‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 56 sur 73 · SIX · texte numérisé non relu

SIX

Tous deux méconnus et souffrants, comptant les jours par les tristesses, exilés ici-bas, parmi tous étrangers, nous avons mérité cette heure sainte où nos âmes pour s’élever se mêlent, libres, pleines d’amour.

(Ils se sont assis au bord de la route sur un garde-fou. Elle ôte ses gants, Sin lui prend la main et la veut baiser ; elle évite ses lèvres.)

NANNAH

Écoute-moi, toi qui m’es tout, car il n’y a personne ni rien dans le passé, pas même une affection familiale.

Écoute : cette heure n’aura ni égale ni semblable. Je la voudrais parfaite et la vibrer comme je l’ai rêvée.

SIN

Que ne puis-je deviner ton désir, pour le réaliser tout à fait? Contemplatif de ta beauté, faut-il que je ne t’effleure même pas ? et que mes yeux seuls te touchent ! Ah ! ton âme est si haute et ta beauté est telle, que te voir, c’est déjà du plaisir : dois-je ainsi me borner et sacrifier ma joie à la tienne?

NANNAH

Nous sommes seuls, et tes lèvres n’ont pas touché ma main. D’ordinaires amants, dès l’abord, se seraient jetés aux bras i’un de l’autre, et le parfum du baiser eût fui dedans l’essoufflement. Pourquoi mêler l’impression morale', si délicieuse en sa nouveauté, avec une autre nouveauté, le baiser ?

En te donnant mon journal, Sin, je t’ai dévoilé ma pem*

sée; souviens-toi de ce qu’il contient, à chaque bizarrerie de ma tendresse, pour te l’expliquer.

Je crois que tu es mon bonheur vivant comme à ce soleil qui nous brûle ; je crois aussi que nos destins ne se peuvent mêler.

Un jour, dans les champs, je rencontrai une paysannette qui regardait des oiseaux sautillant sur un arbre, avec des pleurs d’envie ; elle leur émietta du pain, et l’un d’eux vint se poser sur son épaule, se laissant prendre dans la main.

Alors, ravie, l’enfant baisota l’oiseau, puis en pleurant lui donna le vol.

Et, comme je lui demandais pourquoi elle avait laissé partir le moineau, puisqu’elle l’aimait tant, elle me répondit : « Je n’ai pas de cage pour le mettre, ni graines ni mouron pour le bien nourrir. » N’est-ce pas l’allégorie de l’amour des pauvres qui ne doivent que se baiser en passant?

SIN

Il est rare, ce courage de ne pas se mentir, d’envisager le terme fatal d’un nœud d’aine au moment où il se forme, et ce courage, que tu as eu, Nannah, m’aurait manqué, séduit ou glorieux, et, dès lors, à moi-même hypocrite, contre une telle idée, j’aurais, sous des protestations très vaines, enseveli l’atroce vérité.

Mais songe, très chère Fée, ce qu’il faut que notre âme diffère du tas humain pour que nous pactisions ainsi!

Tu n’as pas dix-huit ans ; à peine en ai-je plus ; tu es vierge, et je suis chaste ; nous nous aimons pour un jour,

TYPIIONIA

pour un seul, après quoi ce sera le regret, le silence et l’ennui.

NANNAH

Oui, notre volonté remplace le vertige ; nous voyons clair où mille autres ont buté. Les autres déjà eussent gâté notre beau rendez-vous. Selon leur niaiserie, eh ! vous m’attaqueriez, je me défendrais ; vous reprendriez la main que je retire , me dérobant le baiser refusé. 0 manège banal.

Je suis, cher Sin, la reine, la maîtresse, quoique attendrie, bien plus calme que vous ; mon ignorance ralentira ces joies, que votre fièvre amoindrirait en les pressant, et, pour que rien de nous ne semble à rien des autres, je ne m’en fie qu’à moi.

(Elle déboutonne et quitte ses gants.)

SIN

Régnez, et dussé-je pâtir, j’obéirai en vassal enivré.

NANNAII

Pâtir! je ne suis pas ici pour des refus, me diras-tu, cruelle, pour être lente et mieux sentir la volupté de toi.

Yoici mes mains que je mets dans les tiennes ; ne les baise pas encore, regarde-les et parle, parle-moi d’elles,

SIN

Vous ignorez encore la caresse ; jamais vous n’avez tressailli sous d’autres doigts, ô doigts pointus et doux, qu’un ongle rose achève, rubis dans l’ivoire enchâssé. A vos moindres flexions, ô doigts harmonieux, les veines sur le

dos de la main bleuissent, et à peine soulèvent le satin de la peau.

Révèle, paume dextre, les fatalités instinctives ; la vie est belle, sous le cœur triste ; l’esprit est fort, mais le destin pénible, avec un mont de lune étincelant de rêve.

Et toi, paume senestre, révèle-nous la chance, extrême dans les faits, sous le cœur toujours triste ; un burg s’élève sur le mont de Mercure, et Saturne, d’un trait, coupe toute la main ; Vénus, en des grilles multiples, annonce maints voyages que la lune conseille : du mariage d’amour, hélas ! le signe manque.

Toi, poignet fin et souple, tu portes un triple bracelet.

Vous réaliserez, ô belles mains, toutes vos entreprises, mais toujours par autrui, et dans l’amour je vois, sans le bien lire, en place de bonheur, un sort de dévouement.

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