PÉRIL DOMESTIQUE
Telles étaient les réflexions de Sin, assis à une extrémité de la terrasse du Nymphée.
Un grave événement dans sa vie monotone venait de la troubler.
Le comte de Lautaret, ami de son père, était venu avec sa fdle Jehanine, et le premier mouvement de Sin avait été joyeux en voyant entrer dans la vie intime une belle jeune fdle, digne au premier aspect de lui occuper le cœur.
Jehanine de Lautaret avait vingt-six ans, de beaux yeux très intelligents, des cheveux blonds abondants, de la lecture et même de l’enthousiasme.
Une très grande distinction de manières et l’aisance d’une grande dame.
A peine le jeune homme complotait-il de saisir cette occasion amoureuse inespérée, que sa mère lui demanda de tant de sortes son impression, qu’il soupçonna une tentative de mariage.
Son père même, le lendemain, vint s’asseoir dans sa chambre et lui dit :
« — Mon cher fds, si Jehanine de Lautaret vous plaît,
vous me comblerez de joie en l’épousant. Elle est belle, chrétienne et très cultivée, mais il vous faudra, ou vivre dans le château de l’Ardèche, ou bien vous faire une position, car cette personne accomplie ne possède que ses terres, qui rapportent jusqu’à 5,000 francs, mais en y ayant la main et l’œil du maître ; je ne puis vous donner qu’une rente de 3,000 francs, cela vous fait une existence paisible ; vous réfléchirez. »
« — Mon père, la réflexion est inutile, je refuse ; Mlle de Lautaret, serait-elle plus belle que Vénus et plus subtile que la Joconde, est pauvre, et je suis pauvre. »
« — Elle est sage, et 8,000 francs à la campagne en valent le double, bien maniés. »
« — Mais, mon père, j’ai horreur de la campagne ; je préfère les décors de théâtre à la nature, et la lune au soleil, et la nuit au jour.
« Je ne rêve que voyage ou Paris. »
« — Vous rêvez, soit; réfléchissez pourtant. »
« — C’est réfléchi, mon père, et c’est non. »
« — Vous me ferez l’amitié de n’être pas un sauvage, un fantasque pendant le temps que le comte et sa fille resteront ici ; c’est la seule chose où je veuille vous forcer.
« — Soit, mon père. »
Las de se remémorer cette scène, qui lui ouvrait des perspectives d’ennui, Sin ouvrit le livre qu’il portait; abaissa son chapeau sur ses yeux et lut à peine quelques lignes, et, tenant toujours son livre ouvert, il réfléchit à sa situation.