‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 19 sur 73 · JOURNAL D UNE VIERGE PROTESTANTE · texte numérisé non relu

JOURNAL D UNE VIERGE PROTESTANTE

J’ai fait aujourd’hui une découverte étonnante et de conséquences infinies.

Notre professeur d’anglais, seul dans une classe, corrigeait les copies. Je voulais savoir ma place de composition, et, calmement, je me suis penchée sur son épaule.

« — Mademoiselle, allez-vous-en. »

Je l’ai regardé d’une façon tendre comme regardait la grande Clémence dans la comédie qu’on a jouée l’an dernier aux prix. Il s’est troublé, a rougi ; alors je me suis appuyée plus fort sur son épaule ; il ne disait rien et feignait de lire une copie qu’il tenait à l’envers.

Je vis que j’avais trois fautes et Antoinette une seule, et cependant je fus à 1 instant persuadée que je serais classée première.

Première en composition d’anglais : J’avais deviné ! Je me ressouviens aussi du certificat d’études, j’ai manqué de mémoire, mais j’ai regardé langoureusement l’inspecteur, et j’ai eu la meilleure mention.

Les grimaces sont vraiment bien puissantes, et je me propose d’en tirer parti, lorsque je passerai mon brevet.

(Juel dommage que je ne puisse en user avec les maîtresses !

C’est imprudent d’écrire un journal ; il ne m’intéresse que si je mets ce que je pense, et je pense parfois des choses qui ne sont pas à dire, encore moins à écrire.

Mais je suis précautionneuse, et je ne laisserai pas traîner ces notes : elles m’aideront à réfléchir.

Je pressens qu’il y a pour moi un grand intérêt à en savoir plus long que mon âge ne le comporte.

Mon avenir ne ressemble pas à celui de mes compagnes : elles ont une famille, un père, une mère, des frères. Je n’ai rien ; ma tante fait son devoir, mais ne m’aime pas, et je suis pauvre, destinée à faire des cours ou des éducations.

Institutrice, voilà mon sort ; j’eusse préféré le piano, je lis bien, je déchiffre, mais les traits, le perlé du doigté, le fini de concert, oh non !

Depuis que je me suis mise à réfléchir, je range les pensionnaires en trois catégories : celles qui sont riches et n'ont pas de soucis ; celles qui sont pauvres et qui sont trop niaises pour s’inquiéter, vivant au jour le jour, et puis moi, seule de ma catégorie, qui suis pauvre, pas niaise et qui veux arranger ma vie.

Pourquoi ces graves idées sont-elles venues à la suite de ma scène avec le professeur d’anglais? Si j’étais catholique, je demanderais cela à mon confesseur.

Un prêtre, c’est tout à fait autre chose qu’un pasteur; un prêtre n’est pas marié, un prêtre a quelque chose de mystérieux.

Le pasteur qui prêchait dimanche dernier au grand temple avait le visage égratigné, et nous savions toutes que sa femme l avait mis en cet état.

C’est décidément très bête une jeune fille : un jeune homme ne serait jamais aussi bête que Cigalettc, qui a des crises de nerfs quand elle n’est pas première.

On me fait sentir, à la moindre discussion, que je n'ai pas de fortune. Je peux avoir raison quand même.

Dans le monde, sera-ce comme au pensionnat : tout aux riches ?

Je suis, je crois, très jolie, quoiqu’on se moque de la couleur de mes cheveux, et je me sens la plus intelligente; je ne dirai pas la meilleure, car je n’ai pas eu autour de moi des êtres réalisant ce que je conçois par bonté ; je n’admire pas le strict devoir, sèchement accompli, et j’aime mieux attendre que de me faire une idée mesquine de la vraie beauté d’aine.

Il me semble parfois que je me dessèche Lame, faute d’un entour qui soit tendre.

Je me souviens si vaguement de ma mère : j’avais quatre ans lorsqu’elle mourut ! Embarrassé dans son commerce, mon père ne s’occupait pas de moi, et, lorsque, après sa faillite, il partit pour Buenos-Ayres, il m’emmena ici, laissant à ma tante le peu qui lui restait pour qu’elle m’élevât. 11 y a de cela huit années, et aucune nouvelle n’est

venue. Est-il mort ou malheureux ou bien oublieux ? Je ne sais, mais je suis seule. Ma tante vient me voir tous les mois et me fait sortir une après-midi : je passe mes vacances au pensionnat avec deux créoles, et je m’ennuie tant que je me gâte.

Pourquoi dit-on toujours que la femme est faible ? Je ne sens pas cela.

La femme sauvage, dans les pays lointains, ne peut ni chasser pour se nourrir ni se défendre ; mais, en Europe, il me semble que c’est le contraire, que la femme a le meilleur lot, qu’elle est très injuste.

Je ne voudrais pas être homme : je serais forcée à de trop grands sentiments.

Un homme qui n’est pas fier, qui dissimule et ment, ne tenant pas sa parole, se déconsidère, tandis que pour nous il n’y a qu’un point : savoir s’ennuyer. Ce doit être tout l’art du mariage et du monde, comme c’est celui du pensionnat.

Faire n’importe quel devoir, pour choisir ensuite sa récréation, voilà ma formule d’écolière.

J’ai lu une bien drôle de lettre qu’une grande, Marcelle, a perdue et qui a fait le tour de la classe, et je la comprends d’autant moins qu’elle est demi-pensionnaire et pourrait très bien avoir une vraie intrigue.

Moi,, je ne joue pas au mariage. On m’a fait dans le temps des avances, maintenant je suis classée parmi les sages* Beau mérite, de ne pas grimacer des amourettes !

TYPIIONIA

Quel plaisir peuvent-elles trouver à se baisoter ou à se quereller?

Il y a dans cette lettre des choses qui m’échappent ; on croit que c’est Anna Pipret qui l’a écrite.

Mlle Machod, la surveillante, a pigé la lettre, et on a réuni le conseil; voilà, certes, plus de cérémonie que cela ne vaut.

J’ai entendu la directrice s’écrier, parlant à sa sœur : « Ma chère, il faut étouffer ça ; il ne faut pas que les familles se doutent que ce vice sévit dans le collège de fdles comme chez les garçons. »

Ce vice, jouer au petit mari et à la petite femme, c’est un vice et fréquent chez les garçons ; je croyais que ce n’était qu’un jeu un peu plus bête qu’une charade. Il faudra que je comprenne bientôt.

Une belle nuit, cette nuit ; je me suis donné une récréation, une vraie: j’ai rêvé, volontairement et tout éveillée, qu’un prince Charmant venait me baiser les mains, me déclarant que j’étais la plus belle du monde ; qu’il ne tenait qu’à moi de devenir princesse, si je me pouvais résigner à l’aimer.

Je ne lui ai pas répondu, mais je lui ai tendu les bras... et puis mon imagination, essoufflée, s’est arrêtée; j’avais un peu de fièvre.

Hélas ! il ne viendra pas, le prince Charmant. C’est moi

qui irai à sa recherche ; le rencontrerai-je, Cendrillon institutrice que je suis ?

Il ne viendra pas, et cependant peu de jeunes filles lui donneront ce que je sens pouvoir donner, ou il sera trop tard , quand j’aurai dû me durcir le cœur pour la lutte delà vie.

Oui, je sens ce moment climatérique, si quelque événement ne me donne pas un peu de bonheur ; semblable à un être doux, mais abandonné, qui s’exerce à se défendre et s’arme, je deviendrai tout autre, et j'ai envie de pleurer en y songeant, comme si, à l’inverse de la chenille qui devient papillon, je sentais mes ailes tomber et mon âme s’aplatir et s’anneler en rampant vilainement.

Si je pouvais lire des livres d’hommes, en étude ! Ces demoiselles cherchent dans le dictionnaire les mots à double sens.

En relisant ma rédaction d’instruction religieuse, il me semble que c’est bien sot de dicter à des jeunes fdles :

1° Que l’on est sauvé ou perdu, non par ses mérites ou ses démérites, mais par le seul bon plaisir de Dieu ;

2° Qu’en conséquence du péché originel, la volonté humaine est incapable d’aucune œuvre méritoire au salut ;

3° Que le libre arbitre consiste à être exempt de coaction, mais que la concupiscence est irrésistible ;

4° Que la foi et non l’œuvre justifie les hommes.

Mais alors, alors... Le catholicisme n’a qu’à prétendre le contraire pour être la vérité.

Comment les pays où on enseigne cela ne sont-ils pas troublés par un plus grand nombre de crimes ?

Aujourd’hui, en promenade, nous avons vu un très beau garçon, près du Nymphée. Blond et mince, plus que distingué, c’est la première fois que j’aperçois quelqu’un qui pourrait jouer le rôle de prince charmant. Je l’ai vu de loin, je voudrais bien le rencontrer encore ; ce n’est pas un Typhonien.

Voici le moment de passer le brevet qui approche : faible en mathématiques, je suis à peu près sûre de moi pour le reste.

Mon aventure avec le professeur d’anglais, qui a donné naissance à ce journal, me revient comme un enseignement

utile.

Je ne pourrai pas m’appuyer cependant sur l’épaule des examinateurs, et, d’un autre côté, la note très bien ferait honneur au pensionnat, et j’y serais plus considérée des maîtresses, c’est-à-dire plus libre de tout.

Marie Bernède me raconte, rentrant d’un séjour à des eaux, que son oncle, qui passe pour avoir été un viveur, ne la regardait pas jusqu’à un moment où, par hasard, elle agrafa mal son corsage.

Étonnée de ce changement d’attitude, Marie Bernède chercha un moment à comprendre et découvrit enfin que son corsage au milieu baillait un peu. « On ne voyait, précise-t-elle, pas deux centimètres de chair. »

Aussitôt, j’ai calculé de découdre deux boutons de ma

robe de toilette, qui est un peu étroite de poitrine; je n’aurai qu’à me gonfler un peu d’émotion, et les boutons sauteront... et j’aurai très bien, peut-être. A ce propos, j’ai constaté que ma peau est la plus blanche que j’aie vue.

Ma tante est venue : « Ma chère Nannah, a-t-elle dit, je compte que tu auras très bien : en ce cas, les demoiselles Romanèchete garderont à moitié prix; sinon je ne sais si tu pourras atteindre assez vite ton brevet supérieur : je ne pourrai continuer à t’entretenir dans une pension aussi chère, et il te faudra commencer ta carrière avec le premier brevet.

Elle ne vit pas mon regard ; il l'eût bien étonnée. « Ma bonne tante, lui dis-je, je sais que mon père vous a peu laissé, et que c’est vous qui fournissez à mon instruction. » « — Non, a-t-elle répondu, il n’est pas du devoir d’une tante de nourrir sa nièce ; j’ai encore, sur ce que ton père me donna, pour une année de pension. »

« — Et puis, bonne tante... »

« — Et puis, on t’enverra à l’étranger, en Allemagne, comme institutrice ou dame de compagnie, à moins que tu ne préfères l’enseignement municipal. »

Ainsi, je n’ai plus qu’un an de sécurité. Dans trois cent soixante-cinq jours, j’affronterai tous les heurts de la vie subalterne et étrangère à la fois !

Et moi qui, obéissant à une secrète invite, rougissais de penser à cet artifice d’entr’ouvrir mon corsage aux examinateurs! Je dois non seulement remporter cette fameuse

note très bien , mais encore me préparer à la lutte pour la vie !

Ne suis-je pas semblable à quelqu’un qui n’aurait jamais vu la mer, ignorant la voile et la rame et les vents, qu’on jetterait dans une barque, sans provision ni boussole, dU saut : « A la grâce de Dieu ! »

Je ne veux pas sombrer ; je dois me préparer à cette navigation de la vie, mais comment ?

Parmi les demi-pensionnaires, une nouvelle brune, qu’on dit riche, qui a l’air vicieux, me cajole et me jure un dévouement sans borne. Pourquoi mentirait-elle ? Ce serait si bon, de croire au cœur de quelqu’un !

Non, Anaïs ne mentait pas, mais quelle rage de me presser les mains et de me demander la pastille à demi fondue dans ma bouche !

Elle cherche à m’embrasser et se frotte à moi comme un chat qui veut quelque friandise.

Je lui ai demandé des romans qu’elle m’apportera déchirés en plusieurs morceaux par prudence.

Manon Lescaut . D’abord, cela se passe au siècle dernier, Manon est une fdle et Desgrieux n est pas un homme. Une préface classe ce roman parmi les meilleurs? Que sont donc les autres ?

Rien en ce conte ne peut me servir : il m’a sali l’esprit, voilà tout.

La Fille aux yeux cl’or. Celui-là, elle me l’a remis en me disant que je comprendrais mieux, après l’avoir lu, son sentiment pour moi. Quel cauchemar !

Pourquoi de Marsay et sa sœur veulent-ils tous deux tuer Paquita ? L’homme me paraît une brute et un fou ; je n’entends rien à sa colère.

Elle, jalouse au point de tuer, et jalouse d’une femme ; malgré les explications d’Anaïs, je m’y perds.

Un homme, seul, m’instruirait en ce dédale obscur.

Réfléchissant, je conclus que la Fille aux yeux d’or est le drame de ce qui est un vaudeville au pensionnat.

Anaïs m’obsède, m’appelle méchante. Que veut-elle ? Singulier dévouement, qu’une telle tyrannie!

Oui, elle me déplaît ; je n’ai aucune envie de lui confier mon souci et mes projets. Elle joue au mariage avec moi et veut que j’obtienne de ma tante d’aller au premier jour de sortie chez elle.

Elle a voulu m’embrasser sur la bouche, et je lui ai déclaré qu’elle m’ennuyait ; notre brouille a été remarquée de la directrice, qui m’a pris à part et m’a dit : « Nannah, gardez Anaïs pour amie, puisqu’il faut devenir institutrice :

elle peut vous faire patronner par sa famille en Angleterre. »

Ainsi, tout ce qui est utile est un pensum !

Je ne lis plus de romans... je prépare mon brevet... Anaïs est folle et garde précieusement mes rognures d’ongles dans un médaillon ; elle m’apporte des fleurs le matin, que je dois mettre dans mon corsage et qu’elle mange le soir, d’un air à faire pouffer. Elle voudrait me faire accepter des bijoux, ce qui, peut-être, lui donnerait à ses yeux le droit de me gêner davantage.

J’ai revu le beau jeune homme blond du Nymphée : il lisait dans la rue au passage du pensionnat et a failli nous couper. Je crois que s’il voulait me baiser sur la bouche je ne le repousserais pas, bien sincèrement. C’est le premier être qui m’ait plu : il ne le saura jamais.

Demain, je passe mon brevet ; j’ai essayé l’effet des boutons qui sautent, comme une vraie comédienne.

Anaïs affirme que j’aurai mon très bien ; et moi je sais que je serai jolie, très jolie, puisqu’il le faut.

Très bien ! j’ai mon très bien ; mon écrit était bon, mais mon oral... mon oral, ça a été pire que je ne pensais. J’avais calculé comme si je devais être debout et j’étais

assise à une table, ce qui donnait à l’œil de mes juges plus de profondeur de vue que je ne souhaitais.

N’importe, j’ai feint un état de trouble incessant, tandis que ma lucidité m’étonnait moi-même ; j’ai mérité le bien : le très, seul, revient à l’honneur de ma peau.

Anaïs seule s’est aperçue de mon stratagème et m’a dit mille horreurs, par jalousie; au fond, elle aurait eu raison, si je n’étais si acculée par la vie.

Triste, malgré mon succès, je pense que je n’aurais pas de regret d’avoir fait entr’ouvrir mon corsage au jeune blond du Nymphée, qui va par les rues de Typhonia, se plongeant dans un livre.

Quelle chose admirable que le luxe ! Anaïs m’a entraînée d’abord dans son cabinet de toilette : la salle de bains est à côté; chaque matin, elle peut se plonger dans l’eau parfumée en s’éveillant. J’ai été envieuse pour la première fois de ma vie, envieuse d’une baignoire.

Puis, elle a parlé de se travestir ; j’ai d’abord refusé, lui avouant que je la savais ennuyeuse et que cela m’en empêchait. Elle a juré et supplié, et je me suis laissée déshabiller et habiller, goûtant la joie toute nouvelle d’être servie, recueillie en cette impression imprévue, sans presque remarquer combien elle était pale et que ses mains tremblaient.

Elle m’a peignée et coiffée à sa guise, et m’a menée devant une glace, où je me suis vue en pied. Alors une idée me vint : je la priai de sortir un instant. Elle refusa d’abord,

puis obéit : je tournai la clef, et, laissant glisser ma chemise, je me vis presque nue, et je m’admirai. Vraiment, je suis très belle; ma peau m’a éblouie, et je suis bien décidée à ne laisser voir à personne, qu’à celui que j’aimerai, la perfection physique que je suis.

Jamais les idées de retenue ne m’étaient venues si nettes qu’à ce moment, et je crois que ma vraie pudeur datera de là. J’ai rouvert la porte, et j’ai mis la robe japonaise que Nais me tendait. Je la priai ensuite de se dénuder, que j’étais curieuse de la voir. En un instant elle fut nue. Je comparai ce que j’avais vu de moi à ce que je voyais d’elle, et je me convainquis de ma splendeur. Elle vint s’asseoir sur mes genoux et me baisa si vivement la poitrine que je la repoussai vraiment encolérée.

Je la fis mettre à genoux, et la sommai de m’expliquer clairement sa folie. Elle balbutia des mots entrecoupés de gestes que je n’entendis pas bien. Mais j’étais satisfaite de la tenir en respect. N’est-ce pas mon plus prochain avenir, de tenir en respect ceux mêmes que mon charme aura troublés?

Avoir une baignoire, c’est-à-dire le luxe, et l’avoir par un jeune homme beau comme celui du Nymphée, ce serait le bonheur : mais ne faudra-t-il pas renoncer à l’un pour avoir l’autre, et, dès lors, privation ou esseulement, lequel est pire?

Plus noble vraiment serait de ne penser qu’au jeune homme ; mais quelque chose de physique et d’inférieur sans doute me fait aimer la plus fine baptiste ; si la toile de mes

chemises est grosse, je ne puis être heureuse, surtout depuis que j’ai vu à quel point je suis précieuse.

Pour celui que j’aimerais, mon corps vaut plus que le corps du commun des femmes : je me trouve une chair de lumière, et ma seule impression agréable, c’est de me sentir dessinée comme une statue et peinte mieux qu’un tableau.

J’ai relu mon journal: quelle triste impression! Si jamais quelqu’un en vaut la peine, de peur qu’il ne s’illusionne sur moi, je lui donnerai ces notes, et, s’il m’aime après cette lecture, je croirai en lui.

L’ame est donc laide, puisque ses accents sont si tôt dégoûtants que sincères, ou bien serait-ce qu’à l’instar du corps, elle a des sentiments parallèles à la faim, la soif, le sommeil, qu’elle se mouche, éternue et subit un chapitre analogue à ce qu’on nomme en notre cours d’hygiène : les excreta. En ce sens, il faudrait se peigner et se laver Pâme aussi régulièrement que le corps ; il y aurait une toilette et une propreté morale, exigeant d’abord qu’on évitât certaines impressions, comme on fuit de la poussière et delà boue.

Toutefois, qui enseignera à distinguer les besoins légitimes des désirs défectueux et classera l’imprévue et multiple sentimentalité ?

Si je pense au jeune homme du Nymphée, suis-je en bonne voie, ou bien vaudrait-il mieux songer à la vie positive et matérielle ?

Dois-je lire des romans qui m’apprennent la vie ou des livres de voyage qui sont niais ?

Il résulte des confidences d’Anaïs que c’est son frère qui l’a dépravée. Mon Dieu ! que l’humanité est laide ! et pourtant j’en fais partie, et peut-être se cache en moi de très vilaines choses !

Si j’avais eu un frère, je serais devenue une très belle âme ; ne pouvoir s’appuyer que sur soi-même, quel état de faiblesse !

Pendant les récréations, pour échappera Anaïs, qui m’ennuie, je travaille mon piano : la manie de ces demoiselles est de jouer des morceaux à la mode; moi, je préfère les sonates de Beethoven, pour une raison bien singulière : c’est que j’y sens l’âme d'un homme, dans le sens fort, mâle du mot; tandis que Mozart me semble de mon sexe et me parle moins vivement.

La musique me semble contenir tout ce qui ne peut ni s’écrire, ni se dire, ni se faire ; c’est le fond du fond de l’âme : voilà pourquoi ce n’est jamais très net, et le même morceau peut nous plaire en des conditions très différentes .

Je lis les romans que m’apporte Anaïs ; le plus beau dé tous, c’est Axel.

La fin me paraît fausse ; avoir beauté, jeunesse, fortune, tout enfin, et précisément parce que l’on a tout' se suicider! Étrange conception! combien Sarah m’enchante! C’est ma patronne : comme elle, je dis non; comme elle, je m’enfuierai vers quoi ?

Je n’ai pas le poignard des Rose-Croix à placer sur la

rose que je cueillerai, je ne connais le gisement d’aucun trésor ; ce que j’envie le plus, ce sont ces vieux livres de magie dont l’archidiacre parle à l’abbesse et qui ont trempé si fortement l’âme de Sarah.

J’aurais besoin de rencontrer un Axel-Janus, quelqu’un qui fût aimable sans aimer et qui m’apprît tout ce que Sarah savait et que j’ignore.

Oh I savoir! comme je comprends Ève, et comme je mordrais au fruit fatal, s’il était là !

Anaïs m’a fait remarquer dans la Bible le Cantique des Cantiques , et je me demande ce que ce poème d’amour a d’édifiant pour des jeunes fdles.

Comme protestante, j’ai le droit d’interpréler l’Écriture. Je suis la papesse Nannah, et, comme telle, j’estime que Salomon eut une passion vive pour une Sulamite, à moins qu’il l’ait chantée sans y croire, pour chanter.

Quel dialogue pour amoureux cela ferait !

Le beau jeune homme du Nymphée, je l’ai revu, en promenade, sur le mont Zigur : il rêvait parmi les pins, avec un gros livre près de lui.

Je n’ai vu personne porter un livre avec soi invariablement.

Et puis toujours seul à cet âge, cela révèle une personnalité hautaine et méditative; je voudrais bien qu’un jour mes yeux rencontrassent son regard.

On va jouer une pièce pour le passage de l’inspecteur d’Académie; on me donnera le premier rôle.

Anaïs m’apprend que le beau jeune homme du Nymphée s’appelle Sin, qu’il vit solitairement et passe son temps à la bibliothèque : Axel- J anus, alors!

Je suis un cours de physique et de chimie : j’ai demandé des détails sur l’alchimie, qui me paraît bien plus intéressante : l’art de l’or.

La maîtresse m’a déclaré que c’était une folie ; j’ai vu cependant dans mon manuel des noms célèbres parmi des souffleurs ! Ce qu’elle, femme, a l’air bête, quand elle juge en matière de science !

Le fameux Père Alta est venu prêcher à Typhonia; il a parlé d’un péché provincial, fait de haine au lieu d’amour, d’hypocrisie et de tristesse ; il a traité la province de cloaque des âmes. Enfin, tout ce qu’on m’en redit m’enthousiasme. Si j’étais libre de mes actes, j’irais lui dire : « Père Alta, je suis si peu protestante et si peu Typhonienne ! Enseignez-moi la vérité sur ceci et sur cela. »

Comme le pensionnat passait près de la Fontaine de Psalmodi, j’ai vu — quelle émotion ! — Sin qui marchait à côté du Père Alta. Eh bien ! je suis fière d’avoir si souvent pensé à ce jeune homme, de moi-même. Oh ! si je pouvais me promener avec eux et interroger le moine en tenant la main du jeune homme, comme ce serait beau et bon d’aimer en se perfectionnant, parler de Dieu en souriant d’amour !

Depuis que j’ai vu Sin avec le Père Alta, je me sens encore portée vers lui ; cet adolescent et ce moine sont les seuls êtres dignes d’attention que j’ai rencontrés, et j’ai dix-sept ans passés I

Il paraît que ce moine méprise les femmes, qu’il défie leur coquetterie, et que jamais on a pu l’induire en tentation.

C’est un peu plus crâne qu’un pasteur.

Celui qui donne l’instruction religieuse au pensionnat a deux filles à marier, mes condisciples, et, pour les caser, il a imaginé cette pièce, qui les mettra en valeur ; et moi qui croyais que c’était pour M. l’inspecteur!

J’ai toujours eu très bien de conduite, parce que je garde ma pensée pour moi seule ; mais ce que je me moque des étiquettes et des dignités !

Un fonctionnaire pour moi, quand ce n’est pas un imbécile, c’est un coquin ; les meilleurs sont fonctionnaires comme moi, comme les chats restent dans des endroits ennuyeux pour la pâtée.

La pièce est idiote. Il s’agit d’une écolière qui a laissé punir une autre à sa place et de plusieurs qui se disputent pour se déclarer coupables, parce que la victime, trop généreuse pour parler, perdrait sa carrière, étant pauvre.

Puis, tout s’arrange, on pleure et on s’embrasse. Voilà qui ressemble bien peu à la femme.

La directrice m’a demandé avec force mamours de céder mon rôle à une fille du pasteur; ce que j’ai fait avec

plaisir. Je me sens peu de vocation pour être victime, même au théâtre; je jouerai la mauvaise, celle qui laisse punir injustement son amie.

Je ne joue plus... je figure seulement. Le pasteur a demandé pour sa seconde fille et m’a offert des recommandations pour Londres, en dédommagement ; je gagne au change, mais que tout cela est tortueux et laid !

Anaïs a trouvé sa moitié et s’est fait mettre pensionnaire ; étonnée, je lui demandai l’explication : « Pour coucher avec elle, pardi ! » Elle est folle !

Les maris savent-ils que leurs douces fiancées ont cherché ainsi à anticiper sur le lit conjugal. Mon Dieu ! qu’un confesseur, un Père Alta, doit mépriser le monde et la femme surtout!

Je suis égale d’humeur, obéissante ; je ne dis jamais ce que je pense, répondant à chacun suivant ce qui lui plaît, et nulle ne me vaut pour la pacifîcité.

Cependant ni maîtresses ni élèves ne m’aiment. On me rend justice, mais aucune tendresse pour moi ! 1! est vrai que, si j’avais subi les baisers de toutes celles qui m’ont offert de jouer au mariage, ce serait autre.

Il doit y avoir parmi les êtres humains des espèces aussi tranchées que dans l’animalité ; même je trouve que mes compagnes ressemblent les unes à des poules, ce sont les plus bêtes, les autres ont les traits de la cavale ou du chat ; moi je me trouve une panthère de la grande espèce,

comme mouvement; et cependant je suis douce, oui, mais je suis si moi , si fermée aux autres!

Selon l’impression reçue du jeune Sin et de la vue du moine, la joie réside à vivre avec les êtres qu’on admire, comme l’ennui à demeurer parmi les antipathiques.

Je me persuade que Typhonia, cette ville qui m’ignore, m’exècre d’une façon latente, et qu’elle me fera du mal, quoique je doive la quitter aussitôt après mon brevet. Triste intuition, que l’avenir ne démentira pas.

La vie me semble un échiquier où nous sommes les pièces que jouent des partenaires invisibles : et le fou blanc attaque la tour noire, parce qu’elle est noire, c’est-à-dire que nous portons les couleurs d’une idée, d’une espèce, et que nous agissons sous le fouet de cette idée, et selon les lois de cette espèce.

Typhonia sera cruelle non pas à la petite demoiselle Nannah, mais à l’espèce et à l’idée Nannah.

Je ne peux énoncer mon sentiment mieux, mais je le crois assez juste.

Depuis qu’Anaïs a trouvé une amie qui correspond à sa démence, je la trouve gentille.

Pour s’excuser d’avoir cessé un sentiment juré d’abord éternel, elle m’informe de ce qui m’intéresse de Sin, l’ami du Père Alta ; je voudrais pouvoir dire le mien.

Il paraît que ce jeune homme passe pour fou : sa famille vit retirée; on les dit d’une très ancienne noblesse sans qu’ils portent de titre : Sin a peu d’argent, mais il ne se prépare à aucune position.

Je trouve que nous nous ressemblons en plusieurs points : solitaires tous deux, intelligents et pas riches.

Il est seul de son genre, à Typhonia, comme moi unique au pensionnat ; nous rencontrerons-nous? Nous devons nous rencontrer.

Je me suis aperçue que mes seins s’arrondissent : il y a quelques mois, je pouvais en tenir un dans ma main. On me dit que j’ai une gorge de nourrice ; comme je suis mince de partout et que j’ai quarante de tour de taille, je ne crois pas que cela me vulgarise, et j’ai idée que cela servira à mon brevet supérieur.

Entre mes deux examens, j’ai profité, en poitrine au moins.

En toilette de bal, décolletée, je serais très bien.

A mon âge, le commun des jeunes fdles pense à son premier bal, pas encore à son fiancé. Un bal, ce doit être joli et instructif. Une jeune fille y essaye ses charmes, qui sont des armes.

Car, le destin féminin consiste à plaire : devant un homme instruit, je paraîtrai toujours ignorante, même avec mon brevet supérieur, et un sot sera gêné, si je l’étonne de mon savoir.

A voir mes compagnes échanger des friandises, des timbres-poste, je me figure que la femme naît pour le mouvement matériel des choses, le commerce. Un homme n’aura jamais l’apreté de son droit comme une femme.

ÎYPHONIÀ

La femme, disent les livres de morale, est destinée à fonder la famille. Mais, entre le point où je suis et la famille, il y a une zone intermédiaire d’où tout dépend, et sur laquelle on se tait par ignorance ou par prudence.

On doit, paraît-il se défier de son penchant. J’admets qu’on soit facilement éclairée sur l’intérêt ; mais bien folle serait la jeune fille qui épouserait même un nabab, sans savoir si le nabab est, non aimable, mais possible. Je sens qu’il me serait torturant d’être embrassée par une foule d’hommes, et que tout l’or du monde n’aurait pas raison de ce refus de mes nerfs.

Je lis des romans que m’apporte Anaïs, et j’y vois que nulle héroïne ne songe au luxe ni au bien-être : et certainement je paraîtrais une détestable personne aux lecteurs. Cependant, est-ce possible d’être vraiment propre avec un pot à eau ? Comment se passer d’éponges, de plusieurs linges, d’un tub?

Or cette héroïne, qui n’a pas de quoi aller au bain, ni se faire monter de l’eau en abondance... Qui est trop pauvre n’est pas propre.

Comment peut-on, sans mentir, se promettre d’être une héroïne, avant l’aventure et de sang-froid ?

Celle qui se déclare à l’avance l’épouse de qui lui plaira, éelui-ci fùt-il un Job de pauvreté, me paraît folle et non pas grande.

Je pense à Sin, et je me dis que, pour être avec lui, je ferais mille choses contraires à mes idées de raison, mais en ce cas, mon dire vaut parce que j’ai devant moi le motif, l’excitant de cette abnégation.

Pourquoi suis-je réduite à raisonner sans guide ? On m’a appris à danser, et nul ne me guide pour penser et réfléchir.

Je crois l’humanité, prise en masse, très bête et très femme.

Notre pensionnat va maintenant se promener au Nympliée : il n’y a pas de monde ; à sept heures du soir, les Typhoniens se mettent à table.

Ma surprise a été singulière de voir, en y arrivant, Sin assis sur une pierre à l’extrémité de la terrasse, et lisant, suivant son habitude.

Lisait-il, ou bien posait-il ? Toutes l’ont remarqué, et on a dit des choses baroques ; il plaît presque à toutes, ce qui m’a flattée et agacée en même temps. Moi seule n’ai rien dit : mais j’ai tant pensé que je me suis endormie fort tard,

Revu Sin à la même place; il ne lisait pas et semblait seulement s’exposer à nos regards, comme pour nous monter la tête. Veut-il séduire tout le pensionnat, ce Don Juan ? Il devrait bien sentir qu’il n’y a qu’un cœur digne de lui, dans cette bande de petites sottes.

La surveillante s’est inquiétée de la présence de Sin : on n’ira pas à la terrasse du Nymphée aujourd’hui ; je suis désolée. Si au moins il m’avait vue et élue.

Ce -jour Comptera parmi mes jours. Mes yeux ont rencontré les yeux de Sin; je l’ai vu venir devant qu’il regardât : il semblait un prince qui a du chagrin et qui le cache.

A ce moment, j’ai voulu qu’il me vît; jamais je ne m’étais senti tant d’autorité, et son regard vint sur moi et s’étonna : « Quoi ? que voulez-vous dire? » disaient ses yeux.

Je me suis bravement retournée pour lui préciser ce que je voulais qu’il entendît, et je l’ai vu changé en statue de sel comme la femme de Loth dans la Bible.

Ce soir, il pensera à moi, il se fera des questions, il imaginera un tas de choses : et moi, je dormirai heureuse, ou je veillerai joyeuse ! Il me semble que je ne suis plus seule ; et je gambaderais pour un rien. J’ai donc déchargé mon cœur d’un gros poids, que je me sens si allégée ! Est-ce que j’aimerais? Serais-je amoureuse ? Cela semble; et non, cela n’est pas, je suis occupée, hantée, obsédée, voilà tout!

A la récréation, on a joué « aux taureaux » . Cela consiste en ceci : une dizaine agacent avec leur mouchoir celle qui fait la bête, laquelle se précipite sur tous ces bouts d’étoffe; puis l’aînée du pasteur a pris une règle et simulé la mort du taureau : la surveillante a regardé cela d’un œil émerillonné ; mais la directrice, survenue, a prononcé ce speech : « Mesdemoiselles, c’est un jeu d’hommes, et, si les étrangers savaient que vous vous y plaisez, cela vous nuirait et au pensionnat. »

Ainsi, pourvu que les étrangers ne le sachent pas, on trouve excellent que de prétendues chrétiennes s’exercent la sensibilité aux jeux Néronicns.

Il paraît qu’il y a un collège d’hommes à Typhonia, où on joue à la guerre, à tuer, et ce sont des moines qui hurlent : « En joue, feu. » Quelle ville que Typhonia, quelle ville de hontes !

Je parierais que Sin n’assisterait pas à une course de taureaux.

C’est un goût méchant, où la lie du peuple seule se peut plaire, avec les âmes ignobles de toute caste.

Un des modèles du pensionnat, Félicie Thomassin, m’a confessé une drôle d’impression ; elle était des quelques qui m’offraient de jouer à mari et femme, il y a deux ans.

Il paraît que lorsque le toréador est en péril, ou bien quand on plante des banderillas , elle en ressent le contrecoup d’une façon sensuelle, au point que, dans une course, elle se pâme plusieurs fois aussi vivement que si une amie lui faisait toutes les caresses. Quelle horreur !

Comment sont-elles faites, ces demoiselles, pour que la vue d’une bête qui souffre ou d’une compagne qui se déshabille les émeuve de telles joies?

Fière de me scandaliser, elle s’étonnait qu’il n’y eût pas de baignoires grillées comme au théâtre, qu’elle aimerait s’y enfermer avec son époux plus tard, et autant que possible suivre en son plaisir les péripéties de la course. . . .

Pour garder sa vertu, il faut vivre un peu seule, sinon on tombe dans une appréciation moyenne des choses, qui rend indifférente au mal. J’ai hâte de quitter le pensionnat, il déteindrait sur moi, non pas pour le chapitre des caresses bêtes, mais pour ne plus vivre avec des femmes; elles sont vraiment trop sottes, vaines et hypocritement mauvaises. Heureusement, mon examen approche, j’ai obtenu ma dispense d’age ; dans moins de trois mois, je serai brevetée

supérieurement, et je reste sur la conjonction : après

tout ce que j’ai écrit ici, cela est bizarre ; bizarre ou non,

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