dans un demi-siècle, essayez de marcher d’un autre pas que la horde hurlante : vous ne pourrez.
De même voit- on le magistrat revêtir avec sa robe une entité artificielle très différente de celle privée et coutumière.
La théorie miasmatique et surtout celle du microbe s’étend à l’animisme et il y aurait lieu d’écrire une mono-
graphie des dynamismes modificateurs de la personnalité.
C’est une si grande lutte de penser d’après soi-même, que nul ne le tenterait délibérément si., entre se laisser absorber et réagir, la vocation ne choisissait avec une force d'instinct et de normalité.
Le chat subit plutôt une existence inquiète et précaire que s’identifier chiennement à ses maîtres : ainsi l’exceptionnel ; mais, tandis que le noble animal n’a qu’à obtenir sa nourriture, l’intellectuel voit sa sensibilité sans cesse attaquée par le collectif.
La société est un poulpe à tentacules militaire, judiciaire, enseignante, et l’individu ne peut le tuer ni s’enfuir; il faut qu’il vive dans l'orbe tentaculaire du monstre, en se dérobant à la succion de ses ventouses.
De là le côté excessif, c’est-à-dire défensif des fortes individualités.
A l’âge de Sin, la pieuvre redoutable s’appelle la province ; il faut un amour et beaucoup, d’étude pour y échapper.
L’Amour, en province, ne peut exister que dans les propicités familiales, incestueuses à quelque degré, le cousinage, par exemple.
Plus simple et à portée l’étude, le passé contient les boucliers contre le présent et les épées qui soumet! ront l’avenir.
Après le catéchisme, qui nous révèle la beauté morale, mais sous une forme trop générale, le roman et le théâtre sont les éducateurs de la sensibilité.
Il a fallu la bêtise d'un clergé sans lettres pour mécon-
naître la bénéficié du drame, meme du gros drame, et l’importance des romans, comme action imaginative.
Le fruit le plus commun ne serait-il pour le jouvenceau que l’idée de la princesse qui le détournera des femmes communément rencontrées, et pour la jeune fdle l’idée du hé ros qui la défendra contre tous les hommes quelconques rencontrés, que ce serait encore un appoint remarquable.
La grande affaire, c’est de ne pas s’acclimater dans le médiocre, de ne pas prendre le code pour la justice, le lupanar pour l’amour, la guerre pour la gloire et les hommes pour des êtres conscients.
Lorsque Rastignac jette son défi à la ville babylonienne, sur la colline du Père Lachaise, il n’est qu’un conquérant qui se promet de posséder un jour toutes ces prétendues délices et d’en user comme tous, il ne s’élève au-dessus du courant parisien que pour son désir d'y naviguer au profit de ses passions. « Je serai l’un des jouisseurs, » se dit il.
Sin, regardant du mont Zigur Typhonia, contemne, il s’élève jusqu’à mépriser les joies basses ; son orientation touche à l’abstrait par un goût violent pour l'idéal, envisagé hors de lui-même.
SIN
Il était beau, d’une beauté de femme ; il était pauvre, d’une pauvreté qui a des gants ; il était supérieur à la façon d’une lyre muette.
Son aspect byzantin pour les superficiels le dénonçait à l’attention d’une sorte gênante ; le manque d’argent le paralysait en toutes ses manifestations, et sa pensée était de celle qu’on admire dans une œuvre et qu’on ne supporte pas chez un anonyme.
Pour proférer les grands dédains impunément, il faut avoir donné preuve de sa hautesse, et ce sera toujours le lort des adolescents de prendre l’allure du chevalier avant d’avoir conquis les éperons, tandis que l’homme qui a prouvé sa force, tend à se bonhomiser, et renonce par désir de plaire à une tenue décorative qui serait cependant acceptée.
Les Sin, à la suite de revers de fortune, étaient venus de Toulouse à Typhonia, transportant avec eux les cendres d’une fille morte à dix-huit ans. O11 ajoutait que leur grande aisance avait disparu à réaliser les volontés dernières de la morte, et c’était toute la chronique.
TYPHOJNIA
Le père était très pieux et possédait une nombreuse bibliothèque; sur quelques-uns de ses livres prêtés, on avait vu un blason héraldiquement indéchiffrable ; il fréquentait les conférences de saint Vincent de Paul, les deux bouquinistes de la ville et de vieux prêtres.
La mère restait à son foyer, toujours en noir ; on ne la remarquait qu’aux églises et au cimetière.
Le fils passait pour un cancre et impropre à tout ; on lui accordait les plus belles manières du monde et le goût de la lecture.
Aucun Typhonien n’eût ajouté une ligne à ces traits ; la curiosité publique ne s’émouvait pas de cette famille de rentiers, correcte et dévote, qui habitait dans un faubourg une maison vaste.
Seul, le fils Sin était en contact avec Typhonia, qu’il scandalisait « par ses longs cheveux et sa paresse. »
Entré en rhétorique au pensionnat où l’évêque Dydime dégrossissait des laboureurs pour en faire des prêtres, il descendit de classe en classe jusqu’en cinquième, le même mois.
Sin n’apprenait pas de leçons, Sin ne faisait pas de devoirs; à part cela, c’était un modèle de silence et de tenue.
Sa précocité de jugement, que trahissait son regard, exaspérait les médiocres prêtres typhoniens. Le supérieur, surnommé la Tringle, un bilieux qui portait le tricorne et agitait sans cesse une canne, se sentait ridicule sous le regard de l’élève Sin, qui refusait les arrêts et menaçait de s’en aller à tout instant. Le professeur d’humanités, poupin et lymphatique, au menton rond et rose, l’abbé Aramis, était
l’autre adversaire de Sin et se réjouissait chaque dimanche, lisant les notes, de scander : « Sin, très médiocre. » A quoi l’élève répliquait: « Très mal, si vous voulez, mais non pas médiocre — médiocre vous-même. »
La sodomie fïorissait au dortoir et en promenade, même en étude ; le neveu de l’économe battait son oncle, les grands faisaient un journal manuscrit plein de pédérastie, et la plupart des professeurs étaient d’honnêtes imbéciles.
Sin aimait la chapelle et les oftices, mais sa piété, quoique vive, n’eut pas suffi à le faire demeurer, sans une découverte qui le remplit de joie.
Sous prétexte de l’infirmerie et de réclamer un mouchoir aux sœurs, il errait dans les corridors, ne rentrant en l’étude qu’à la dernière extrémité.
Il remarqua une porte au second étage, murant un escalier de bois qui menait aux combles. Il monta ; ô délicieuse stupeur : pêle-mêle dans un immense grenier, des monceaux de livres. Il en saisit quelques-uns, les feuilleta : tous des mauvais livres, de ceux qu’on met dans l’enfer des bibliothèques.
Il n’avait jusqu’alors ressenti pareille joie. Des mauvais livres ! ce que cela représente pour un jeune esprit : exactement ce que serait la bibliothèque Ouvarof pour un occultiste. Il y a plus dans une pareille curiosité qu’un vif éveil de perversité, il y a l’idée de savoir, il y a le sentiment d’Ève en face de la notion dualiste du bien et du mal, il y a la sainte palpitation de l’être devant l’inconnu et le mystère.
Sin trouva ainsi toute la littérature du siècle dernier, les
Uestif de la Bretonne, les Laclos, les Prévost, les Crebillon fils. Il fut déçu : il faut plus d’air et plus d’art et plus d’âme à un tout jeune esprit. La corruption expériente et mûre seule se plaît à cette notation petite et polissonne, où le péché, cette grande chose, est réduite à ce rien : le plaisir.
Quelques tomes de Y Echo des feuilletons , le Livre mystique de Balzac, Mademoiselle de Maupin , des livraisons éparses d’Eugène Sue et une collection du Journal pour tous , réalisèrent mieux son attente.
Car il puisa avidement dans ce grenier, lacérant les grands formats pour les emporter en étude et les lisant dans tous les coins.
11 ne comprit qu’après en avoir usé, la raison de cet agglomérat, quand son père lui eût dit quelle était cette œuvre des vieux papiers qui fait remettre au clergé, par les personnes pieuses, les livres inutiles ou nuisibles. Il avait découvert un dépôt de cette entreprise.
Ses condisciples le guettèrent, découvrirent ce grand Secret et s’abattirent si maladroitement sur ce fruit défendu que tout se découvrit et que Sin fut renvoyé.
Son père, à ce propos, fit une visite au supérieur qui ne dura pas dix minutes, mais le pauvre Tringle en garda un effroi tel, qu’il n’en souffla mot, même à l’abbé Aramis.
On dit même que Sin le père botta le supérieur, ce qui eût été excessif de la part d’un croyant.
Sin connut que l’on est parfois récompensé d’avoir méfait et s’applaudit d’avoir lu tant de mauvais livres et de rentrer chez lui.
Il lui fallut aller externement au lycée ; et il regretta si-
TYPIIONtÀ
tôt les prêtres niais de l’évêque Dydime, et les condisciples balourds.
Entre le maître libre penseur et l’élève protestant, Sin déplut si vite, qu’il refusa ce semblant de travail dont le marchand de soupe nommé proviseur se contente pour fermer les yeux sur un élève payant : croiser les bras ne suffisant pas, il éleva la voix ; il répondit au professeur d’histoire sur les miracles, en catholique; il lança à celui de mathématiques des phrases inexactes, mais étranges sur le nombre, traita le proviseur d’athée, et, ayant conquis le titre de cancre, il se fit renvoyer, ayant passé le plus eunuyeux trimestre de sa vie et emportant une rancune carthaginoise contre l’université/
A quinze ans, vierge et de sens tranquille, la femme et l’amour ne lui étaient signalés que par leur caractère défendu, sans aucune personnelle appétence. .
Sans camarade il allait prendre des répétitions, avec le ferme vouloir de ne pas contrarier ses parents par inobéissance et de se faire refuser au baccalauréat, afin qu’il ne fût plus question de carrière dite libérale. Chez le répétiteur comme au collège, Sin n’apportait aucun devoir, mais les livres d’une bibliothèque populaire où il trouvait Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Balzac.
Par acquit de conscience, on le mit au collège des Oblats, moins grossiers que les gens de l’évêque Dydime, mais suffisants, vaniteux, politiquailleurs, d’un zèle outrecuidant. Ces religieux, obscurs et tatillons, scandalisèrent f adolescent.
N’avaient-ils pas imaginé de doubler la laideur du col-
lège par une simagrée de caserne ; les récréations se passaient à jouer au soldat, à jouer au sauvage. Les grands, armés de fusils, les moyens de lances, à peine échappés aux pions, tombaient au caporal instructeur. L’horrible clairon sonnait à tout instant, contrariant la noble harmonie de la cloche.
Parfois, tout le pensionnat dressait les tentes et couchait dans les cours, et c’était toute la nuit un camp de sodomie. N’importe ! cela formait au devoir civique; ces moines familiarisaient ces jeunes gens avec les rites de l’homicide national.
Sin ne voulut ni toucher aux fusils ni aller en promenade militaire et s’encanailler à de si infâmes simagrées.
Il fut si mal noté de ce chef, qu’un jour le Père Tabellion, un tout petit moine insolent et précieux, supérieur de cette maison incohérente, déclara en son bon cœur, en son tact exquis, en sa douceur évangélique, à la mère de Sin stupéfaite de tant de méchanceté ou de bêtise :
« Madame, votre fils sera votre croix en ce monde. Il n’a pas l’esprit des oblats. »
L’esprit des oblats ! Un mélange d’orléanisme et de catholicismeà la Veuillot, le caporalisme mêlé à la dévotion, l’hostie sacrilègement unie au drapeau français.
L’esprit des oblats ! sans lequel les fils sont les croix de leurs mères; il n’y avait qu’une réponse au Père Tabellion : Sin partit le jour même.
Trois mois après, il était refusé à l’écrit, et délivré de l’instruction niaise.
Alors il pensa à étudier : ses lectures nombreuses et di-
verses centonaient son esprit avec des vides inadmissibles ; il résolut d’ordonner sa culture.
Son père lui indiqua la méthode Jacotot, les Sources du Père Gratry, les Vers dorés de Pythagore, un résumé de saint Thomas et Y Histoire sociale de V Homme de Fabre d’Olivet. Désormais, il alla de dix heures à midi à la bibliothèque de la ville, y retournant à deux heures.
Le soir invariablement, pour ses dix sous, il était au théâtre, aux dernières places, assistant, inlassable, aux rengaines du répertoire provincial, se plaisant à Guillaume Tell par son ignorance de la vraie musique et des maîtres.
Ainsi solitaire, la vie régulièrement bornée par la bibliothèque et le théâtre, sans camarade, gardé de toute influence par l’animosité générale, il pouvait, à la rencontre d'un chat, se déclarer, qu’à l'instar de cet animal, le plus noble de l’Occident, il était lui, et son ipséité déliait le collectif.
TYPIIONIA