‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 41 sur 73 · SUR LE MARIAGE · texte numérisé non relu

SUR LE MARIAGE

Un peu de l’impériosité du besoin physique se retrouve dans la violence momentanée du besoin passionnel, et ceux qui raillent Esaii d’avoir donné son droit d’aînesse pour un plat de lentilles ne regardent pas attentivement autour d’eux; ils verraient combien d’êtres engagent leur vie entière dans un penchant devenu un besoin.

Bien à tort, les parents croient tout accommodé lorsqu’ils ont établi l’intendance d’un futur ménage ; mais quelle folie que celle des jeunes gens s’embarquant pour la vie, en croyant s’embarquer pour Cy ibère, l’ile enchanteresse mais insalubre, où habiter ne se peut, où l’on passe, ou bien où l’on meurt.

Le mariage n'est simple et sans inconvénient que pour les gens moyens ; pour ceux d’en bas, il est toujours excellent.

Paysan et ouvrier trouvent dans la femme un être merveilleux : la ménagère ; le commerçant et l’industriel, un être plus âpre au gain et à la peine qu’eux-mêmes. La plupart des grandes maisons parisiennes ont été fondées ou conduites et parfois sauvées par les femmes.

TYPHON l A

En toute matière positive et de négoce, une femme voit plus clair, parce qu’une sympathie secrète est entre elle et les choses inférieures. Elle ruse, sans reproche, car il n’y a pas d’importance à ce que le drapier cotonne sa laine et que le viticulteur drogue son vin : marchand de draps ou de vins n’a pas d’honneur ni de dignité à garder.

Tout autre est le cas de l’intellectuel, écrivain ou artiste ou seulement esthète, de l’ètre pensant et doctrinaire.

Les devoirs d’époux et de père ne s’accorderont jamais avec l’intégrité et le caractère, l’absolutisme des doctrines et le scrupule métaphysique.

11 y a une hiérarchie d’accomplissement dans le devoir, et, sitôt qu’on a assumé celui du mari, il le faut accomplir au mépris de sa propre idéalité.

Or, sans nommer les célébrités d’aujourd’hui qui ont dévié non seulement dans la qualité de la production, mais même dans le sens et la doctrine, il est facile de se rendre compte que la femme n’a jamais aimé ni art ni idée, mais y a cherché toujours une émotion ou un amant.

La preuve résultera de ce fait curieux de l’impossibilité pour n’importe quelle femme de comprendre une œuvre où il n’est pas question d’amour, qu’il soit sexuel, fdial ou maternel, du reste : et celles qui semblent lettrées et enthousiastes, les liseuses, ne cherchent qu’à fouetter leur cœur par l’imagination et à farder leur concupiscence morale de ces mêmes couleurs que la réalité ignore et qu’inventèrent les poètes.

L’élévation de l’àme, chez la femme est consécutive de la auvreté ; toutes celles qui peuvent étaler des robes signées

à l’Hippique ne lisent ni partitions ni poésies : les grands sentiments ne sont sincères que lorsqu’ils sont impuissants.

Il est venu au sexe d’une anglaise de s’émouvoir pour Crébiilon fds et une autre pour Lamartine ; mais jamais une admiratrice de Balzac n’eut l’idée de payer anonymement les dettes du colossal écrivain, et leur respect de l’art consiste à servir des artistes à leurs invités et à orner leur salon d un esprit. Jamais la femme, malgré ses facultés intuitives, n’a devancé la gloire, et, parmi le régiment des bas-bleus qui gâtent tant de papier sur tous les sujets, aucune n'a découvert et proclamé un inconnu.

Sans initiative, elles ont le goût fdle et suivent la foule ; et le plus beau génie leur paraîtra inexistant s’il est ignoré : elles vont à la célébrité parce que l’homme célèbre est un mâle plus couru que les autres et plus honorable à leurs sens byzantins.

Celles qui sont malheureuses seules se montrent aimantes, et généreuses qui n’ont rien : la féminité ne pense que par sentiment et ne comprend que ce qu’elle a vécu.

Pour une femme née riche, être pauvre, c’est être née infirme ou malhabile, et sa fonction est de couronner le succès, non pas le mérite.

On est dupe de leur sensibilité, qu’on prend pour une bonté extrême, et on ne voit pas que son dévouement est une emprise. Celle qui joue la sœur de charité du génie est une avide de gloire, à défaut d’amour qui la fuit, et voudra être seule à son office, fût-elle insuffisante, fût- elle néfaste.

De meme, la notion de fidélité qui a fourni de si jolis radotages au Scandinave Bjorson, est une formule aryenne qui fleurit beaucoup plus sous la plume des bas-bleus, Scudéry ou Sand, que dans les faits : non parce qu’elle est mauvaise , tout ce qui restreint et cantonne la sexualité est excellent, mais parce qu’elle cache un empiètement du passionnel sur le destin, et du binaire sur l’unité.

Autant la constance belle en toute chose resplendit plus encore en amour, autant la dépendance qui en résulte amoindrit l’homme et le borne en tous ses actes.

Fabre d’Olivet a dit une grande parole en dénonçant que la jouissance de la femme résidait dans la possession, c’està-dire que son heur sentimentale s’augmente en raison des garanties de propriété que l’être aimé lui fournit.

Or chaque garantie ainsi octroyée est une capitulation de détail, et, pour un esprit supérieur, la question reste insoluble : il y entre de la bonté et de l’orgueil à la fois, puisque chaque joie de la femme dépend de son abdication. Il y a bien le mot sublime de Koundry à l’avant dernier tableau de Parsifal : « Servir », et même on le prononce souvent depuis quelques années; mais servirun saint François d’Assise se conçoit, non pas un homme avec lequel on couche ; l'instinct combattit du jardin enchanté se lèvera toujours vaincu peut-être, mais renaissant.

Le bonheur de la femme, c’est d être tout pour quelqu’un qui lui est tout ; or aucun homme supérieur ne peut donner ce bonheur-là sans s’annihiler, et, singularité, ceux qui, exclusivement doués de tendresse, présentent cet idéal, ne sont pas aimés : la femme veut lutter encore plus que

vaincre, comme ce philosophe allemand, qui préférait la recherche de la vérité à la vérité même.

Comment, au mépris du chœur de toutes les lyres, professer cette évidence que l’amour, seul mobile de la plupart, ne doit jamais dominer une vie qui pense? Tout le monde a menti par l’impossibilité de cet aveu : qu’on peut perdre en tendresse ce que l’on gagne en idée, et que, dès qu’on est de nature esthétique, on devrait s’avouer incapable d’amour absolu.

De même que la vanité physique en sexualité ne connaît point d’exception, ainsi l’amour-propre sentimental no se dément jamais.

Peut-être doit-on citer en honneur cette honte de l’homme de pensée à s’avouer mauvais amant. Son aveu n’arrêterait pas le courant attractif, et sa situation serait plus nette et noble.

Les preuves abondent que la femme est plus douée pour l’amour que l’homme, d’abord parce que l’amitié, l’enthousiasme, lui sont inconnus hors du penchant sexuel ; ensuite parce qu’elle se développe dans la passion pendant que l’homme s’y éteint. Interrogés, les proverbes eux-mêmes, ces fruits grossiers et sincères de l’observation courante, répondront que l’amour abêtit les gens d’esprit et donne de l’esprit aux plus sottes.

Ce terrain de la passion est donc bien le terrain le plus favorable à la femme, et celui où l’homme a le moins d’équilibre et de puissance.

Chaque face du problème d’amour bien observé donne comme solution incomparable le mariage. Il est très rare

qu’une femme légitime soit aussi « rosse » qu’une maîtresse; elle jouit de la façon qui lui est spéciale.

Même pour l’intellectuel, l’expression théologique de remède à la concupiscence mérite réflexion, car le sacrement atténue, jusqu’à l’éteindre, le vertige charnel.

Toutefois le mariage ne comporte pas seulement une accomodation d’humeur et de peau, mais aussi d’intérêt, sinon il n’est pas le mariage.

L’avoué, le juge, le commerçant, l’ouvrier, tous les gens classés tirent grand profit de leur situation d’époux ; mais les in-classés, ceux qui n’ont pas pu entrer dans le cadre social, comment entreront-ils dans le cadre conjugal, s’il n’est doré au point de les relever d’un devoir impérieux dont ils sont incapables.

Si Delacroix avait eu femme et enfants, aurait il continué sa voie sublime, pauvre et improductive ; et Balzac époux aurait-il pu sacrifier la moitié de ses droits d’auteurs en corrections et surcharges typographiques?

Les natures esthétiques ne gagnent jamais plus que leur pain, à moins de renier leur génie.

Parmi les génies morts récemment, les d’Aurevilly, les Villiers de lTsle-Adam et au-dessous les Daumier, les Hello, lequel pouvait donc assumer le devoir conjugal sans faillir au devoir abstrait.

La Société prélève un impôt moral sur le caractère, la dignité et l’intégrité de la pensée, sinon elle refuse d’accueillir ; et le mariage d’un esprit intellectuel aboutit toujours, s’il est pauvre, à la prostitution de sa femme ou de sa pensée.

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