‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 39 sur 73 · DIRECTION SPIRITUELLE · texte numérisé non relu

DIRECTION SPIRITUELLE

Le sermon du Père Alla produisit plus de commentaires que de conversions.

C’est le propre des paroles supérieures de soulever d’abord toute la contradiction de l’auditoire, dût-elle ensuite par la réflexion s’avouer vaincue.

Parmi les auditeurs, Sin admira, plus que tout autre, cette profonde connaissance de l ame moderne, et, au sortir de l’église, il écrivit au Père Al ta une lettre confiante, sincère, où, sans se confesser, il montrait assez son état d’ame : il reçut le lendemain même un billet qui l’invitait à passer à l’évêché dans l’après-midi, à trois heures.

Il trouva sur le seuil le Père Alta, qui le reconnut, d'intuition, sans qu'il se nommât.

« — Il faut que j’aille au séminaire, mon fils, nous causerons en route, si vous le voulez.

« — Je suis heureux, fit le jeune homme, de voir de si près, un homme admirable.

« — Je ne suis pas un homme, je suis un moine, mon fils. L’homme est admirable parfois comme animal : vous, par exemple, vous êtes admirablement beau ; moi je ne suis qu’une foi qui marche. Que faites- vous ?

« — Je lis. »

« — Mais encore?

« — Je rêve. »

« — D’une fée ? »

« — Oui, mon père. »

« — Il n’y a pas de fée, mon fils; il n’y a que des féeries, c’est-à-dire des inventions de notre esprit. La femme, celle qu’on aime, n’est possible qu’en poésie.

« Êtes -vous vierge ? »

« — Vierge. »

« — Oh 1 restez-le, le plus longtemps possible. Si je pouvais savoir ce que je sais et être vierge, je serais un colossal ouvrier de la vigne du Seigneur.

« — Il faut donc tomber pour savoir.

« — Non, il faut souffrir ; et un contemporain l’a dit : l’amour est la forme attrayante de la douleur.

« La femme fait épeler à l’homme le texte sacré de la douleur : heureux qui se peut passer de cette institutrice, et qui sait pâtir, de lui-même.

« — Ma peine vient de moi. »

« — Non, enfant, c’est trop beau pour que vous disiez vrai : votre peine, c’est votre vide, et votre vide appelle quoi? Dieu ? Non, — l’idéal ? Non, — la femme, hélas!

« — Cependant, mon père, vous qui connaissez la vie et l’âme, ne vous renfermerez dans la formule littérale de l’Église, que je ne discute pas, mais que ma faiblesse refuse.

« Je crois à l’excellence delà virginité etdela continence, non seulement sous le rapport du salut, mais aussi comme

élément de parfait orgueil et de meilleur développement : je ne pourrai cependant ni m’y maintenir ni résoudre la question par un mariage mal conçu,, puisqu’il envisagerait l’attrait sexuel au lieu de ce qui est sa matière, le destin. » « — D’abord mon enfant, il faut se conduire devant l’instinct comme un vaillant capitaine assiégé. Tenir le plus longtemps possible, et puis, faire une sortie, c’est-à-dire se jeter vers une attraction d’au delà, l’art, la magie. »

« La magie surtout vous éloignerait de la femme : il ne vous est pas impossible de rencontrer un Rose-Croix, qui vous initierait. Mais je ne sais si vous m’entendez? »

« — Oui, mon Père, j’ai déjà une idée de la magie, mais elle enseigne, ou je me trompe fort, à ne pas quitter un sphinx sans avoir son énigme, à ne pas éluder la nécessité des âges ; le docteur Faust allégorise celui qui a dédaigné le sphinx sexuel et qui le retrouve bien plus terrible au seuil de la vieillesse. »

« — Vous vous trompez, mon fils, envoyant une énigme sensationnelle : l’amour et la volupté n’existent que par une convention entre nous et les poètes ; ils n’existent pas en eux-mêmes, nous les inventons. La nature nous offre des mirages que nous pouvons refuser et remplacer par d’autres. »

« — Si je pouvais voyager parmi les ruines de Rome ou d’Athènes, je ne songerais qu’à la philosophie, j’évoquerais l ame de ce passé ; mais, confiné à Typhonia et plus seul qu’aucun... »

« — Si l’on vous annonçait que, dans six mois, vous verrez Rome? »

« — Je ne songerais plus qu’à me préparer à la comprendre. »

« — Eh bien ! préparez-vous à comprendre la vie ; destiné à sortir de Typhonia, sortez-en armé, c’est-à-dire savant et réfléchi. Profitez de ce moment où vous n’avez encore d’autre tentateur que vous-même, afin de résister aux autres et au réel. Mettez votre honneur à n’être pas dupe des fantasmagories passionnelles. Émancipez-vous de l’instinct, qui est un joug avilissant. Chaque année de virginité maintenue, c’est de la force accumulée, de la force applicable à tout, à une œuvre même. »

<l — Le Dante aima Béatrice. »

« — Mais je ne vous juge pas susceptible d’aimer de cette sorte : vous êtes plus curieux que tendre, mon fils, et il y a dans votre puberté autant l’idée d’une solution de problème à trouver que de joie à connaître. »

« — Vous devinez juste, mon père ; je ne crois pas à la femme, mais à la fée. »

« — Vouscherchez le destin sous des traits de puissance : le destin, austère s’il est grand, se présente petit s’il est calme. Il faut le choisir dans ce domaine où les circonstances ne peuvent le toucher jusqu’à le changer, c’est-àdire sur la portée intellectuelle.

« Croyez-en mon coup d’œil de peseur d’àmes : votre avenir, c’est la poésie, non pas de celles des impressions maladives et des vertiges, mais la poésie lucide et sereine, où le cerveau domine le cœur.

« Me voici arrivé : et j’ai si peu de temps que je ne vous dis pas de m’attendre. Suivez les conseils de votre orgueil

tant qu’il vous montrera les cimes : c’est le bon guide de l’exception.

« Adieu, et que mon pronostic se réalise : soyez une lyre eumolpide, une lyre qui vibre selon Dieu. »

Et le dominicain, lui ayant pris la main, le salua des yeux.

Songeur, Sin découvrait l'impuissance de l’idée à parer au besoin sentimental, et combien la doctrine influe peu sur le cœur ; mais le moine, en affirmant son orgueil, l’avait conforté et rendu courageux pour un temps encore.

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