N ANN AU
Baise-les maintenant, ces mains, apprends-leur la caresse ; que chacun de ces doigts pointus et doux glisse à son tour entre tes lèvres qui vont frapper mes veines et bleuir le satin de ma peau.
Voici le mont étincelant de rêve, marque-le de tes dents, et que cette main gauche, si pleine de tristesse, m’emplisse de baisers.
Donne ton bras et enlaçons nos doigts.
(Câline, elle fait porter son sein droit contre le bras de Sin : ils vont à petits pas, silencieux et extatiques ; par instant, un frisson les énerve quand les hanches ou les cuisses se frôlent.)
Descendons dans le val, j’aperçois une source.
(Sin lui prend la taille pour la soutenir et ils dévalent la pente en courant.)
Ces rochers ont des formes étranges, comme des casques de géants pétrifiés. Tu ne regardes pas quand je te montre? Je connais ton excuse, je l’accepte...
Quelle source limpide ! J’y veux mouiller mes pieds...
Çà, au lieu de regarder ma gorge, sois-moi donc point d’appui.
(Elle se retient à la taille de Sin du bras gauche, de l’autre main elle se déchausse, quittant bas et jarretières.)
SIN
Tes pieds sont beaux comme des mains.
NANNAII
Cette eau froide est exquise. Eh ! j’ai mouillé ma robe par pudeur, me voilà avec l’insigne de Fondine.
SIN
Tes pieds ont la fierté d’une Olympienne que Diane jalouserait.
NANNAII
Beau discoureur, songez à les sécher plutôt.
(Il la soulève, la porte un instant et l’assied sur une grosse pierre, puis il se couche sur le côté devant elle, qui s’étonne et comprend lorsqu’il ouvre sa chemise et présente son flanc ; elle sourit et pose son pied nu et mouillé sur la poitrine du jeune homme.)
SIN
L’autre !
(Elle obéit, et Sin appuyant de ses deux mains les pieds admirables sur sa poitrine, ferme les yeux et demeure immobile).
(Elle sourit, non plus à Sin, à des visions intérieures; elle semble regarder le paysage, et ses yeux clignés ne voient que des pensées. Aux lèvres un béat sourire, à demiabsente, heureuse et non troublée, elle frappe de ses orteils un rhytme monotone sur la chair du héros, qui tressaille sans qu’elle sorte de son vague bonheur un peu torpide.)
NANNAH
Que je suis égoïste ! Ami, pardonne-moi.
SIN
Tu railles; je rêvais, moi aussi, et d’infinies douceurs.
NANNATI
Je suis fière d’avoir donné et reçu tant de joie avec si peu ; tu vois que j‘ai raison.
(Il s’est relevé et lui donne ses bas.)
SIN
Ne veux-tu donc avoir raison qu’ainsi ?
NANNAH
Je veux avoir raison de toute sorte ; mes souliers, ô cavalier servant !
(Elle se lève.)
Ah ! quelque chose m’a piquée.
(Elle relève un peu sa manche : l’œil de Sin s’allume.)
Mes bras, mon exigeant seigneur, sont plus blancs que ceux de Junon, mais plus minces. — Vous les voudriez?
SIN
Je voudrais cette place délicate et meurtrie où la chair s’attendrit, presque sentimentale.
(Elle relève sa manche et regarde.)
NANNAH
Tu dis vrai : devin, voici pour ton oracle.
(Elle baise l’endroit et l’offre à Sin, qui y colle sa bouche ardemment.)
NANNAH
Ah ! (Elle a tresssailli.)
Sin, relevant la tête.
Chère Ame, qu’ai-je fait ?
NANNAH
Rien que de doux. (Elle tend son bras.)
Voici l’autre... (Elle retient son exclamation, et, pendant que Sin est courbé, elle regarde la saignée de son autre bras avivé de rose par le baiser, et le porte à sa bouche, en fermant les yeux. D'une voix grave, basse et presque solennelle.)
La volupté commmence !
(Sin, redressé, la regarde un peu effaré d’émoi; elle lui tend ses coudes, souriante, et lui pose les mains sur les épaules.)
Je te donne mes bras jusqu’à l’épaule.
(Elle le regarde remonter ses manches et la caresser d’un mouvement d’armille mouvante, puis ses yeux s’agrandissent à voir le vertige croissant du jeune homme, et son sérieux augmente. Un paysan s’aperçoit, Nannah retire ses bras, tandis que Sin passe- la main sur son front, connue s’il souffrait.)