‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 20 sur 73 · C’EST · texte numérisé non relu

C’EST

Qu’il me tarde de le revoir ; il m'est plus cher depuis que je l’ai provoqué des yeux, et je resterai inquiète tant qu’il ne m’aura pas rendu mon aveu. Je ne doute pas qu’il hésite à m’aimer ; si orgueilleux que je le devine, je m’estime aussi réalisante de ses rêves que peut l’être une fdle pauvre.

S'il allait s’imaginer que je veux l’épouser, cela légitimerait sa fuite. Mon rien contre son peu ferait triste douaire, et je ne le vois pas mari d’une institutrice. Non, ce sera mon poème ; la première grande récréation entre le pensionnat et la lutte pour la vie, ce sera ma qui qu’en grogne.

Certes, si son ramage ne dément point son aspect, si en m’approchant de lui, l’attraction augmentait, je rêverais

bien Il est catholique, suis-je si protestante? Il me

convertirait. Mais la vie impérieuse exige un péage que ni lui ni moi ne pouvons fournir. Qui veut du bonheur doit avoir de l’or ou bien toucher au bonheur sans le vouloir conserver.

Sur la terrasse du Nymphée, il attendait le pensionnat ; il m’a cherchée des yeux et reconnue, mais à vingt mètres; longuement il m’a étudiée, réfléchissant, supputant. Ah! que je voudrais assister à ce travail mental !

A en juger par moi, l’être très supérieur ne se donne ni

pour toujours ni tout à fait, sinon il cesserait de s’intéresser à lui-même. Il y a toujours du conditionnel dans l’amour des exceptions, et je le comprends pour le ressentir ; serait-ce même la seule compréhension ?

Or moi aussi je me garderai toujours à moitié en me donnant, et l’à cœur perdu des romans n’est pas mon fait. En revanche, il y a mille choses que je ne ferais pas, les mille que je ne voudrais pas qu’on me fit. Le destin de Sin serait de ne point m’aimer ? J’en serais sure, j’y renoncerais : selon les romans, ce n’est pas là l’amour ; il faut se suspendre à son amant, fût-ce comme une pierre, et même le noyer ; il est vrai que c’est plus pathétique, mais je ne crois pas que la vie doive imiter l’art à ce point et qu’il faille devenir aveugle et folle en devenant tendre.

Voilà ma seconde vibration très intense. Je l’ai revu ; il a passé tout près de moi et m’a fixée à deux pas ; son regard ne signifiait plus : « Quoi ? Que voulez-vous ? » mais : « Je veux aussi, je veux bien,^ mais à quoi bon? et comment? »

O cher jeune homme, que de bonheur tu m’as donné en un éclair !

La magie de l’Amour réalise tout ce qu’on a écrit : je suis hors de moi, inquiète et si contente ! Jamais je ne me suis sentie si vivante, si pensante. Une nouvelle Nannali paraît, et quelque force est entrée en moi qui me change et m’accomplit.

Dieu fasse que rien n’entrave ce beau moment ; je ne me flatte pas qu’il dure, mais cependant qu’il tarde à finir: ce

serait effroyable de renoncer à lui. Quand retrouverai-je sa beauté unie à l’intelligence que je devine, et à une solitude morale qui le fraternise avec moi, en unifiant nos deux natures par une même misère d’esseulement ?

Ma tante est venue et m’a félicitée d’avoir gagné du temps. Elle aura ainsi presque mille francs à me remettre pour mon départ. La famille d’Anaïs m’a trouvé une place chez Mistress Fernett, à Cambrige; douze cents et défrayée de tout : voilà qui s’arrange.

Mais comment organiser ce qui me tient le plus à cœur? A lui d’orchestrer cette mélodie d’amour que je lui offre.

A relire ces phrases, je me semble dévergondée, je ne suis que curieuse et avide de noble émoi. Les jours s’élargissent et s’alourdissent et s’enténèbrent, tellement la hâte m’émeut au premier acte libre et tout à fait voulu.

Cette fois, je n’accuserai ni la vie ni personne de mon ennui; j’ai décidé de moi-même et de connaître l’amour, non pas au sens grossier, mais l’amour des lèvres qui chante et ne se vautre pas, l’amour... J’en parlerai mieux avant longtemps.

Entre ma sortie de pension et mon départ pour l’Angleterre, il n’y a pas de répit ; ma tante me mettra en wagon. Dois-je songer à m’arrêter en route, à descendre du train peu après Typhonia ou bien à demeurer quelque temps chez ma tante ? Là, de quelle liberté jouirai-je ? Comme il faut

préparer et mettre en possibilité ses désirs, et que tout est difficile !

Ce qui fait la différence des volontés, c’est la force du mobile autant que celle des natures. Il n’y a aucune comparaison entre l’effort possible pour un rendez-vous et celui qu’appellerait tout autre motif. Les grandes volontés ont donc été le fruit de grands désirs : la tentation que produit une chose donne la mesure de sa poursuite et l’homme supérieur me semble seulement plus passionné que le commun.

Demain, c’est ma levée d’écrou ; demain, c’est mon dernier examen.

Je n’ai jamais tant souhaité être reçue.

En remémorant les dix-sept années qui viennent de s’écouler, je ne me fais pas grand reproche. Trois fois seulement, j’aurai été inférieure à l’idéal, en faisant sauter les boutons de mon corsage au premier brevet, demain en ne mettant pas de corset ni de chemise, afin que mes seins se voient à travers la robe et fascinent les examinateurs, et puis en me laissant aimer d’Anaïs, sans lui rien accorder, mais l’entretenant dans une tendresse qui aboutit à cette place d’institutrice à Cambridge. Dans ma situation, tout cela s’excuse.

Quant à ce que je vais faire, parler à un jeune homme, me laisser embrasser par lui, peut-être même lui rendre son baiser, je me le compte à honneur et gloire.

Très bien! Je n’avais pas de corset, et mes seins bougeaient dans ma robe: voilà la raison de ce superlatif,

C’est de la Phryné moderne et pudique, de la Phryné protestante, devant quel Aréopage!

Quand j’aurai posé la plume que je tiens, ce journal aura son mot fin, comme ma vie de pensionnaire.

C’est le trouble du professeur d’anglais, lorsque je m’appuyai sur lui, qui me fit découvrir mon pouvoir et aussi donna lieu à ce journal.

Et je vois aujourd’hui que celte remarque était la plus importante que je pusse faire.

L’imperceptible battement de mes seins contre l’étoffe, un peu de ma peau montrée : voilà tout mon armement dans la vie. Ne pas m’en servir serait renoncer à toute chance; mais l’art va commencer de produire ce même effet, sans m’exposer à une violence : les yeux des examinateurs je les subissais, mais leurs mains, non je les eiisse repoussées. Je dois m’ingénier pour que nul ne me touche : voilà la vertu qui m’est permise.

Nul si ce n’est lui, ne verra ma peau très lumineuse, nul si ce n’est l’autre qui m’apportera fortune, considération et enfin tout ce' qui n’est pas l’amour, car je ne puis rêver un Sin qui soit riche ou un riche qui soit Sin.

Je dois donc à l’époux que j’épouserai pour vivre, de lui livrer cette chose intacte, ma virginité ; à une vraie fortune je dois une vraie virginité. Le reste est à moi, et j’en dispose à ma guise : le reste est la part du cœur et du rêve.

Après demain, je serai chez ma tante ; demain Sin aura ce cahier sincère plus qu’aucun miroir.

A lui ma première pensée libre, à lui mon éveil à la vie met on balbutiement d’amour.

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