DIRECTION SPIRITUELLE
Le sermon du Père Alla produisit plus de commentaires que de conversions.
C’est le propre des paroles supérieures de soulever d’abord toute la contradiction de l’auditoire, dût-elle ensuite par la réflexion s’avouer vaincue.
Parmi les auditeurs, Sin admira, plus que tout autre, cette profonde connaissance de l ame moderne, et, au sortir de l’église, il écrivit au Père Al ta une lettre confiante, sincère, où, sans se confesser, il montrait assez son état d’ame : il reçut le lendemain même un billet qui l’invitait à passer à l’évêché dans l’après-midi, à trois heures.
Il trouva sur le seuil le Père Alta, qui le reconnut, d'intuition, sans qu'il se nommât.
« — Il faut que j’aille au séminaire, mon fils, nous causerons en route, si vous le voulez.
« — Je suis heureux, fit le jeune homme, de voir de si près, un homme admirable.
« — Je ne suis pas un homme, je suis un moine, mon fils. L’homme est admirable parfois comme animal : vous, par exemple, vous êtes admirablement beau ; moi je ne suis qu’une foi qui marche. Que faites- vous ?
« — Je lis. »
« — Mais encore?
« — Je rêve. »
« — D’une fée ? »
« — Oui, mon père. »
« — Il n’y a pas de fée, mon fils; il n’y a que des féeries, c’est-à-dire des inventions de notre esprit. La femme, celle qu’on aime, n’est possible qu’en poésie.
« Êtes -vous vierge ? »
« — Vierge. »
« — Oh 1 restez-le, le plus longtemps possible. Si je pouvais savoir ce que je sais et être vierge, je serais un colossal ouvrier de la vigne du Seigneur.
« — Il faut donc tomber pour savoir.
« — Non, il faut souffrir ; et un contemporain l’a dit : l’amour est la forme attrayante de la douleur.
« La femme fait épeler à l’homme le texte sacré de la douleur : heureux qui se peut passer de cette institutrice, et qui sait pâtir, de lui-même.
« — Ma peine vient de moi. »
« — Non, enfant, c’est trop beau pour que vous disiez vrai : votre peine, c’est votre vide, et votre vide appelle quoi? Dieu ? Non, — l’idéal ? Non, — la femme, hélas!
« — Cependant, mon père, vous qui connaissez la vie et l’âme, ne vous renfermerez dans la formule littérale de l’Église, que je ne discute pas, mais que ma faiblesse refuse.
« Je crois à l’excellence delà virginité etdela continence, non seulement sous le rapport du salut, mais aussi comme
élément de parfait orgueil et de meilleur développement : je ne pourrai cependant ni m’y maintenir ni résoudre la question par un mariage mal conçu,, puisqu’il envisagerait l’attrait sexuel au lieu de ce qui est sa matière, le destin. » « — D’abord mon enfant, il faut se conduire devant l’instinct comme un vaillant capitaine assiégé. Tenir le plus longtemps possible, et puis, faire une sortie, c’est-à-dire se jeter vers une attraction d’au delà, l’art, la magie. »
« La magie surtout vous éloignerait de la femme : il ne vous est pas impossible de rencontrer un Rose-Croix, qui vous initierait. Mais je ne sais si vous m’entendez? »
« — Oui, mon Père, j’ai déjà une idée de la magie, mais elle enseigne, ou je me trompe fort, à ne pas quitter un sphinx sans avoir son énigme, à ne pas éluder la nécessité des âges ; le docteur Faust allégorise celui qui a dédaigné le sphinx sexuel et qui le retrouve bien plus terrible au seuil de la vieillesse. »
« — Vous vous trompez, mon fils, envoyant une énigme sensationnelle : l’amour et la volupté n’existent que par une convention entre nous et les poètes ; ils n’existent pas en eux-mêmes, nous les inventons. La nature nous offre des mirages que nous pouvons refuser et remplacer par d’autres. »
« — Si je pouvais voyager parmi les ruines de Rome ou d’Athènes, je ne songerais qu’à la philosophie, j’évoquerais l ame de ce passé ; mais, confiné à Typhonia et plus seul qu’aucun... »
« — Si l’on vous annonçait que, dans six mois, vous verrez Rome? »
« — Je ne songerais plus qu’à me préparer à la comprendre. »
« — Eh bien ! préparez-vous à comprendre la vie ; destiné à sortir de Typhonia, sortez-en armé, c’est-à-dire savant et réfléchi. Profitez de ce moment où vous n’avez encore d’autre tentateur que vous-même, afin de résister aux autres et au réel. Mettez votre honneur à n’être pas dupe des fantasmagories passionnelles. Émancipez-vous de l’instinct, qui est un joug avilissant. Chaque année de virginité maintenue, c’est de la force accumulée, de la force applicable à tout, à une œuvre même. »
<l — Le Dante aima Béatrice. »
« — Mais je ne vous juge pas susceptible d’aimer de cette sorte : vous êtes plus curieux que tendre, mon fils, et il y a dans votre puberté autant l’idée d’une solution de problème à trouver que de joie à connaître. »
« — Vous devinez juste, mon père ; je ne crois pas à la femme, mais à la fée. »
« — Vouscherchez le destin sous des traits de puissance : le destin, austère s’il est grand, se présente petit s’il est calme. Il faut le choisir dans ce domaine où les circonstances ne peuvent le toucher jusqu’à le changer, c’est-àdire sur la portée intellectuelle.
« Croyez-en mon coup d’œil de peseur d’àmes : votre avenir, c’est la poésie, non pas de celles des impressions maladives et des vertiges, mais la poésie lucide et sereine, où le cerveau domine le cœur.
« Me voici arrivé : et j’ai si peu de temps que je ne vous dis pas de m’attendre. Suivez les conseils de votre orgueil
tant qu’il vous montrera les cimes : c’est le bon guide de l’exception.
« Adieu, et que mon pronostic se réalise : soyez une lyre eumolpide, une lyre qui vibre selon Dieu. »
Et le dominicain, lui ayant pris la main, le salua des yeux.
Songeur, Sin découvrait l'impuissance de l’idée à parer au besoin sentimental, et combien la doctrine influe peu sur le cœur ; mais le moine, en affirmant son orgueil, l’avait conforté et rendu courageux pour un temps encore.