‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 38 sur 73 · SERMON SUR LE PÉCHÉ PROVINCIAL · texte numérisé non relu

SERMON SUR LE PÉCHÉ PROVINCIAL

« Mes Frères,

« Il n’y arien d’aussi fameux dans l’Écriture que la prévarication de Babylone et sa ruine : cette ville prodigieuse, après avoir été le nom même de la splendeur humaine, devint la figure de l’impiété punie.

«Écoutez l’anathème d’Isaïe, où apparaît en même temps la double merveille de cette cité aussi extraordinaire par les œuvres qu’elle produisit que par son désastre mérité.

« Ainsi Babylone, la gloire des royaumes et le suprême orgueil des Kaldéens, suivra Sodome et Gomorrhe au même néant : déserte, inculte ; l’Arabe errant n’y posera pas sa tente, et le berger en écartera son troupeau.

« Les félins du désert en feront leur repaire; seuls les reptiles habiteront ses palais, et les autruches et les boucs ses fiers remparts, tandis que les chouettes et les orfraies effareront le silence des palais écroulés.

« Si, après ce tableau, je demandais qu’on me nommât la moderne Balylone, nul n’hésiterait, et le même nom surgirait de toutes les bouches, d’autant plus violemment que

l’envie se mêle à votre amour du bien jusqu’à en prendre la place, et que la Province s’estime juste en face de Paris, nouvelle Babylone.

« J’ai fait entendre en ce lieu retentissant et profane la voix implacable de la vérité, mais cette même voix aujourd’hui va accuser, Provinciaux, mes frères, ceux qui renouvellent ces Pharisiens qui n’entreront jamais au royaume de Dieu, selon l’assertion du Seigneur lui-même. Je viens étudier vos mœurs et en dévoiler l’abomination.

« L’office du moine ne se borne pas à raviver la mémoire des saints mystères dans l’esprit de ses auditeurs, ni à leur représenter la beauté des vertus chrétiennes ; il faut encore aider le prochain à s’examiner, et le forcer à découvrir ses fautes.

« Les philosophes anciens ont tous remarqué cette tendance de la nature humaine, clairvoyante sur autrui, enténébrée dès qu’il s’agit de soi.

« Or il n’y a pas un vice des Parisiens qui ne vous soit présent, et je ne plaiderai pas pour eux, auprès de vous ; mais d’abord, chaque fois que vos affaires le permettent, n’allezvous pas à Babylone grossir de vos péchés ce monceau de péchés? N’êtes-vous pas, Provinces, les affluents de ce grand fleuve des prévarications dont Paris est l’estuaire.

« Votre, prestige est dans les mœurs que vous avez, discrètes et décentes : le désordre a peur du soleil en vos murs; et vous punissez le scandale d'un ostracisme qui le raréfie. Tandis que les jeunes hommes cachent leur inconduite, les épouses se bornent à leur foyer, et le voyageur verra avec admiration que vos églises débordent de fi dèles.

« Certes, ce sont là les traits de la cité chrétienne poiissés jusqu’à la dernière rigueur, car vous vous refusez même les joies nobles et permises de l’art, et je vous admirerais, Provinciaux, si je n’avais déjà percé sous ce masque édifiant une incroyable indignité.

« De tous les péchés, le plus commun, celui où la nature nous incline, n’est-ce pas ce vertige qui pousse deux êtres l’un vers l’autre, au mépris des lois morales, et qu’on nomme amour. Eli bien ! vous semblez ne connaître sur ce point que le mariage, et j’admirerais, vous dis-je, si je ne savais que toute cause doit être instruite, par le témoin gnage contradictoire !

« Pourquoi, mes frères, chaque fois qu’un être admirable, artiste ou penseur, naît parmi vous, s’évade-t-il comme un persécuté, et déclarant à la face du siècle que vous êtes des méchants ?

« Comment accommoder cette accusation avec vos coutumes aussi régulières que dévotes?

« On dit que vous détestez la beauté, le génie, le talent même, que vous calomniez incessamment, et que l’envie est lé plus vif battement de vos cœurs.

« On vous accuse de haine, provinciaux qui ne commettez pas l’amour !

« La marque d’une vraie vertu, c’est l’indulgence ; et votre implacabilité est telle que vous ne permettez jamais à la pécheresse de se relever ; il semble que vos mérites vous pèsent, et que le prochain en doive solder l’ennui : vous

frappez avec tant de force sur les pêcheurs qu’on croirait vraiment qu’il ne vous manque que l’occasion et de l’audace pour les suivre et les passer.

« Si je cherchais uue marque de votre caractère féroce, vous savez qu’elle paraîtrait en son horreur, comme vous l’avez déjà prononcé en vous-mêmes.

«Je ne veux pas profaner ce temple par révocation des joies de sauvages ivres ; et votre pasteur vous a souvent rappelé que tous ceux qui assistent au spectacle de brutes qui vous est propre, sont anathèmes, excommuniés, chassés de l’Église, privés de sacrement et de sépulture en terre sainte.

« Je suis bien forcé de prendre ici la mesure de votre sensibilité, et que si Vous êtes trente mille à voir des bandits torturer des animaux, vous êtes plus nombreux et plus féroces à torturer vos semblables quand ils vous dépassent.

« Dans le mariage moyen, la femme domine ; c’est donc à vous, mes soeurs, que je vais demander compte de cette méchanceté que je puis appeler publique : vous l’appuyez sur votre vertu ; mais votre vertu même n’est-elle pas le résultat d'une heureuse prudence et de circonstances qui vous forcent?

« Pour qui à scruté la vie de province, l’adultère semble si difficile que, s’il se commet, il faut crier à la folie plutôt qu’au péché.

« Chacuniei surveille tout le monde, et cette police est faite passionnément.

« Je concède qu’au résultat, il y a de l’ordre dans Votre vie ; votre Seul intérêt suffit à l’y maintenir ; je cherché Dieu en vos Cœurs, et je n’y vois que du calcul.

* La morale, négative de son essence, ne vous requiert que d’abstention ; la doctrine du salut impose des mérites positifs et une vertu d’essence et sans rapport avec le bien user de la vie et des pâles bienséances.

« Sans tentation, il n’y a pas de mérite, il n’y a que du bonheur ; heureux, enviable, mais non pas glorieux et admirable, celui qui n’a point à lutter.

« Cherchons donc un autre prestige que celui d’un tranquille tempérament et d’une imagination sans essor.

« Vous avouez, femmes de province, que vos fds et vos frères, jusqu’au mariage, mènent une vie de débauche, et que, s’ils cachent leurs déportements, nul ne les ignore.

« Vos maris passent hors de la maison tout le temps qu’ils peuvent vous dérober, et, pour tout dire, provinciales, les hommes vous fuient ; époux, frères et fils vont demander au jeu, à la boisson et aux pires compagnies un recours contre l’ennui que vous irradiez.

« Et vous, triomphantes et maîtresses en vos foyers, que vous tyrannisez, vous professez pour l’homme, que Dieu a instauré Seigneur de la femme, un mépris qui perce jusque dans vos manières, qui sont insolentes et rêches.

« La nature vous disait de plaire, et vous n’avez pas écouté la nature ; la religion vous ordonnait de charmer, et vous avez rageusement refusé d’être belles et fées, comme si votre honnêteté d’épouse vous tenait quitte de tout autre effort.

« Vous n’avez pas assumé seulement par le mariage le devoir de fidélité, mais aussi l’obligation d’être le sourire et

la joie d’un homme ; et, pour tout dire d’un mot qui va scandaliser, l’épouse chrétienne n’est complète que si elle devient païenne pour l’époux.

« Vos fds se réunissent loin de vous pour méfaire, pourquoi ne leur donnez-vous pas, en vos maisons mêmes, des récréations où le mélange des sexes les affine et les préoccupe noblement.

« Enfin, m’élevant un peu au-dessus de ces devoirs immédiats, je vous montrerai comment la femme honnête a le devoir d’apporter sa grâce et sa bonté à cette précieuse et grande chose nommée civilisation.

« Ces générations françaises qui remplissent l’histoire de nobles traits et de beaux talents ont toutes été formées par les femmes honnêtes d’un temps où la femme aimait son rôle d’éducatrice, même dans un rayon beaucoup plus étendu que celui de la famille.

« En fermant vos salons, vous ouvrez de vos mains les mau- - vais lieux, et ces jeunes hommes que vous pourriez retenir par des concerts et des danses, tombent aux fdles, poussés par vos propres mains de provinciales sans beau té, sans bonté.

« Un moine ne regarde qu’au visage, et je vous trouve laides, mes sœurs, d une laideur morale où l’âcreté de vos secrets sentiments transparaît.

« Quelle notion avez-vous donc de la vraie pitié, et voyezvous pas que, loin de servir la cause de Dieu, vous la perdez, par cet aspect hérissé, cette humeur impérieuse, et cette voix qui sonne la querelle, et ces regards qui pétillent de malveillance.

« La véritable dévote, mes sœurs, se reconnaît à son sou-

TYPIIONIA

rire, à l’aménité des manières, à la douceur du ton, et enfin à une sainte coquetterie où se voit la volonté d’être agréable àtous, pour montrer que Dieu commande la grâce, cette charité de tous les instants, et qui n’est pas la moindre façon d’obliger le prochain.

« Il est presque rare d’avoir l’occasion de rendre au prochain un de ces services si importants qu’on peut dire l’avoir sauvé ; mais à tout instant de la vie, la rencontre a lieu où, avec de la bonté extérieure, on donne un plaisir au prochain.

« Vous ne savez pas sourire, mes sœurs ; voilà pourquoi Vous êtes laides, voilà pourquoi vous êtes les provinciales ; votre vertu stérile ne profite qu’à votre repos, et le prêtre, découragé devant vos âmes de sécheresse et d’ennui, ne sait plus trouver la parole qui émeut * *

« Puisse ce discours vous faire pénétrer en vous-mêmes; que la nature, la vanité, l’intérêt, à défaut de la seule vertu, vous sermonnent et vous incitent : car vous avez mission de charmer et d’être, au profit d’un mutuel salut, le sourire de l’époux. Je prie le Sauveur qu’il épande sur vous les réflexions qui corrigent et les résolutions qui sauvent, afin que les anges vous reçoivent, doux et souriants, au seuil de l’éternité. Ainsi soit-il. »

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